Les misérables Tome V: Jean Valjean
Chapter 6
Presque au même instant que les deux enfants, un autre couple s'approchait du grand bassin. C'était un bonhomme de cinquante ans qui menait par la main un bonhomme de six ans. Sans doute le père avec son fils. Le bonhomme de six ans tenait une grosse brioche.
À cette époque, de certaines maisons riveraines, rue Madame et rue d'Enfer, avaient une clef du Luxembourg dont jouissaient les locataires quand les grilles étaient fermées, tolérance supprimée depuis. Ce père et ce fils sortaient sans doute d'une de ces maisons-là.
Les deux petits pauvres regardèrent venir ce «monsieur» et se cachèrent un peu plus.
Celui-ci était un bourgeois. Le même peut-être qu'un jour Marius, à travers sa fièvre d'amour, avait entendu, près de ce même grand bassin, conseillant à son fils «d'éviter les excès». Il avait l'air affable et altier, et une bouche qui, ne se fermant pas, souriait toujours. Ce sourire mécanique, produit par trop de mâchoire et trop peu de peau, montre les dents plutôt que l'âme. L'enfant, avec sa brioche mordue qu'il n'achevait pas, semblait gavé. L'enfant était vêtu en garde national à cause de l'émeute, et le père était resté habillé en bourgeois à cause de la prudence.
Le père et le fils s'étaient arrêtés près du bassin où s'ébattaient les deux cygnes. Ce bourgeois paraissait avoir pour les cygnes une admiration spéciale. Il leur ressemblait en ce sens qu'il marchait comme eux.
Pour l'instant les cygnes nageaient, ce qui est leur talent principal, et ils étaient superbes.
Si les deux petits pauvres eussent écouté et eussent été d'âge à comprendre, ils eussent pu recueillir les paroles d'un homme grave. Le père disait au fils:
--Le sage vit content de peu. Regarde-moi, mon fils. Je n'aime pas le faste. Jamais on ne me voit avec des habits chamarrés d'or et de pierreries; je laisse ce faux éclat aux âmes mal organisées.
Ici les cris profonds qui venaient du côté des halles éclatèrent avec un redoublement de cloche et de rumeur.
--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda l'enfant.
Le père répondit:
--Ce sont des saturnales.
Tout à coup, il aperçut les deux petits déguenillés, immobiles derrière la maisonnette verte des cygnes.
--Voilà le commencement, dit-il.
Et après un silence il ajouta:
--L'anarchie entre dans ce jardin.
Cependant le fils mordit la brioche, la recracha, et brusquement se mit à pleurer.
--Pourquoi pleures-tu? demanda le père.
--Je n'ai plus faim, dit l'enfant.
Le sourire du père s'accentua.
--On n'a pas besoin de faim pour manger un gâteau.
--Mon gâteau m'ennuie. Il est rassis.
--Tu n'en veux plus?
--Non.
Le père lui montra les cygnes.
--Jette-le à ces palmipèdes.
L'enfant hésita. On ne veut plus de son gâteau; ce n'est pas une raison pour le donner.
Le père poursuivit:
--Sois humain. Il faut avoir pitié des animaux.
Et, prenant à son fils le gâteau, il le jeta dans le bassin.
Le gâteau tomba assez près du bord.
Les cygnes étaient loin, au centre du bassin, et occupés à quelque proie. Ils n'avaient vu ni le bourgeois, ni la brioche.
Le bourgeois, sentant que le gâteau risquait de se perdre, et ému de ce naufrage inutile, se livra à une agitation télégraphique qui finit par attirer l'attention des cygnes.
Ils aperçurent quelque chose qui surnageait, virèrent de bord comme des navires qu'ils sont, et se dirigèrent vers la brioche lentement, avec la majesté béate qui convient à des bêtes blanches.
--Les cygnes comprennent les signes, dit le bourgeois, heureux d'avoir de l'esprit.
En ce moment le tumulte lointain de la ville eut encore un grossissement subit. Cette fois, ce fut sinistre. Il y a des bouffées de vent qui parlent plus distinctement que d'autres. Celle qui soufflait en cet instant-là apporta nettement des roulements de tambour, des clameurs, des feux de peloton, et les répliques lugubres du tocsin et du canon. Ceci coïncida avec un nuage noir qui cacha brusquement le soleil.
Les cygnes n'étaient pas encore arrivés à la brioche.
--Rentrons, dit le père, on attaque les Tuileries. Il ressaisit la main de son fils. Puis il continua:
--Des Tuileries au Luxembourg, il n'y a que la distance qui sépare la royauté de la pairie; ce n'est pas loin. Les coups de fusil vont pleuvoir.
Il regarda le nuage.
--Et peut-être aussi la pluie elle-même va pleuvoir; le ciel s'en mêle; la branche cadette est condamnée. Rentrons vite.
--Je voudrais voir les cygnes manger la brioche, dit l'enfant.
Le père répondit:
--Ce serait une imprudence.
Et il emmena son petit bourgeois.
Le fils, regrettant les cygnes, tourna la tête vers le bassin jusqu'à ce qu'un coude des quinconces le lui eût caché.
Cependant, en même temps que les cygnes, les deux petits errants s'étaient approchés de la brioche. Elle flottait sur l'eau. Le plus petit regardait le gâteau, le plus grand regardait le bourgeois qui s'en allait.
Le père et le fils entrèrent dans le labyrinthe d'allées qui mène au grand escalier du massif d'arbres du côté de la rue Madame.
Dès qu'ils ne furent plus en vue, l'aîné se coucha vivement à plat ventre sur le rebord arrondi du bassin, et, s'y cramponnant de la main gauche, penché sur l'eau, presque prêt à y tomber, étendit avec sa main droite sa baguette vers le gâteau. Les cygnes, voyant l'ennemi, se hâtèrent, et en se hâtant firent un effet de poitrail utile au petit pêcheur; l'eau devant les cygnes reflua, et l'une de ces molles ondulations concentriques poussa doucement la brioche vers la baguette de l'enfant. Comme les cygnes arrivaient, la baguette toucha le gâteau. L'enfant donna un coup vif, ramena la brioche, effraya les cygnes, saisit le gâteau, et se redressa. Le gâteau était mouillé; mais ils avaient faim et soif. L'aîné fit deux parts de la brioche, une grosse et une petite, prit la petite pour lui, donna la grosse à son petit frère, et lui dit:
--Colle-toi ça dans le fusil.
Chapitre XVII
_Mortuus pater filium moriturum expectat_
Marius s'était élancé hors de la barricade. Combeferre l'avait suivi. Mais il était trop tard. Gavroche était mort. Combeferre rapporta le panier de cartouches Marius rapporta l'enfant.
Hélas! pensait-il, ce que le père avait fait pour son père, il le rendait au fils; seulement Thénardier avait rapporté son père vivant; lui, il rapportait l'enfant mort.
Quand Marius rentra dans la redoute avec Gavroche dans ses bras, il avait, comme l'enfant, le visage inondé de sang.
À l'instant où il s'était baissé pour ramasser Gavroche, une balle lui avait effleuré le crâne; il ne s'en était pas aperçu.
Courfeyrac défit sa cravate et en banda le front de Marius.
On déposa Gavroche sur la même table que Mabeuf, et l'on étendit sur les deux corps le châle noir. Il y en eut assez pour le vieillard et pour l'enfant.
Combeferre distribua les cartouches du panier qu'il avait rapporté.
Cela donnait à chaque homme quinze coups à tirer.
Jean Valjean était toujours à la même place, immobile sur sa borne. Quand Combeferre lui présenta ses quinze cartouches, il secoua la tête.
--Voilà un rare excentrique, dit Combeferre bas à Enjolras. Il trouve moyen de ne pas se battre dans cette barricade.
--Ce qui ne l'empêche pas de la défendre, répondit Enjolras.
--L'héroïsme a ses originaux, reprit Combeferre.
Et Courfeyrac, qui avait entendu, ajouta:
--C'est un autre genre que le père Mabeuf.
Chose qu'il faut noter, le feu qui battait la barricade en troublait à peine l'intérieur. Ceux qui n'ont jamais traversé le tourbillon de ces sortes de guerre, ne peuvent se faire aucune idée des singuliers moments de tranquillité mêlés à ces convulsions. On va et vient, on cause, on plaisante, on flâne. Quelqu'un que nous connaissons a entendu un combattant lui dire au milieu de la mitraille: _Nous sommes ici comme à un déjeuner de garçons._ La redoute de la rue de la Chanvrerie, nous le répétons, semblait au dedans fort calme. Toutes les péripéties et toutes les phases avaient été ou allaient être épuisées. La position, de critique, était devenue menaçante, et, de menaçante, allait probablement devenir désespérée. À mesure que la situation s'assombrissait, la lueur héroïque empourprait de plus en plus la barricade. Enjolras, grave, la dominait, dans l'attitude d'un jeune Spartiate dévouant son glaive nu au sombre génie Epidotas.
Combeferre, le tablier sur le ventre, pansait les blessés; Bossuet et Feuilly faisaient des cartouches avec la poire à poudre cueillie par Gavroche sur le caporal mort, et Bossuet disait à Feuilly: _Nous allons bientôt prendre la diligence pour une autre planète_; Courfeyrac, sur les quelques pavés qu'il s'était réservés près d'Enjolras, disposait et rangeait tout un arsenal, sa canne à épée, son fusil, deux pistolets d'arçon et un coup de poing, avec le soin d'une jeune fille qui met en ordre un petit dunkerque. Jean Valjean, muet, regardait le mur en face de lui. Un ouvrier s'assujettissait sur la tête avec une ficelle un large chapeau de paille de la mère Hucheloup, de _peur des coups de soleil_, disait-il. Les jeunes gens de la Cougourde d'Aix devisaient gaîment entre eux, comme s'ils avaient hâte de parler patois une dernière fois. Joly, qui avait décroché le miroir de la veuve Hucheloup, y examinait sa langue. Quelques combattants, ayant découvert des croûtes de pain, à peu près moisies, dans un tiroir, les mangeaient avidement. Marius était inquiet de ce que son père allait lui dire.
Chapitre XVIII
Le vautour devenu proie
Insistons sur un fait psychologique propre aux barricades. Rien de ce qui caractérise cette surprenante guerre des rues ne doit être omis.
Quelle que soit cette étrange tranquillité intérieure dont nous venons de parler, la barricade, pour ceux qui sont dedans, n'en reste pas moins vision.
Il y a de l'apocalypse dans la guerre civile, toutes les brumes de l'inconnu se mêlent à ces flamboiements farouches, les révolutions sont sphinx, et quiconque a traversé une barricade croit avoir traversé un songe.
Ce qu'on ressent dans ces lieux-là, nous l'avons indiqué à propos de Marius, et nous en verrons les conséquences, c'est plus et c'est moins que de la vie. Sorti d'une barricade, on ne sait plus ce qu'on y a vu. On a été terrible, on l'ignore. On a été entouré d'idées combattantes qui avaient des faces humaines; on a eu la tête dans de la lumière d'avenir. Il y avait des cadavres couchés et des fantômes debout. Les heures étaient colossales et semblaient des heures d'éternité. On a vécu dans la mort. Des ombres ont passé. Qu'était-ce? On a vu des mains où il y avait du sang; c'était un assourdissement épouvantable, c'était aussi un affreux silence; il y avait des bouches ouvertes qui criaient, et d'autres bouches ouvertes qui se taisaient; on était dans de la fumée, dans de la nuit peut-être. On croit avoir touché au suintement sinistre des profondeurs inconnues; on regarde quelque chose de rouge qu'on a dans les ongles. On ne se souvient plus.
Revenons à la rue de la Chanvrerie.
Tout à coup, entre deux décharges, on entendit le son lointain d'une heure qui sonnait.
--C'est midi, dit Combeferre.
Les douze coups n'étaient pas sonnés qu'Enjolras se dressait tout debout, et jetait du haut de la barricade cette clameur tonnante:
--Montez des pavés dans la maison. Garnissez-en le rebord de la fenêtre et des mansardes. La moitié des hommes aux fusils, l'autre moitié aux pavés. Pas une minute à perdre.
Un peloton de sapeurs-pompiers, la hache à l'épaule, venait d'apparaître en ordre de bataille à l'extrémité de la rue.
Ceci ne pouvait être qu'une tête de colonne; et de quelle colonne? de la colonne d'attaque évidemment; les sapeurs-pompiers chargés de démolir la barricade devant toujours précéder les soldats chargés de l'escalader.
On touchait évidemment à l'instant que M. de Clermont-Tonnerre, en 1822, appelait «le coup de collier».
L'ordre d'Enjolras fut exécuté avec la hâte correcte propre aux navires et aux barricades, les deux seuls lieux de combat d'où l'évasion soit impossible. En moins d'une minute, les deux tiers des pavés qu'Enjolras avait fait entasser à la porte de Corinthe furent montés au premier étage et au grenier, et, avant qu'une deuxième minute fût écoulée, ces pavés, artistement posés l'un sur l'autre, muraient jusqu'à moitié de la hauteur la fenêtre du premier et les lucarnes des mansardes. Quelques intervalles, ménagés soigneusement par Feuilly, principal constructeur, pouvaient laisser passer des canons de fusil. Cet armement des fenêtres put se faire d'autant plus facilement que la mitraille avait cessé. Les deux pièces tiraient maintenant à boulet sur le centre du barrage afin d'y faire une trouée, et, s'il était possible, une brèche, pour l'assaut.
Quand les pavés, destinés à la défense suprême, furent en place, Enjolras fit porter au premier étage les bouteilles qu'il avait placées sous la table où était Mabeuf.
--Qui donc boira cela? lui demanda Bossuet.
--Eux, répondit Enjolras.
Puis on barricada la fenêtre d'en bas, et l'on tint toutes prêtes les traverses de fer qui servaient à barrer intérieurement la nuit la porte du cabaret.
La forteresse était complète. La barricade était le rempart, le cabaret était le donjon.
Des pavés qui restaient, on boucha la coupure.
Comme les défenseurs d'une barricade sont toujours obligés de ménager les munitions, et que les assiégeants le savent, les assiégeants combinent leurs arrangements avec une sorte de loisir irritant, s'exposent avant l'heure au feu, mais en apparence plus qu'en réalité, et prennent leurs aises. Les apprêts d'attaque se font toujours avec une certaine lenteur méthodique; après quoi, la foudre.
Cette lenteur permit à Enjolras de tout revoir et de tout perfectionner. Il sentait que puisque de tels hommes allaient mourir, leur mort devait être un chef-d'oeuvre.
Il dit à Marius:--Nous sommes les deux chefs. Je vais donner les derniers ordres au dedans. Toi, reste dehors et observe.
Marius se posta en observation sur la crête de la barricade.
Enjolras fit clouer la porte de la cuisine qui, on s'en souvient, était l'ambulance.
--Pas d'éclaboussures sur les blessés, dit-il.
Il donna ses dernières instructions dans la salle basse d'une voix brève, mais profondément tranquille; Feuilly écoutait et répondait au nom de tous.
--Au premier étage, tenez des haches prêtes pour couper l'escalier. Les a-t-on?
--Oui, dit Feuilly.
--Combien?
--Deux haches et un merlin.
--C'est bien. Nous sommes vingt-six combattants debout. Combien y a-t-il de fusils?
--Trente-quatre.
--Huit de trop. Tenez ces fusils chargés comme les autres, et sous la main. Aux ceintures les sabres et les pistolets. Vingt hommes à la barricade. Six embusqués aux mansardes et à la fenêtre du premier pour faire feu sur les assaillants à travers les meurtrières des pavés. Qu'il ne reste pas ici un seul travailleur inutile. Tout à l'heure, quand le tambour battra la charge, que les vingt d'en bas se précipitent à la barricade. Les premiers arrivés seront les mieux placés.
Ces dispositions faites, il se tourna vers Javert, et lui dit:
--Je ne t'oublie pas.
Et, posant sur la table un pistolet, il ajouta:
--Le dernier qui sortira d'ici cassera la tête à cet espion.
--Ici? demanda une voix.
--Non, ne mêlons pas ce cadavre aux nôtres. On peut enjamber la petite barricade sur la ruelle Mondétour. Elle n'a que quatre pieds de haut. L'homme est bien garrotté. On l'y mènera, et on l'y exécutera.
Quelqu'un, en ce moment-là, était plus impassible qu'Enjolras; c'était Javert.
Ici Jean Valjean apparut.
Il était confondu dans le groupe des insurgés. Il en sortit, et dit à Enjolras:
--Vous êtes le commandant?
--Oui.
--Vous m'avez remercié tout à l'heure.
--Au nom de la République. La barricade a deux sauveurs: Marius Pontmercy et vous.
--Pensez-vous que je mérite une récompense?
--Certes.
--Eh bien, j'en demande une.
--Laquelle?
--Brûler moi-même la cervelle à cet homme-là.
Javert leva la tête, vit Jean Valjean, eut un mouvement imperceptible, et dit:
--C'est juste.
Quant à Enjolras, il s'était mis à recharger sa carabine; il promena ses yeux autour de lui:
--Pas de réclamations?
Et il se tourna vers Jean Valjean:
--Prenez le mouchard.
Jean Valjean, en effet, prit possession de Javert en s'asseyant sur l'extrémité de la table. Il saisit le pistolet, et un faible cliquetis annonça qu'il venait de l'armer.
Presque au même instant, on entendit une sonnerie de clairons.
--Alerte! cria Marius du haut de la barricade.
Javert se mit à rire de ce rire sans bruit qui lui était propre, et, regardant fixement les insurgés, leur dit:
--Vous n'êtes guère mieux portants que moi.
--Tous dehors! cria Enjolras.
Les insurgés s'élancèrent en tumulte, et, en sortant, reçurent dans le dos, qu'on nous passe l'expression, cette parole de Javert:
--À tout à l'heure!
Chapitre XIX
Jean Valjean se venge
Quand Jean Valjean fut seul avec Javert, il défit la corde qui assujettissait le prisonnier par le milieu du corps, et dont le noeud était sous la table. Après quoi, il lui fit signe de se lever.
Javert obéit, avec cet indéfinissable sourire où se condense la suprématie de l'autorité enchaînée.
Jean Valjean prit Javert par la martingale comme on prendrait une bête de somme par la bricole, et, l'entraînant après lui, sortit du cabaret, lentement, car Javert, entravé aux jambes, ne pouvait faire que de très petits pas.
Jean Valjean avait le pistolet au poing.
Ils franchirent ainsi le trapèze intérieur de la barricade. Les insurgés, tout à l'attaque imminente, tournaient le dos.
Marius, seul, placé de côté à l'extrémité gauche du barrage, les vit passer. Ce groupe du patient et du bourreau s'éclaira de la lueur sépulcrale qu'il avait dans l'âme.
Jean Valjean fit escalader, avec quelque peine, à Javert garrotté, mais sans le lâcher un seul instant, le petit retranchement de la ruelle Mondétour.
Quand ils eurent enjambé ce barrage, ils se trouvèrent seuls tous les deux dans la ruelle. Personne ne les voyait plus. Le coude des maisons les cachait aux insurgés. Les cadavres retirés de la barricade faisaient un monceau terrible à quelques pas.
On distinguait dans le tas des morts une face livide, une chevelure dénouée, une main percée, et un sein de femme demi-nu. C'était Éponine.
Javert considéra obliquement cette morte, et, profondément calme, dit à demi-voix:
--Il me semble que je connais cette fille-là.
Puis il se tourna vers Jean Valjean.
Jean Valjean mit le pistolet sous son bras, et fixa sur Javert un regard qui n'avait pas besoin de paroles pour dire:--Javert, c'est moi.
Javert répondit:
--Prends ta revanche.
Jean Valjean tira de son gousset un couteau, et l'ouvrit.
--Un surin! s'écria Javert. Tu as raison. Cela te convient mieux.
Jean Valjean coupa la martingale que Javert avait au cou, puis il coupa les cordes qu'il avait aux poignets, puis se baissant, il coupa la ficelle qu'il avait aux pieds et, se redressant, il lui dit:
--Vous êtes libre.
Javert n'était pas facile à étonner. Cependant, tout maître qu'il était de lui, il ne put se soustraire à une commotion. Il resta béant et immobile.
Jean Valjean poursuivit:
--Je ne crois pas que je sorte d'ici. Pourtant, si, par hasard, j'en sortais, je demeure, sous le nom de Fauchelevent, rue de l'Homme-Armé, numéro sept.
Javert eut un froncement de tige qui lui entrouvrit un coin de la bouche, et il murmura entre ses dents:
--Prends garde.
--Allez, dit Jean Valjean.
Javert reprit:
--Tu as dit Fauchelevent, rue de l'Homme-Armé?
--Numéro sept.
Javert répéta à demi-voix:--Numéro sept.
Il reboutonna sa redingote, remit de la roideur militaire entre ses deux épaules, fit demi-tour, croisa les bras en soutenant son menton dans une de ses mains, et se mit à marcher dans la direction des halles. Jean Valjean le suivait des yeux. Après quelques pas, Javert se retourna, et cria à Jean Valjean:
--Vous m'ennuyez. Tuez-moi plutôt.
Javert ne s'apercevait pas lui-même qu'il ne tutoyait plus Jean Valjean:
--Allez-vous-en, dit Jean Valjean.
Javert s'éloigna à pas lents. Un moment après, il tourna l'angle de la rue des Prêcheurs.
Quand Javert eut disparu, Jean Valjean déchargea le pistolet en l'air.
Puis il rentra dans la barricade et dit:
--C'est fait.
Cependant voici ce qui s'était passé:
Marius, plus occupé du dehors que du dedans, n'avait pas jusque-là regardé attentivement l'espion garrotté au fond obscur de la salle basse.
Quand il le vit au grand jour, enjambant la barricade pour aller mourir, il le reconnut. Un souvenir subit lui entra dans l'esprit. Il se rappela l'inspecteur de la rue de Pontoise, et les deux pistolets qu'il lui avait remis et dont il s'était servi lui Marius, dans cette barricade même; et non seulement il se rappela la figure, mais il se rappela le nom.
Ce souvenir pourtant était brumeux et trouble comme toutes ses idées. Ce ne fut pas une affirmation qu'il se fit, ce fut une question qu'il s'adressa:--Est-ce que ce n'est pas là cet inspecteur de police qui m'a dit s'appeler Javert?
Peut-être était-il encore temps d'intervenir pour cet homme? Mais il fallait d'abord savoir si c'était bien ce Javert.
Marius interpella Enjolras qui venait de se placer à l'autre bout de la barricade.
--Enjolras?
--Quoi?
--Comment s'appelle cet homme-là?
--Qui?
--L'agent de police. Sais-tu son nom?
--Sans doute. Il nous l'a dit.
--Comment s'appelle-t-il?
--Javert.
Marius se dressa.
En ce moment on entendit le coup de pistolet.
Jean Valjean reparut et cria: C'est fait.
Un froid sombre traversa le coeur de Marius.
Chapitre XX
Les morts ont raison et les vivants n'ont pas tort
L'agonie de la barricade allait commencer.
Tout concourait à la majesté tragique de cette minute suprême; mille fracas mystérieux dans l'air, le souffle des masses armées mises en mouvement dans des rues qu'on ne voyait pas, le galop intermittent de la cavalerie, le lourd ébranlement des artilleries en marche, les feux de peloton et les canonnades se croisant dans le dédale de Paris, les fumées de la bataille montant toutes dorées au-dessus des toits, on ne sait quels cris lointains vaguement terribles, des éclairs de menace partout, le tocsin de Saint-Merry qui maintenant avait l'accent du sanglot, la douceur de la saison, la splendeur du ciel plein de soleil et de nuages, la beauté du jour et l'épouvantable silence des maisons.
Car, depuis la veille, les deux rangées de maisons de la rue de la Chanvrerie étaient devenues deux murailles; murailles farouches. Portes fermées, fenêtres fermées, volets fermés.
Dans ces temps-là, si différents de ceux où nous sommes, quand l'heure était venue où le peuple voulait en finir avec une situation qui avait trop duré, avec une charte octroyée ou avec un pays légal, quand la colère universelle était diffuse dans l'atmosphère, quand la ville consentait au soulèvement de ses pavés, quand l'insurrection faisait sourire la bourgeoisie en lui chuchotant son mot d'ordre à l'oreille, alors l'habitant, pénétré d'émeute, pour ainsi dire, était l'auxiliaire du combattant, et la maison fraternisait avec la forteresse improvisée qui s'appuyait sur elle. Quand la situation n'était pas mûre, quand l'insurrection n'était décidément pas consentie, quand la masse désavouait le mouvement, c'en était fait des combattants, la ville se changeait en désert autour de la révolte, les âmes se glaçaient, les asiles se muraient, et la rue se faisait défilé pour aider l'armée à prendre la barricade.