Les misérables Tome IV: L'idylle rue Plumet et l'épopée rue Saint-Denis
Part 18
Il était tout simple que Marius, l'adorant, l'admirât. Mais la vérité est que cette petite pensionnaire, fraîche émoulue du couvent, causait avec une pénétration exquise et disait par moments toutes sortes de paroles vraies et délicates. Son babil était de la conversation. Elle ne se trompait sur rien, et voyait juste. La femme sent et parle avec le tendre instinct du coeur, cette infaillibilité. Personne ne sait comme une femme dire des choses à la fois douces et profondes. La douceur et la profondeur, c'est là toute la femme; c'est là tout le ciel.
En cette pleine félicité, il leur venait à chaque instant des larmes aux yeux. Une bête à bon Dieu écrasée, une plume tombée d'un nid, une branche d'aubépine cassée, les apitoyait, et leur extase, doucement noyée de mélancolie, semblait ne demander pas mieux que de pleurer. Le plus souverain symptôme de l'amour, c'est un attendrissement parfois presque insupportable.
Et, à côté de cela,--toutes ces contradictions sont le jeu d'éclairs de l'amour,--ils riaient volontiers, et avec une liberté ravissante, et si familièrement qu'ils avaient parfois presque l'air de deux garçons. Cependant, l'insu même des coeurs ivres de chasteté, la nature inoubliable est toujours là. Elle est là, avec son but brutal et sublime, et, quelle que soit l'innocence des âmes, on sent, dans le tête-à-tête le plus pudique, l'adorable et mystérieuse nuance qui sépare un couple d'amants d'une paire d'amis.
Ils s'idolâtraient.
Le permanent et l'immuable subsistent. On s'aime, on se sourit, on se rit, on se fait des petites moues avec le bout des lèvres, on s'entrelace les doigts des mains, on se tutoie, et cela n'empêche pas l'éternité. Deux amants se cachent dans le soir, dans le crépuscule, dans l'invisible, avec les oiseaux, avec les roses, ils se fascinent l'un l'autre dans l'ombre avec leurs coeurs qu'ils mettent dans leurs yeux, ils murmurent, ils chuchotent, et pendant ce temps-là d'immenses balancements d'astres emplissent l'infini.
Chapitre II
L'étourdissement du bonheur complet
Ils existaient vaguement, effarés de bonheur. Ils ne s'apercevaient pas du choléra qui décimait Paris précisément en ce mois-là. Ils s'étaient fait le plus de confidences qu'ils avaient pu, mais cela n'avait pas été bien loin au-delà de leurs noms. Marius avait dit à Cosette qu'il était orphelin, qu'il s'appelait Marius Pontmercy, qu'il était avocat, qu'il vivait d'écrire des choses pour les libraires, que son père était colonel, que c'était un héros, et que lui Marius était brouillé avec son grand-père qui était riche. Il lui avait aussi un peu dit qu'il était baron; mais cela n'avait fait aucun effet à Cosette. Marius baron? elle n'avait pas compris. Elle ne savait pas ce que ce mot voulait dire. Marius était Marius. De son côté elle lui avait confié qu'elle avait été élevée au couvent du Petit-Picpus, que sa mère était morte comme à lui, que son père s'appelait M. Fauchelevent, qu'il était très bon, qu'il donnait beaucoup aux pauvres, mais qu'il était pauvre lui-même, et qu'il se privait de tout en ne la privant de rien.
Chose bizarre, dans l'espèce de symphonie où Marius vivait depuis qu'il voyait Cosette, le passé, même le plus récent, était devenu tellement confus et lointain pour lui que ce que Cosette lui conta le satisfit pleinement. Il ne songea même pas à lui parler de l'aventure nocturne de la masure, des Thénardier, de la brûlure, et de l'étrange attitude et de la singulière fuite de son père. Marius avait momentanément oublié tout cela; il ne savait même pas le soir ce qu'il avait fait le matin, ni où il avait déjeuné, ni qui lui avait parlé; il avait des chants dans l'oreille qui le rendaient sourd à toute autre pensée, il n'existait qu'aux heures où il voyait Cosette. Alors, comme il était dans le ciel, il était tout simple qu'il oubliât la terre. Tous deux portaient avec langueur le poids indéfinissables des voluptés immatérielles. Ainsi vivent ces somnambules qu'on appelle les amoureux.
Hélas! qui n'a éprouvé toutes ces choses? pourquoi vient-il une heure où l'on sort de cet azur, et pourquoi la vie continue-t-elle après?
Aimer remplace presque penser. L'amour est un ardent oubli du reste. Demandez donc de la logique à la passion. Il n'y a pas plus d'enchaînement logique absolu dans le coeur humain qu'il n'y a de figure géométrique parfaite dans la mécanique céleste. Pour Cosette et Marius rien n'existait plus que Marius et Cosette. L'univers autour d'eux était tombé dans un trou. Ils vivaient dans une minute d'or. Il n'y avait rien devant, rien derrière. C'est à peine si Marius songeait que Cosette avait un père. Il y avait dans son cerveau l'effacement de l'éblouissement. De quoi donc parlaient-ils, ces amants? On l'a vu, des fleurs, des hirondelles, du soleil couchant, du lever de la lune, de toutes les choses importantes. Ils s'étaient dit tout, excepté tout. Le tout des amoureux, c'est le rien. Mais le père, les réalités, ce bouge, ces bandits, cette aventure, à quoi bon? et était-il bien sûr que ce cauchemar eût existé? On était deux, on s'adorait, il n'y avait que cela. Toute autre chose n'était pas. Il est probable que cet évanouissement de l'enfer derrière nous est inhérent à l'arrivée au paradis. Est-ce qu'on a vu des démons? est-ce qu'il y en a? est-ce qu'on a tremblé? est-ce qu'on a souffert? On n'en sait plus rien. Une nuée rose est là-dessus.
Donc ces deux êtres vivaient ainsi, très haut, avec toute l'invraisemblance qui est dans la nature; ni au nadir, ni au zénith, entre l'homme et le séraphin, au-dessus de la fange, au-dessous de l'éther, dans le nuage; à peine os et chair, âme et extase de la tête aux pieds; déjà trop sublimés pour marcher à terre, encore trop chargés d'humanité pour disparaître dans le bleu, en suspension comme des atomes qui attendent le précipité; en apparence hors du destin; ignorant cette ornière, hier, aujourd'hui, demain; émerveillés, pâmés, flottants, par moments, assez allégés pour la fuite dans l'infini; presque prêts à l'envolement éternel.
Ils dormaient éveillés dans ce bercement. Ô léthargie splendide du réel accablé d'idéal!
Quelquefois, si belle que fût Cosette, Marius fermait les yeux devant elle. Les yeux fermés, c'est la meilleure manière de regarder l'âme.
Marius et Cosette ne se demandaient pas où cela les conduirait. Ils se regardaient comme arrivés. C'est une étrange prétention des hommes de vouloir que l'amour conduise quelque part.
Chapitre III
Commencement d'ombre
Jean Valjean, lui, ne se doutait de rien.
Cosette, un peu moins rêveuse que Marius, était gaie, et cela suffisait à Jean Valjean pour être heureux. Les pensées que Cosette avait, ses préoccupations tendres, l'image de Marius qui lui remplissait l'âme, n'ôtaient rien à la pureté incomparable de son beau front chaste et souriant. Elle était dans l'âge où la vierge porte son amour comme l'ange porte son lys. Jean Valjean était donc tranquille. Et puis, quand deux amants s'entendent, cela va toujours très bien, le tiers quelconque qui pourrait troubler leur amour est maintenu dans un parfait aveuglement par un petit nombre de précautions toujours les mêmes pour tous les amoureux. Ainsi jamais d'objections de Cosette à Jean Valjean. Voulait-il promener? Oui, mon petit père. Voulait-il rester? Très bien. Voulait-il passer la soirée près de Cosette? Elle était ravie. Comme il se retirait toujours à dix heures du soir, ces fois-là Marius ne venait au jardin que passé cette heure, lorsqu'il entendait de la rue Cosette ouvrir la porte-fenêtre du perron. Il va sans dire que le jour on ne rencontrait jamais Marius. Jean Valjean ne songeait même plus que Marius existât. Une fois seulement, un matin, il lui arriva de dire à Cosette:--Tiens, comme tu as du blanc derrière le dos! La veille au soir, Marius, dans un transport, avait pressé Cosette contre le mur.
La vieille Toussaint, qui se couchait de bonne heure, ne songeait qu'à dormir une fois sa besogne faite, et ignorait tout comme Jean Valjean.
Jamais Marius ne mettait le pied dans la maison. Quand il était avec Cosette, ils se cachaient dans un enfoncement près du perron afin de ne pouvoir être vus ni entendus de la rue, et s'asseyaient là, se contentant souvent, pour toute conversation, de se presser les mains vingt fois par minute en regardant les branches des arbres. Dans ces instants-là, le tonnerre fût tombé à trente pas d'eux qu'ils ne s'en fussent pas doutés, tant la rêverie de l'un s'absorbait et plongeait profondément dans la rêverie de l'autre.
Puretés limpides. Heures toutes blanches; presque toutes pareilles. Ce genre d'amours-là est une collection de feuilles de lys et de plumes de colombe.
Tout le jardin était entre eux et la rue. Chaque fois que Marius entrait ou sortait, il rajustait soigneusement le barreau de la grille de manière qu'aucun dérangement ne fût visible.
Il s'en allait habituellement vers minuit, et s'en retournait chez Courfeyrac. Courfeyrac disait à Bahorel:
--Croirais-tu? Marius rentre à présent à des une heure du matin!
Bahorel répondait:
--Que veux-tu? il y a toujours un pétard dans un séminariste.
Par moments Courfeyrac croisait les bras, prenait un air sérieux, et disait à Marius:
--Vous vous dérangez, jeune homme!
Courfeyrac, homme pratique, ne prenait pas en bonne part ce reflet d'un paradis invisible sur Marius; il avait peu l'habitude des passions inédites, il s'en impatientait, et il faisait par instants à Marius des sommations de rentrer dans le réel.
Un matin, il lui jeta cette admonition:
--Mon cher, tu me fais l'effet pour le moment d'être situé dans la lune, royaume du rêve, province de l'illusion, capitale Bulle de Savon. Voyons, sois bon enfant, comment s'appelle-t-elle?
Mais rien ne pouvait «faire parler» Marius. On lui eût arraché les ongles plutôt qu'une des trois syllabes sacrées dont se composait ce nom ineffable, _Cosette_. L'amour vrai est lumineux comme l'aurore et silencieux comme la tombe. Seulement il y avait, pour Courfeyrac, ceci de changé en Marius, qu'il avait une taciturnité rayonnante.
Pendant ce doux mois de mai Marius et Cosette connurent ces immenses bonheurs:
Se quereller et se dire vous, uniquement pour mieux se dire tu ensuite;
Se parler longuement, et dans les plus minutieux détails, de gens qui ne les intéressaient pas le moins du monde; preuve de plus que, dans ce ravissant opéra qu'on appelle l'amour, le libretto n'est presque rien;
Pour Marius, écouter Cosette parler chiffons;
Pour Cosette, écouter Marius parler politique;
Entendre, genou contre genou, rouler les voitures rue de Babylone;
Considérer la même planète dans l'espace ou le même ver luisant dans l'herbe;
Se taire ensemble; douceur plus grande encore que causer;
Etc., etc.
Cependant diverses complications approchaient.
Un soir, Marius s'acheminait au rendez-vous par le boulevard des Invalides; il marchait habituellement le front baissé; comme il allait tourner l'angle de la rue Plumet, il entendit qu'on disait tout près de lui:
--Bonsoir, monsieur Marius.
Il leva la tête, et reconnut Éponine.
Cela lui fit un effet singulier. Il n'avait pas songé une seule fois à cette fille depuis le jour où elle l'avait amené rue Plumet, il ne l'avait point revue, et elle lui était complètement sortie de l'esprit. Il n'avait que des motifs de reconnaissance pour elle, il lui devait son bonheur présent, et pourtant il lui était gênant de la rencontrer.
C'est une erreur de croire que la passion, quand elle est heureuse et pure, conduit l'homme à un état de perfection; elle le conduit simplement, nous l'avons constaté, à un état d'oubli. Dans cette situation, l'homme oublie d'être mauvais, mais il oublie aussi d'être bon. La reconnaissance, le devoir, les souvenirs essentiels et importuns, s'évanouissent. En tout autre temps Marius eût été bien autre pour Éponine. Absorbé par Cosette, il ne s'était même pas clairement rendu compte que cette Éponine s'appelait Éponine Thénardier, et qu'elle portait un nom écrit dans le testament de son père, ce nom pour lequel il se serait, quelques mois auparavant, si ardemment dévoué. Nous montrons Marius tel qu'il était. Son père lui-même disparaissait un peu dans son âme sous la splendeur de son amour.
Il répondit avec quelque embarras:
--Ah! c'est vous, Éponine?
--Pourquoi me dites-vous vous? Est-ce que je vous ai fait quelque chose?
--Non, répondit-il.
Certes, il n'avait rien contre elle. Loin de là. Seulement, il sentait qu'il ne pouvait faire autrement, maintenant qu'il disait tu à Cosette, que de dire vous à Éponine.
Comme il se taisait, elle s'écria:
--Dites donc....
Puis elle s'arrêta. Il semblait que les paroles manquaient à cette créature autrefois si insouciante et si hardie. Elle essaya de sourire et ne put. Elle reprit:
--Eh bien!...
Puis elle se tut encore et resta les yeux baissés.
--Bonsoir, monsieur Marius, dit-elle tout à coup brusquement, et elle s'en alla.
Chapitre IV
Cab roule en anglais et jappe en argot
Le lendemain, c'était le 3 juin, le 3 juin 1832, date qu'il faut indiquer à cause des événements graves qui étaient à cette époque suspendus sur l'horizon de Paris à l'état de nuages chargés, Marius à la nuit tombante suivait le même chemin que la veille avec les mêmes pensées de ravissement dans le coeur, lorsqu'il aperçut, entre les arbres du boulevard, Éponine qui venait à lui. Deux jours de suite, c'était trop. Il se détourna vivement, quitta le boulevard, changea de route, et s'en alla rue Plumet par la rue Monsieur.
Cela fit qu'Éponine le suivit jusqu'à la rue Plumet, chose qu'elle n'avait point faite encore. Elle s'était contentée jusque-là de l'apercevoir à son passage sur le boulevard sans même chercher à le rencontrer. La veille seulement, elle avait essayé de lui parler.
Éponine le suivit donc, sans qu'il s'en doutât. Elle le vit déranger le barreau de la grille, et se glisser dans le jardin.
--Tiens! dit-elle, il entre dans la maison!
Elle s'approcha de la grille, tâta les barreaux l'un après l'autre et reconnut facilement celui que Marius avait dérangé.
Elle murmura à demi-voix, avec un accent lugubre:
--Pas de ça, Lisette!
Elle s'assit sur le soubassement de la grille, tout à côté du barreau, comme si elle le gardait. C'était précisément le point où la grille venait toucher le mur voisin. Il y avait là un angle obscur où Éponine disparaissait entièrement.
Elle demeura ainsi plus d'une heure sans bouger et sans souffler, en proie à ses idées.
Vers dix heures du soir, un des deux ou trois passants de la rue Plumet, vieux bourgeois attardé qui se hâtait dans ce lieu désert et mal famé, côtoyant la grille du jardin, et arrivé à l'angle que la grille faisait avec le mur, entendit une voix sourde et menaçante qui disait:
--Je ne m'étonne plus s'il vient tous les soirs!
Le passant promena ses yeux autour de lui, ne vit personne, n'osa pas regarder dans ce coin noir et eut grand'peur. Il doubla le pas.
Ce passant eut raison de se hâter, car, très peu d'instants après, six hommes qui marchaient séparés et à quelque distance les uns des autres, le long des murs, et qu'on eût pu prendre pour une patrouille grise, entrèrent dans la rue Plumet.
Le premier qui arriva à la grille du jardin s'arrêta, et attendit les autres; une seconde après, ils étaient tous les six réunis.
Ces hommes se mirent à parler à voix basse.
--C'est icicaille, dit l'un d'eux.
--Y a-t-il un cab dans le jardin? demanda un autre.
--Je ne sais pas. En tout cas j'ai levé une boulette que nous lui ferons morfiler.
--As-tu du mastic pour frangir la vanterne?
--Oui.
--La grille est vieille, reprit un cinquième qui avait une voix de ventriloque.
--Tant mieux, dit le second qui avait parlé. Elle ne criblera pas tant sous la bastringue et ne sera pas si dure à faucher.
Le sixième, qui n'avait pas encore ouvert la bouche, se mit à visiter la grille comme avait fait Éponine une heure auparavant, empoignant successivement chaque barreau et les ébranlant avec précaution. Il arriva ainsi au barreau que Marius avait descellé. Comme il allait saisir ce barreau, une main sortant brusquement de l'ombre s'abattit sur son bras, il se sentit vivement repoussé par le milieu de la poitrine, et une voix enrouée lui dit sans crier:
--Il y a un cab.
En même temps il vit une fille pâle debout devant lui.
L'homme eut cette commotion que donne toujours l'inattendu. Il se hérissa hideusement; rien n'est formidable à voir comme les bêtes féroces inquiètes; leur air effrayé est effrayant. Il recula, et bégaya:
--Quelle est cette drôlesse?
--Votre fille.
C'était en effet Éponine qui parlait à Thénardier.
À l'apparition d'Éponine, les cinq autres, c'est-à-dire Claquesous, Gueulemer, Babet, Montparnasse et Brujon, s'étaient approchés sans bruit, sans précipitation, sans dire une parole, avec la lenteur sinistre propre à ces hommes de nuit.
On leur distinguait je ne sais quels hideux outils à la main. Gueulemer tenait une de ces pinces courbes que les rôdeurs appellent fanchons.
--Ah çà, qu'est-ce que tu fais là? qu'est-ce que tu nous veux? es-tu folle? s'écria Thénardier, autant qu'on peut s'écrier en parlant bas. Qu'est-ce que tu viens nous empêcher de travailler?
Éponine se mit à rire et lui sauta au cou.
--Je suis là, mon petit père, parce que je suis là. Est-ce qu'il n'est pas permis de s'asseoir sur les pierres, à présent? C'est vous qui ne devriez pas y être. Qu'est-ce que vous venez y faire, puisque c'est un biscuit? Je l'avais dit à Magnon. Il n'y a rien à faire ici. Mais embrassez-moi donc, mon bon petit père! Comme il y a longtemps que je ne vous ai vu! Vous êtes dehors, donc?
Le Thénardier essaya de se débarrasser des bras d'Éponine et grommela:
--C'est bon. Tu m'as embrassé. Oui, je suis dehors. Je ne suis pas dedans. À présent, va-t'en.
Mais Éponine ne lâchait pas prise et redoublait ses caresses.
--Mon petit père, comment avez-vous donc fait? Il faut que vous ayez bien de l'esprit pour vous être tiré de là.
Contez-moi ça! Et ma mère? où est ma mère? Donnez-moi donc des nouvelles de maman.
Thénardier répondit:
--Elle va bien, je ne sais pas, laisse-moi, je te dis va-t'en.
--Je ne veux pas m'en aller justement, fit Éponine avec une minauderie d'enfant gâté, vous me renvoyez que voilà quatre mois que je ne vous ai vu et que j'ai à peine eu le temps de vous embrasser.
Et elle reprit son père par le cou.
--Ah çà mais, c'est bête! dit Babet.
--Dépêchons! dit Gueulemer, les coqueurs peuvent passer.
La voix de ventriloque scanda ce distique:
_Nous n'sommes pas le jour de l'an,_ _À bécoter papa maman._
Éponine se tourna vers les cinq bandits.
--Tiens, C'est monsieur Brujon.--Bonjour, monsieur Babet. Bonjour, monsieur Claquesous.--Est-ce que vous ne me reconnaissez pas, monsieur Gueulemer?--Comment ça va, Montparnasse?
--Si, on te reconnaît! fit Thénardier. Mais bonjour, bonsoir, au large! laisse-nous tranquilles.
--C'est l'heure des renards, et pas des poules, dit Montparnasse.
--Tu vois bien que nous avons à goupiner icigo, ajouta Babet.
Éponine prit la main de Montparnasse.
--Prends garde! dit-il, tu vas te couper, j'ai un lingre ouvert.
--Mon petit Montparnasse, répondit Éponine très doucement, il faut avoir confiance dans les gens. Je suis la fille de mon père peut-être. Monsieur Babet, monsieur Gueulemer, c'est moi qu'on a chargée d'éclairer l'affaire.
Il est remarquable qu'Éponine ne parlait pas argot. Depuis qu'elle connaissait Marius, cette affreuse langue lui était devenue impossible.
Elle pressa dans sa petite main osseuse et faible comme la main d'un squelette les gros doigts rudes de Gueulemer et continua:
--Vous savez bien que je ne suis pas sotte. Ordinairement on me croit. Je vous ai rendu service dans les occasions. Eh bien, j'ai pris des renseignements, vous vous exposeriez inutilement, voyez-vous. Je vous jure qu'il n'y a rien à faire dans cette maison-ci.
--Il y a des femmes seules, dit Gueulemer.
--Non. Les personnes sont déménagées.
--Les chandelles ne le sont pas, toujours! fit Babet.
Et il montra à Éponine, à travers le haut des arbres, une lumière qui se promenait dans la mansarde du pavillon. C'était Toussaint qui avait veillé pour étendre du linge à sécher.
Éponine tenta un dernier effort.
--Eh bien, dit-elle, c'est du monde très pauvre, et une baraque où ils n'ont pas le sou.
--Va-t'en au diable! cria Thénardier. Quand nous aurons retourné la maison, et que nous aurons mis la cave en haut et le grenier en bas, nous te dirons ce qu'il y a dedans, et si ce sont des balles, des ronds ou des broques.
Et il la poussa pour passer outre.
--Mon bon ami monsieur Montparnasse, dit Éponine, je vous en prie, vous qui êtes bon enfant, n'entrez pas!
--Prends donc garde, tu vas te couper! répliqua Montparnasse.
Thénardier reprit avec l'accent décisif qu'il avait:
--Décampe, la fée, et laisse les hommes faire leurs affaires.
Éponine lâcha la main de Montparnasse qu'elle avait ressaisie, et dit:
--Vous voulez donc entrer dans cette maison?
--Un peu! fit le ventriloque en ricanant.
Alors elle s'adossa à la grille, fit face aux six bandits armés jusqu'aux dents et à qui la nuit donnait des visages de démons, et dit d'une voix ferme et basse:
--Eh bien, moi, je ne veux pas.
Ils s'arrêtèrent stupéfaits. Le ventriloque pourtant acheva son ricanement. Elle reprit:
--Les amis! écoutez bien. Ce n'est pas ça. Maintenant je parle. D'abord, si vous entrez dans ce jardin, si vous touchez à cette grille, je crie, je cogne aux portes, je réveille le monde, je vous fais empoigner tous les six, j'appelle les sergents de ville.
--Elle le ferait, dit Thénardier bas à Brujon et au ventriloque.
Elle secoua la tête et ajouta:
--À commencer par mon père.
Thénardier s'approcha.
--Pas si près, bonhomme! dit-elle.
Il recula en grommelant dans ses dents:--Mais qu'est-ce qu'elle a donc? Et il ajouta:
--Chienne!
Elle se mit à rire d'une façon terrible.
--Comme vous voudrez, vous n'entrerez pas. Je ne suis pas la fille au chien, puisque je suis la fille au loup. Vous êtes six, qu'est-ce que cela me fait? Vous êtes des hommes. Eh bien, je suis une femme. Vous ne me faites pas peur, allez. Je vous dis que vous n'entrerez pas dans cette maison, parce que cela ne me plaît pas. Si vous approchez, j'aboie. Je vous l'ai dit, le cab c'est moi. Je me fiche pas mal de vous. Passez votre chemin, vous m'ennuyez! Allez où vous voudrez, mais ne venez pas ici, je vous le défends! Vous à coups de couteau, moi à coups de savate, ça m'est égal, avancez donc!
Elle fit un pas vers les bandits, elle était effrayante, elle se remit à rire.
--Pardine! je n'ai pas peur. Cet été, j'aurai faim, cet hiver, j'aurai froid. Sont-ils farces, ces bêtas d'hommes de croire qu'ils font peur à une fille! De quoi! peur? Ah ouiche, joliment! Parce que vous avez des chipies de maîtresses qui se cachent sous le lit quand vous faites la grosse voix, voilà-t-il pas. Moi je n'ai peur de rien!
Elle appuya sur Thénardier son regard fixe, et dit:
--Pas même de vous, mon père!
Puis elle poursuivit en promenant sur les bandits ses sanglantes prunelles de spectre:
--Qu'est-ce que ça me fait à moi qu'on me ramasse demain rue Plumet sur le pavé, tuée à coups de surin par mon père, ou bien qu'on me trouve dans un an dans les filets de Saint-Cloud ou à l'île des Cygnes au milieu des vieux bouchons pourris et des chiens noyés!
Force lui fut de s'interrompre, une toux sèche la prit, son souffle sortait comme un râle de sa poitrine étroite et débile.
Elle reprit:
--Je n'ai qu'à crier, on vient, patatras. Vous êtes six; moi je suis tout le monde.
Thénardier fit un mouvement vers elle.
--Prochez pas cria-t-elle.
Il s'arrêta, et lui dit avec douceur:
--Eh bien non. Je n'approcherai pas, mais ne parle pas si haut. Ma fille, tu veux donc nous empêcher de travailler? Il faut pourtant que nous gagnions notre vie. Tu n'as donc plus d'amitié pour ton père?
--Vous m'embêtez, dit Éponine.
--Il faut pourtant que nous vivions, que nous mangions....
--Crevez.