Les misérables Tome IV: L'idylle rue Plumet et l'épopée rue Saint-Denis
Part 12
Peu à peu ils se parlèrent. L'épanchement succéda au silence qui est la plénitude. La nuit était sereine et splendide au-dessus de leur tête. Ces deux êtres, purs comme des esprits, se dirent tout, leurs songes, leurs ivresses, leurs extases, leurs chimères, leurs défaillances, comme ils s'étaient adorés de loin, comme ils s'étaient souhaités, leur désespoir, quand ils avaient cessé de s'apercevoir. Ils se confièrent dans une intimité idéale, que rien déjà ne pouvait plus accroître, ce qu'ils avaient de plus caché et de plus mystérieux. Ils se racontèrent, avec une foi candide dans leurs illusions, tout ce que l'amour, la jeunesse et ce reste d'enfance qu'ils avaient leur mettaient dans la pensée. Ces deux coeurs se versèrent l'un dans l'autre, de sorte qu'au bout d'une heure, c'était le jeune homme qui avait l'âme de la jeune fille et la jeune fille qui avait l'âme du jeune homme. Ils se pénétrèrent, ils s'enchantèrent, ils s'éblouirent.
Quand ils eurent fini, quand ils se furent tout dit, elle posa sa tête sur son épaule et lui demanda:
--Comment vous appelez-vous?
--Je m'appelle Marius, dit-il. Et vous?
--Je m'appelle Cosette.
Livre sixième--Le petit Gavroche
Chapitre I
Méchante espièglerie du vent
Depuis 1823, tandis que la gargote de Montfermeil sombrait et s'engloutissait peu à peu, non dans l'abîme d'une banqueroute, mais dans le cloaque des petites dettes, les mariés Thénardier avaient eu deux autres enfants, mâles tous deux. Cela faisait cinq; deux filles et trois garçons. C'était beaucoup.
La Thénardier s'était débarrassée des deux derniers, encore en bas âge et tout petits, avec un bonheur singulier.
Débarrassée est le mot. Il n'y avait chez cette femme qu'un fragment de nature. Phénomène dont il y a du reste plus d'un exemple. Comme la maréchale de La Mothe-Houdancourt, la Thénardier n'était mère que jusqu'à ses filles. Sa maternité finissait là. Sa haine du genre humain commençait à ses garçons. Du côté de ses fils sa méchanceté était à pic, et son coeur avait à cet endroit un lugubre escarpement. Comme on l'a vu, elle détestait l'aîné; elle exécrait les deux autres. Pourquoi? Parce que. Le plus terrible des motifs et la plus indiscutable des réponses: Parce que.--Je n'ai pas besoin d'une tiaulée d'enfants, disait cette mère.
Expliquons comment les Thénardier étaient parvenus à s'exonérer de leurs deux derniers enfants, et même à en tirer profit.
Cette fille Magnon, dont il a été question quelques pages plus haut, était la même qui avait réussi à faire renter par le bonhomme Gillenormand les deux enfants qu'elle avait. Elle demeurait quai des Célestins, à l'angle de cette antique rue du Petit-Musc qui a fait ce qu'elle a pu pour changer en bonne odeur sa mauvaise renommée. On se souvient de la grande épidémie de croup qui désola, il y a trente-cinq ans, les quartiers riverains de la Seine à Paris, et dont la science profita pour expérimenter sur une large échelle l'efficacité des insufflations d'alun, si utilement remplacées aujourd'hui par la teinture externe d'iode. Dans cette épidémie, la Magnon perdit, le même jour, l'un le matin, l'autre le soir, ses deux garçons, encore en très bas âge. Ce fut un coup. Ces enfants étaient précieux à leur mère; ils représentaient quatre-vingts francs par mois. Ces quatre-vingts francs étaient fort exactement soldés, au nom de M. Gillenormand, par son receveur de rentes, M. Barge, huissier retiré, rue du Roi-de-Sicile. Les enfants morts, la rente était enterrée. La Magnon chercha un expédient. Dans cette ténébreuse maçonnerie du mal dont elle faisait partie, on sait tout, on se garde le secret, et l'on s'entr'aide. Il fallait deux enfants à la Magnon; la Thénardier en avait deux. Même sexe, même âge. Bon arrangement pour l'une, bon placement pour l'autre. Les petits Thénardier devinrent les petits Magnon. La Magnon quitta le quai des Célestins et alla demeurer rue Clocheperce. À Paris, l'identité qui lie un individu à lui-même se rompt d'une rue à l'autre.
L'état civil, n'étant averti de rien, ne réclama pas, et la substitution se fit le plus simplement du monde. Seulement le Thénardier exigea, pour ce prêt d'enfants, dix francs par mois que la Magnon promit, et même paya. Il va sans dire que M. Gillenormand continua de s'exécuter. Il venait tous les six mois voir les petits. Il ne s'aperçut pas du changement.--Monsieur, lui disait la Magnon, comme ils vous ressemblent!
Thénardier, à qui les avatars étaient aisés, saisit cette occasion de devenir Jondrette. Ses deux filles et Gavroche avaient à peine eu le temps de s'apercevoir qu'ils avaient deux petits frères. À un certain degré de misère, on est gagné par une sorte d'indifférence spectrale, et l'on voit les êtres comme des larves. Vos plus proches ne sont souvent pour vous que de vagues formes de l'ombre, à peine distinctes du fond nébuleux de la vie et facilement remêlées à l'invisible.
Le soir du jour où elle avait fait livraison de ses deux petits à la Magnon, avec la volonté bien expresse d'y renoncer à jamais, la Thénardier avait eu, ou fait semblant d'avoir, un scrupule. Elle avait dit à son mari:--Mais c'est abandonner ses enfants, cela! Thénardier, magistral et flegmatique, cautérisa le scrupule avec ce mot: Jean-Jacques Rousseau a fait mieux! Du scrupule la mère avait passé à l'inquiétude:--Mais si la police allait nous tourmenter? Ce que nous avons fait là, monsieur Thénardier, dis donc, est-ce que c'est permis?--Thénardier répondit:--Tout est permis. Personne n'y verra que de l'azur. D'ailleurs, dans des enfants qui n'ont pas le sou, nul n'a intérêt à y regarder de près.
La Magnon était une sorte d'élégante du crime. Elle faisait de la toilette. Elle partageait son logis, meublé d'une façon maniérée et misérable, avec une savante voleuse anglaise francisée. Cette Anglaise naturalisée parisienne, recommandable par des relations fort riches, intimement liée avec les médailles de la bibliothèque et les diamants de Mlle Mars, fut plus tard célèbre dans les sommiers judiciaires. On l'appelait _mamselle_ Miss.
Les deux petits échus à la Magnon n'eurent pas à se plaindre. Recommandés par les quatre-vingts francs, ils étaient ménagés, comme tout ce qui est exploité; point mal vêtus, point mal nourris, traités presque comme «de petits messieurs», mieux avec la fausse mère qu'avec la vraie. La Magnon faisait la dame et ne parlait pas argot devant eux.
Ils passèrent ainsi quelques années. Le Thénardier en augurait bien. Il lui arriva un jour de dire à la Magnon qui lui remettait ses dix francs mensuels:--Il faudra que «le père» leur donne de l'éducation.
Tout à coup, ces deux pauvres enfants, jusque-là assez protégés, même par leur mauvais sort, furent brusquement jetés dans la vie, et forcés de la commencer.
Une arrestation en masse de malfaiteurs comme celle du galetas Jondrette, nécessairement compliquée de perquisitions et d'incarcérations ultérieures, est un véritable désastre pour cette hideuse contre-société occulte qui vit sous la société publique; une aventure de ce genre entraîne toutes sortes d'écroulements dans ce monde sombre. La catastrophe des Thénardier produisit la catastrophe de la Magnon.
Un jour, peu de temps après que la Magnon eut remis à Éponine le billet relatif à la rue Plumet, il se fit rue Clocheperce une subite descente de police; la Magnon fut saisie, ainsi que mamselle Miss, et toute la maisonnée, qui était suspecte, passa dans le coup de filet. Les deux petits garçons jouaient pendant ce temps-là dans une arrière-cour et ne virent rien de la razzia. Quand ils voulurent rentrer, ils trouvèrent la porte fermée et la maison vide. Un savetier d'une échoppe en face les appela et leur remit un papier que «leur mère» avait laissé pour eux. Sur le papier il y avait une adresse: M. Barge, receveur de rentes, rue du Roi-de-Sicile, nº 8. L'homme de l'échoppe leur dit:--Vous ne demeurez plus ici. Allez là. C'est tout près. La première rue à gauche. Demandez votre chemin avec ce papier-ci.
Les enfants partirent, l'aîné menant le cadet, et tenant à la main le papier qui devait les guider. Il avait froid, et ses petits doigts engourdis serraient peu et tenaient mal ce papier. Au détour de la rue Clocheperce, un coup de vent le lui arracha, et, comme la nuit tombait, l'enfant ne put le retrouver.
Ils se mirent à errer au hasard dans les rues.
Chapitre II
Où le petit Gavroche tire parti de Napoléon le Grand
Le printemps à Paris est assez souvent traversé par des bises aigres et dures dont on est, non pas précisément glacé, mais gelé; ces bises, qui attristent les plus belles journées, font exactement l'effet de ces souffles d'air froid qui entrent dans une chambre chaude par les fentes d'une fenêtre ou d'une porte mal fermée. Il semble que la sombre porte de l'hiver soit restée entrebâillée et qu'il vienne du vent par là. Au printemps de 1832, époque où éclata la première grande épidémie de ce siècle en Europe, ces bises étaient plus âpres et plus poignantes que jamais. C'était une porte plus glaciale encore que celle de l'hiver qui était entr'ouverte. C'était la porte du sépulcre. On sentait dans ces bises le souffle du choléra.
Au point de vue météorologique, ces vents froids avaient cela de particulier qu'ils n'excluaient point une forte tension électrique. De fréquents orages, accompagnés d'éclairs et de tonnerres, éclatèrent à cette époque.
Un soir que ces bises soufflaient rudement, au point que janvier semblait revenu et que les bourgeois avaient repris les manteaux, le petit Gavroche, toujours grelottant gaîment sous ses loques, se tenait debout et comme en extase devant la boutique d'un perruquier des environs de l'Orme-Saint-Gervais. Il était orné d'un châle de femme en laine, cueilli on ne sait où, dont il s'était fait un cache-nez. Le petit Gavroche avait l'air d'admirer profondément une mariée en cire, décolletée et coiffée de fleurs d'oranger, qui tournait derrière la vitre, montrant, entre deux quinquets, son sourire aux passants; mais en réalité il observait la boutique afin de voir s'il ne pourrait pas «chiper» dans la devanture un pain de savon, qu'il irait ensuite revendre un sou à un «coiffeur» de la banlieue. Il lui arrivait souvent de déjeuner d'un de ces pains-là. Il appelait ce genre de travail, pour lequel il avait du talent, «faire la barbe aux barbiers».
Tout en contemplant la mariée et tout en lorgnant le pain de savon, il grommelait entre ces dents ceci:--Mardi.--Ce n'est pas mardi.--Est-ce mardi?--C'est peut-être mardi.--Oui, c'est mardi.
On n'a jamais su à quoi avait trait ce monologue.
Si, par hasard, ce monologue se rapportait à la dernière fois où il avait dîné, il y avait trois jours, car on était au vendredi.
Le barbier, dans sa boutique chauffée d'un bon poêle, rasait une pratique et jetait de temps en temps un regard de côté à cet ennemi, à ce gamin gelé et effronté qui avait les deux mains dans ses poches, mais l'esprit évidemment hors du fourreau.
Pendant que Gavroche examinait la mariée, le vitrage et les Windsor-soaps, deux enfants de taille inégale, assez proprement vêtus, et encore plus petits que lui, paraissant l'un sept ans, l'autre cinq, tournèrent timidement le bec-de-cane et entrèrent dans la boutique en demandant on ne sait quoi, la charité peut-être, dans un murmure plaintif et qui ressemblait plutôt à un gémissement qu'à une prière. Ils parlaient tous deux à la fois, et leurs paroles étaient inintelligibles parce que les sanglots coupaient la voix du plus jeune et que le froid faisait claquer les dents de l'aîné. Le barbier se tourna avec un visage furieux, et sans quitter son rasoir, refoulant l'aîné de la main gauche et le petit du genou, les poussa tous deux dans la rue, et referma sa porte en disant:
--Venir refroidir le monde pour rien!
Les deux enfants se remirent en marche en pleurant. Cependant une nuée était venue; il commençait à pleuvoir.
Le petit Gavroche courut après eux et les aborda:
--Qu'est-ce que vous avez donc, moutards?
--Nous ne savons pas où coucher, répondit l'aîné.
--C'est ça? dit Gavroche. Voilà grand'chose. Est-ce qu'on pleure pour ça? Sont-ils serins donc!
Et prenant, à travers sa supériorité un peu goguenarde, un accent d'autorité attendrie et de protection douce:
--Momacques, venez avec moi.
--Oui, monsieur, fit l'aîné.
Et les deux enfants le suivirent comme ils auraient suivi un archevêque. Ils avaient cessé de pleurer.
Gavroche leur fit monter la rue Saint-Antoine dans la direction de la Bastille.
Gavroche, tout en cheminant, jeta un coup d'oeil indigné et rétrospectif à la boutique du barbier.
--Ça n'a pas de coeur, ce merlan-là, grommela-t-il. C'est un angliche.
Une fille, les voyant marcher à la file tous les trois, Gavroche en tête, partit d'un rire bruyant. Ce rire manquait de respect au groupe.
--Bonjour, mamselle Omnibus, lui dit Gavroche.
Un instant après, le perruquier lui revenant, il ajouta:
--Je me trompe de bête; ce n'est pas un merlan, c'est un serpent. Perruquier, j'irai chercher un serrurier, et je te ferai mettre une sonnette à la queue.
Ce perruquier l'avait rendu agressif. Il apostropha, en enjambant un ruisseau, une portière barbue et digne de rencontrer Faust sur le Brocken, laquelle avait son balai à la main.
--Madame, lui dit-il, vous sortez donc avec votre cheval?
Et sur ce, il éclaboussa les bottes vernies d'un passant.
--Drôle! cria le passant furieux.
Gavroche leva le nez par-dessus son châle.
--Monsieur se plaint?
--De toi! fit le passant.
--Le bureau est fermé, dit Gavroche, je ne reçois plus de plaintes.
Cependant, en continuant de monter la rue, il avisa, toute glacée sous une porte cochère, une mendiante de treize ou quatorze ans, si court-vêtue qu'on voyait ses genoux. La petite commençait à être trop grande fille pour cela. La croissance vous joue de ces tours. La jupe devient courte au moment où la nudité devient indécente.
--Pauvre fille! dit Gavroche. Ça n'a même pas de culotte. Tiens, prends toujours ça.
Et, défaisant toute cette bonne laine qu'il avait autour du cou, il la jeta sur les épaules maigres et violettes de la mendiante, où le cache-nez redevint châle.
La petite le considéra d'un air étonné et reçut le châle en silence. À un certain degré de détresse, le pauvre, dans sa stupeur, ne gémit plus du mal et ne remercie plus du bien.
Cela fait:
--Brrr! dit Gavroche, plus frissonnant que saint Martin, qui, lui du moins, avait gardé la moitié de son manteau.
Sur ce brrr! l'averse, redoublant d'humeur, fit rage. Ces mauvais ciels-là punissent les bonnes actions.
--Ah çà! s'écria Gavroche, qu'est-ce que cela signifie? Il repleut! Bon Dieu, si cela continue, je me désabonne.
Et il se remit en marche.
--C'est égal, reprit-il en jetant un coup d'oeil à la mendiante qui se pelotonnait sous le châle, en voilà une qui a une fameuse pelure.
Et, regardant la nuée, il cria:
--Attrapé!
Les deux enfants emboîtaient le pas derrière lui.
Comme ils passaient devant un de ces épais treillis grillés qui indiquent la boutique d'un boulanger, car on met le pain comme l'or derrière des grillages de fer, Gavroche se tourna:
--Ah çà, mômes, avons-nous dîné?
--Monsieur, répondit l'aîné, nous n'avons pas mangé depuis tantôt ce matin.
--Vous êtes donc sans père ni mère? reprit majestueusement Gavroche.
--Faites excuse, monsieur, nous avons papa et maman, mais nous ne savons pas où ils sont.
--Des fois, cela vaut mieux que de le savoir, dit Gavroche qui était un penseur.
--Voilà, continua l'aîné, deux heures que nous marchons, nous avons cherché des choses au coin des bornes, mais nous ne trouvons rien.
--Je sais, fit Gavroche. C'est les chiens qui mangent tout.
Il reprit après un silence:
--Ah! nous avons perdu nos auteurs. Nous ne savons plus ce que nous en avons fait. Ça ne se doit pas, gamins. C'est bête d'égarer comme ça des gens d'âge. Ah çà! il faut licher pourtant.
Du reste il ne leur fit pas de questions. Être sans domicile, quoi de plus simple?
L'aîné des deux mômes, presque entièrement revenu à la prompte insouciance de l'enfance, fit cette exclamation:
--C'est drôle tout de même. Maman qui avait dit qu'elle nous mènerait chercher du buis bénit le dimanche des rameaux.
--Neurs, répondit Gavroche.
--Maman, reprit l'aîné, est une dame qui demeure avec mamselle Miss.
--Tanflûte, repartit Gavroche.
Cependant il s'était arrêté, et depuis quelques minutes il tâtait et fouillait toutes sortes de recoins qu'il avait dans ses haillons.
Enfin il releva la tête d'un air qui ne voulait qu'être satisfait, mais qui était en réalité triomphant.
--Calmons-nous, les momignards. Voici de quoi souper pour trois.
Et il tira d'une de ses poches un sou.
Sans laisser aux deux petits le temps de s'ébahir, il les poussa tous deux devant lui dans la boutique du boulanger, et mit son sou sur le comptoir en criant:
--Garçon! cinque centimes de pain.
Le boulanger, qui était le maître en personne, prit un pain et un couteau.
--En trois morceaux, garçon! reprit Gavroche, et il ajouta avec dignité:
--Nous sommes trois.
Et voyant que le boulanger, après avoir examiné les trois soupeurs, avait pris un pain bis, il plongea profondément son doigt dans son nez avec une aspiration aussi impérieuse que s'il eût eu au bout du pouce la prise de tabac du grand Frédéric, et jeta au boulanger en plein visage cette apostrophe indignée:
--Keksekça?
Ceux de nos lecteurs qui seraient tentés de voir dans cette interpellation de Gavroche au boulanger un mot russe ou polonais, ou l'un de ces cris sauvages que les Yoways et les Botocudos se lancent du bord d'un fleuve à l'autre à travers les solitudes, sont prévenus que c'est un mot qu'ils disent tous les jours (eux nos lecteurs) et qui tient lieu de cette phrase: qu'est-ce que c'est que cela? Le boulanger comprit parfaitement et répondit:
--Eh mais! c'est du pain, du très bon pain de deuxième qualité.
--Vous voulez dire du larton brutal, reprit Gavroche, calme et froidement dédaigneux. Du pain blanc, garçon! du larton savonné! je régale.
Le boulanger ne put s'empêcher de sourire, et tout en coupant le pain blanc, il les considérait d'une façon compatissante qui choqua Gavroche.
--Ah çà, mitron! dit-il, qu'est-ce que vous avez donc à nous toiser comme ça?
Mis tous trois bout à bout, ils auraient fait à peine une toise.
Quand le pain fut coupé, le boulanger encaissa le sou, et Gavroche dit aux deux enfants:
--Morfilez.
Les petits garçons le regardèrent interdits.
Gavroche se mit à rire:
--Ah! tiens, c'est vrai, ça ne sait pas encore, c'est si petit.
Et il reprit:
--Mangez.
En même temps, il leur tendait à chacun un morceau de pain.
Et, pensant que l'aîné, qui lui paraissait plus digne de sa conversation, méritait quelque encouragement spécial et devait être débarrassé de toute hésitation à satisfaire son appétit, il ajouta en lui donnant la plus grosse part:
--Colle-toi ça dans le fusil.
Il y avait un morceau plus petit que les deux autres; il le prit pour lui.
Les pauvres enfants étaient affamés, y compris Gavroche. Tout en arrachant leur pain à belles dents, ils encombraient la boutique du boulanger qui, maintenant qu'il était payé, les regardait avec humeur.
--Rentrons dans la rue, dit Gavroche.
Ils reprirent la direction de la Bastille.
De temps en temps, quand ils passaient devant les devantures de boutiques éclairées, le plus petit s'arrêtait pour regarder l'heure à une montre en plomb suspendue à son cou par une ficelle.
--Voilà décidément un fort serin, disait Gavroche.
Puis, pensif, il grommelait entre ses dents:
--C'est égal, si j'avais des mômes, je les serrerais mieux que ça.
Comme ils achevaient leur morceau de pain et atteignaient l'angle de cette morose rue des Ballets au fond de laquelle on aperçoit le guichet bas et hostile de la Force:
--Tiens, c'est toi, Gavroche? dit quelqu'un.
--Tiens, c'est toi, Montparnasse? dit Gavroche.
C'était un homme qui venait d'aborder le gamin, et cet homme n'était autre que Montparnasse déguisé, avec des besicles bleues, mais reconnaissable pour Gavroche.
--Mâtin, poursuivit Gavroche, tu as une pelure couleur cataplasme de graine de lin et des lunettes bleues comme un médecin. Tu as du style, parole de vieux!
--Chut, fit Montparnasse, pas si haut!
Et il entraîna vivement Gavroche hors de la lumière des boutiques.
Les deux petits suivaient machinalement en se tenant par la main.
Quand ils furent sous l'archivolte noire d'une porte cochère, à l'abri des regards et de la pluie:
--Sais-tu où je vas? demanda Montparnasse.
--À l'abbaye de Monte-à-Regret, dit Gavroche.
--Farceur!
Et Montparnasse reprit:
--Je vas retrouver Babet.
--Ah! fit Gavroche, elle s'appelle Babet.
Montparnasse baissa la voix.
--Pas elle, lui.
--Ah! Babet!
--Oui, Babet.
--Je le croyais bouclé.
--Il a défait la boucle, répondit Montparnasse.
Et il conta rapidement au gamin que, le matin de ce même jour où ils étaient, Babet, ayant été transféré à la Conciergerie, s'était évadé en prenant à gauche au lieu de prendre à droite dans «le corridor de l'instruction».
Gavroche admira l'habileté.
--Quel dentiste! dit-il.
Montparnasse ajouta quelques détails sur l'évasion de Babet, et termina par:
--Oh! ce n'est pas tout.
Gavroche, tout en écoutant, s'était saisi d'une canne que Montparnasse tenait à la main; il en avait machinalement tiré la partie supérieure, et la lame d'un poignard avait apparu.
--Ah! fit-il en repoussant vivement le poignard, tu as emmené ton gendarme déguisé en bourgeois.
Montparnasse cligna de l'oeil.
--Fichtre! reprit Gavroche, tu vas donc te colleter avec les cognes?
--On ne sait pas, répondit Montparnasse d'un air indifférent. Il est toujours bon d'avoir une épingle sur soi.
Gavroche insista:
--Qu'est-ce que tu vas donc faire cette nuit?
Montparnasse prit de nouveau la corde grave et dit en mangeant les syllabes:
--Des choses.
Et, changeant brusquement de conversation:
--À propos!
--Quoi?
--Une histoire de l'autre jour. Figure-toi. Je rencontre un bourgeois. Il me fait cadeau d'un sermon et de sa bourse. Je mets ça dans ma poche. Une minute après, je fouille dans ma poche. Il n'y avait plus rien.
--Que le sermon, fit Gavroche.
--Mais toi, reprit Montparnasse, où vas-tu donc maintenant?
Gavroche montra ses deux protégés et dit:
--Je vas coucher ces enfants-là.
--Où ça, coucher?
--Chez moi.
--Où ça chez toi?
--Chez moi.
--Tu loges donc?
--Oui, je loge.
--Et où loges-tu?
--Dans l'éléphant, dit Gavroche.
Montparnasse, quoique de sa nature peu étonné, ne put retenir une exclamation:
--Dans l'éléphant!
--Eh bien oui, dans l'éléphant! repartit Gavroche. Kekçaa?
Ceci est encore un mot de la langue que personne n'écrit et que tout le monde parle. Kekçaa signifie: qu'est-ce que cela a?
L'observation profonde du gamin ramena Montparnasse au calme et au bon sens. Il parut revenir à de meilleurs sentiments pour le logis de Gavroche.
--Au fait! dit-il, oui, l'éléphant. Y est-on bien?
--Très bien, fit Gavroche. Là, vrai, chenûment. Il n'y a pas de vents coulis comme sous les ponts.
--Comment y entres-tu?
--J'entre.
--E y a donc un trou? demanda Montparnasse.
--Parbleu! Mais il ne faut pas le dire. C'est entre les jambes de devant. Les coqueurs ne l'ont pas vu.
--Et tu grimpes? Oui, je comprends.
--Un tour de main, cric, crac, c'est fait, plus personne.
Après un silence, Gavroche ajouta:
--Pour ces petits j'aurai une échelle.
Montparnasse se mit à rire.
--Où diable as-tu pris ces mômes-là?
Gavroche répondit avec simplicité:
--C'est des momichards dont un perruquier m'a fait cadeau.
Cependant Montparnasse était devenu pensif.
--Tu m'as reconnu bien aisément, murmura-t-il.
Il prit dans sa poche deux petits objets qui n'étaient autre chose que deux tuyaux de plume enveloppés de coton et s'en introduisit un dans chaque narine. Ceci lui faisait un autre nez.
--Ça te change, dit Gavroche, tu es moins laid, tu devrais garder toujours ça.
Montparnasse était joli garçon, mais Gavroche était railleur.