Les misérables Tome III: Marius
Chapter 8
Feuilly était un ouvrier éventailliste, orphelin de père et de mère, qui gagnait péniblement trois francs par jour, et qui n'avait qu'une pensée, délivrer le monde. Il avait une autre préoccupation encore: s'instruire; ce qu'il appelait aussi se délivrer. Il s'était enseigné à lui-même à lire et à écrire; tout ce qu'il savait, il l'avait appris seul. Feuilly était un généreux coeur. Il avait l'embrassement immense. Cet orphelin avait adopté les peuples. Sa mère lui manquant, il avait médité sur la patrie. Il ne voulait pas qu'il y eût sur la terre un homme qui fût sans patrie. Il couvait en lui-même, avec la divination profonde de l'homme du peuple, ce que nous appelons aujourd'hui _l'idée des nationalités_. Il avait appris l'histoire exprès pour s'indigner en connaissance de cause. Dans ce jeune cénacle d'utopistes, surtout occupés de la France, il représentait le dehors. Il avait pour spécialité la Grèce, la Pologne, la Hongrie, la Roumanie, l'Italie. Il prononçait ces noms-là sans cesse, à propos et hors de propos, avec la ténacité du droit. La Turquie sur la Grèce et la Thessalie, la Russie sur Varsovie, l'Autriche sur Venise, ces viols l'exaspéraient. Entre toutes, la grande voie de fait de 1772 le soulevait. Le vrai dans l'indignation, il n'y a pas de plus souveraine éloquence, il était éloquent de cette éloquence-là. Il ne tarissait pas sur cette date infâme, 1772, sur ce noble et vaillant peuple supprimé par trahison, sur ce Crime à trois, sur ce guet-apens monstre, prototype et patron de toutes ces effrayantes suppressions d'états qui, depuis, ont frappé plusieurs nobles nations, et leur ont, pour ainsi dire, raturé leur acte de naissance. Tous les attentats sociaux contemporains dérivent du partage de la Pologne. Le partage de la Pologne est un théorème dont tous les forfaits politiques actuels sont les corollaires. Pas un despote, pas un traître, depuis tout à l'heure un siècle, qui n'ait visé, homologué, contre-signé et paraphé, _ne varietur_, le partage de la Pologne. Quand on compulse le dossier des trahisons modernes, celle-là apparaît la première. Le congrès de Vienne a consulté ce crime avant de consommer le sien. 1772 sonne l'hallali, 1815 est la curée. Tel était le texte habituel de Feuilly. Ce pauvre ouvrier s'était fait le tuteur de la justice, et elle le récompensait en le faisant grand. C'est qu'en effet il y a de l'éternité dans le droit. Varsovie ne peut pas plus être tartare que Venise ne peut être tudesque. Les rois y perdent leur peine, et leur honneur. Tôt ou tard, la patrie submergée flotte à la surface et reparaît. La Grèce redevient la Grèce; l'Italie redevient l'Italie. La protestation du droit contre le fait persiste à jamais. Le vol d'un peuple ne se prescrit pas. Ces hautes escroqueries n'ont point d'avenir. On ne démarque pas une nation comme un mouchoir.
Courfeyrac avait un père qu'on nommait M. de Courfeyrac. Une des idées fausses de la bourgeoisie de la Restauration en fait d'aristocratie et de noblesse, c'était de croire à la particule. La particule, on le sait, n'a aucune signification. Mais les bourgeois du temps de _la Minerve_ estimaient si haut ce pauvre _de_ qu'on se croyait obligé de l'abdiquer. M. de Chauvelin se faisait appeler M. Chauvelin, M. de Caumartin, M. Caumartin, M. de Constant de Rebecque, Benjamin Constant, M. de Lafayette, M. Lafayette. Courfeyrac n'avait pas voulu rester en arrière, et s'appelait Courfeyrac tout court.
Nous pourrions presque, en ce qui concerne Courfeyrac, nous en tenir là, et nous borner à dire quant au reste: Courfeyrac, voyez Tholomyès.
Courfeyrac en effet avait cette verve de jeunesse qu'on pourrait appeler la beauté du diable de l'esprit. Plus tard, cela s'éteint comme la gentillesse du petit chat, et toute cette grâce aboutit, sur deux pieds, au bourgeois, et, sur quatre pattes, au matou.
Ce genre d'esprit, les générations qui traversent les écoles, les levées successives de la jeunesse, se le transmettent, et se le passent de main en main, _quasi cursores_, à peu près toujours le même; de sorte que, ainsi que nous venons de l'indiquer, le premier venu qui eût écouté Courfeyrac en 1828 eût cru entendre Tholomyès en 1817. Seulement Courfeyrac était un brave garçon. Sous les apparentes similitudes de l'esprit extérieur, la différence entre Tholomyès et lui était grande. L'homme latent qui existait en eux était chez le premier tout autre que chez le second. Il y avait dans Tholomyès un procureur et dans Courfeyrac un paladin.
Enjolras était le chef. Combeferre était le guide, Courfeyrac était le centre. Les autres donnaient plus de lumière, lui il donnait plus de calorique; le fait est qu'il avait toutes les qualités d'un centre, la rondeur et le rayonnement.
Bahorel avait figuré dans le tumulte sanglant de juin 1822, à l'occasion de l'enterrement du jeune Lallemand.
Bahorel était un être de bonne humeur et de mauvaise compagnie, brave, panier percé, prodigue et rencontrant la générosité, bavard et rencontrant l'éloquence, hardi et rencontrant l'effronterie; la meilleure pâte de diable qui fût possible; ayant des gilets téméraires et des opinions écarlates; tapageur en grand, c'est-à-dire n'aimant rien tant qu'une querelle, si ce n'est une émeute, et rien tant qu'une émeute, si ce n'est une révolution; toujours prêt à casser un carreau, puis à dépaver une rue, puis à démolir un gouvernement, pour voir l'effet; étudiant de onzième année. Il flairait le droit, mais il ne le faisait pas. Il avait pris pour devise: _avocat jamais_, et pour armoiries une table de nuit dans laquelle on entrevoyait un bonnet carré. Chaque fois qu'il passait devant l'école de droit, ce qui lui arrivait rarement, il boutonnait sa redingote, le paletot n'était pas encore inventé, et il prenait des précautions hygiéniques. Il disait du portail de l'école: quel beau vieillard! et du doyen, M. Delvincourt: quel monument! Il voyait dans ses cours des sujets de chansons et dans ses professeurs des occasions de caricatures. Il mangeait à rien faire une assez grosse pension, quelque chose comme trois mille francs. Il avait des parents paysans auxquels il avait su inculquer le respect de leur fils.
Il disait d'eux: Ce sont des paysans, et non des bourgeois; c'est pour cela qu'ils ont de l'intelligence.
Bahorel, homme de caprice, était épars sur plusieurs cafés; les autres avaient des habitudes, lui n'en avait pas. Il flânait. Errer est humain, flâner est parisien. Au fond, esprit pénétrant, et penseur plus qu'il ne semblait.
Il servait de lien entre les Amis de l'A B C et d'autres groupes encore informes, mais qui devaient se dessiner plus tard.
Il y avait dans ce conclave de jeunes têtes un membre chauve.
Le marquis d'Avaray, que Louis XVIII fit duc pour l'avoir aidé à monter dans un cabriolet de place le jour où il émigra, racontait qu'en 1814, à son retour en France, comme le roi débarquait à Calais, un homme lui présenta un placet.--Que demandez-vous? dit le roi.--Sire, un bureau de poste.--Comment vous appelez-vous?--L'Aigle.
Le roi fronça le sourcil, regarda la signature du placet et vit le nom écrit ainsi: _Lesgle_. Cette orthographe peu bonapartiste toucha le roi et il commença à sourire. Sire, reprit l'homme au placet, j'ai pour ancêtre un valet de chiens, surnommé Lesgueules. Ce surnom a fait mon nom. Je m'appelle Lesgueules, par contraction Lesgle, et par corruption L'Aigle.--Ceci fit que le roi acheva son sourire. Plus tard il donna à l'homme le bureau de poste de Meaux, exprès ou par mégarde.
Le membre chauve du groupe était fils de ce Lesgle, ou Lègle, et signait Lègle (de Meaux). Ses camarades, pour abréger, l'appelaient Bossuet.
Bossuet était un garçon gai qui avait du malheur. Sa spécialité était de ne réussir à rien. Par contre, il riait de tout. À vingt-cinq ans, il était chauve. Son père avait fini par avoir une maison et un champ; mais lui, le fils, n'avait rien eu de plus pressé que de perdre dans une fausse spéculation ce champ et cette maison. Il ne lui était rien resté. Il avait de la science et de l'esprit, mais il avortait. Tout lui manquait, tout le trompait; ce qu'il échafaudait croulait sur lui. S'il fendait du bois, il se coupait un doigt. S'il avait une maîtresse, il découvrait bientôt qu'il avait aussi un ami. À tout moment quelque misère lui advenait; de là sa jovialité. Il disait: _J'habite sous le toit des tuiles qui tombent_. Peu étonné, car pour lui l'accident était le prévu, il prenait la mauvaise chance en sérénité et souriait des taquineries de la destinée comme quelqu'un qui entend la plaisanterie. Il était pauvre, mais son gousset de bonne humeur était inépuisable. Il arrivait vite à son dernier sou, jamais à son dernier éclat de rire. Quand l'adversité entrait chez lui, il saluait cordialement cette ancienne connaissance, il tapait sur le ventre aux catastrophes; il était familier avec la Fatalité au point de l'appeler par son petit nom.--Bonjour, Guignon, lui disait-il.
Ces persécutions du sort l'avaient fait inventif. Il était plein de ressources. Il n'avait point d'argent, mais il trouvait moyen de faire, quand bon lui semblait, «des dépenses effrénées». Une nuit, il alla jusqu'à manger «cent francs» dans un souper avec une péronnelle, ce qui lui inspira au milieu de l'orgie ce mot mémorable: _Fille de cinq louis, tire-moi mes bottes_.
Bossuet se dirigeait lentement vers la profession d'avocat; il faisait son droit, à la manière de Bahorel. Bossuet avait peu de domicile; quelquefois pas du tout. Il logeait tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, le plus souvent chez Joly. Joly étudiait la médecine. Il avait deux ans de moins que Bossuet.
Joly était le malade imaginaire jeune. Ce qu'il avait gagné à la médecine, c'était d'être plus malade que médecin. À vingt-trois ans, il se croyait valétudinaire et passait sa vie à regarder sa langue dans son miroir. Il affirmait que l'homme s'aimante comme une aiguille, et dans sa chambre il mettait son lit au midi et les pieds au nord, afin que, la nuit, la circulation de son sang ne fût pas contrariée par le grand courant magnétique du globe. Dans les orages, il se tâtait le pouls. Du reste, le plus gai de tous. Toutes ces incohérences, jeune, maniaque, malingre, joyeux, faisaient bon ménage ensemble, et il en résultait un être excentrique et agréable que ses camarades, prodigues de consonnes ailées, appelaient Jolllly.--Tu peux t'envoler sur quatre L, lui disait Jean Prouvaire.
Joly avait l'habitude de se toucher le nez avec le bout de sa canne, ce qui est l'indice d'un esprit sagace.
Tous ces jeunes gens, si divers, et dont, en somme, il ne faut parler que sérieusement, avaient une même religion: le Progrès.
Tous étaient les fils directs de la révolution française. Les plus légers devenaient solennels en prononçant cette date: 89. Leurs pères selon la chair étaient ou avaient été feuillants, royalistes, doctrinaires; peu importait; ce pêle-mêle antérieur à eux, qui étaient jeunes, ne les regardait point; le pur sang des principes coulait dans leurs veines. Ils se rattachaient sans nuance intermédiaire au droit incorruptible et au devoir absolu.
Affiliés et initiés, ils ébauchaient souterrainement l'idéal.
Parmi tous ces coeurs passionnés et tous ces esprits convaincus, il y avait un sceptique. Comment se trouvait-il là? Par juxtaposition. Ce sceptique s'appelait Grantaire, et signait habituellement de ce rébus: R. Grantaire était un homme qui se gardait bien de croire à quelque chose. C'était du reste un des étudiants qui avaient le plus appris pendant leurs cours à Paris; il savait que le meilleur café était au café Lemblin, et le meilleur billard au café Voltaire, qu'on trouvait de bonnes galettes et de bonnes filles à l'Ermitage sur le boulevard du Maine, des poulets à la crapaudine chez la mère Saguet, d'excellentes matelotes barrière de la Cunette, et un certain petit vin blanc barrière du Combat. Pour tout, il savait les bons endroits; en outre la savate et le chausson, quelques danses, et il était profond bâtonniste. Par-dessus le marché, grand buveur. Il était laid démesurément; la plus jolie piqueuse de bottines de ce temps-là, Irma Boissy, indignée de sa laideur, avait rendu cette sentence: _Grantaire est impossible;_ mais la fatuité de Grantaire ne se déconcertait pas. Il regardait tendrement et fixement toutes les femmes, ayant l'air de dire de toutes: _si je voulais_! et cherchant à faire croire aux camarades qu'il était généralement demandé.
Tous ces mots: droit du peuple, droits de l'homme, contrat social, révolution française, République, démocratie, humanité, civilisation, religion, progrès, étaient, pour Grantaire, très voisins de ne rien signifier du tout. Il en souriait. Le scepticisme, cette carie de l'intelligence, ne lui avait pas laissé une idée entière dans l'esprit. Il vivait avec ironie. Ceci était son axiome: Il n'y a qu'une certitude, mon verre plein. Il raillait tous les dévouements dans tous les partis, aussi bien le frère que le père, aussi bien Robespierre jeune que Loizerolles.--Ils sont bien avancés d'être morts, s'écriait-il. Il disait du crucifix: Voilà une potence qui a réussi. Coureur, joueur, libertin, souvent ivre, il faisait à ces jeunes songeurs le déplaisir de chantonner sans cesse: _J'aimons les filles et j'aimons le bon vin_. Air: Vive Henri IV.
Du reste ce sceptique avait un fanatisme. Ce fanatisme n'était ni une idée ni un dogme, ni un art, ni une science; c'était un homme: Enjolras. Grantaire admirait, aimait et vénérait Enjolras. À qui se ralliait ce douteur anarchique dans cette phalange d'esprits absolus? Au plus absolu. De quelle façon Enjolras le subjuguait-il? Par les idées? Non. Par le caractère. Phénomène souvent observé. Un sceptique qui adhère à un croyant, cela est simple comme la loi des couleurs complémentaires. Ce qui nous manque nous attire. Personne n'aime le jour comme l'aveugle. La naine adore le tambour-major. Le crapaud a toujours les yeux au ciel; pourquoi? pour voir voler l'oiseau. Grantaire, en qui rampait le doute, aimait à voir dans Enjolras la foi planer. Il avait besoin d'Enjolras. Sans qu'il s'en rendît clairement compte et sans qu'il songeât à se l'expliquer à lui-même, cette nature chaste, saine, ferme, droite, dure, candide, le charmait. Il admirait, d'instinct, son contraire. Ses idées molles, fléchissantes, disloquées, malades, difformes, se rattachaient à Enjolras comme à une épine dorsale. Son rachis moral s'appuyait à cette fermeté. Grantaire, près d'Enjolras, redevenait quelqu'un. Il était lui-même d'ailleurs composé de deux éléments en apparence incompatibles. Il était ironique et cordial. Son indifférence aimait. Son esprit se passait de croyance et son coeur ne pouvait se passer d'amitié. Contradiction profonde; car une affection est une conviction. Sa nature était ainsi. Il y a des hommes qui semblent nés pour être le verso, l'envers, le revers. Ils sont Pollux, Patrocle, Nisus, Eudamidas, Éphestion, Pechméja. Ils ne vivent qu'à la condition d'être adossés à un autre; leur nom est une suite, et ne s'écrit que précédé de la conjonction _et_; leur existence ne leur est pas propre; elle est l'autre côté d'une destinée qui n'est pas la leur. Grantaire était un de ces hommes. Il était l'envers d'Enjolras.
On pourrait presque dire que les affinités commencent aux lettres de l'alphabet. Dans la série, O et P sont inséparables. Vous pouvez, à votre gré, prononcer O et P, ou Oreste et Pylade.
Grantaire, vrai satellite d'Enjolras, habitait ce cercle de jeunes gens; il y vivait; il ne se plaisait que là; il les suivait partout. Sa joie était de voir aller et venir ces silhouettes dans les fumées du vin. On le tolérait pour sa bonne humeur.
Enjolras, croyant, dédaignait ce sceptique, et, sobre, cet ivrogne. Il lui accordait un peu de pitié hautaine. Grantaire était un Pylade point accepté. Toujours rudoyé par Enjolras, repoussé durement, rejeté et revenant, il disait d'Enjolras: Quel beau marbre!
Chapitre II
Oraison funèbre de Blondeau, par Bossuet
Une certaine après-midi, qui avait, comme on va le voir, quelque coïncidence avec les événements racontés plus haut, Laigle de Meaux était mensuellement adossé au chambranle de la porte du café Musain. Il avait l'air d'une cariatide en vacances; il ne portait rien que sa rêverie. Il regardait la place Saint-Michel. S'adosser, c'est une manière d'être couché debout qui n'est point haïe des songeurs. Laigle de Meaux pensait, sans mélancolie, à une petite mésaventure qui lui était échue l'avant-veille à l'école de droit, et qui modifiait ses plans personnels d'avenir, plans d'ailleurs assez indistincts.
La rêverie n'empêche pas un cabriolet de passer, et le songeur de remarquer le cabriolet. Laigle de Meaux, dont les yeux erraient dans une sorte de flânerie diffuse, aperçut, à travers ce somnambulisme, un véhicule à deux roues cheminant dans la place, lequel allait au pas, et comme indécis. À qui en voulait ce cabriolet? pourquoi allait-il au pas? Laigle y regarda. Il y avait dedans, à côté du cocher, un jeune homme, et devant ce jeune homme un assez gros sac de nuit. Le sac montrait aux passants ce nom écrit en grosses lettres noires sur une carte cousue à l'étoffe: _Marius Pontmercy_.
Ce nom fit changer d'attitude à Laigle. Il se dressa et jeta cette apostrophe au jeune homme du cabriolet:
--Monsieur Marius Pontmercy!
Le cabriolet interpellé s'arrêta.
Le jeune homme qui, lui aussi, semblait songer profondément, leva les yeux.
--Hein? dit-il.
--Vous êtes monsieur Marius Pontmercy?
--Sans doute.
--Je vous cherchais, reprit Laigle de Meaux.
--Comment cela? demanda Marius; car c'était lui, en effet, qui sortait de chez son grand-père, et il avait devant lui une figure qu'il voyait pour la première fois. Je ne vous connais pas.
--Moi non plus, je ne vous connais point, répondit Laigle.
Marius crut à une rencontre de loustic, à un commencement de mystification en pleine rue. Il n'était pas d'humeur facile en ce moment-là. Il fronça le sourcil. Laigle de Meaux, imperturbable, poursuivit:
--Vous n'étiez pas avant-hier à l'école?
--Cela est possible.
--Cela est certain.
--Vous êtes étudiant? demanda Marius.
--Oui, monsieur. Comme vous. Avant-hier je suis entré à l'école par hasard. Vous savez, on a quelquefois de ces idées-là. Le professeur était en train de faire l'appel. Vous n'ignorez pas qu'ils sont très ridicules dans ce moment-ci. Au troisième appel manqué, on vous raye l'inscription. Soixante francs dans le gouffre.
Marius commençait à écouter. Laigle continua:
--C'était Blondeau qui faisait l'appel. Vous connaissez Blondeau, il a le nez fort pointu et fort malicieux, et il flaire avec délices les absents. Il a sournoisement commencé par la lettre P. Je n'écoutais pas, n'étant point compromis dans cette lettre-là. L'appel n'allait pas mal. Aucune radiation. L'univers était présent. Blondeau était triste. Je disais à part moi: Blondeau, mon amour, tu ne feras pas la plus petite exécution aujourd'hui. Tout à coup Blondeau appelle _Marius Pontmercy_. Personne ne répond. Blondeau, plein d'espoir, répète plus fort: _Marius Pontmercy_. Et il prend sa plume. Monsieur, j'ai des entrailles. Je me suis dit rapidement: Voilà un brave garçon qu'on va rayer. Attention. Ceci est un véritable vivant qui n'est pas exact. Ceci n'est pas un bon élève. Ce n'est point là un cul-de-plomb, un étudiant qui étudie, un blanc-bec pédant, fort en sciences, lettres, théologie et sapience, un de ces esprits bêtas tirés à quatre épingles; une épingle par faculté. C'est un honorable paresseux qui flâne, qui pratique la villégiature, qui cultive la grisette, qui fait la cour aux belles, qui est peut-être en cet instant-ci chez ma maîtresse. Sauvons-le. Mort à Blondeau! En ce moment, Blondeau a trempé dans l'encre sa plume noire de ratures, a promené sa prunelle fauve sur l'auditoire, et a répété pour la troisième fois: _Marius Pontmercy_! J'ai répondu: _Présent_! Cela fait que vous n'avez pas été rayé.
--Monsieur!... dit Marius.
--Et que, moi, je l'ai été, ajouta Laigle de Meaux.
--Je ne vous comprends pas, fit Marius.
Laigle reprit:
--Rien de plus simple. J'étais près de la chaire pour répondre et près de la porte pour m'enfuir. Le professeur me contemplait avec une certaine fixité. Brusquement, Blondeau, qui doit être le nez malin dont parle Boileau, saute à la lettre L. L, c'est ma lettre. Je suis de Meaux, et je m'appelle Lesgle.
--L'Aigle! interrompit Marius, quel beau nom!
--Monsieur, le Blondeau arrive à ce beau nom, et crie: _Laigle_! Je réponds: _Présent_! Alors Blondeau me regarde avec la douceur du tigre, sourit, et me dit: Si vous êtes Pontmercy, vous n'êtes pas Laigle. Phrase qui a l'air désobligeante pour vous, mais qui n'était lugubre que pour moi. Cela dit, il me raye.
Marius s'exclama.
--Monsieur, je suis mortifié...
--Avant tout, interrompit Laigle, je demande à embaumer Blondeau dans quelques phrases d'éloge senti. Je le suppose mort. Il n'y aurait pas grand'chose à changer à sa maigreur, à sa pâleur, à sa froideur, à sa roideur, et à son odeur. Et je dis: _Erudimini qui judicatis terram_. Ci-gît Blondeau, Blondeau le Nez, Blondeau Nasica, le boeuf de la discipline, _bos disciplinæ_, le molosse de la consigne, l'ange de l'appel, qui fut droit, carré, exact, rigide, honnête et hideux. Dieu le raya comme il m'a rayé.
Marius reprit:
--Je suis désolé...
--Jeune homme, dit Laigle de Meaux, que ceci vous serve de leçon. À l'avenir, soyez exact.
--Je vous fais vraiment mille excuses.
--Ne vous exposez plus à faire rayer votre prochain.
--Je suis désespéré...
Laigle éclata de rire.
--Et moi, ravi. J'étais sur la pente d'être avocat. Cette rature me sauve. Je renonce aux triomphes du barreau. Je ne défendrai point la veuve et je n'attaquerai point l'orphelin. Plus de toge, plus de stage. Voilà ma radiation obtenue. C'est à vous que je la dois, monsieur Pontmercy. J'entends vous faire solennellement une visite de remercîments. Où demeurez-vous?
--Dans ce cabriolet, dit Marius.
--Signe d'opulence, repartit Laigle avec calme. Je vous félicite. Vous avez là un loyer de neuf mille francs par an.
En ce moment Courfeyrac sortait du café.
Marius sourit tristement:
--Je suis dans ce loyer depuis deux heures et j'aspire à en sortir; mais c'est une histoire comme cela, je ne sais où aller.
--Monsieur, dit Courfeyrac, venez chez moi.
--J'aurais la priorité, observa Laigle, mais je n'ai pas de chez moi.
--Tais-toi, Bossuet, reprit Courfeyrac.
--Bossuet, fit Marius, mais il me semblait que vous vous appeliez Laigle.
--De Meaux, répondit Laigle; par métaphore, Bossuet.
Courfeyrac monta dans le cabriolet.
--Cocher, dit-il, hôtel de la Porte-Saint-Jacques.
Et le soir même, Marius était installé dans une chambre de l'hôtel de la Porte-Saint-Jacques, côte à côte avec Courfeyrac.
Chapitre III
Les étonnements de Marius
En quelques jours, Marius fut l'ami de Courfeyrac. La jeunesse est la saison des promptes soudures et des cicatrisations rapides. Marius près de Courfeyrac respirait librement, chose assez nouvelle pour lui. Courfeyrac ne lui fit pas de questions. Il n'y songea même pas. À cet âge, les visages disent tout de suite tout. La parole est inutile. Il y a tel jeune homme dont on pourrait dire que sa physionomie bavarde. On se regarde, on se connaît.
Un matin pourtant, Courfeyrac lui jeta brusquement cette interrogation:
--À propos, avez-vous une opinion politique?
--Tiens! dit Marius, presque offensé de la question.
--Qu'est-ce que vous êtes?
--Démocrate-bonapartiste.
--Nuance gris de souris rassurée, dit Courfeyrac.
Le lendemain, Courfeyrac introduisit Marius au café Musain. Puis il lui chuchota à l'oreille avec un sourire: Il faut que je vous donne vos entrées dans la révolution. Et il le mena dans la salle des Amis de l'A B C. Il le présenta aux autres camarades en disant à demi-voix ce simple moi que Marius ne comprit pas: Un élève.