Les misérables Tome II: Cosette
Chapter 16
Comme il venait de dépasser l'angle intérieur de l'édifice, il remarqua qu'il arrivait à des fenêtres cintrées, et il y aperçut quelque clarté. Il se haussa sur la pointe du pied et regarda par l'une de ces fenêtres. Elles donnaient toutes dans une salle assez vaste, pavée de larges dalles, coupée d'arcades et de piliers, où l'on ne distinguait rien qu'une petite lueur et de grandes ombres. La lueur venait d'une veilleuse allumée dans un coin. Cette salle était déserte et rien n'y bougeait. Cependant, à force de regarder, il crut voir à terre, sur le pavé, quelque chose qui paraissait couvert d'un linceul et qui ressemblait à une forme humaine. Cela était étendu à plat ventre, la face contre la pierre, les bras en croix, dans l'immobilité de la mort. On eût dit, à une sorte de serpent qui traînait sur le pavé, que cette forme sinistre avait la corde au cou.
Toute la salle baignait dans cette brume des lieux à peine éclairés qui ajoute à l'horreur.
Jean Valjean a souvent dit depuis que, quoique bien des spectacles funèbres eussent traversé sa vie, jamais il n'avait rien vu de plus glaçant et de plus terrible que cette figure énigmatique accomplissant on ne sait quel mystère inconnu dans ce lieu sombre et ainsi entrevue dans la nuit. Il était effrayant de supposer que cela était peut-être mort, et plus effrayant encore de songer que cela était peut-être vivant.
Il eut le courage de coller son front à la vitre et d'épier si cette chose remuerait. Il eut beau rester un temps qui lui parut très long, la forme étendue ne faisait aucun mouvement. Tout à coup il se sentit pris d'une épouvante inexprimable, et il s'enfuit. Il se mit à courir vers le hangar sans oser regarder en arrière. Il lui semblait que s'il tournait la tête il verrait la figure marcher derrière lui à grands pas en agitant les bras.
Il arriva à la ruine haletant. Ses genoux pliaient; la sueur lui coulait dans les reins.
Où était-il? qui aurait jamais pu s'imaginer quelque chose de pareil à cette espèce de sépulcre au milieu de Paris? qu'était-ce que cette étrange maison? Édifice plein de mystères nocturnes, appelant les âmes dans l'ombre avec la voix des anges et, lorsqu'elles viennent, leur offrant brusquement cette vision épouvantable, promettant d'ouvrir la porte radieuse du ciel et ouvrant la porte horrible du tombeau! Et cela était bien en effet un édifice, une maison qui avait son numéro dans une rue! Ce n'était pas un rêve! Il avait besoin d'en toucher les pierres pour y croire.
Le froid, l'anxiété, l'inquiétude, les émotions de la soirée, lui donnaient une véritable fièvre, et toutes ces idées s'entre-heurtaient dans son cerveau.
Il s'approcha de Cosette. Elle dormait.
Chapitre VIII
L'énigme redouble
L'enfant avait posé sa tête sur une pierre et s'était endormie.
Il s'assit auprès d'elle et se mit à la considérer. Peu à peu, à mesure qu'il la regardait, il se calmait, et il reprenait possession de sa liberté d'esprit.
Il percevait clairement cette vérité, le fond de sa vie désormais, que tant qu'elle serait là, tant qu'il l'aurait près de lui, il n'aurait besoin de rien que pour elle, ni peur de rien qu'à cause d'elle. Il ne sentait même pas qu'il avait très froid, ayant quitté sa redingote pour l'en couvrir.
Cependant, à travers la rêverie où il était tombé, il entendait depuis quelque temps un bruit singulier. C'était comme un grelot qu'on agitait. Ce bruit était dans le jardin. On l'entendait distinctement, quoique faiblement. Cela ressemblait à la petite musique vague que font les clarines des bestiaux la nuit dans les pâturages.
Ce bruit fit retourner Jean Valjean.
Il regarda, et vit qu'il y avait quelqu'un dans le jardin.
Un être qui ressemblait à un homme marchait au milieu des cloches de la melonnière, se levant, se baissant, s'arrêtant, avec des mouvements réguliers, comme s'il traînait ou étendait quelque chose à terre. Cet être paraissait boiter.
Jean Valjean tressaillit avec ce tremblement continuel des malheureux. Tout leur est hostile et suspect. Ils se défient du jour parce qu'il aide à les voir et de la nuit parce qu'elle aide à les surprendre. Tout à l'heure il frissonnait de ce que le jardin était désert, maintenant il frissonnait de ce qu'il y avait quelqu'un.
Il retomba des terreurs chimériques aux terreurs réelles. Il se dit que Javert et les mouchards n'étaient peut-être pas partis, que sans doute ils avaient laissé dans la rue des gens en observation, que, si cet homme le découvrait dans ce jardin, il crierait au voleur, et le livrerait. Il prit doucement Cosette endormie dans ses bras et la porta derrière un tas de vieux meubles hors d'usage, dans le coin le plus reculé du hangar. Cosette ne remua pas.
De là il observa les allures de l'être qui était dans la melonnière. Ce qui était bizarre, c'est que le bruit du grelot suivait tous les mouvements de cet homme. Quand l'homme s'approchait, le bruit s'approchait; quand il s'éloignait, le bruit s'éloignait; s'il faisait quelque geste précipité, un trémolo accompagnait ce geste; quand il s'arrêtait, le bruit cessait. Il paraissait évident que le grelot était attaché à cet homme; mais alors qu'est-ce que cela pouvait signifier? qu'était-ce que cet homme auquel une clochette était suspendue comme à un bélier ou à un boeuf?
Tout en se faisant ces questions, il toucha les mains de Cosette. Elles étaient glacées.
--Ah mon Dieu! dit-il.
Il appela à voix basse:
--Cosette!
Elle n'ouvrit pas les yeux.
Il la secoua vivement.
Elle ne s'éveilla pas.
--Serait-elle morte! dit-il, et il se dressa debout, frémissant de la tête aux pieds.
Les idées les plus affreuses lui traversèrent l'esprit pêle-mêle. Il y a des moments où les suppositions hideuses nous assiègent comme une cohue de furies et forcent violemment les cloisons de notre cerveau. Quand il s'agit de ceux que nous aimons, notre prudence invente toutes les folies. Il se souvint que le sommeil peut être mortel en plein air dans une nuit froide.
Cosette, pâle, était retombée étendue à terre à ses pieds sans faire un mouvement.
Il écouta son souffle; elle respirait; mais d'une respiration qui lui paraissait faible et prête à s'éteindre.
Comment la réchauffer? comment la réveiller? Tout ce qui n'était pas ceci s'effaça de sa pensée. Il s'élança éperdu hors de la ruine.
Il fallait absolument qu'avant un quart d'heure Cosette fût devant un feu et dans un lit.
Chapitre IX
L'homme au grelot
Il marcha droit à l'homme qu'il apercevait dans le jardin. Il avait pris à sa main le rouleau d'argent qui était dans la poche de son gilet.
Cet homme baissait la tête et ne le voyait pas venir. En quelques enjambées, Jean Valjean fut à lui.
Jean Valjean l'aborda en criant:
--Cent francs!
L'homme fit un soubresaut et leva les yeux.
--Cent francs à gagner, reprit Jean Valjean, si vous me donnez asile pour cette nuit!
La lune éclairait en plein le visage effaré de Jean Valjean.
--Tiens, c'est vous, père Madeleine! dit l'homme.
Ce nom, ainsi prononcé, à cette heure obscure, dans ce lieu inconnu, par cet homme inconnu, fit reculer Jean Valjean.
Il s'attendait à tout, excepté à cela. Celui qui lui parlait était un vieillard courbé et boiteux, vêtu à peu près comme un paysan, qui avait au genou gauche une genouillère de cuir où pendait une assez grosse clochette. On ne distinguait pas son visage qui était dans l'ombre.
Cependant ce bonhomme avait ôté son bonnet, et s'écriait tout tremblant:
--Ah mon Dieu! comment êtes-vous ici, père Madeleine? Par où êtes-vous entré, Dieu Jésus? Vous tombez donc du ciel! Ce n'est pas l'embarras, si vous tombez jamais, c'est de là que vous tomberez. Et comme vous voilà fait! Vous n'avez pas de cravate, vous n'avez pas de chapeau, vous n'avez pas d'habit! Savez-vous que vous auriez fait peur à quelqu'un qui ne vous aurait pas connu? Mon Dieu Seigneur, est-ce que les saints deviennent fous à présent? Mais comment donc êtes-vous entré ici?
Un mot n'attendait pas l'autre. Le vieux homme parlait avec une volubilité campagnarde où il n'y avait rien d'inquiétant. Tout cela était dit avec un mélange de stupéfaction et de bonhomie naïve.
--Qui êtes-vous? et qu'est-ce que c'est que cette maison-ci? demanda Jean Valjean.
--Ah, pardieu, voilà qui est fort! s'écria le vieillard, je suis celui que vous avez fait placer ici, et cette maison est celle où vous m'avez fait placer. Comment! vous ne me reconnaissez pas?
--Non, dit Jean Valjean. Et comment se fait-il que vous me connaissiez, vous?
--Vous m'avez sauvé la vie, dit l'homme.
Il se tourna, un rayon de lune lui dessina le profil, et Jean Valjean reconnut le vieux Fauchelevent.
--Ah.! dit Jean Valjean, c'est vous? oui, je vous reconnais.
--C'est bien heureux! fit le vieux d'un ton de reproche.
--Et que faites-vous ici? reprit Jean Valjean.
--Tiens! je couvre mes melons donc!
Le vieux Fauchelevent tenait en effet à la main, au moment où Jean Valjean l'avait accosté, le bout d'un paillasson qu'il était occupé à étendre sur la melonnière. Il en avait déjà ainsi posé un certain nombre depuis une heure environ qu'il était dans le jardin. C'était cette opération qui lui faisait faire les mouvements particuliers observés du hangar par Jean Valjean.
Il continua:
--Je me suis dit: la lune est claire, il va geler. Si je mettais à mes melons leurs carricks? Et, ajouta-t-il en regardant Jean Valjean avec un gros rire, vous auriez pardieu bien dû en faire autant! Mais comment donc êtes-vous ici?
Jean Valjean, se sentant connu par cet homme, du moins sous son nom de Madeleine, n'avançait plus qu'avec précaution. Il multipliait les questions. Chose bizarre, les rôles semblaient intervertis. C'était lui, intrus, qui interrogeait.
--Et qu'est-ce que c'est que cette sonnette que vous avez au genou?
--Ça? répondit Fauchelevent, c'est pour qu'on m'évite.
--Comment! pour qu'on vous évite?
Le vieux Fauchelevent cligna de l'oeil d'un air inexprimable.
--Ah dame! il n'y a que des femmes dans cette maison-ci; beaucoup de jeunes filles. Il paraît que je serais dangereux à rencontrer. La sonnette les avertit. Quand je viens, elles s'en vont.
--Qu'est-ce que c'est que cette maison-ci?
--Tiens! vous savez bien.
--Mais non, je ne sais pas.
--Puisque vous m'y avez fait placer jardinier!
--Répondez-moi comme si je ne savais rien.
--Eh bien, c'est le couvent du Petit-Picpus donc!
Les souvenirs revenaient à Jean Valjean. Le hasard, c'est-à-dire la providence, l'avait jeté précisément dans ce couvent du quartier Saint-Antoine où le vieux Fauchelevent, estropié par la chute de sa charrette, avait été admis sur sa recommandation, il y avait deux ans de cela. Il répéta comme se parlant à lui-même:
--Le couvent du Petit-Picpus!
--Ah çà mais, au fait, reprit Fauchelevent, comment diable avez-vous fait pour y entrer, vous, père Madeleine? Vous avez beau être un saint, vous êtes un homme, et il n'entre pas d'hommes ici.
--Vous y êtes bien.
--Il n'y a que moi.
--Cependant, reprit Jean Valjean, il faut que j'y reste.
--Ah mon Dieu! s'écria Fauchelevent.
Jean Valjean s'approcha du vieillard et lui dit d'une voix grave:
--Père Fauchelevent, je vous ai sauvé la vie.
--C'est moi qui m'en suis souvenu le premier, répondit Fauchelevent.
--Eh bien, vous pouvez faire aujourd'hui pour moi ce que j'ai fait autrefois pour vous.
Fauchelevent prit dans ses vieilles mains ridées et tremblantes les deux robustes mains de Jean Valjean, et fut quelques secondes comme s'il ne pouvait parler. Enfin il s'écria:
--Oh! ce serait une bénédiction du bon Dieu si je pouvais vous rendre un peu cela! Moi! vous sauver la vie! Monsieur le maire, disposez du vieux bonhomme!
Une joie admirable avait comme transfiguré ce vieillard. Un rayon semblait lui sortir du visage.
--Que voulez-vous que je fasse? reprit-il.
--Je vous expliquerai cela. Vous avez une chambre?
--J'ai une baraque isolée, là, derrière la ruine du vieux couvent, dans un recoin que personne ne voit. Il y a trois chambres. La baraque était en effet si bien cachée derrière la ruine et si bien disposée pour que personne ne la vît, que Jean Valjean ne l'avait pas vue.
--Bien, dit Jean Valjean. Maintenant je vous demande deux choses.
--Lesquelles, monsieur le maire?
--Premièrement, vous ne direz à personne ce que vous savez de moi. Deuxièmement, vous ne chercherez pas à en savoir davantage.
--Comme vous voudrez. Je sais que vous ne pouvez rien faire que d'honnête et que vous avez toujours été un homme du bon Dieu. Et puis d'ailleurs, c'est vous qui m'avez mis ici. Ça vous regarde. Je suis à vous.
--C'est dit. À présent, venez avec moi. Nous allons chercher l'enfant.
--Ah! dit Fauchelevent. Il y a un enfant!
Il n'ajouta pas une parole et suivit Jean Valjean comme un chien suit son maître.
Moins d'une demi-heure après, Cosette, redevenue rose à la flamme d'un bon feu, dormait dans le lit du vieux jardinier. Jean Valjean avait remis sa cravate et sa redingote; le chapeau lancé par-dessus le mur avait été retrouvé et ramassé; pendant que Jean Valjean endossait sa redingote, Fauchelevent avait ôté sa genouillère à clochette, qui maintenant, accrochée à un clou près d'une hotte, ornait le mur. Les deux hommes se chauffaient accoudés sur une table où Fauchelevent avait posé un morceau de fromage, du pain bis, une bouteille de vin et deux verres, et le vieux disait à Jean Valjean en lui posant la main sur le genou:
--Ah! père Madeleine! vous ne m'avez pas reconnu tout de suite! Vous sauvez la vie aux gens, et après vous les oubliez! Oh! c'est mal! eux ils se souviennent de vous! vous êtes un ingrat!
Chapitre X
Où il est expliqué comment Javert a fait buisson creux
Les événements dont nous venons de voir, pour ainsi dire, l'envers, s'étaient accomplis dans les conditions les plus simples.
Lorsque Jean Valjean, dans la nuit même du jour où Javert l'arrêta près du lit de mort de Fantine, s'échappa de la prison municipale de Montreuil-sur-Mer, la police supposa que le forçat évadé avait dû se diriger vers Paris. Paris est un maelström où tout se perd, et tout disparaît dans ce nombril du monde comme dans le nombril de la mer. Aucune forêt ne cache un homme comme cette foule. Les fugitifs de toute espèce le savent. Ils vont à Paris comme à un engloutissement; il y a des engloutissements qui sauvent. La police aussi le sait, et c'est à Paris qu'elle cherche ce qu'elle a perdu ailleurs. Elle y chercha l'ex-maire de Montreuil-sur-Mer. Javert fut appelé à Paris afin d'éclairer les perquisitions. Javert en effet aida puissamment à reprendre Jean Valjean. Le zèle et l'intelligence de Javert en cette occasion furent remarqués de Mr Chabouillet, secrétaire de la préfecture sous le comte Anglès. Mr Chabouillet, qui du reste avait déjà protégé Javert, fit attacher l'inspecteur de Montreuil-sur-Mer à la police de Paris. Là Javert se rendit diversement et, disons-le, quoique le mot semble inattendu pour de pareils services, honorablement utile.
Il ne songeait plus à Jean Valjean,--à ces chiens toujours en chasse, le loup d'aujourd'hui fait oublier le loup d'hier,--lorsqu'en décembre 1823 il lut un journal, lui qui ne lisait jamais de journaux; mais Javert, homme monarchique, avait tenu à savoir les détails de l'entrée triomphale du «prince généralissime» à Bayonne. Comme il achevait l'article qui l'intéressait, un nom, le nom de Jean Valjean, au bas d'une page, appela son attention. Le journal annonçait que le forçat Jean Valjean était mort, et publiait le fait en termes si formels que Javert n'en douta pas. Il se borna à dire: _c'est là le bon écrou_. Puis il jeta le journal, et n'y pensa plus.
Quelque temps après il arriva qu'une note de police fut transmise par la préfecture de Seine-et-Oise à la préfecture de police de Paris sur l'enlèvement d'un enfant, qui avait eu lieu, disait-on, avec des circonstances particulières, dans la commune de Montfermeil. Une petite fille de sept à huit ans, disait la note, qui avait été confiée par sa mère à un aubergiste du pays, avait été volée par un inconnu; cette petite répondait au nom de Cosette et était l'enfant d'une fille nommée Fantine, morte à l'hôpital, on ne savait quand ni où. Cette note passa sous les yeux de Javert, et le rendit rêveur.
Le nom de Fantine lui était bien connu. Il se souvenait que Jean Valjean l'avait fait éclater de rire, lui Javert, en lui demandant un répit de trois jours pour aller chercher l'enfant de cette créature. Il se rappela que Jean Valjean avait été arrêté à Paris au moment où il montait dans la voiture de Montfermeil. Quelques indications avaient même fait songer à cette époque que c'était la seconde fois qu'il montait dans cette voiture, et qu'il avait déjà, la veille, fait une première excursion aux environs de ce village, car on ne l'avait point vu dans le village même. Qu'allait-il faire dans ce pays de Montfermeil? on ne l'avait pu deviner. Javert le comprenait maintenant. La fille de Fantine s'y trouvait. Jean Valjean l'allait chercher. Or, cette enfant venait d'être volée par un inconnu. Quel pouvait être cet inconnu? Serait-ce Jean Valjean? mais Jean Valjean était mort. Javert, sans rien dire à personne, prit le coucou du _Plat d'étain_, cul-de-sac de la Planchette, et fit le voyage de Montfermeil.
Il s'attendait à trouver là un grand éclaircissement; il y trouva une grande obscurité.
Dans les premiers jours, les Thénardier, dépités, avaient jasé. La disparition de l'Alouette avait fait bruit dans le village. Il y avait eu tout de suite plusieurs versions de l'histoire qui avait fini par être un vol d'enfant. De là, la note de police. Cependant, la première humeur passée, le Thénardier, avec son admirable instinct, avait très vite compris qu'il n'est jamais utile d'émouvoir monsieur le procureur du roi, et que ses plaintes à propos de l'_enlèvement_ de Cosette auraient pour premier résultat de fixer sur lui, Thénardier, et sur beaucoup d'affaires troubles qu'il avait, l'étincelante prunelle de la justice. La première chose que les hiboux ne veulent pas, c'est qu'on leur apporte une chandelle. Et d'abord, comment se tirerait-il des quinze cents francs qu'il avait reçus? Il tourna court, mit un bâillon à sa femme, et fit l'étonné quand on lui parlait de l'_enfant volé_. Il n'y comprenait rien; sans doute il s'était plaint dans le moment de ce qu'on lui «enlevait» si vite cette chère petite; il eût voulu par tendresse la garder encore deux ou trois jours; mais c'était son «grand-père» qui était venu la chercher le plus naturellement du monde. Il avait ajouté le grand-père, qui faisait bien. Ce fut sur cette histoire que Javert tomba en arrivant à Montfermeil. Le grand-père faisait évanouir Jean Valjean.
Javert pourtant enfonça quelques questions, comme des sondes, dans l'histoire de Thénardier.--Qu'était-ce que ce grand-père, et comment s'appelait-il?--Thénardier répondit avec simplicité:--C'est un riche cultivateur. J'ai vu son passeport. Je crois qu'il s'appelle Mr Guillaume Lambert.
Lambert est un nom bonhomme et très rassurant. Javert s'en revint à Paris.
--Le Jean Valjean est bien mort, se dit-il, et je suis un jobard.
Il recommençait à oublier toute cette histoire, lorsque, dans le courant de mars 1824, il entendit parler d'un personnage bizarre qui habitait sur la paroisse de Saint-Médard et qu'on surnommait «le mendiant qui fait l'aumône». Ce personnage était, disait-on, un rentier dont personne ne savait au juste le nom et qui vivait seul avec une petite fille de huit ans, laquelle ne savait rien elle-même sinon qu'elle venait de Montfermeil. Montfermeil! ce nom revenait toujours, et fit dresser l'oreille à Javert. Un vieux mendiant mouchard, ancien bedeau, auquel ce personnage faisait la charité, ajoutait quelques autres détails.--Ce rentier était un être très farouche,--ne sortant jamais que le soir,--ne parlant à personne,--qu'aux pauvres quelquefois,--et ne se laissant pas approcher. Il portait une horrible vieille redingote jaune qui valait plusieurs millions, étant toute cousue de billets de banque.--Ceci piqua décidément la curiosité de Javert. Afin de voir ce rentier fantastique de très près sans l'effaroucher, il emprunta un jour au bedeau sa défroque et la place où le vieux mouchard s'accroupissait tous les soirs en nasillant des oraisons et en espionnant à travers la prière.
«L'individu suspect» vint en effet à Javert ainsi travesti, et lui fit l'aumône. En ce moment Javert leva la tête, et la secousse que reçut Jean Valjean en croyant reconnaître Javert, Javert la reçut en croyant reconnaître Jean Valjean.
Cependant l'obscurité avait pu le tromper; la mort de Jean Valjean était officielle; il restait à Javert des doutes, et des doutes graves; et dans le doute Javert, l'homme du scrupule, ne mettait la main au collet de personne.
Il suivit son homme jusqu'à la masure Gorbeau, et fit parler «la vieille», ce qui n'était pas malaisé. La vieille lui confirma le fait de la redingote doublée de millions, et lui conta l'épisode du billet de mille francs. Elle avait vu! elle avait touché! Javert loua une chambre. Le soir même il s'y installa. Il vint écouter à la porte du locataire mystérieux, espérant entendre le son de sa voix, mais Jean Valjean aperçut sa chandelle à travers la serrure et déjoua l'espion en gardant le silence.
Le lendemain Jean Valjean décampait. Mais le bruit de la pièce de cinq francs qu'il laissa tomber fut remarqué de la vieille qui, entendant remuer de l'argent, songea qu'on allait déménager et se hâta de prévenir Javert. À la nuit, lorsque Jean Valjean sortit, Javert l'attendait derrière les arbres du boulevard avec deux hommes.
Javert avait réclamé main-forte à la préfecture, mais il n'avait pas dit le nom de l'individu qu'il espérait saisir. C'était son secret; et il l'avait gardé pour trois raisons: d'abord, parce que la moindre indiscrétion pouvait donner l'éveil à Jean Valjean; ensuite, parce que mettre la main sur un vieux forçat évadé et réputé mort, sur un condamné que les notes de justice avaient jadis classé à jamais _parmi les malfaiteurs de l'espèce la plus dangereuse_, c'était un magnifique succès que les anciens de la police parisienne ne laisseraient certainement pas à un nouveau venu comme Javert, et qu'il craignait qu'on ne lui prît son galérien; enfin, parce que Javert, étant un artiste, avait le goût de l'imprévu. Il haïssait ces succès annoncés qu'on déflore en en parlant longtemps d'avance. Il tenait à élaborer ses chefs-d'oeuvre dans l'ombre et à les dévoiler ensuite brusquement.
Javert avait suivi Jean Valjean d'arbre en arbre, puis de coin de rue en coin de rue, et ne l'avait pas perdu de vue un seul instant. Même dans les moments où Jean Valjean se croyait le plus en sûreté, l'oeil de Javert était sur lui.
Pourquoi Javert n'arrêtait-il pas Jean Valjean? c'est qu'il doutait encore.
Il faut se souvenir qu'à cette époque la police n'était pas précisément à son aise; la presse libre la gênait. Quelques arrestations arbitraires, dénoncées par les journaux, avaient retenti jusqu'aux chambres, et rendu la préfecture timide. Attenter à la liberté individuelle était un fait grave. Les agents craignaient de se tromper; le préfet s'en prenait à eux; une erreur, c'était la destitution. Se figure-t-on l'effet qu'eût fait dans Paris ce bref entrefilet reproduit par vingt journaux:--Hier, un vieux grand-père en cheveux blancs, rentier respectable, qui se promenait avec sa petite-fille âgée de huit ans, a été arrêté et conduit au Dépôt de la Préfecture comme forçat évadé! Répétons en outre que Javert avait ses scrupules à lui; les recommandations de sa conscience s'ajoutaient aux recommandations du préfet. Il doutait réellement.
Jean Valjean tournait le dos et marchait dans l'obscurité.