Les misérables Tome I: Fantine
Chapter 24
--C'était une affreuse guimbarde,--cela était posé à cru sur l'essieu,--il est vrai que les banquettes étaient suspendues à l'intérieur avec des lanières de cuir,--il pleuvait dedans,--les roues étaient rouillées et rongées d'humidité,--cela n'irait pas beaucoup plus loin que le tilbury,--une vraie patache!--Ce monsieur aurait bien tort de s'y embarquer,--etc., etc.
Tout cela était vrai, mais cette guimbarde, cette patache, cette chose, quelle qu'elle fût, roulait sur ses deux roues et pouvait aller à Arras.
Il paya ce qu'on voulut, laissa le tilbury à réparer chez le charron pour l'y retrouver à son retour, fit atteler le cheval blanc à la carriole, y monta, et reprit la route qu'il suivait depuis le matin.
Au moment où la carriole s'ébranla, il s'avoua qu'il avait eu l'instant d'auparavant une certaine joie de songer qu'il n'irait point où il allait. Il examina cette joie avec une sorte de colère et la trouva absurde. Pourquoi de la joie à revenir en arrière? Après tout, il faisait ce voyage librement. Personne ne l'y forçait. Et, certainement, rien n'arriverait que ce qu'il voudrait bien.
Comme il sortait de Hesdin, il entendit une voix qui lui criait: arrêtez! arrêtez! Il arrêta la carriole d'un mouvement vif dans lequel il y avait encore je ne sais quoi de fébrile et de convulsif qui ressemblait à de l'espérance.
C'était le petit garçon de la vieille.
--Monsieur, dit-il, c'est moi qui vous ai procuré la carriole.
--Eh bien!
--Vous ne m'avez rien donné.
Lui qui donnait à tous et si facilement, il trouva cette prétention exorbitante et presque odieuse.
--Ah! c'est toi, drôle? dit-il, tu n'auras rien!
Il fouetta le cheval et repartit au grand trot.
Il avait perdu beaucoup de temps à Hesdin, il eût voulu le rattraper. Le petit cheval était courageux et tirait comme deux; mais on était au mois de février, il avait plu, les routes étaient mauvaises. Et puis, ce n'était plus le tilbury. La carriole était dure et très lourde. Avec cela force montées.
Il mit près de quatre heures pour aller de Hesdin à Saint-Pol. Quatre heures pour cinq lieues.
À Saint-Pol il détela à la première auberge venue, et fit mener le cheval à l'écurie. Comme il l'avait promis à Scaufflaire, il se tint près du râtelier pendant que le cheval mangeait. Il songeait à des choses tristes et confuses.
La femme de l'aubergiste entre dans l'écurie.
--Est-ce que monsieur ne veut pas déjeuner?
--Tiens, c'est vrai, dit-il, j'ai même bon appétit. Il suivit cette femme qui avait une figure fraîche et réjouie. Elle le conduisit dans une salle basse où il y avait des tables ayant pour nappes des toiles cirées.
--Dépêchez-vous, reprit-il, il faut que je reparte. Je suis pressé.
Une grosse servante flamande mit son couvert en toute hâte. Il regardait cette fille avec un sentiment de bien-être.
--C'est là ce que j'avais, pensa-t-il. Je n'avais pas déjeuné.
On le servit. Il se jeta sur le pain, mordit une bouchée, puis le reposa lentement sur la table et n'y toucha plus.
Un routier mangeait à une autre table. Il dit à cet homme:
--Pourquoi leur pain est-il donc si amer?
Le routier était allemand et n'entendit pas.
Il retourna dans l'écurie près du cheval.
Une heure après, il avait quitté Saint-Pol et se dirigeait vers Tinques qui n'est qu'à cinq lieues d'Arras.
Que faisait-il pendant ce trajet? À quoi pensait-il? Comme le matin, il regardait passer les arbres, les toits de chaume, les champs cultivés, et les évanouissements du paysage qui se disloque à chaque coude du chemin. C'est là une contemplation qui suffit quelquefois à l'âme et qui la dispense presque de penser. Voir mille objets pour la première et pour la dernière fois, quoi de plus mélancolique et de plus profond! Voyager, c'est naître et mourir à chaque instant. Peut-être, dans la région la plus vague de son esprit, faisait-il des rapprochements entre ces horizons changeants et l'existence humaine. Toutes les choses de la vie sont perpétuellement en fuite devant nous. Les obscurcissements et les clartés s'entremêlent: après un éblouissement, une éclipse; on regarde, on se hâte, on tend les mains pour saisir ce qui passe; chaque événement est un tournant de la route; et tout à coup on est vieux. On sent comme une secousse, tout est noir, on distingue une porte obscure, ce sombre cheval de la vie qui vous traînait s'arrête, et l'on voit quelqu'un de voilé et d'inconnu qui le dételle dans les ténèbres.
Le crépuscule tombait au moment où des enfants qui sortaient de l'école regardèrent ce voyageur entrer dans Tinques. Il est vrai qu'on était encore aux jours courts de l'année. Il ne s'arrêta pas à Tinques. Comme il débouchait du village, un cantonnier qui empierrait la route dressa la tête et dit:
--Voilà un cheval bien fatigué.
La pauvre bête en effet n'allait plus qu'au pas.
--Est-ce que vous allez à Arras? ajouta le cantonnier.
--Oui.
--Si vous allez de ce train, vous n'y arriverez pas de bonne heure.
Il arrêta le cheval et demanda au cantonnier:
--Combien y a-t-il encore d'ici à Arras?
--Près de sept grandes lieues.
--Comment cela? le livre de poste ne marque que cinq lieues et un quart.
--Ah! reprit le cantonnier, vous ne savez donc pas que la route est en réparation? Vous allez la trouver coupée à un quart d'heure d'ici. Pas moyen d'aller plus loin.
--Vraiment.
--Vous prendrez à gauche, le chemin qui va à Carency, vous passerez la rivière; et, quand vous serez à Camblin, vous tournerez à droite; c'est la route de Mont-Saint-Éloy qui va à Arras.
--Mais voilà la nuit, je me perdrai.
--Vous n'êtes pas du pays?
--Non.
--Avec ça, c'est tout chemins de traverse. Tenez, Monsieur, reprit le cantonnier, voulez-vous que je vous donne un conseil? Votre cheval est las, rentrez dans Tinques. Il y a une bonne auberge. Couchez-y. Vous irez demain à Arras.
--Il faut que j'y sois ce soir.
--C'est différent. Alors allez tout de même à cette auberge et prenez-y un cheval de renfort. Le garçon du cheval vous guidera dans la traverse.
Il suivit le conseil du cantonnier, rebroussa chemin, et une demi-heure après il repassait au même endroit, mais au grand trot, avec un bon cheval de renfort. Un garçon d'écurie qui s'intitulait postillon était assis sur le brancard de la carriole.
Cependant il sentait qu'il perdait du temps.
Il faisait tout à fait nuit.
Ils s'engagèrent dans la traverse. La route devint affreuse. La carriole tombait d'une ornière dans l'autre. Il dit au postillon:
--Toujours au trot, et double pourboire.
Dans un cahot le palonnier cassa.
--Monsieur, dit le postillon, voilà le palonnier cassé, je ne sais plus comment atteler mon cheval, cette route-ci est bien mauvaise la nuit; si vous vouliez revenir coucher à Tinques, nous pourrions être demain matin de bonne heure à Arras.
Il répondit:
--As-tu un bout de corde et un couteau?
--Oui, monsieur.
Il coupa une branche d'arbre et en fit un palonnier.
Ce fut encore une perte de vingt minutes; mais ils repartirent au galop.
La plaine était ténébreuse. Des brouillards bas, courts et noirs rampaient sur les collines et s'en arrachaient comme des fumées. Il y avait des lueurs blanchâtres dans les nuages. Un grand vent qui venait de la mer faisait dans tous les coins de l'horizon le bruit de quelqu'un qui remue des meubles. Tout ce qu'on entrevoyait avait des attitudes de terreur. Que de choses frissonnent sous ces vastes souffles de la nuit!
Le froid le pénétrait. Il n'avait pas mangé depuis la veille. Il se rappelait vaguement son autre course nocturne dans la grande plaine aux environs de Digne. Il y avait huit ans; et cela lui semblait hier.
Une heure sonna à quelque clocher lointain. Il demanda au garçon:
--Quelle est cette heure?
--Sept heures, monsieur. Nous serons à Arras à huit. Nous n'avons plus que trois lieues. En ce moment il fit pour la première fois cette réflexion--en trouvant étrange qu'elle ne lui fût pas venue plus tôt--que c'était peut-être inutile, toute la peine qu'il prenait; qu'il ne savait seulement pas l'heure du procès; qu'il aurait dû au moins s'en informer; qu'il était extravagant d'aller ainsi devant soi sans savoir si cela servirait à quelque chose.--Puis il ébaucha quelques calculs dans son esprit:--qu'ordinairement les séances des cours d'assises commençaient à neuf heures du matin;--que cela ne devait pas être long, cette affaire-là;--que le vol de pommes, ce serait très court;--qu'il n'y aurait plus ensuite qu'une question d'identité;--quatre ou cinq dépositions, peu de chose à dire pour les avocats;--qu'il allait arriver lorsque tout serait fini!
Le postillon fouettait les chevaux. Ils avaient passé la rivière et laissé derrière eux Mont-Saint-Éloy.
La nuit devenait de plus en plus profonde.
Chapitre VI
La soeur Simplice mise à l'épreuve
Cependant, en ce moment-là même, Fantine était dans la joie.
Elle avait passé une très mauvaise nuit. Toux affreuse, redoublement de fièvre; elle avait eu des songes. Le matin, à la visite du médecin, elle délirait. Il avait eu l'air alarmé et avait recommandé qu'on le prévînt dès que M. Madeleine viendrait.
Toute la matinée elle fut morne, parla peu, et fit des plis à ses draps en murmurant à voix basse des calculs qui avaient l'air d'être des calculs de distances. Ses yeux étaient caves et fixes. Ils paraissaient presque éteints, et puis, par moments, ils se rallumaient et resplendissaient comme des étoiles. Il semble qu'aux approches d'une certaine heure sombre, la clarté du ciel emplisse ceux que quitte la clarté de la terre.
Chaque fois que la soeur Simplice lui demandait comment elle se trouvait, elle répondait invariablement:
--Bien. Je voudrais voir monsieur Madeleine.
Quelques mois auparavant, à ce moment où Fantine venait de perdre sa dernière pudeur, sa dernière honte et sa dernière joie, elle était l'ombre d'elle-même; maintenant elle en était le spectre. Le mal physique avait complété l'oeuvre du mal moral. Cette créature de vingt-cinq ans avait le front ridé, les joues flasques, les narines pincées, les dents déchaussées, le teint plombé, le cou osseux, les clavicules saillantes, les membres chétifs, la peau terreuse, et ses cheveux blonds poussaient mêlés de cheveux gris. Hélas! comme la maladie improvise la vieillesse! À midi, le médecin revint, il fit quelques prescriptions, s'informa si M. le maire avait paru à l'infirmerie, et branla la tête.
M. Madeleine venait d'habitude à trois heures voir la malade. Comme l'exactitude était de la bonté, il était exact.
Vers deux heures et demie, Fantine commença à s'agiter. Dans l'espace de vingt minutes, elle demanda plus de dix fois à la religieuse:
--Ma soeur, quelle heure est-il?
Trois heures sonnèrent. Au troisième coup, Fantine se dressa sur son séant, elle qui d'ordinaire pouvait à peine remuer dans son lit; elle joignit dans une sorte d'étreinte convulsive ses deux mains décharnées et jaunes, et la religieuse entendit sortir de sa poitrine un de ces soupirs profonds qui semblent soulever un accablement. Puis Fantine se tourna et regarda la porte.
Personne n'entra; la porte ne s'ouvrit point.
Elle resta ainsi un quart d'heure, l'oeil attaché sur la porte, immobile et comme retenant son haleine. La soeur n'osait lui parler. L'église sonna trois heures un quart. Fantine se laissa retomber sur l'oreiller.
Elle ne dit rien et se remit à faire des plis à son drap. La demi-heure passa, puis l'heure. Personne ne vint.
Chaque fois que l'horloge sonnait, Fantine se dressait et regardait du côté de la porte, puis elle retombait.
On voyait clairement sa pensée, mais elle ne prononçait aucun nom, elle ne se plaignait pas, elle n'accusait pas. Seulement elle toussait d'une façon lugubre. On eût dit que quelque chose d'obscur s'abaissait sur elle. Elle était livide et avait les lèvres bleues. Elle souriait par moments.
Cinq heures sonnèrent. Alors la soeur l'entendit qui disait très bas et doucement:
--Mais puisque je m'en vais demain, il a tort de ne pas venir aujourd'hui!
La soeur Simplice elle-même était surprise du retard de M. Madeleine.
Cependant Fantine regardait le ciel de son lit. Elle avait l'air de chercher à se rappeler quelque chose. Tout à coup elle se mit à chanter d'une voix faible comme un souffle. La religieuse écouta. Voici ce que Fantine chantait:
_Nous achèterons de bien belles choses_ _En nous promenant le long des faubourgs._ _Les bleuets sont bleus, les roses sont roses,_ _Les bleuets sont bleus, j'aime mes amours._ _La vierge Marie auprès de mon poêle_ _Est venue hier en manteau brodé,_ _Et m'a dit:--Voici, caché sous mon voile,_ _Le petit qu'un jour tu m'as demandé._ _Courez à la ville, ayez de la toile,_ _Achetez du fil, achetez un dé._ _Nous achèterons de bien belles choses_ _En nous promenant le long des faubourgs._ _Bonne sainte Vierge, auprès de mon poêle_ _J'ai mis un berceau de rubans orné_ _Dieu me donnerait sa plus belle étoile,_ _J'aime mieux l'enfant que tu m'as donné._ --_Madame, que faire avec cette toile?_ --_Faites un trousseau pour mon nouveau-né._ _Les bleuets sont bleus, les roses sont roses,_ _Les bleuets sont bleus, j'aime mes amours._ --_Lavez cette toile._ --_Où?_--_Dans la rivière._ _Faites-en, sans rien gâter ni salir,_ _Une belle jupe avec sa brassière_ _Que je veux broder et de fleurs emplir._ --_L'enfant n'est plus là, madame, qu'en faire?_ --_Faites-en un drap pour m'ensevelir._ _Nous achèterons de bien belles choses_ _En nous promenant le long des faubourgs._ _Les bleuets sont bleus, les roses sont roses,_ _Les bleuets sont bleus, j'aime mes amours._
Cette chanson était une vieille romance de berceuse avec laquelle autrefois elle endormait sa petite Cosette, et qui ne s'était pas offerte à son esprit depuis cinq ans qu'elle n'avait plus son enfant. Elle chantait cela d'une voix si triste et sur un air si doux que c'était à faire pleurer, même une religieuse. La soeur, habituée aux choses austères, sentit une larme lui venir.
L'horloge sonna six heures. Fantine ne parut pas entendre. Elle semblait ne plus faire attention à aucune chose autour d'elle.
La soeur Simplice envoya une fille de service s'informer près de la portière de la fabrique si M. le maire était rentré et s'il ne monterait pas bientôt à l'infirmerie. La fille revint au bout de quelques minutes.
Fantine était toujours immobile et paraissait attentive à des idées qu'elle avait.
La servante raconta très bas à la soeur Simplice que M. le maire était parti le matin même avant six heures dans un petit tilbury attelé d'un cheval blanc, par le froid qu'il faisait, qu'il était parti seul, pas même de cocher, qu'on ne savait pas le chemin qu'il avait pris, que des personnes disaient l'avoir vu tourner par la route d'Arras, que d'autres assuraient l'avoir rencontré sur la route de Paris. Qu'en s'en allant il avait été comme à l'ordinaire très doux, et qu'il avait seulement dit à la portière qu'on ne l'attendît pas cette nuit.
Pendant que les deux femmes, le dos tourné au lit de la Fantine, chuchotaient, la soeur questionnant, la servante conjecturant, la Fantine, avec cette vivacité fébrile de certaines maladies organiques qui mêle les mouvements libres de la santé à l'effrayante maigreur de la mort, s'était mise à genoux sur son lit, ses deux poings crispés appuyés sur le traversin, et, la tête passée par l'intervalle des rideaux, elle écoutait. Tout à coup elle cria:
--Vous parlez là de monsieur Madeleine! pourquoi parlez-vous tout bas? Qu'est-ce qu'il fait? Pourquoi ne vient-il pas?
Sa voix était si brusque et si rauque que les deux femmes crurent entendre une voix d'homme; elles se retournèrent effrayées.
--Répondez donc! cria Fantine.
La servante balbutia:
--La portière m'a dit qu'il ne pourrait pas venir aujourd'hui.
--Mon enfant, dit la soeur, tenez-vous tranquille, recouchez-vous.
Fantine, sans changer d'attitude, reprit d'une voix haute et avec un accent tout à la fois impérieux et déchirant:
--Il ne pourra venir? Pourquoi cela? Vous savez la raison. Vous la chuchotiez là entre vous. Je veux la savoir.
La servante se hâta de dire à l'oreille de la religieuse:
--Répondez qu'il est occupé au conseil municipal.
La soeur Simplice rougit légèrement; c'était un mensonge que la servante lui proposait. D'un autre côté il lui semblait bien que dire la vérité à la malade ce serait sans doute lui porter un coup terrible et que cela était grave dans l'état où était Fantine. Cette rougeur dura peu. La soeur leva sur Fantine son oeil calme et triste, et dit:
--Monsieur le maire est parti.
Fantine se redressa et s'assit sur ses talons. Ses yeux étincelèrent. Une joie inouïe rayonna sur cette physionomie douloureuse.
--Parti! s'écria-t-elle. Il est allé chercher Cosette!
Puis elle tendit ses deux mains vers le ciel et tout son visage devint ineffable. Ses lèvres remuaient; elle priait à voix basse.
Quand sa prière fut finie:
--Ma soeur, dit-elle, je veux bien me recoucher, je vais faire tout ce qu'on voudra; tout à l'heure j'ai été méchante, je vous demande pardon d'avoir parlé si haut, c'est très mal de parler haut, je le sais bien, ma bonne soeur, mais voyez-vous, je suis très contente. Le bon Dieu est bon, monsieur Madeleine est bon, figurez-vous qu'il est allé chercher ma petite Cosette à Montfermeil.
Elle se recoucha, aida la religieuse à arranger l'oreiller et baisa une petite croix d'argent qu'elle avait au cou et que la soeur Simplice lui avait donnée.
--Mon enfant, dit la soeur, tâchez de reposer maintenant, et ne parlez plus.
Fantine prit dans ses mains moites la main de la soeur, qui souffrait de lui sentir cette sueur.
--Il est parti ce matin pour aller à Paris. Au fait il n'a pas même besoin de passer par Paris. Montfermeil, c'est un peu à gauche en venant. Vous rappelez-vous comme il me disait hier quand je lui parlais de Cosette: bientôt, bientôt? C'est une surprise qu'il veut me faire. Vous savez? il m'avait fait signer une lettre pour la reprendre aux Thénardier. Ils n'auront rien à dire, pas vrai? Ils rendront Cosette. Puisqu'ils sont payés. Les autorités ne souffriraient pas qu'on garde un enfant quand on est payé. Ma soeur, ne me faites pas signe qu'il ne faut pas que je parle. Je suis extrêmement heureuse, je vais très bien, je n'ai plus de mal du tout, je vais revoir Cosette, j'ai même très faim. Il y a près de cinq ans que je ne l'ai vue. Vous ne vous figurez pas, vous, comme cela vous tient, les enfants! Et puis elle sera si gentille, vous verrez! Si vous saviez, elle a de si jolis petits doigts roses! D'abord elle aura de très belles mains. À un an, elle avait des mains ridicules. Ainsi!--Elle doit être grande à présent. Cela vous a sept ans. C'est une demoiselle. Je l'appelle Cosette, mais elle s'appelle Euphrasie. Tenez, ce matin, je regardais de la poussière qui était sur la cheminée et j'avais bien l'idée comme cela que je reverrais bientôt Cosette. Mon Dieu! comme on a tort d'être des années sans voir ses enfants! on devrait bien réfléchir que la vie n'est pas éternelle! Oh! comme il est bon d'être parti, monsieur le maire! C'est vrai ça, qu'il fait bien froid? avait-il son manteau au moins? Il sera ici demain, n'est-ce pas? Ce sera demain fête. Demain matin, ma soeur, vous me ferez penser à mettre mon petit bonnet qui a de la dentelle. Montfermeil, c'est un pays. J'ai fait cette route-là, à pied, dans le temps. Il y a eu bien loin pour moi. Mais les diligences vont très vite! Il sera ici demain avec Cosette. Combien y a-t-il d'ici Montfermeil?
La soeur, qui n'avait aucune idée des distances, répondit:
--Oh! je crois bien qu'il pourra être ici demain.
--Demain! demain! dit Fantine, je verrai Cosette demain! Voyez-vous, bonne soeur du bon Dieu, je ne suis plus malade. Je suis folle. Je danserais, si on voulait.
Quelqu'un qui l'eût vue un quart d'heure auparavant n'y eût rien compris. Elle était maintenant toute rose, elle parlait d'une voix vive et naturelle, toute sa figure n'était qu'un sourire. Par moments elle riait en se parlant tout bas. Joie de mère, c'est presque joie d'enfant.
--Eh bien, reprit la religieuse, vous voilà heureuse, obéissez-moi, ne parlez plus.
Fantine posa sa tête sur l'oreiller et dit à demi-voix:
--Oui, recouche-toi, sois sage puisque tu vas avoir ton enfant. Elle a raison, soeur Simplice. Tous ceux qui sont ici ont raison.
Et puis, sans bouger, sans remuer la tête, elle se mit à regarder partout avec ses yeux tout grands ouverts et un air joyeux, et elle ne dit plus rien.
La soeur referma ses rideaux, espérant qu'elle s'assoupirait.
Entre sept et huit heures le médecin vint. N'entendant aucun bruit, il crut que Fantine dormait, entra doucement et s'approcha du lit sur la pointe du pied. Il entrouvrit les rideaux, et à la lueur de la veilleuse il vit les grands yeux calmes de Fantine qui le regardaient.
Elle lui dit:
--Monsieur, n'est-ce pas, on me laissera la coucher à côté de moi dans un petit lit?
Le médecin crut qu'elle délirait. Elle ajouta:
--Regardez plutôt, il y a juste de la place.
Le médecin prit à part la soeur Simplice qui lui expliqua la chose, que M. Madeleine était absent pour un jour ou deux, et que, dans le doute, on n'avait pas cru devoir détromper la malade qui croyait monsieur le maire parti pour Montfermeil; qu'il était possible en somme qu'elle eût deviné juste. Le médecin approuva.
Il se rapprocha du lit de Fantine, qui reprit:
--C'est que, voyez-vous, le matin, quand elle s'éveillera, je lui dirai bonjour à ce pauvre chat, et la nuit, moi qui ne dors pas, je l'entendrai dormir. Sa petite respiration si douce, cela me fera du bien.
--Donnez-moi votre main, dit le médecin.
Elle tendit son bras, et s'écria en riant.
--Ah! tiens! au fait, c'est vrai, vous ne savez pas c'est que je suis guérie. Cosette arrive demain.
Le médecin fut surpris. Elle était mieux. L'oppression était moindre. Le pouls avait repris de la force. Une sorte de vie survenue tout à coup ranimait ce pauvre être épuisé.
--Monsieur le docteur, reprit-elle, la soeur vous a-t-elle dit que monsieur le maire était allé chercher le chiffon?
Le médecin recommanda le silence et qu'on évitât toute émotion pénible. Il prescrivit une infusion de quinquina pur, et, pour le cas où la fièvre reprendrait dans la nuit, une potion calmante. En s'en allant, il dit à la soeur:
--Cela va mieux. Si le bonheur voulait qu'en effet monsieur le maire arrivât demain avec l'enfant, qui sait? il y a des crises si étonnantes, on a vu de grandes joies arrêter court des maladies; je sais bien que celle-ci est une maladie organique, et bien avancée, mais c'est un tel mystère que tout cela! Nous la sauverions peut-être.
Chapitre VII
Le voyageur arrivé prend ses précautions pour repartir.
Il était près de huit heures du soir quand la carriole que nous avons laissée en route entra sous la porte cochère de l'hôtel de la Poste à Arras. L'homme que nous avons suivi jusqu'à ce moment en descendit, répondit d'un air distrait aux empressements des gens de l'auberge, renvoya le cheval de renfort, et conduisit lui-même le petit cheval blanc à l'écurie; puis il poussa la porte d'une salle de billard qui était au rez-de-chaussée, s'y assit, et s'accouda sur une table. Il avait mis quatorze heures à ce trajet qu'il comptait faire en six. Il se rendait la justice que ce n'était pas sa faute; mais au fond il n'en était pas fâché.
La maîtresse de l'hôtel entra.
--Monsieur couche-t-il? monsieur soupe-t-il?
Il fit un signe de tête négatif.
--Le garçon d'écurie dit que le cheval de monsieur est bien fatigué!
Ici il rompit le silence.
--Est-ce que le cheval ne pourra pas repartir demain matin?
--Oh! monsieur! il lui faut au moins deux jours de repos.
Il demanda:
--N'est-ce pas ici le bureau de poste?