Les mille et une nuits - Tome premier
Chapter 9
Alors le sultan, feignant de sortir d'un profond sommeil, et contrefaisant le langage des noirs, répondit à la reine d'un ton grave: «Il n'y a de force et de pouvoir qu'en Dieu seul, qui est tout-puissant.» À ces paroles, la magicienne, qui ne s'y attendait pas, fit un grand cri pour marquer l'excès de sa joie: «Mon cher seigneur, s'écria-t-elle, ne me trompé-je pas? est-il bien vrai que je vous entende et que vous me parliez? - Malheureuse! reprit le sultan, es-tu digne que je réponde à tes discours? - Hé! pourquoi répliqua la reine, me faites-vous ce reproche? - Les cris, repartit-il, les pleurs et les gémissements de ton mari, que tu traites tous les jours avec tant d'indignité et de barbarie, m'empêchent de dormir nuit et jour. Il y a longtemps que je serais guéri et que j'aurais recouvré l'usage de la parole si tu l'avais désenchanté. Voilà la cause de ce silence que je garde, et dont tu te plains. - Eh bien! dit la magicienne, pour vous apaiser, je suis prête à faire ce que vous me commanderez. Voulez-vous que je lui rende sa première forme? - Oui, répondit le sultan, et hâte- toi de le mettre en liberté, afin que je ne sois plus incommodé de ses cris.»
La magicienne sortit aussitôt du Palais des Larmes. Elle prit une tasse d'eau, et prononça dessus des paroles qui la firent bouillir comme si elle eût été sur le feu. Elle alla ensuite à la salle où était le jeune roi son mari; elle jeta de cette eau sur lui, en disant: «Si le Créateur de toutes choses t'a formé tel que tu es présentement, ou s'il est en colère contre toi, ne change pas; mais si tu n'es dans cet état que par la vertu de mon enchantement, reprends ta forme naturelle, et redeviens tel que tu étais auparavant.» À peine eut-elle achevé ces mots, que le prince, se retrouvant en son premier état, se leva librement avec toute la joie qu'on peut s'imaginer, et il en rendit grâce à Dieu. La magicienne reprenant la parole: «Va, lui dit-elle, éloigne-toi de ce château, et n'y reviens jamais, ou bien il t'en coûtera la vie.»
Le jeune roi, cédant à la nécessité, s'éloigna de la magicienne sans répliquer, et se retira dans un lieu écarté, où il attendit impatiemment le succès du dessein dont le sultan venait de commencer l'exécution avec tant de bonheur.
Cependant la magicienne retourna au Palais des Larmes, et en entrant, comme elle croyait toujours parler au noir: «Cher amant, lui dit-elle, j'ai fait ce que vous m'avez ordonné: rien ne vous empêche de vous lever et de me donner par là une satisfaction dont je suis privée depuis si longtemps.»
Le sultan continua de contrefaire le langage des noirs: «Ce que tu viens de faire, répondit-il d'un ton brusque, ne suffit pas pour me guérir: tu n'as ôté qu'une partie du mal, il en faut couper jusqu'à la racine. - Mon aimable noiraud, reprit-elle, qu'entendez-vous par la racine? - Malheureuse, repartit le sultan, ne comprends-tu pas que je veux parler de cette ville et de ses habitants, et des quatre îles que tu as détruites par tes enchantements? Tous les jours, à minuit, les poissons ne manquent pas de lever la tête hors de l'étang, et de crier vengeance contre moi et contre toi: voilà le véritable sujet du retardement de ma guérison. Va promptement rétablir les choses en leur premier état, et, à ton retour, je te donnerai la main, et tu m'aideras à me lever.»
La magicienne, remplie de l'espérance que ces paroles lui firent concevoir s'écria, transportée de joie: «Mon coeur, mon âme, vous aurez bientôt recouvré votre santé: car je vais faire tout ce que vous me commandez.» En effet, elle partit dans le moment, et lorsqu'elle fut arrivée sur le bord de l'étang, elle prit un peu d'eau dans sa main et en fit une aspersion dessus...
Scheherazade, en cet endroit, voyant qu'il était jour, n'en voulut pas dire davantage. Dinarzade dit à la sultane: Ma soeur, j'ai bien de la joie de savoir le jeune roi des quatre Îles Noires désenchanté, et je regarde déjà la ville et les habitants comme rétablis en leur premier état; mais je suis en peine d'apprendre ce que deviendra la magicienne. - Donnez-vous un peu de patience, répondit la sultane; vous aurez demain la satisfaction que vous désirez, si le sultan, mon seigneur, veut bien y consentir.» Schahriar, qui, comme on l'a déjà dit, avait pris son parti là- dessus, se leva pour aller remplir ses devoirs.
XXVII NUIT.
Dinarzade, à l'heure ordinaire, ne manqua pas d'appeler la sultane: Ma chère soeur, dit-elle, si vous ne dormez pas, je vous prie de nous raconter quel fut le sort de la reine magicienne, comme vous me l'avez promis. Scheherazade tint aussitôt sa promesse et parla de cette sorte:
La magicienne, ayant fait l'aspersion, n'eut pas plus tôt prononcé quelques paroles sur les poissons et sur l'étang, que la ville reparut à l'heure même. Les poissons redevinrent hommes, femmes ou enfants, mahométans, chrétiens, persans ou juifs, gens libres ou esclaves: chacun reprit sa forme naturelle. Les maisons et les boutiques furent bientôt remplies de leurs habitants, qui y trouvèrent toutes choses dans la même situation et dans le même ordre où elles étaient avant l'enchantement. La suite nombreuse du sultan, qui se trouva campée dans la plus grande place, ne fut pas peu étonnée de se voir en un instant au milieu d'une ville belle, vaste et bien peuplée.
Pour revenir à la magicienne, dès qu'elle eut fait ce changement merveilleux, elle se rendit en diligence au Palais des Larmes, pour en recueillir le fruit: «Mon cher seigneur, s'écria-t-elle en entrant, je viens me réjouir avec vous du retour de votre santé; j'ai fait tout ce que vous avez exigé de moi: levez-vous donc, et me donnez la main. - Approche,» lui dit le sultan en contrefaisant toujours le langage des noirs. Elle s'approcha. «Ce n'est pas assez, reprit-il, approche-toi davantage.» Elle obéit. Alors il se leva, et la saisit par le bras si brusquement, qu'elle n'eut pas le temps de se reconnaître; et, d'un coup de sabre, il sépara son corps en deux parties, qui tombèrent l'une d'un côté, et l'autre de l'autre. Cela étant fait, il laissa le cadavre sur la place, et sortant du Palais des Larmes, il alla trouver le jeune prince des Îles Noires, qui l'attendait avec impatience: «Prince, lui dit-il en l'embrassant, réjouissez-vous, vous n'avez plus rien à craindre: votre cruelle ennemie n'est plus.»
Le jeune prince remercia le sultan d'une manière qui marquait que son coeur était pénétré de reconnaissance, et pour prix de lui avoir rendu un service si important, il lui souhaita une longue vie avec toutes sortes de prospérités: «Vous pouvez désormais, lui dit le sultan, demeurer paisible dans votre capitale, à moins que vous ne vouliez venir dans la mienne, qui en est si voisine; je vous y recevrai avec plaisir, et vous n'y serez pas moins honoré et respecté que chez vous. - Puissant monarque à qui je suis si redevable, répondit le roi, vous croyez donc être fort près de votre capitale? - Oui, répliqua le sultan, je le crois; il n'y a pas plus de quatre ou cinq heures de chemin. - Il y a une année entière de voyage, reprit le jeune prince. Je veux bien croire que vous êtes venu ici de votre capitale dans le peu de temps que vous dites, parce que la mienne était enchantée; mais depuis qu'elle ne l'est plus, les choses ont bien changé. Cela ne m'empêchera pas de vous suivre, quand ce serait pour aller aux extrémités de la terre. Vous êtes mon libérateur, et, pour vous donner toute ma vie des marques de ma reconnaissance, je prétends vous accompagner, et j'abandonne sans regret mon royaume.»
Le sultan fut extraordinairement surpris d'apprendre qu'il était si loin de ses états, et il ne comprenait pas comment cela se pouvait faire. Mais le jeune roi des Îles Noires le convainquit si bien de cette possibilité, qu'il n'en douta plus: «Il n'importe, reprit alors le sultan, la peine de m'en retourner dans mes états est suffisamment récompensée par la satisfaction de vous avoir obligé et d'avoir acquis un fils en votre personne: car, puisque vous voulez bien me faire l'honneur de m'accompagner, et que je n'ai point d'enfant, je vous regarde comme tel, et je vous fais dès à présent mon héritier et mon successeur.»
L'entretien du sultan et du roi des Îles Noires se termina par les plus tendres embrassements. Après quoi, le jeune prince ne songea qu'aux préparatifs de son voyage. Ils furent achevés en trois semaines, au grand regret de toute sa cour et de ses sujets, qui reçurent de sa main un de ses proches parents pour leur roi.
Enfin, le sultan et le jeune prince se mirent en Chemin avec cent chameaux chargés de richesses inestimables, tirées des trésors du jeune roi, qui se fit suivre par cinquante cavaliers bien faits, parfaitement bien montés et équipés. Leur voyage fut heureux; et lorsque le sultan, qui avait envoyé des courriers pour donner avis de son retardement et de l'aventure qui en était la cause, fut près de sa capitale, les principaux officiers qu'il y avait laissés vinrent le recevoir, et l'assurèrent que sa longue absence n'avait apporté aucun changement dans son empire. Les habitants sortirent aussi en foule, le reçurent avec de grandes acclamations, et firent des réjouissances qui durèrent plusieurs jours.
Le lendemain de son arrivée, le sultan fit à tous ses courtisans assemblés un détail fort ample des choses qui, contre son attente, avaient rendu son absence si longue. Il leur déclara ensuite l'adoption qu'il avait faite du roi des quatre Îles Noires, qui avait bien voulu abandonner un grand royaume pour l'accompagner et vivre avec lui. Enfin, pour reconnaître la fidélité qu'ils lui avaient tous gardée, il leur fit des largesses proportionnées au rang que chacun tenait à sa cour.
Pour le pêcheur, comme il était la première cause de la délivrance du jeune prince, le sultan le combla de biens, et le rendit, lui et sa famille, très-heureux le reste de leurs jours.
Scheherazade finit là le conte du pêcheur et du génie. Dinarzade lui marqua qu'elle y avait pris un plaisir infini, et Schahriar lui ayant témoigné la même chose, elle leur dit qu'elle en savait un autre plus beau que celui-là, et que si le sultan le lui voulait permettre, elle le raconterait le lendemain, car le jour commençait à paraître. Schahriar, se souvenant du délai d'un mois qu'il avait accordé à la sultane, et curieux d'ailleurs de savoir si ce nouveau conte serait aussi agréable qu'elle le promettait, se leva dans le dessein de l'entendre la nuit suivante.
XXVIII NUIT.
Dinarzade, suivant sa coutume, n'oublia pas d'appeler la sultane lorsqu'il en fut temps: Ma chère soeur, lui dit-elle, si vous ne dormez pas, je vous supplie, en attendant le jour, de me raconter un de ces beaux contes que vous savez. Scheherazade, sans lui répondre, commença d'abord, et adressant la parole au sultan:
HISTOIRE DE TROIS CALENDERS, FILS DE ROIS, ET DE CINQ DAMES DE BAGDAD. Sire, dit-elle, en adressant la parole au sultan, sous le règne du calife[15] Haroun Alraschid, il y avait à Bagdad, où il faisait sa résidence, un porteur qui, malgré sa profession basse et pénible, ne laissait pas d'être homme d'esprit et de bonne humeur. Un matin qu'il était, à son ordinaire, avec un grand panier à jour près de lui, dans une place où il attendait que quelqu'un eût besoin de son ministère, une jeune dame de belle taille, couverte d'un grand voile de mousseline, l'aborda, et lui dit d'un air gracieux: «Écoutez, porteur, prenez votre panier, et suivez-moi.» Le porteur, enchanté de ce peu de paroles prononcées si agréablement, prit aussitôt son panier, le mit sur sa tête, et suivit la dame en disant: «Ô jour heureux! Ô jour de bonne rencontre!»
D'abord la dame s'arrêta devant une porte formée, et frappa. Un chrétien, vénérable par une longue barbe blanche, ouvrit, et elle lui mit de l'argent dans la main, sans lui dire un seul mot. Mais le chrétien, qui savait ce qu'elle demandait, rentra, et peu de temps après apporta une grosse cruche d'un vin excellent: «Prenez cette cruche, dit la dame au porteur, et la mettez dans votre panier.» Cela étant fait, elle lui commanda de la suivre, puis elle continua de marcher, et le porteur continua de dire: «Ô jour de félicité! ô jour d'agréable surprise et de joie!»
La dame s'arrêta à la boutique d'un vendeur de fruits et de fleurs, où elle choisit plusieurs sortes de pommes, des abricots, des pêches, des coings, des limons, des citrons, des oranges, du myrte, du basilic, des lis, du jasmin, et de quelques autres sortes de fleurs et de plantes de bonne odeur. Elle dit au porteur de mettre tout cela dans son panier, et de la suivre. En passant devant l'étalage d'un boucher, elle se fit peser vingt-cinq livres de la plus belle viande qu'il eût; ce que le porteur mit encore dans son panier, par son ordre. À une autre boutique, elle prit des câpres, de l'estragon, de petits concombres, de la percepierre et autres herbes, le tout confit dans le vinaigre; à une autre, des pistaches, des noix, des noisettes, des pignons, des amandes, et d'autres fruits semblables; à une autre encore, elle acheta toutes sortes de pâtes d'amande. Le porteur, en mettant toutes ces choses dans son panier, remarquant qu'il se remplissait, dit à la dame: «Ma bonne dame, il fallait m'avertir que vous feriez tant de provisions: j'aurais pris un cheval, ou plutôt un chameau pour les porter. J'en aurai beaucoup plus que ma charge pour peu que vous en achetiez d'autres.» La dame rit de cette plaisanterie, et ordonna de nouveau au porteur de la suivre.
Elle entra chez un droguiste, où elle se fournit de toutes sortes d'eaux de senteur, de clous de girofle, de muscade, de poivre, de gingembre, d'un gros morceau d'ambre gris, et de plusieurs autres épiceries des Indes; ce qui acheva de remplir le panier du porteur, auquel elle dit encore de la suivre. Alors ils marchèrent tous deux jusqu'à ce qu'ils arrivèrent à un hôtel magnifique dont la façade était ornée de belles colonnes, et qui avait une porte d'ivoire. Ils s'y arrêtèrent, et la dame frappa un petit coup...
En cet endroit, Scheherazade aperçut qu'il était jour, et cessa de parler. Franchement, ma soeur, dit Dinarzade, voilà un commencement qui donne beaucoup de curiosité: je crois que le sultan ne voudra pas se priver du plaisir d'entendre la suite. Effectivement, Schahriar, loin d'ordonner la mort de la sultane, attendit impatiemment la nuit suivante, pour apprendre ce qui se passerait dans l'hôtel dont elle avait parlé.
XXIX NUIT.
Dinarzade, réveillée avant le jour, adressa ces paroles à la sultane: Ma soeur, si vous ne dormez pas, je vous prie de poursuivre l'histoire que vous commençâtes hier. Scheherazade aussitôt la continua de cette manière:
Pendant que la jeune dame et le porteur attendaient que l'on ouvrît la porte de l'hôtel, le porteur faisait mille réflexions. Il était étonné qu'une dame, faite comme celle qu'il voyait, fît l'office de pourvoyeur: car enfin il jugeait bien que ce n'était pas une esclave: il lui trouvait l'air trop noble pour penser qu'elle ne fut pas libre, et même une personne de distinction. Il lui aurait volontiers fait des questions pour s'éclaircir de sa qualité; mais dans le temps qu'il se préparait à lui parler, une autre dame, qui vint ouvrir la porte, lui parut si belle, qu'il en demeura tout surpris; ou plutôt il fut si vivement frappé de l'éclat de ses charmes, qu'il en pensa laisser tomber son panier avec tout ce qui était dedans, tant cet objet le mit hors de lui- même. Il n'avait jamais vu de beauté qui approchât de celle qu'il avait devant les yeux.
La dame qui avait amené le porteur s'aperçut du désordre qui se passait dans son âme et du sujet qui le causait. Cette découverte la divertit, et elle prenait tant de plaisir à examiner la contenance du porteur, qu'elle ne songeait pas que la porte était ouverte: «Entrez donc, ma soeur, lui dit la belle portière; qu'attendez-vous? Ne voyez-vous pas que ce pauvre homme est si chargé qu'il n'en peut plus?»
Lorsqu'elle fut entrée avec le porteur, la dame qui avait ouvert la porte la ferma, et tous trois, après avoir traversé un beau vestibule, passèrent dans une cour très-spacieuse et environnée d'une galerie à jour, qui communiquait à plusieurs appartements de plain-pied, de la dernière magnificence. Il y avait dans le fond de cette cour un sofa richement garni, avec un trône d'ambre au milieu, soutenu de quatre colonnes d'ébène, enrichies de diamants et de perles d'une grosseur extraordinaire, et garnies d'un satin rouge relevé d'une broderie d'or des Indes, d'un travail admirable. Au milieu de la cour, il y avait un grand bassin bordé de marbre blanc, et plein d'une eau très-claire qui y tombait abondamment par un mufle de lion de bronze doré.
Le porteur, tout chargé qu'il était, ne laissait pas d'admirer la magnificence de cette maison et la propreté qui y régnait partout; mais ce qui attira particulièrement son attention fut une troisième dame, qui lui parut encore plus belle que la seconde, et qui était assise sur le trône dont j'ai parlé. Elle en descendit dès qu'elle aperçut les deux premières dames, et s'avança au- devant d'elles. Il jugea par les égards que les autres avaient pour celle-là, que c'était la principale, en quoi il ne se trompait pas. Cette dame se nommait Zobéide; celle qui avait ouvert la porte s'appelait Safie; et Amine était le nom de celle qui avait été aux provisions.
Zobéide dit aux deux dames en les abordant: «Mes soeurs, ne voyez- vous pas que ce bon homme succombe sous le fardeau qu'il porte? Qu'attendez-vous pour le décharger?» Alors Amine et Safie prirent le panier, l'une par-devant, l'autre par-derrière. Zobéide y mit aussi la main, et toutes trois le posèrent à terre. Elles commencèrent à le vider; et quand cela fut fait, l'agréable Amine tira de l'argent, et paya libéralement le porteur...
Le jour, venant à paraître en cet endroit, imposa silence à Scheherazade, et laissa non-seulement à Dinarzade, mais encore à Schahriar, un grand désir d'entendre la suite; ce que ce prince remit à la nuit suivante.
XXX NUIT.
Le lendemain, Dinarzade, réveillée par l'impatience d'entendre la suite de l'histoire commencée, dit à la sultane: Au nom de Dieu, ma soeur, si vous ne dormez pas, je vous prie de nous conter ce que firent ces trois belles dames de toutes les provisions qu'Amine avait achetées. - Vous l'allez savoir, répondit Scheherazade, si vous voulez m'écouter avec attention. En même temps elle reprit ce conte dans ces termes:
Le porteur, très-satisfait de l'argent qu'on lui avait donné, devait prendre son panier et se retirer; mais il ne put s'y résoudre: il se sentait malgré lui arrêté par le plaisir de voir trois beautés si rares, et qui lui paraissaient également charmantes; car Amine avait aussi ôté son voile, et il ne la trouvait pas moins belle que les autres. Ce qu'il ne pouvait comprendre, c'est qu'il ne voyait aucun homme dans cette maison. Néanmoins la plupart des provisions qu'il avait apportées, comme les fruits secs et les différentes sortes de gâteaux et de confitures, ne convenaient proprement qu'à des gens qui voulaient boire et se réjouir.
Zobéide crut d'abord que le porteur s'arrêtait pour prendre haleine; mais voyant qu'il demeurait trop longtemps: «Qu'attendez- vous? lui dit-elle; n'êtes-vous pas payé suffisamment? Ma soeur, ajouta-t-elle, en s'adressant à Amine, donnez-lui encore quelque chose: qu'il s'en aille content. - Madame, répondit le porteur, ce n'est pas cela qui me retient; je ne suis que trop payé de ma peine. Je vois bien que j'ai commis une incivilité en demeurant ici plus que je ne devais; mais j'espère que vous aurez la bonté de la pardonner à l'étonnement où je suis de ne voir aucun homme avec trois dames d'une beauté si peu commune. Une compagnie de femmes sans hommes est pourtant une chose aussi triste qu'une compagnie d'hommes sans femmes.» Il ajouta à ce discours plusieurs choses fort plaisantes pour prouver ce qu'il avançait. Il n'oublia pas de citer ce qu'on disait à Bagdad: qu'on n'est pas bien à table, si l'on n'y est quatre; et enfin il finit en concluant que puisqu'elles étaient trois, elles avaient besoin d'un quatrième.
Les dames se prirent à rire du raisonnement du porteur. Après cela, Zobéide lui dit d'un air sérieux: «Mon ami, vous poussez un peu trop loin votre indiscrétion; mais, quoique vous ne méritiez pas que j'entre dans aucun détail avec vous, je veux bien, toutefois, vous dire que nous sommes trois soeurs, qui faisons si secrètement nos affaires que personne n'en sait rien: nous avons un trop grand sujet de craindre d'en faire part à des indiscrets; et un bon auteur que nous avons lu, dit: «Garde ton secret et ne le révèle à personne: qui le révèle n'en est plus le maître. Si ton sein ne peut contenir ton secret, comment le sein de celui à qui tu l'auras confié pourra-t-il le contenir?»
«- Mesdames, reprit le porteur, à votre air seulement, j'ai jugé d'abord que vous étiez des personnes d'un mérite très-rare; et je m'aperçois que je ne me suis pas trompé. Quoique la fortune ne m'ait pas donné assez de biens pour m'élever à une profession au- dessus de la mienne, je n'ai pas laissé de cultiver mon esprit autant que je l'ai pu, par la lecture des livres de science et d'histoire; et vous me permettrez, s'il vous plaît, de vous dire que j'ai lu aussi dans un autre auteur une maxime que j'ai toujours heureusement pratiquée: «Nous ne cachons notre secret, dit-il, qu'à des gens reconnus de tout le monde pour des indiscrets qui abuseraient de notre confiance; mais nous ne faisons nulle difficulté de le découvrir aux sages, parce que nous sommes persuadés qu'ils sauront le garder.» Le secret, chez moi, est dans une aussi grande sûreté que s'il était dans un cabinet dont la clef fût perdue et la porte bien scellée.»
Zobéide connut que le porteur ne manquait pas d'esprit; mais jugeant qu'il avait envie d'être du régal qu'elles voulaient se donner, elle lui repartit en souriant: «Vous savez que nous nous préparons à nous régaler; mais vous savez en même temps que nous avons fait une dépense considérable, et il ne serait pas juste que, sans y contribuer, vous fussiez de la partie.» La belle Safie appuya le sentiment de sa soeur: «Mon ami, dit-elle au porteur, n'avez-vous jamais ouï dire ce que l'on dit assez communément: «Si vous apportez quelque chose, vous serez quelque chose avec nous; si vous n'apportez rien, retirez-vous avec rien?»
Le porteur, malgré sa rhétorique, aurait peut-être été obligé de se retirer avec confusion, si Amine, prenant fortement son parti, n'eût dit à Zobéide et à Safie: «Mes chères soeurs, je vous conjure de permettre qu'il demeure avec nous: il n'est pas besoin de vous dire qu'il nous divertira; vous voyez bien qu'il en est capable. Je vous assure que sans sa bonne volonté, sa légèreté et son courage à me suivre, je n'aurais pu venir à bout de faire tant d'emplettes en si peu de temps. D'ailleurs, si je vous répétais toutes les douceurs qu'il m'a dites en chemin, vous seriez peu surprises de la protection que je lui donne.»
À ces paroles d'Amine, le porteur, transporté de joie, se laissa tomber sur les genoux, et baisa la terre aux pieds de cette charmante personne; et en se relevant: «Mon aimable dame, lui dit- il, vous avez commencé aujourd'hui mon bonheur, vous y mettez le comble par une action si généreuse; je ne puis assez vous témoigner ma reconnaissance. Au reste, mesdames, ajouta-t-il en s'adressant aux trois soeurs ensemble, puisque vous me faites un si grand honneur, ne croyez pas que j'en abuse, et que je me considère comme un homme qui le mérite; non, je me regarderai toujours comme le plus humble de vos esclaves.» En achevant ces mots, il voulut rendre l'argent qu'il avait reçu; mais la grave Zobéide lui ordonna de le garder: «Ce qui est une fois sorti de nos mains, dit-elle pour récompenser ceux qui nous ont rendu service, n'y retourne plus...»
L'aurore, qui parut, vint en cet endroit imposer silence à Scheherazade.