Les mille et une nuits - Tome premier

Chapter 6

Chapter 64,088 wordsPublic domain

«Or, ce roi avait un grand vizir qui était avare, envieux et naturellement capable de toutes sortes de crimes. Il n'avait pu voir sans peine les présents qui avaient été faits au médecin, dont le mérite d'ailleurs commençait à lui faire ombrage: il résolut de le perdre dans l'esprit du roi. Pour y réussir, il alla trouver ce prince, et lui dit en particulier, qu'il avait un avis de la dernière importance à lui donner. Le roi lui ayant demandé ce que c'était: «Sire, lui dit-il, il est bien dangereux à un monarque d'avoir de la confiance en un homme dont il n'a point éprouvé la fidélité. En comblant de bienfaits le médecin Douban, en lui faisant toutes les caresses que votre majesté lui fait, vous ne savez pas que c'est un traître qui ne s'est introduit dans cette cour que pour vous assassiner. - De qui tenez-vous ce que vous m'osez dire? répondit le roi. Songez-vous que c'est à moi que vous parlez, et que vous avancez une chose que je ne croirai pas légèrement? - Sire, répliqua le vizir, je suis parfaitement instruit de ce que j'ai l'honneur de vous représenter. Ne vous reposez donc plus sur une confiance dangereuse. Si votre majesté dort, qu'elle se réveille: car enfin, je le répète encore, le médecin Douban n'est parti du fond de la Grèce, son pays, il n'est venu s'établir dans votre cour, que pour exécuter l'horrible dessein dont j'ai parlé. - Non, non, vizir, interrompit le roi, je suis sûr que cet homme, que vous traitez de perfide et de traître, est le plus vertueux et le meilleur de tous les hommes; il n'y a personne au monde que j'aime autant que lui. Vous savez par quel remède, ou plutôt par quel miracle il m'a guéri de ma lèpre; s'il en veut à ma vie, pourquoi me l'a-t-il sauvée? Il n'avait qu'à m'abandonner à mon mal; je n'en pouvais échapper; ma vie était déjà à moitié consumée. Cessez donc de vouloir m'inspirer d'injustes soupçons; au lieu de les écouter, je vous avertis que je fais dès ce jour à ce grand homme, pour toute sa vie, une pension de mille sequins par mois. Quand je partagerais avec lui toutes mes richesses et mes états mêmes, je ne le paierais pas assez de ce qu'il a fait pour moi. Je vois ce que c'est, sa vertu excite votre envie; mais ne croyez pas que je me laisse injustement prévenir contre lui; je me souviens trop bien de ce qu'un vizir dit au roi Sindbad son maître, pour l'empêcher de faire mourir le prince son fils...»

Mais, sire, ajouta Scheherazade, le jour qui paraît me défend de poursuivre.» Je sais bon gré au roi grec, dit Dinarzade, d'avoir eu la fermeté de rejeter la fausse accusation de son vizir. - Si vous louez aujourd'hui la fermeté de ce prince, interrompit Scheherazade, vous condamnerez demain sa faiblesse, si le sultan veut bien que j'achève de raconter cette histoire.» Le sultan, curieux d'apprendre en quoi le roi grec avait eu de la faiblesse, différa encore la mort de la sultane.

XIV NUIT.

«Ma soeur, s'écria Dinarzade sur la fin de la quatorzième nuit, si vous ne dormez pas, je vous supplie, en attendant le jour qui paraîtra bientôt, de reprendre l'histoire du pêcheur; vous en êtes demeurée à l'endroit où le roi grec soutient l'innocence du médecin Douban, et prend si fortement son parti. - Je m'en souviens, répondit Scheherazade; vous allez entendre la suite:»

Sire, continua-t-elle, en adressant toujours la parole à Schahriar, ce que le roi grec venait de dire touchant le roi Sindbad piqua la curiosité du vizir, qui lui dit: «Sire, je supplie votre majesté de me pardonner si j'ai la hardiesse de lui demander ce que le vizir du roi Sindbad dit à son maître pour le détourner de faire mourir le prince son fils.» Le roi grec eut la complaisance de le satisfaire: «Ce vizir, répondit-il, après avoir représenté au roi Sindbad que sur l'accusation d'une belle-mère, il devait craindre de faire une action dont il pût se repentir, lui conta cette histoire:

HISTOIRE DU MARI ET DU PERROQUET[13]. «Un bonhomme avait une belle femme qu'il aimait avec tant de passion, qu'il ne la perdait de vue que le moins qu'il pouvait. Un jour que des affaires pressantes l'obligeaient à s'éloigner d'elle, il alla dans un endroit où l'on vendait toutes sortes d'oiseaux; il y acheta un perroquet, qui non-seulement parlait fort bien, mais qui avait même le don de rendre compte de tout ce qui avait été fait devant lui. Il l'apporta dans une cage au logis, pria sa femme de le mettre dans sa chambre et d'en prendre soin pendant le voyage qu'il allait faire; après quoi il partit.

«À son retour, il ne manqua pas d'interroger le perroquet sur ce qui s'était passé durant son absence; et là-dessus, l'oiseau lui apprit des choses qui lui donnèrent lieu de faire de grands reproches à sa femme. Elle crut que quelqu'une de ses esclaves l'avait trahie; elles jurèrent toutes qu'elles lui avaient été fidèles, et convinrent qu'il fallait que ce fût le perroquet qui eût fait ces mauvais rapports.

«Prévenue de cette opinion, la femme chercha dans son esprit un moyen de détruire les soupçons de son mari, et de se venger en même temps du perroquet; elle le trouva. Son mari étant parti pour faire un voyage d'une journée, elle commanda à une esclave de tourner pendant la nuit, sous la cage de l'oiseau, un moulin à bras; à une autre de jeter de l'eau en forme de pluie par le haut de la cage; et à une troisième, de prendre un miroir et de le tourner devant les yeux du perroquet, à droite et à gauche, à la clarté d'une chandelle. Les esclaves employèrent une grande partie de la nuit à faire ce que leur avait ordonné leur maîtresse, et elles s'en acquittèrent fort adroitement.

«Le lendemain, le mari étant de retour, fit encore des questions au perroquet sur ce qui s'était passé chez lui; l'oiseau lui répondit: «Mon maître les éclairs, le tonnerre et la pluie m'ont tellement incommodé toute la nuit, que je ne puis vous dire ce que j'en ai souffert.» Le mari, qui savait fort bien qu'il n'avait ni plu ni tonné cette nuit-là, demeura persuadé que le perroquet ne disant pas la vérité en cela, ne la lui avait pas dite aussi au sujet de sa femme. C'est pourquoi, de dépit, l'ayant tiré de sa cage, il le jeta si rudement contre terre, qu'il le tua. Néanmoins, dans la suite, il apprit de ses voisins que le pauvre perroquet ne lui avait pas menti en lui parlant de la conduite de sa femme, ce qui fut cause qu'il se repentit de l'avoir tué...»

Là s'arrêta Scheherazade, parce qu'elle s'aperçut qu'il était jour: «Tout ce que vous nous racontez, ma soeur, dit Dinarzade, est si varié, que rien ne me paraît plus agréable. - Je voudrais continuer de vous divertir, répondit Scheherazade; mais je ne sais si le sultan, mon maître, m'en donnera le temps.» Schahriar, qui ne prenait pas moins de plaisir que Dinarzade à entendre la sultane, se leva, et passa la journée sans ordonner au vizir de la faire mourir.

XV NUIT.

Dinarzade ne fut pas moins exacte cette nuit que les précédentes à réveiller Scheherazade: Ma chère soeur, lui dit-elle; si vous ne dormez pas, je vous supplie, en attendant le jour qui paraîtra bientôt, de me conter un de ces beaux contes que vous savez: - «Ma soeur, répondit la sultane, je vais vous donner cette satisfaction. - Attendez, interrompit le sultan, achevez l'entretien du roi grec avec son vizir, au sujet du médecin Douban, et puis vous continuerez l'histoire du pêcheur et du génie. - Sire, repartit Scheherazade, vous allez être obéi.» En même temps elle poursuivit de cette manière:

«Quand le roi grec, dit le pêcheur au génie, eut achevé l'histoire du perroquet: Et vous, vizir, ajouta-t-il, par l'envie que vous avez conçue contre le médecin Douban, qui ne vous a fait aucun mal, vous voulez que je le fasse mourir; mais je m'en garderai bien, de peur de m'en repentir, comme ce mari d'avoir tué son perroquet.

Le pernicieux vizir était trop intéressé à la perte du médecin Douban pour en demeurer là.: «Sire, répliqua-t-il, la mort du perroquet était peu importante, et je ne crois pas que son maître l'ait regretté longtemps. Mais pourquoi faut-il que la crainte d'opprimer l'innocence vous empêche de faire mourir ce médecin! Ne suffit-il pas qu'on l'accuse de vouloir attenter à votre vie, pour vous autoriser à lui faire perdre la sienne? Quand il s'agit d'assurer les jours d'un roi, un simple soupçon doit passer pour une certitude, et il vaut mieux sacrifier l'innocent que sauver le coupable. Mais, sire, ce n'est point ici une chose incertaine: le médecin Douban veut vous assassiner. Ce n'est point l'envie qui m'arme contre lui, c'est l'intérêt seul que je prends à la conservation de votre majesté; c'est mon zèle qui me porte à vous donner un avis d'une si grande importance. S'il est faux, je mérite qu'on me punisse de la même manière qu'on punit autrefois un vizir. - Qu'avait fait ce vizir, dit le roi grec, pour être digne de ce châtiment? - Je vais l'apprendre à votre majesté sire, répondit le vizir; qu'elle ait, s'il lui plaît, la bonté de m'écouter.»

HISTOIRE DU VIZIR PUNI. «Il était autrefois un roi, poursuivit-il, qui avait un fils qui aimait passionnément la chasse. Il lui permettait de prendre souvent ce divertissement; mais il avait donné ordre à son grand vizir de l'accompagner toujours et de ne le perdre jamais de vue. Un jour de chasse, les piqueurs ayant lancé un cerf, le prince, qui crut que le vizir le suivait, se mit après la bête. Il courut si longtemps, et son ardeur l'emporta si loin, qu'il se trouva seul. Il s'arrêta, et remarquant qu'il avait perdu la voie, il voulut retourner sur ses pas pour aller rejoindre le vizir, qui n'avait pas été assez diligent pour le suivre de près; mais il s'égara. Pendant qu'il courait de tous côtés sans tenir de route assurée, il rencontra au bord d'un chemin une dame assez bien faite, qui pleurait amèrement. Il retint la bride de son cheval, demanda à cette femme qui elle était, ce qu'elle faisait seule en cet endroit, et si elle avait besoin de secours: «Je suis, lui répondit-elle, la fille d'un roi des Indes. En me promenant à cheval dans la campagne, je me suis endormie, et je suis tombée. Mon cheval s'est échappé, et je ne sais ce qu'il est devenu.» Le jeune prince eut pitié d'elle, et lui proposa de la prendre en croupe; ce qu'elle accepta.

«Comme ils passaient près d'une masure, la dame ayant témoigné qu'elle serait bien aise de mettre pied à terre pour quelque nécessité, le prince s'arrêta et la laissa descendre. Il descendit aussi, et s'approcha de la masure en tenant son cheval par la bride. Jugez qu'elle fut sa surprise, lorsqu'il entendit la dame en dedans prononcer ces paroles: «Réjouissez-vous, mes enfants, je vous amène un garçon bien fait et fort gras;» et que d'autres voix lui répondirent aussitôt: «Maman, où est-il, que nous le mangions tout à l'heure; car nous avons bon appétit?»

«Le prince n'eut pas besoin d'en entendre davantage pour concevoir le danger où il se trouvait. Il vit bien que la dame qui se disait fille d'un roi des Indes, était une ogresse, femme d'un de ces démons sauvages appelés ogres, qui se retirent dans des lieux abandonnés, et se servent de mille ruses pour surprendre et dévorer les passants. Il fut saisi de frayeur, et se jeta au plus vite sur son cheval. La prétendue princesse parut dans le moment; et voyant qu'elle avait manqué son coup: «Ne craignez rien, cria- t-elle au prince. Qui êtes-vous? Que cherchez-vous? - Je suis égaré, répondit-il, et je cherche mon chemin. - Si vous êtes égaré, dit-elle, recommandez-vous à Dieu, il vous délivrera de l'embarras où vous vous trouvez.» Alors le prince leva les yeux au ciel......» Mais, sire, dit Scheherazade en cet endroit, je suis obligée d'interrompre mon discours; le jour, qui paraît, m'impose silence. - Je suis fort en peine, ma soeur, dit Dinarzade, de savoir ce que deviendra ce jeune prince; je tremble pour lui.

- Je vous tirerai demain d'inquiétude, répondit la sultane, si le sultan veut bien que je vive jusqu'à ce temps-là. Schahriar, curieux d'apprendre le dénouement de cette histoire, prolongea encore la vie de Scheherazade.

XVI NUIT.

Dinarzade avait tant d'envie d'entendre la fin de l'histoire du jeune prince, qu'elle se réveilla cette nuit plus tôt qu'à l'ordinaire: «Ma soeur, dit-elle, si vous ne dormez pas, je vous prie d'achever l'histoire que vous commençâtes hier; je m'intéresse au sort du jeune prince, et je meurs de peur qu'il ne soit mangé par l'ogresse et ses enfants.» Schahriar ayant marqué qu'il était dans la même crainte: «Hé bien! sire, dit la sultane, je vais vous tirer de peine.

«Après que la fausse princesse des Indes eut dit au jeune prince de se recommander à Dieu, comme il crut qu'elle ne lui parlait pas sincèrement et qu'elle comptait sur lui comme s'il eût déjà été sa proie, il leva les mains au ciel, et dit: «Seigneur, qui êtes tout-puissant, jetez les yeux sur moi, et me délivrez de cette ennemie.» À cette prière, la femme de l'ogre rentra dans la masure, et le prince s'en éloigna avec précipitation. Heureusement il retrouva son chemin, et arriva sain et sauf auprès du roi son père, auquel il raconta de point en point le danger qu'il venait de courir par la faute du grand vizir. Le roi, irrité contre ce ministre, le fit étrangler à l'heure même.

«Sire, poursuivit le vizir du roi grec, pour revenir au médecin Douban, si vous n'y prenez garde, la confiance que vous avez en lui vous sera funeste; je sais de bonne part que c'est un espion envoyé par vos ennemis pour attenter à la vie de votre majesté. Il vous a guéri, dites-vous; hé! qui peut vous en assurer? Il ne vous a peut-être guéri qu'en apparence, et non radicalement. Que sait- on si ce remède, avec le temps, ne produira pas un effet pernicieux?»

«Le roi grec, qui avait naturellement fort peu d'esprit, n'eut pas assez de pénétration pour s'apercevoir de la méchante intention de son vizir, ni assez de fermeté pour persister dans son premier sentiment. Ce discours l'ébranla: «Vizir, dit-il, tu as raison; il peut être venu exprès pour m'ôter la vie; ce qu'il peut fort bien exécuter par la seule odeur de quelqu'une de ses drogues. Il faut voir ce qu'il est à propos de faire dans cette conjoncture.»

«Quand le vizir vit le roi dans la disposition où il le voulait: «Sire, lui dit-il, le moyen le plus sûr et le plus prompt pour assurer votre repos et mettre votre vie en sûreté, c'est d'envoyer chercher tout à l'heure le médecin Douban, et de lui faire couper la tête dès qu'il sera arrivé. - Véritablement, reprit le roi, je crois que c'est par là que je dois prévenir son dessein.» En achevant ces paroles, il appela un de ses officiers, et lui ordonna d'aller chercher le médecin, qui, sans savoir ce que le roi lui voulait, courut au palais en diligence. «Sais-tu bien, dit le roi en le voyant, pourquoi je te demande ici? - Non, sire, répondit-il, et j'attends que votre majesté daigne m'en instruire. - Je t'ai fait venir, reprit le roi, pour me délivrer de toi en te faisant ôter la vie.»

«Il n'est pas possible d'exprimer quel fut l'étonnement du médecin, lorsqu'il entendit prononcer l'arrêt de sa mort: «Sire, dit-il, quel sujet peut avoir votre majesté de me faire mourir? Quel crime ai-je commis? - J'ai appris de bonne part, répliqua le roi, que tu es un espion, et que tu n'es venu dans ma cour que pour attenter à ma vie; mais pour te prévenir, je veux te ravir la tienne. Frappe, ajouta-t-il au bourreau qui était présent, et me délivre d'un perfide qui ne s'est introduit ici que pour m'assassiner.»

«À cet ordre cruel, le médecin jugea bien que les honneurs et les bienfaits qu'il avait reçus lui avaient suscité des ennemis, et que le faible roi s'était laissé surprendre à leurs impostures. Il se repentait de l'avoir guéri de sa lèpre; mais c'était un repentir hors de saison: «Est-ce ainsi, lui disait-il, que vous me récompensez du bien que je vous ai fait?» Le roi ne l'écouta pas, et ordonna une seconde fois au bourreau de porter le coup mortel. Le médecin eut recours aux prières: «Hélas! sire, s'écria-il, prolongez-moi la vie, Dieu prolongera la vôtre; ne me faites pas mourir, de crainte que Dieu ne vous traite de la même manière!»

Le pêcheur interrompit son discours en cet endroit, pour adresser la parole au génie: «Hé bien! génie, lui dit-il, tu vois que ce qui se passa alors entre le roi grec et le médecin Douban, vient tout à l'heure de se passer entre nous deux.»

«Le roi grec, continua-t-il, au lieu d'avoir égard à la prière que le médecin venait de lui faire, en le conjurant au nom de Dieu, lui repartit avec dureté: «Non, non, c'est une nécessité absolue que je te fasse périr: aussi bien pourrais-tu m'ôter la vie plus subtilement encore que tu ne m'as guéri.» Cependant le médecin, fondant en pleurs, et se plaignant pitoyablement de se voir si mal payé du service qu'il avait rendu au roi, se prépara à recevoir le coup de la mort. Le bourreau lui banda les yeux, lui lia les mains, et se mit en devoir de tirer son sabre.

«Alors les courtisans qui étaient présents, émus de compassion, supplièrent le roi de lui faire grâce, assurant qu'il n'était pas coupable, et répondant de son innocence. Mais le roi fut inflexible, et leur parla de sorte qu'ils n'osèrent lui répliquer.

«Le médecin étant à genoux, les yeux bandés, et prêt à recevoir le coup qui devait terminer son sort, s'adressa encore une fois au roi: «Sire, lui dit-il, puisque votre majesté ne veut point révoquer l'arrêt de ma mort, je la supplie du moins de m'accorder la liberté d'aller jusque chez moi donner ordre à ma sépulture, dire le dernier adieu à ma famille, faire des aumônes, et léguer mes livres à des personnes capables d'en faire un bon usage. J'en ai un, entre autres, dont je veux faire présent à votre majesté: c'est un livre fort précieux et très-digne d'être soigneusement gardé dans votre trésor. - Hé! pourquoi ce livre est-il aussi précieux que tu le dis? répliqua le roi. - Sire, repartit le médecin, c'est qu'il contient une infinité de choses curieuses, dont la principale est que, quand on m'aura coupé la tête, si votre majesté veut bien se donner la peine d'ouvrir le livre au sixième feuillet et lire la troisième ligne de la page à main gauche, ma tête répondra à toutes les questions que vous voudrez lui faire.» Le roi, curieux de voir une chose si merveilleuse, remit sa mort au lendemain, et l'envoya chez lui sous bonne garde.

«Le médecin, pendant ce temps-là, mit ordre à ses affaires; et comme le bruit s'était répandu qu'il devait arriver un prodige inouï après son trépas, les vizirs, les émirs[14], les officiers de la garde, enfin toute la cour se rendit le jour suivant dans la salle d'audience pour en être témoin.

«On vit bientôt paraître le médecin Douban, qui s'avança jusqu'au pied du trône royal avec un gros livre à la main. Là, il se fit apporter un bassin, sur lequel il étendit la couverture dont le livre était enveloppé; et présentant le livre au roi: «Sire, lui dit-il, prenez s'il vous plaît, ce livre; et d'abord que ma tête sera coupée, commandez qu'on la pose dans le bassin sur la couverture du livre; dès qu'elle y sera, le sang cessera d'en couler: alors vous ouvrirez le livre, et ma tête répondra à toutes vos demandes. Mais, sire, ajouta-t-il, permettez-moi d'implorer encore une fois la clémence de votre majesté; au nom de Dieu, laissez-vous fléchir: je vous proteste que je suis innocent. - Tes prières, répondit le roi, sont inutiles; et quand ce ne serait que pour entendre parler ta tête après ta mort, je veux que tu meures.» En disant cela, il prit le livre des mains du médecin, et ordonna au bourreau de faire son devoir.

«La tête fut coupée si adroitement, qu'elle tomba dans le bassin; et elle fut à peine posée sur la couverture, que le sang s'arrêta. Alors, au grand étonnement du roi et de tous les spectateurs, elle ouvrit les yeux, et, prenant la parole: «Sire, dit-elle, que votre majesté ouvre le livre.» Le roi l'ouvrit, et trouvant que le premier feuillet était comme collé contre le second, pour le tourner avec plus de facilité, il porta le doigt à sa bouche et le mouilla de sa salive. Il fit la même chose jusqu'au sixième feuillet; et ne voyant pas d'écriture à la page indiquée: «Médecin, dit-il à la tête, il n'y a rien d'écrit. - Tournez encore quelques feuillets,» repartit la tête. Le roi continua d'en tourner, en portant toujours le doigt à sa bouche, jusqu'à ce que le poison, dont chaque feuillet était imbu, venant à faire son effet, ce prince se sentit tout à coup agité d'un transport extraordinaire; sa vue se troubla, et il se laissa tomber au pied de son trône avec de grandes convulsions...»

À ces mots, Scheherazade apercevant le jour, en avertit le sultan, et cessa de parler: «Ah! ma chère soeur, dit alors Dinarzade, que je suis fâchée que vous n'ayez pas le temps d'achever cette histoire! Je serais inconsolable si vous perdiez la vie aujourd'hui. - Ma soeur, répondit la sultane, il en sera ce qu'il plaira au sultan; mais il faut espérer qu'il aura la bonté de suspendre ma mort jusqu'à demain.» Effectivement, Schahriar, loin d'ordonner son trépas ce jour-là, attendit la nuit prochaine avec impatience, tant il avait d'envie d'apprendre la fin de l'histoire du roi grec, et la suite de celle du pêcheur et du génie.

XVII NUIT.

Quelque curiosité qu'eût Dinarzade d'entendre le reste de l'histoire du roi grec, elle ne se réveilla pas cette nuit de si bonne heure qu'à l'ordinaire; il était même presque jour lorsqu'elle dit à la sultane: «Ma chère soeur, je vous prie de continuer la merveilleuse histoire du roi grec; mais hâtez-vous, de grâce, car le jour paraîtra bientôt.»

Scheherazade reprit aussitôt cette histoire à l'endroit où elle l'avait laissée le jour précédent: Sire, dit-elle, quand le médecin Douban, ou, pour mieux dire, sa tête, vit que le poison faisait son effet, et que le roi n'avait plus que quelques moments à vivre: «Tyran, s'écria-t-elle, voilà de quelle manière sont traités les princes qui, abusant de leur autorité, font périr les innocents. Dieu punit tôt ou tard leurs injustices et leurs cruautés.» La tête eut à peine achevé ces paroles, que le roi tomba mort, et qu'elle perdit elle-même aussi le peu de vie qui lui restait.

Sire, poursuivit Scheherazade, telle fut la fin du roi grec et du médecin Douban. Il faut présentement revenir à l'histoire du pêcheur et du génie; mais ce n'est pas la peine de commencer, car il est jour. Le sultan, de qui toutes les heures étaient réglées, ne pouvant l'écouter plus longtemps, se leva, et comme il voulait absolument entendre la suite de l'histoire du génie et du pêcheur, il avertit la sultane de se préparer à la lui raconter la nuit suivante.

XVIII NUIT.

Dinarzade se dédommagea cette nuit de la précédente: elle se réveilla longtemps avant le jour, et appelant Scheherazade: «Ma soeur, lui dit-elle, si vous ne dormez pas, je vous supplie de nous raconter la suite de l'histoire du pêcheur et du génie; vous savez que le sultan souhaite autant que moi de l'entendre. - Je vais, répondit la sultane, contenter sa curiosité et la vôtre.» Alors, s'adressant à Schahriar: Sire, poursuivit-elle, sitôt que le pêcheur eut fini l'histoire du roi grec et du médecin Douban, il en fit l'application au génie qu'il tenait toujours enfermé dans le vase.

«Si le roi grec, lui dit-il, eût voulu laisser vivre le médecin, Dieu l'aurait aussi laissé vivre lui-même; mais il rejeta ses plus humbles prières, et Dieu l'en punit. Il en est de même de toi, ô génie! si j'avais pu te fléchir et obtenir de toi la grâce que je te demandais, j'aurais présentement pitié de l'état où tu es; mais puisque, malgré l'extrême obligation que tu m'avais de t'avoir mis en liberté, tu as persisté dans la volonté de me tuer, je dois, à mon tour, être impitoyable. Je vais, en te laissant dans ce vase et en te rejetant à la mer, t'ôter l'usage de la vie jusqu'à la fin des temps: c'est la vengeance que je prétends tirer de toi.»