Les mille et une nuits - Tome premier

Chapter 34

Chapter 344,151 wordsPublic domain

«Le calife ne put s'empêcher de rire de mon aventure; et, tout au contraire de ce jeune boiteux qui me traite de babillard, il admira ma discrétion et ma constance à garder le silence: «Commandeur des croyants, lui dis-je, que votre majesté ne s'étonne pas si je me suis tu dans une occasion qui aurait excité la démangeaison de parler à un autre. Je fais une profession particulière de me taire; et c'est par cette vertu que je me suis acquis le titre glorieux de Silencieux. C'est ainsi qu'on m'appelle pour me distinguer de six frères que j'ai eus. C'est le fruit que j'ai tiré de ma philosophie: enfin cette vertu fait toute ma gloire et mon bonheur.» - «J'ai bien de la joie, me dit le calife en souriant, qu'on vous ait donné un titre dont vous faites un si bel usage. Mais apprenez-moi quelle sorte de gens étaient vos frères. Vous ressemblaient-ils? - En aucune manière, lui repartis-je: ils étaient tous plus babillards les uns que les autres; et quant à la figure, il y avait encore une grande différence entre eux et moi: le premier était bossu; le second, brèche-dent; le troisième, borgne; le quatrième, aveugle; le cinquième avait les oreilles coupées, et le sixième les lèvres fendues. Il leur est arrivé des aventures qui vous feraient juger de leurs caractères si j'avais l'honneur de les raconter à votre majesté.» Comme il me parut que le calife ne demandait pas mieux que de les entendre, je poursuivis sans attendre son ordre.»

HISTOIRE DU PREMIER FRÈRE DU BARBIER. «Sire, lui dis-je, mon frère aîné, qui s'appelait Bacbouc le bossu, était tailleur de profession. Au sortir de son apprentissage, il loua une boutique vis-à-vis d'un moulin; et comme il n'avait point encore fait de pratiques, il avait bien de la peine à vivre de son travail: le meunier, au contraire, était fort à son aise et possédait une très-belle femme. Un jour, mon frère, en travaillant dans sa boutique, leva la tête et aperçut à une fenêtre du moulin la meunière qui regardait dans la rue. Il la trouva si belle qu'il en fut enchanté. Pour la meunière, elle ne fit nulle attention à lui; elle ferma sa fenêtre et ne parut plus de tout le jour. Cependant le pauvre tailleur ne fit autre chose que lever la tête et lever les yeux vers le moulin en travaillant. Il se piqua les doigts plus d'une fois, et son travail de ce jour- là ne fut pas trop régulier. Sur le soir, lorsqu'il fallut fermer sa boutique, il eut de la peine à s'y résoudre, parce qu'il espérait toujours que la meunière se ferait voir encore; mais enfin il fut obligé de la fermer et de se retirer à sa petite maison, où il passa une fort mauvaise nuit. Il est vrai qu'il s'en leva plus matin, et, qu'impatient de revoir sa maîtresse, il vola vers sa boutique. Il ne fut pas plus heureux que le jour précédent; la meunière ne parut qu'un moment de toute la journée. Mais ce moment acheva de le rendre le plus amoureux de tous les hommes. Le troisième jour, il eut sujet d'être plus content que les deux autres: la meunière jeta les yeux sur lui par hasard, et le surprit dans une attention à la considérer qui lui fit connaître ce qui se passait dans son coeur.»

Le jour, qui paraissait, obligea Scheherazade d'interrompre son récit en cet endroit. Elle en reprit le fil la nuit suivante.

CXLV NUIT.

Sire, le barbier continua l'histoire de son frère aîné: «Commandeur des croyants, poursuivit-il, en parlant toujours au calife Mostanser Billah, vous saurez que la meunière n'eut pas plus tôt pénétré les sentiments de mon frère, qu'au lieu de s'en fâcher elle résolut de s'en divertir. Elle le regarda d'un air riant; mon frère la regarda de même, mais d'une manière si plaisante, que la meunière referma la fenêtre au plus vite, de peur de faire un éclat de rire qui fît connaître à mon frère qu'elle le trouvait ridicule. L'innocent Bacbouc interpréta cette action à son avantage, et ne manqua pas de se flatter qu'on l'avait vu avec plaisir.

«La meunière prit donc la résolution de se réjouir de mon frère. Elle avait une pièce d'une assez belle étoffe dont il y avait déjà longtemps qu'elle voulait se faire un habit. Elle l'enveloppa dans un beau mouchoir de broderie de soie, et le lui envoya par une jeune esclave qu'elle avait. L'esclave, bien instruite, vint à la boutique du tailleur: «Ma maîtresse vous salue, lui dit-elle, et vous prie de lui faire un habit de la pièce d'étoffe que je vous apporte, sur le modèle de celui qu'elle vous envoie en même temps: elle change souvent d'habit, et c'est une pratique dont vous serez très-content.» Mon frère ne douta plus que la meunière ne fût amoureuse de lui. Il crut qu'elle ne lui envoyait du travail, immédiatement après ce qui s'était passé entre elle et lui, qu'afin de lui prouver qu'elle avait lu dans le fond de son coeur, et de l'assurer du progrès qu'il avait fait dans le sien. Prévenu de cette bonne opinion, il chargea l'esclave de dire à sa maîtresse qu'il allait tout quitter pour elle, et que l'habit serait prêt pour le lendemain matin. En effet, il y travailla avec tant de diligence qu'il l'acheva le même jour.

«Le lendemain la jeune esclave vint voir si l'habit était fait. Bacbouc le lui donna bien plié, en lui disant: «J'ai trop d'intérêt de contenter votre maîtresse pour avoir négligé son habit. Je veux l'engager, par ma diligence, à ne se servir désormais que chez moi.» La jeune esclave fit quelques pas pour s'en aller; puis se retournant, elle dit tout bas à mon frère: «À propos, j'oubliais de m'acquitter d'une commission qu'on m'a donnée: ma maîtresse m'a chargée de vous faire ses compliments, et de vous demander comment vous avez passé la nuit; pour elle, la pauvre femme, elle vous aime si fort, qu'elle n'en a pas dormi. - Dites-lui, répondit avec transport mon benêt de frère, que j'ai pour elle une passion si violente, qu'il y a quatre nuits que je n'ai fermé l'oeil.» Après ce compliment de la part de la meunière, il crut devoir se flatter qu'elle ne le laisserait pas languir dans l'attente de ses faveurs.

«Il n'y avait pas un quart d'heure que l'esclave avait quitté mon frère, lorsqu'il la vit revenir avec une pièce de satin: «Ma maîtresse, lui dit-elle, est très-satisfaite de son habit, il lui va le mieux du monde; mais comme il est très-beau et qu'elle ne le veut porter qu'avec un caleçon neuf, elle vous prie de lui en faire un au plus tôt de cette pièce de satin. - Cela suffit, répondit Bacbouc, il sera fait aujourd'hui avant que je sorte de ma boutique; vous n'avez qu'à le venir prendre sur la fin du jour.» La meunière se montra souvent à sa fenêtre et prodigua ses charmes à mon frère pour lui donner du courage. Il faisait beau le voir travailler. Le caleçon fut bientôt fait. L'esclave le vint prendre, mais elle n'apporta au tailleur ni l'argent qu'il avait déboursé pour les accompagnements de l'habit et du caleçon, ni de quoi lui payer la façon de l'un et de l'autre. Cependant ce malheureux amant, qu'on amusait et qui ne s'en apercevait pas, n'avait rien mangé de tout ce jour-là, et fut obligé d'emprunter quelques pièces de monnaie pour acheter de quoi souper. Le jour suivant, dès qu'il fut arrivé à sa boutique, la jeune esclave vint lui dire que le meunier souhaitait de lui parler. «Ma maîtresse, ajouta-t-elle, lui a dit tant de bien de vous, en lui montrant votre ouvrage, qu'il veut aussi que vous travailliez pour lui. Elle l'a fait exprès, afin que la liaison qu'elle veut former entre lui et vous serve à faire réussir ce que vous désirez également l'un et l'autre.» Mon frère se laissa persuader, et alla au moulin avec l'esclave. Le meunier le reçut fort bien; et lui présentant une pièce de toile: «J'ai besoin de chemises, lui dit- il, voilà de la toile; je voudrais bien que vous m'en fissiez vingt. S'il y a du reste, vous me le rendrez.»

Scheherazade, frappée tout à coup par la clarté du jour qui commençait à éclairer l'appartement de Schahriar, se tut en achevant ces dernières paroles. La nuit suivante elle poursuivit ainsi l'histoire de Bacbouc:

CXLVI NUIT.

«Mon frère, continua le barbier, eut du travail pour cinq ou six jours à faire vingt chemises pour le meunier, qui lui donna ensuite une autre pièce de toile pour en faire autant de caleçons. Lorsqu'ils furent achevés, Bacbouc les porta au meunier, qui lui demanda ce qu'il lui fallait pour sa peine, sur quoi mon frère dit qu'il se contenterait de vingt drachmes d'argent. Le meunier appela aussitôt la jeune esclave, et lui dit d'apporter le trébuchet pour voir si la monnaie qu'il allait donner était de poids. L'esclave, qui avait le mot, regarda mon frère en colère, pour lui marquer qu'il allait tout gâter s'il recevait de l'argent. Il se le tint pour dit; il refusa d'en prendre, quoiqu'il en eût besoin et qu'il en eût emprunté pour acheter le fil dont il avait cousu les chemises et les caleçons. Au sortir de chez le meunier, il vint me prier de lui prêter de quoi vivre, en me disant qu'on ne le payait pas. Je lui donnai quelque monnaie de cuivre que j'avais dans ma bourse, et cela le fit subsister durant quelques jours. Il est vrai qu'il ne vivait que de bouillie, et qu'encore ne mangeait-il pas tout son saoul.

«Un jour il entra chez le meunier qui, était occupé à faire aller son moulin, et qui, croyant qu'il venait lui demander de l'argent, lui en offrit; mais la jeune esclave, qui était présente, lui fit encore un signe qui l'empêcha d'en accepter, et lui fit répondre au meunier qu'il ne venait pas pour cela, mais seulement pour s'informer de sa santé. Le meunier l'en remercia et lui donna une robe de dessus à faire. Bacbouc la lui rapporta le lendemain. Le meunier tira sa bourse. La jeune esclave ne fit en ce moment que regarder mon frère: «Voisin, dit-il au meunier, rien ne presse; nous compterons une autre fois.» Ainsi cette pauvre dupe se retira dans sa boutique avec trois grandes maladies; c'est-à-dire, amoureux, affamé et sans argent.

«La meunière était avare et méchante; elle ne se contenta pas d'avoir frustré mon frère de ce qui lui était dû, elle excita son mari à tirer vengeance de l'amour qu'il avait pour elle, et voici comme ils s'y prirent. Le meunier invita Bacbouc un soir à souper, et après l'avoir assez mal régalé, il lui dit: «Frère, il est trop tard pour vous retirer chez vous, demeurez ici.» En parlant de cette sorte, il le mena dans un endroit du moulin où il y avait un lit. Il le laissa là et se retira avec sa femme dans le lieu où ils avaient coutume de coucher. Au milieu de la nuit le meunier vint trouver mon frère: «Voisin, lui dit-il, dormez-vous? Ma mule est malade, et j'ai bien du blé à moudre. Vous me feriez beaucoup de plaisir si vous vouliez tourner le moulin à sa place.» Bacbouc, pour lui marquer qu'il était homme de bonne volonté, lui répondit qu'il était prêt à lui rendre ce service; qu'on n'avait seulement qu'à lui montrer comment il fallait faire. Alors le meunier l'attacha par le milieu du corps, de même qu'une mule pour faire tourner le moulin, et lui donnant ensuite un grand coup de fouet sur les reins: «Marchez voisin, lui dit-il. - Eh! pourquoi me frappez-vous? lui dit mon frère. - C'est pour vous encourager, répondit le meunier, car sans cela ma mule ne marche pas.» Bacbouc fut étonné de ce traitement; néanmoins il n'osa s'en plaindre. Quand il eut fait cinq ou six tours il voulut se reposer; mais le meunier lui donna une douzaine de coups de fouet bien appliqués, en lui disant: «Courage, voisin; ne vous arrêtez pas, je vous en prie; il faut marcher sans prendre haleine, autrement vous gâteriez ma farine.»

Scheherazade cessa de parler en cet endroit, parce qu'elle vit qu'il était jour. Le lendemain, elle reprit son discours de cette sorte:

CXLVII NUIT.

«Le meunier obligea mon frère à tourner ainsi le moulin pendant le reste de la nuit, continua le barbier. À la pointe du jour, il le laissa sans le détacher et se retira à la chambre de sa femme. Bacbouc demeura quelque temps en cet état; à la fin, la jeune esclave vint, qui le détacha. «Ah! que nous vous avons plaint, ma bonne maîtresse et moi, s'écria la perfide; nous n'avons aucune part au mauvais tour que son mari vous a joué.» Le malheureux Bacbouc ne lui répondit rien, tant il était fatigué et moulu de coups; mais il regagna sa maison en faisant une ferme résolution de ne plus songer à la meunière.

«Le récit de cette histoire, poursuivit le barbier, fit rire le calife: «Allez, me dit-il, retournez chez vous; on va vous donner quelque chose de ma part pour vous consoler d'avoir manqué le régal auquel vous vous attendiez. - Commandeur des croyants, repris-je, je supplie votre majesté de trouver bon que je ne reçoive rien qu'après lui avoir raconté l'histoire de mes autres frères.» Le calife m'ayant témoigné par son silence qu'il était disposé à m'écouter, je continuai en ces termes:

HISTOIRE DU SECOND FRÈRE DU BARBIER. «Mon second frère, qui s'appelait Bakbarah le brèche-dent, marchant un jour par la ville, rencontra une vieille dans une rue écartée; elle l'aborda: «J'ai, lui dit-elle, un mot à vous dire; je vous prie de vous arrêter un moment.» Il s'arrêta en lui demandant ce qu'elle lui voulait. «Si vous avez le temps de venir avec moi, reprit-elle, je vous mènerai dans un palais magnifique où vous verrez une dame plus belle que le jour. Elle vous recevra avec beaucoup de plaisir et vous présentera la collation avec d'excellent vin. Il n'est pas besoin de vous en dire davantage. - Ce que vous me dites est-il bien vrai? répliqua mon frère. - Je ne suis pas une menteuse, repartit la vieille; je ne vous propose rien qui ne soit véritable; mais écoutez ce que j'exige de vous: il faut que vous soyez sage, que vous parliez peu et que vous ayez une complaisance infinie.» Bakbarah ayant accepté la condition, elle marcha devant et il la suivit. Ils arrivèrent à la porte d'un grand palais où il y avait beaucoup d'officiers et de domestiques. Quelques-uns voulurent arrêter mon frère; mais la vieille ne leur eut pas plus tôt parlé qu'ils le laissèrent passer. Alors elle se retourna vers mon frère et lui dit: «Souvenez-vous au moins que la jeune dame chez qui je vous amène aime la douceur et la retenue; elle ne veut pas qu'on la contredise. Si vous la contentez en cela, vous pouvez compter que vous obtiendrez d'elle ce que vous voudrez.» Bakbarah la remercia de cet avis et promit d'en profiter.

«Elle le fit entrer dans un bel appartement: c'était un grand bâtiment carré qui répondait à la magnificence du palais; une galerie régnait à l'entour, et l'on voyait au milieu un très-beau jardin. La vieille le fit asseoir sur un sofa bien garni et lui dit d'attendre un moment, qu'elle allait avertir de son arrivée la jeune dame.

«Mon frère, qui n'était jamais entré dans un lieu si superbe, se mit à considérer toutes les beautés qui s'offraient à sa vue, et jugeant de sa bonne fortune par la magnificence qu'il voyait, il avait de la peine à contenir sa joie. Il entendit bientôt un grand bruit qui était causé par une troupe d'esclaves enjouées qui vinrent à lui en faisant des éclats de rire, et il aperçut au milieu d'elles une jeune dame d'une beauté extraordinaire, qui se faisait aisément reconnaître pour leur maîtresse par les égards qu'on avait pour elle. Bakbarah, qui s'était attendu à un entretien particulier avec la dame, fut extrêmement surpris de la voir arriver en si bonne compagnie. Cependant, les esclaves prirent un air sérieux en s'approchant de lui, et lorsque la jeune dame fut près du sofa, mon frère, qui s'était levé, lui fit une profonde révérence. Elle prit la place d'honneur, et puis, l'ayant prié de se remettre à la sienne, elle lui dit d'un air riant: «Je suis ravie de vous voir, et je vous souhaite tout le bien que vous pouvez désirer. - Madame, lui répondit Bakbarah, je ne puis en souhaiter un plus grand que l'honneur que j'ai de paraître devant vous. - Il me semble que vous êtes de bonne humeur, répliqua-t- elle, et que vous voudrez bien que nous passions le temps agréablement ensemble.»

«Elle commanda aussitôt que l'on servît la collation. En même temps on couvrit une table de plusieurs corbeilles de fruits et de confitures. Elle se mit à table avec les esclaves et mon frère. Comme il était placé vis-à-vis d'elle, quand il ouvrait la bouche pour manger, elle s'apercevait qu'il était brèche-dent[53], et elle le faisait remarquer aux esclaves, qui en riaient de tout leur coeur avec elle. Bakbarah, qui de temps en temps levait la tête pour la regarder et qui la voyait rire, s'imagina que c'était de la joie qu'elle avait de sa venue, et se flatta que bientôt elle écarterait ses esclaves pour rester avec lui sans témoins. Elle jugea bien qu'il avait cette pensée, et prenant plaisir à l'entretenir dans une erreur si agréable, elle lui dit des douceurs, et lui présenta, de sa propre main, de tout ce qu'il y avait de meilleur.

«La collation achevée, on se leva de table. Dix esclaves prirent des instruments et commencèrent à jouer et à chanter; d'autres se mirent à danser. Mon frère, pour faire l'agréable, dansa aussi, et la jeune dame même s'en mêla. Après qu'on eut dansé quelque temps, on s'assit pour prendre haleine. La jeune dame se fit donner un verre de vin et regarda mon frère en souriant, pour lui marquer qu'elle allait boire à sa santé. Il se leva et demeura debout pendant qu'elle but. Lorsqu'elle eut bu, au lieu de rendre le verre, elle le fit remplir, et le présenta à mon frère afin qu'il lui fît raison.»

Scheherazade voulait poursuivre son récit; mais remarquant qu'il était jour, elle cessa de parler. La nuit suivante, elle reprit la parole et dit au sultan des Indes:

CXLVIII NUIT.

Sire, le barbier continuant l'histoire de Bakbarah: «Mon frère, dit-il, prit le verre de la main de la jeune dame en la lui baisant, et but debout en reconnaissance de la faveur qu'elle lui avait faite; ensuite, la jeune dame le fit asseoir auprès d'elle et commença de le caresser; elle lui passa la main derrière la tête en lui donnant de temps en temps de petits soufflets. Ravi de ces faveurs, il s'estimait le plus heureux homme du monde; il était tenté de badiner aussi avec cette charmante personne, mais il n'osait prendre cette liberté devant tant d'esclaves qui avaient les yeux sur lui et qui ne cessaient de rire de ce badinage. La jeune dame continua de lui donner de petits soufflets, et, à la fin, lui en appliqua un si rudement qu'il en fut scandalisé. Il en rougit, et se leva pour s'éloigner d'une si rude joueuse. Alors la vieille qui l'avait amené le regarda d'une manière à lui faire connaître qu'il avait tort, et qu'il ne se souvenait pas de l'avis qu'elle lui avait donné d'avoir de la complaisance. Il reconnut sa faute, et, pour la réparer, il se rapprocha de la jeune dame en feignant qu'il ne s'en était pas éloigné par mauvaise humeur. Elle le tira par le bras, le fit encore asseoir près d'elle, et continua de lui faire mille caresses malicieuses. Ses esclaves, qui ne cherchaient qu'à la divertir, se mirent de la partie: l'une donnait au pauvre Bakbarah des nasardes[54] de toute sa force, l'autre lui tirait les oreilles à les lui arracher, et d'autres enfin lui appliquaient des soufflets qui passaient la raillerie. Mon frère souffrait tout cela avec une patience admirable; il affectait même un air gai, et regardant la vieille avec un sourire forcé: «Vous l'avez bien dit, disait-il, que je trouverais une dame toute bonne, tout agréable, toute charmante. Que je vous ai d'obligation! - Ce n'est rien encore que cela, lui répondait la vieille: laissez faire, vous verrez bien autre chose.» La jeune dame prit alors la parole, et dit à mon frère: «Vous êtes un brave homme, je suis ravie de trouver en vous tant de douceur et tant de complaisance pour mes petits caprices, et une humeur si conforme à la mienne. - Madame, repartit Bakbarah, charmé de ce discours, je ne suis plus à moi, je suis tout à vous, et vous pouvez à votre gré disposer de moi. - Que vous me faites de plaisir, répliqua la dame, en me marquant tant de soumission! Je suis contente de vous, et je veux que vous le soyez aussi de moi. Qu'on lui apporte, ajouta-t-elle, le parfum et l'eau de rose.» À ces mots, deux esclaves se détachèrent et revinrent bientôt après; l'une avec une cassolette d'argent où il y avait du bois d'aloès le plus exquis, dont elle le parfuma; et l'autre avec de l'eau de rose qu'elle lui jeta au visage et dans les mains. Mon frère ne se possédait pas, tant il était aise de se voir traiter si honorablement.

«Après cette cérémonie, la jeune dame commanda aux esclaves qui avaient déjà joué des instruments et chanté, de recommencer leurs concerts. Elles obéirent, et pendant ce temps-là, la dame appela une autre esclave et lui ordonna d'emmener mon frère avec elle en lui disant: «Faites-lui ce que vous savez, et quand vous aurez achevé, ramenez-le-moi.» Bakbarah, qui entendit cet ordre, se leva promptement, et s'approchant de la vieille, qui s'était aussi levée pour accompagner l'esclave et lui, il la pria de lui dire ce qu'on lui voulait faire.» C'est que notre maîtresse est curieuse, lui répondit tout bas la vieille; elle souhaite de voir comment vous seriez fait déguisé en femme; et cette esclave, qui a ordre de vous mener avec elle, va vous peindre les sourcils, vous raser les moustaches et vous habiller en femme. - On peut me peindre les sourcils tant qu'on voudra, répliqua mon frère, j'y consens, parce que je pourrai me laver ensuite; mais pour me faire raser, vous voyez bien que je ne le dois pas souffrir: comment oserais-je paraître, après cela, sans moustaches? - Gardez-vous de vous opposer à ce que l'on exige de vous, reprit la vieille, vous gâteriez vos affaires, qui vont le mieux du monde. On vous aime, on veut vous rendre heureux; faut-il pour une vilaine moustache renoncer aux plus délicieuses faveurs qu'un homme puisse obtenir?» Bakbarah se rendit aux raisons de la vieille, et, sans dire un seul mot, se laissa conduire par l'esclave dans une chambre, où on lui peignit les sourcils de rouge. On lui rasa la moustache, et l'on se mit en devoir de lui raser aussi la barbe. La docilité de mon frère ne put aller jusque là. «Oh! pour ce qui est de ma barbe, s'écria-t-il, je ne souffrirai point absolument qu'on me la coupe.» L'esclave lui représenta qu'il était inutile de lui avoir ôté sa moustache, s'il ne voulait pas consentir qu'on lui rasât la barbe; qu'un visage barbu ne convenait pas avec un habillement de femme, et qu'elle s'étonnait qu'un homme qui était sur le point de posséder la plus belle personne de Bagdad, fît quelque attention à sa barbe. La vieille ajouta au discours de l'esclave de nouvelles raisons. Elle menaça mon frère de la disgrâce de la jeune dame. Enfin, elle lui dit tant de choses qu'il se laissa faire tout ce qu'on voulut.

«Lorsqu'il fut habillé en femme, on le ramena devant la jeune dame, qui se prit si fort à rire en le voyant, qu'elle se renversa sur le sofa où elle était assise. Les esclaves en firent autant en frappant des mains, si bien que mon frère demeura fort embarrassé de sa contenance. La jeune dame se releva, et, sans cesser de rire, lui dit: «Après la complaisance que vous avez eue pour moi, j'aurais tort de ne vous pas aimer de tout mon coeur; mais il faut que vous fassiez encore une chose pour l'amour de moi, c'est de danser comme vous voilà.» Il obéit, et la jeune dame et ses esclaves dansèrent avec lui en riant comme des folles. Après qu'elles eurent dansé quelque temps, elles se jetèrent toutes sur le misérable, et lui donnèrent tant de soufflets, tant de coups de poing et de coups de pied, qu'il en tomba par terre presque hors de lui-même. La vieille lui aida à se relever, et pour ne pas lui donner le temps de se fâcher du mauvais traitement qu'on venait de lui faire: «Consolez-vous, lui dit-elle à l'oreille, vous êtes enfin arrivé au bout de vos souffrances, et vous allez en recevoir le prix.»

Le jour, qui paraissait déjà, imposa silence en cet endroit à la sultane Scheherazade. Elle poursuivit ainsi la nuit suivante.

CXLIX NUIT.