Les mille et une nuits - Tome premier

Chapter 33

Chapter 333,904 wordsPublic domain

- Continuez de me raser, lui dis-je en l'interrompant encore, et ne parlez plus. - C'est-à-dire, reprit-il, que vous avez quelque affaire qui vous presse; je vais parier que je ne me trompe pas. - Et il y a deux heures, lui repartis-je, que je vous le dis. Vous devriez déjà m'avoir rasé. - Modérez votre ardeur, répliqua-t-il; vous n'avez peut-être pas bien pensé à ce que vous allez faire: quand on fait les choses avec précipitation, on s'en repent presque toujours. Je voudrais que vous me dissiez quelle est cette affaire qui vous presse si fort, je vous en dirais mon sentiment: vous avez du temps de reste, puisque l'on ne vous attend qu'à midi et qu'il ne sera midi que dans trois heures. - Je ne m'arrête point à cela, lui dis-je; les gens d'honneur et de parole préviennent le temps qu'on leur a donné. Mais je ne m'aperçois pas qu'en m'amusant à raisonner avec vous je tombe dans les défauts des barbiers babillards; achevez vite de me raser.»

«Plus je témoignais d'empressement, et moins il en avait à m'obéir. Il quitta son rasoir pour prendre son astrolabe, puis, laissant son astrolabe, il reprit son rasoir.».

Scheherazade voyant paraître le jour, garda le silence. La nuit suivante, elle poursuivit ainsi l'histoire commencée:

CXLI NUIT.

«Le barbier, continua le jeune boiteux, quitta encore son rasoir, prit une seconde fois son astrolabe, et me laissa à demi rasé pour aller voir quelle heure il était précisément. Il revint: «Seigneur, me dit-il, je savais bien que je ne me trompais pas: il y a encore trois heures jusqu'à midi; j'en suis assuré, ou toutes les règles de l'astronomie sont fausses. - Juste ciel! m'écriai- je, ma patience est à bout, je n'y puis plus tenir. Maudit barbier, barbier de malheur, peu s'en faut que je ne me jette sur toi, et que je ne t'étrangle! - Doucement, monsieur, me dit-il d'un air froid, sans s'émouvoir de mon emportement; vous ne craignez pas de retomber malade; ne vous emportez pas, vous allez être servi dans un moment.» En disant ces paroles il remit son astrolabe dans sa trousse, reprit son rasoir, qu'il repassa sur le cuir qu'il avait attaché à sa ceinture, et recommença de me raser; mais en me rasant il ne put s'empêcher de parler: «Si vous vouliez, seigneur, me dit-il, m'apprendre quelle est cette affaire que vous avez à midi, je vous donnerais quelque conseil dont vous pourriez vous trouver bien.» Pour le contenter, je lui dis que des amis m'attendaient à midi pour me régaler et se réjouir avec moi du retour de ma santé.

«Quand le barbier entendit parler de régal: «Dieu vous bénisse en ce jour comme en tous les autres! s'écria-t-il; vous me faites souvenir que j'invitai hier quatre ou cinq amis à venir manger aujourd'hui chez moi: je l'avais oublié, et je n'ai encore fait aucun préparatif. - Que cela ne vous embarrasse pas, lui dis-je; quoique j'aille manger dehors, mon garde-manger ne laisse pas d'être toujours bien garni. Je vous fais présent de tout ce qui s'y trouvera; je vous ferai même donner du vin tant que vous en voudrez; car j'en ai d'excellent dans ma cave: mais il faut que vous acheviez promptement de me raser; et souvenez-vous qu'au lieu que mon père vous faisait des présents pour vous entendre parler, je vous en fais, moi, pour vous faire taire.»

«Il ne se contenta pas de la parole que je lui donnais: «Dieu vous récompense! s'écria-t-il, de la grâce que vous me faites; mais montrez-moi tout à l'heure ces provisions, afin que je voie s'il y aura de quoi bien régaler mes amis. Je veux qu'ils soient contents de la bonne chère que je leur ferai. - J'ai, lui dis-je, un agneau, six chapons, une douzaine de poulets, et de quoi faire quatre entrées.» Je donnai ordre à un esclave d'apporter tout cela sur-le-champ avec quatre grandes cruches de vin. «Voilà qui est bien, reprit le barbier; mais il faudrait des fruits et de quoi assaisonner la viande.» Je lui fis encore donner ce qu'il demandait: il cessa de me raser pour examiner chaque chose l'une après l'autre; et comme cet examen dura près d'une demi-heure, je pestais, j'enrageais; mais j'avais beau pester et enrager, le bourreau ne s'empressait pas davantage. Il reprit pourtant le rasoir, et me rasa quelques moments; puis, s'arrêtant tout à coup: «Je n'aurais jamais cru, seigneur, me dit-il, que vous fussiez libéral; je commence à connaître que feu monsieur votre père revit en vous. Certes, je ne méritais pas les grâces dont vous me comblez, et je vous assure que j'en conserverai une éternelle reconnaissance; car, seigneur, afin que vous le sachiez, je n'ai rien que ce qui me vient de la générosité des honnêtes gens comme vous; en quoi je ressemble à Zantout, qui frotte le monde au bain, à Sali qui vend des pois chiches grillés par les rues, à Salout qui vend des fèves, à Akerscha qui vend des herbes, à Abou Mekarès qui arrose les rues pour abattre la poussière, et à Cassem de la garde du calife. Tous ces gens-là n'engendrent point de mélancolie: ils ne sont ni fâcheux, ni querelleurs; plus contents de leur sort que le calife au milieu de toute sa cour, ils sont toujours gais, prêts à chanter et à danser, et ils ont chacun leur chanson et leur danse particulière, dont ils divertissent toute la ville de Bagdad; mais ce que j'estime le plus en eux, c'est qu'ils ne sont pas grands parleurs, non plus que votre esclave, qui a l'honneur de vous parler. Tenez, seigneur, voici la chanson et la danse de Zantout qui frotte le monde au bain: regardez-moi, et voyez si je sais bien l'imiter.»

Scheherazade n'en dit pas davantage, parce qu'elle remarqua qu'il était jour. Le lendemain elle poursuivit sa narration dans ces termes:

CXLII NUIT.

«Le barbier chanta la chanson et dansa la danse de Zantout, continua le jeune boiteux; et, quoique je pusse dire pour l'obliger à finir ses bouffonneries, il ne cessa pas qu'il n'eût contrefait de même tous ceux qu'il avait nommés. Après cela, s'adressant à moi: «Seigneur, me dit-il, je vais faire venir chez moi tous ces honnêtes gens; si vous m'en croyez, vous serez des nôtres, et vous laisserez là vos amis, qui sont peut-être de grands parleurs qui ne feront que vous étourdir par leurs ennuyeux discours, et vous faire retomber dans une maladie pire que celle dont vous sortez; au lieu que chez moi vous n'aurez que du plaisir.»

«Malgré ma colère, je ne pus m'empêcher de rire de ses folies. Je voudrais, lui dis-je, n'avoir pas à faire, j'accepterais la proposition que vous me faites, j'irais de bon coeur me réjouir avec vous; mais je vous prie de m'en dispenser, je suis trop engagé aujourd'hui; je serai plus libre un autre jour, et nous ferons cette partie: achevez de me raser, et hâtez-vous de vous en retourner; vos amis sont déjà, peut-être, dans votre maison. - Seigneur, reprit-il, ne me refusez pas la grâce que je vous demande, venez vous réjouir avec la bonne compagnie que je dois avoir. Si vous vous étiez trouvé une fois avec ces gens-là, vous en seriez si content que vous renonceriez pour eux à vos amis. - Ne parlons plus de cela, lui répondis-je, je ne puis être de votre festin.»

«Je ne gagnai rien par la douceur. «Puisque vous ne voulez pas venir chez moi, répliqua le barbier, il faut donc que vous trouviez bon que j'aille avec vous. Je vais porter chez moi ce que vous m'avez donné; mes amis mangeront, si bon leur semble; je reviendrai aussitôt, je ne veux pas commettre l'incivilité de vous laisser aller seul; vous méritez bien que j'aie pour vous cette complaisance. - Ciel! m'écriai-je alors, je ne pourrai donc pas me délivrer aujourd'hui d'un homme si fâcheux? Au nom du grand Dieu vivant, lui dis-je, finissez vos discours importuns; allez trouver vos amis, buvez, mangez, réjouissez-vous, et laissez-moi la liberté d'aller avec les miens. Je veux partir seul, je n'ai pas besoin que personne m'accompagne; aussi bien, il faut que je vous l'avoue, le lieu où je vais n'est pas un lieu où vous puissiez être reçu; on n'y veut que moi. - Vous vous moquez, seigneur, repartit-il; si vos amis vous ont convié à un festin, quelle raison peut vous empêcher de me permettre de vous accompagner? vous leur ferez plaisir, j'en suis sûr, de leur mener un homme qui a comme moi le mot pour rire, et qui sait divertir agréablement une compagnie. Quoi que vous me puissiez dire, la chose est résolue; je vous accompagnerai malgré vous.»

«Ces paroles, mes seigneurs, me jetèrent dans un grand embarras. «Comment me déferai-je de ce maudit barbier? disais-je en moi- même. Si je m'obstine à le contredire, nous ne finirons point notre contestation.» D'ailleurs, j'entendais qu'on appelait déjà, pour la première fois, à la prière de midi, et qu'il était temps de partir: ainsi je pris le parti de ne dire mot, et de faire semblant de consentir qu'il vînt avec moi. Alors il acheva de me raser, et cela étant fait, je lui dis: «Prenez quelques-uns de mes gens pour emporter avec vous ces provisions, et revenez; je vous attends: je ne partirai pas sans vous.»

«Il sortit enfin, et j'achevai promptement de m'habiller. J'entendis appeler à la prière pour la dernière fois, je me hâtai de me mettre en chemin; mais le malicieux barbier, qui avait jugé de mon intention, s'était contenté d'aller avec mes gens jusqu'à la vue de sa maison, et de les voir entrer chez lui. Il s'était caché à un coin de rue pour m'observer et me suivre: en effet, quand je fus arrivé à la porte du cadi, je me retournai, et l'aperçus à l'entrée de la rue; j'en eus un chagrin mortel.

«La porte du cadi était à demi, ouverte; et en entrant je vis la vieille dame qui m'attendait, et qui, après avoir fermé la porte, me conduisit à la chambre de la jeune dame dont j'étais amoureux; mais à peine commençais-je à l'entretenir, que nous entendîmes du bruit dans la rue. La jeune dame mit la tête à la fenêtre, et vit au travers de la jalousie que c'était le cadi son père qui revenait déjà de la prière. Je regardai aussi en même temps, et j'aperçus le barbier assis vis-à-vis, au même endroit d'où j'avais vu la jeune dame.

«J'eus alors deux sujets de crainte: l'arrivée du cadi et la présence du barbier. La jeune dame me rassura sur le premier, en me disant que son père ne montait à sa chambre que très-rarement, et que, comme elle avait prévu que ce contretemps pourrait arriver, elle avait songé au moyen de me faire sortir sûrement; mais l'indiscrétion du malheureux barbier me causait une grande inquiétude, et vous allez voir que cette inquiétude n'était pas sans fondement.

«Dès que le cadi fut rentré chez lui, il donna lui-même la bastonnade à un esclave qui l'avait mérité. L'esclave poussait de grands cris qu'on entendait dans la rue; le barbier crut que c'était moi qui criais et qu'on maltraitait. Prévenu de cette pensée, il fait des cris épouvantables, déchire ses habits, jette de la poussière sur sa tête, appelle au secours tout le voisinage, qui vient à lui aussitôt; on lui demande ce qu'il a, et quel secours on peut lui donner. «Hélas! s'écria-t-il, on assassine mon maître, mon cher patron;» et, sans rien dire davantage, il court chez moi, en criant toujours de même, et revient suivi de tous mes domestiques armés de bâtons. Ils frappent avec une fureur qui n'est pas concevable à la porte du cadi, qui envoya un esclave pour voir ce que c'était; mais l'esclave, tout effrayé, retourne vers son maître: «Seigneur, dit-il, plus de dix mille hommes veulent entrer chez vous par force, et commencent à enfoncer la porte.»

Le cadi courut aussitôt lui-même, ouvrit la porte, et demanda ce qu'on lui voulait. Sa présence vénérable ne put inspirer du respect à mes gens, qui lui dirent insolemment: «Maudit cadi, chien de cadi, quel sujet avez-vous d'assassiner notre maître? Que vous a-t-il fait? - Bonnes gens, leur répondit le cadi, pourquoi aurais-je assassiné votre maître, que je ne connais pas et qui ne m'a point offensé? voilà ma maison ouverte, entrez, voyez, cherchez. - Vous lui avez donné la bastonnade, dit le barbier; j'ai entendu ses cris il n'y a qu'un moment. - Mais encore, répliqua le cadi, quelle offense m'a pu faire votre maître pour m'avoir obligé à le maltraiter comme vous le dites? Est-ce qu'il est dans ma maison? et s'il y est, comment y est-il entré, ou qui peut l'y avoir introduit? - Vous ne m'en ferez point accroire avec votre grande barbe, méchant cadi, repartit le barbier; je sais bien ce que je dis. Votre fille aime notre maître, et lui a donné rendez-vous dans votre maison pendant la prière du midi; vous en avez sans doute été averti, vous êtes revenu chez vous, vous l'y avez surpris, et lui avez fait donner la bastonnade par vos esclaves; mais vous n'aurez pas fait cette méchante action impunément: le calife en sera informé, et en fera bonne et brève justice. Laissez-le sortir, et nous le rendez tout à l'heure, sinon nous allons entrer et vous l'arracher, à votre honte. - Il n'est pas besoin de tant parler, reprit le cadi, ni de faire un si grand éclat; si ce que vous dites est vrai, vous n'avez qu'à entrer et qu'à le chercher, je vous en donne la permission.» Le cadi n'eut pas achevé ces mots, que le barbier et mes gens se jetèrent dans la maison comme des furieux, et se mirent à me chercher partout.»

Scheherazade, en cet endroit, ayant aperçu le jour, cessa de parler. Schahriar se leva en riant du zèle indiscret du barbier, et fort curieux de savoir ce qui s'était passé dans la maison du cadi, et par quel accident le jeune homme pouvait être devenu boiteux. La sultane satisfit sa curiosité le lendemain, et reprit la parole dans ces termes:

CXLIII NUIT.

Le tailleur continua de raconter au sultan de Casgar l'histoire qu'il avait commencée: «Sire, dit-il, le jeune boiteux poursuivit ainsi: Comme j'avais entendu tout ce que le barbier avait dit au cadi, je cherchai un endroit pour me cacher. Je n'en trouvai point d'autre qu'un grand coffre vide, où je me jetai, et que je fermai sur moi. Le barbier, après avoir fureté partout, ne manqua pas de venir dans la chambre où j'étais. Il s'approcha du coffre, l'ouvrit, et dès qu'il m'eut aperçu, le prit, le chargea sur sa tête et l'emporta. Il descendit d'un escalier assez haut dans une cour qu'il traversa promptement, et enfin il gagna la porte de la rue. Pendant qu'il me portait, le coffre vint à s'ouvrir par malheur, et alors ne pouvant souffrir la honte d'être exposé aux regards et aux huées de la populace qui nous suivait, je me lançai dans la rue avec tant de précipitation, que je me blessai à la jambe de manière que je suis demeuré boiteux depuis ce temps-là. Je ne sentis pas d'abord tout mon mal, et ne laissai pas de me relever pour me dérober à la risée du peuple par une prompte fuite. Je lui jetai même des poignées d'or et d'argent dont ma bourse était pleine; et tandis qu'il s'occupait à les ramasser, je m'échappai en enfilant des rues détournées. Mais le maudit barbier, profitant de la ruse dont je m'étais servi pour me débarrasser de la foule, me suivit sans me perdre de vue, en me criant de toute sa force: «Arrêtez! Seigneur; pourquoi courez-vous si vite? Si vous saviez combien j'ai été affligé du mauvais traitement que le cadi vous a fait, à vous qui êtes si généreux, et à qui nous avons tant d'obligation, mes amis et moi! Ne vous l'avais-je pas bien dit, que vous exposiez votre vie par votre obstination à ne vouloir pas que je vous accompagnasse? Voilà ce qui vous est arrivé par votre faute: et si de mon côté je ne m'étais pas obstiné à vous suivre pour voir où vous alliez, que seriez-vous devenu? Où allez-vous donc, seigneur? Attendez-moi.»

«C'est ainsi que le malheureux barbier parlait tout haut dans la rue. Il ne se contentait pas d'avoir causé un si grand scandale dans le quartier du cadi, il voulait encore que toute la ville en eût connaissance. Dans la rage où j'étais, j'avais envie de l'attendre pour l'étrangler; mais je n'aurais fait par là que rendre ma confusion plus éclatante. Je pris un autre parti: comme je m'aperçus que sa voix me livrait en spectacle à une infinité de gens qui paraissaient aux portes ou aux fenêtres, ou qui s'arrêtaient dans les rues pour me regarder, j'entrai dans un khan[51] dont le concierge m'était connu. Je le trouvai à la porte, où le bruit l'avait attiré: «Au nom de Dieu, lui dis-je, faites- moi la grâce d'empêcher que ce furieux n'entre ici après moi.» Il me le promit et me tint parole; mais ce ne fut pas sans peine, car l'obstiné barbier voulait entrer malgré lui, et ne se retira qu'après lui avoir dit mille injures; et jusqu'à ce qu'il fût rentré dans sa maison, il ne cessa d'exagérer à tous ceux qu'il rencontra le grand service qu'il prétendait m'avoir rendu.

«Voilà comme je me délivrai d'un homme si fatigant. Après cela, le concierge me pria de lui apprendre mon aventure: je la lui racontai, ensuite je le priai à mon tour de me prêter un appartement jusqu'à ce que je fusse guéri. «Seigneur, me dit-il, ne seriez-vous pas plus commodément chez vous? - Je ne veux point y retourner, lui répondis-je; ce détestable barbier ne manquerait pas de m'y venir trouver: j'en serais tous les jours obsédé, et je mourrais, à la fin, de chagrin de l'avoir incessamment devant les yeux. D'ailleurs, après ce qui m'est arrivé aujourd'hui, je ne puis me résoudre à demeurer davantage en cette ville. Je prétends aller où ma mauvaise fortune me voudra conduire.» Effectivement, dès que je fus guéri je pris tout l'argent dont je crus avoir besoin pour voyager, et du reste de mon bien, je fis une donation à mes parents.

«Je partis donc de Bagdad, mes seigneurs, et je suis venu jusqu'ici. J'avais lieu d'espérer que je ne rencontrerais point ce pernicieux barbier dans un pays si éloigné du mien; et cependant je le trouve parmi vous. Ne soyez donc pas surpris de l'empressement que j'ai à me retirer. Vous jugez bien de la peine que me doit faire la vue d'un homme qui est cause que je suis boiteux, et réduit à la triste nécessité de vivre éloigné de mes parents, de mes amis et de ma patrie.» En achevant ces paroles, le jeune boiteux se leva et sortit. Le maître de la maison le conduisit jusqu'à la porte, en lui témoignant le déplaisir qu'il avait de lui avoir donné, quoique innocemment, un si grand sujet de mortification.

«Quand le jeune homme fut parti, continua le tailleur, nous demeurâmes tous fort étonnés de son histoire. Nous jetâmes les yeux sur le barbier, et lui dîmes qu'il avait tort, si ce que nous venions d'entendre était véritable. «Messieurs, nous répondit-il en levant la tête, qu'il avait toujours tenue baissée jusqu'alors; le silence que j'ai gardé pendant que ce jeune homme vous a entretenu vous doit être un témoignage qu'il ne vous a rien avancé dont je ne demeure d'accord. Mais quoi qu'il vous ait pu dire, je soutiens que j'ai dû faire ce que j'ai fait. Je vous en rends juges vous-mêmes: Ne s'était-il pas jeté dans le péril, et sans mon secours en serait-il sorti si heureusement? Il est trop heureux d'en être quitte pour une jambe incommodée. Ne me suis-je pas exposé à un plus grand danger pour le tirer d'une maison où je m'imaginais qu'on le maltraitait? A-t-il raison de se plaindre de moi, et de me dire des injures si atroces? Voilà ce que l'on gagne à servir des gens ingrats! Il m'accuse d'être un babillard: c'est une pure calomnie. De sept frères que nous étions, je suis celui qui parle le moins et qui ai le plus d'esprit en partage. Pour vous en faire convenir, mes seigneurs, je n'ai qu'à vous conter mon histoire et la leur. Honorez-moi, je vous prie, de votre attention.»

HISTOIRE DU BARBIER. «Sous le règne du calife Mostanser Billah[52], poursuivit-il, prince si fameux par ses immenses libéralités envers les pauvres, dix voleurs obsédaient les chemins des environs de Bagdad, et faisaient depuis longtemps des vols et des cruautés inouïes. Le calife, averti d'un si grand désordre, fit venir le juge de police quelques jours avant la fête du Baïram, et lui ordonna, sous peine de la vie, de les lui amener tous dix.»

Scheherazade cessa de parler en cet endroit, pour avertir le sultan des Indes que le jour commençait à paraître. Ce prince se leva, et la nuit suivante la sultane reprit son discours de cette manière:

CXLIV NUIT.

«Le juge de police, continua le barbier, fit ses diligences, et mit tant de monde en campagne, que les dix voleurs furent pris le propre jour du Baïram. Je me promenais alors sur le bord du Tigre; je vis dix hommes assez richement habillés, qui s'embarquaient dans un bateau. J'aurais connu que c'étaient des voleurs pour peu que j'eusse fait attention aux gardes qui les accompagnaient; mais je ne regardai qu'eux: et prévenu que c'étaient des gens qui allaient se réjouir et passer la fête en festin, j'entrai dans le bateau pêle-mêle avec eux sans dire mot, dans l'espérance qu'ils voudraient bien me souffrir dans leur compagnie. Nous descendîmes le Tigre, et l'on nous fit aborder devant le palais du calife. J'eus le temps de rentrer en moi-même, et de m'apercevoir que j'avais mal jugé d'eux. Au sortir du bateau, nous fûmes environnés d'une nouvelle troupe de gardes du juge de police, qui nous lièrent et nous menèrent devant le calife. Je me laissai lier comme les autres sans rien dire: que m'eût-il servi de parler et de faire quelque résistance? C'eût été le moyen de me faire maltraiter par les gardes, qui ne m'auraient pas écouté: car ce sont des brutaux qui n'entendent point raison. J'étais avec des voleurs, c'était assez pour leur faire croire que j'en devais être un.

«Dès que nous fûmes devant le calife, il ordonna le châtiment de ces dix scélérats. «Qu'on coupe, dit-il, la tête à ces dix voleurs.» Aussitôt le bourreau nous rangea sur une file à la portée de sa main, et par bonheur je me trouvai le dernier. Il coupa la tête aux dix voleurs en commençant par le premier; et quand il vint à moi, il s'arrêta. Le calife voyant que le bourreau ne me frappait pas, se mit en colère: «Ne t'ai-je pas commandé, lui dit-il, de couper la tête à dix voleurs? pourquoi ne la coupes-tu qu'à neuf? - Commandeur des croyants, répondit le bourreau, Dieu me garde de n'avoir pas exécuté l'ordre de votre majesté: voilà dix corps par terre et autant de têtes que j'ai coupées; elle peut les faire compter.» Lorsque le calife eut vu lui-même que le bourreau disait vrai, il me regarda avec étonnement; et ne me trouvant pas la physionomie d'un voleur: «Bon vieillard, me dit-il, par quelle aventure vous trouvez-vous mêlé avec des misérables qui ont mérité mille morts?» Je lui répondis: «Commandeur des croyants, je vais vous faire un aveu véritable: J'ai vu ce matin entrer dans un bateau ces dix personnes dont le châtiment vient de faire éclater la justice de votre majesté; je me suis embarqué avec eux, persuadé que c'étaient des gens qui allaient se régaler ensemble pour célébrer ce jour, qui est le plus célèbre de notre religion.»