Les mille et une nuits - Tome premier
Chapter 32
«Nous demeurâmes tous fort surpris de ce discours, continua le tailleur, et nous commençâmes à concevoir une très-mauvaise opinion du barbier, sans savoir si le jeune étranger avait raison de parler de lui dans ces termes. Nous protestâmes même que nous ne souffririons point à notre table un homme dont on nous faisait un si horrible portrait. Le maître de la maison pria l'étranger de nous apprendre le sujet qu'il avait de haïr le barbier. «Mes seigneurs, nous dit alors le jeune homme, vous saurez que ce maudit barbier est cause que je suis boiteux et qu'il m'est arrivé la plus cruelle affaire qu'on puisse imaginer; c'est pourquoi j'ai fait serment d'abandonner tous les lieux où il serait, et de ne pas demeurer même dans une ville où il demeurerait: c'est pour cela que je suis sorti de Bagdad, où je le laissai, et que j'ai fait un si long voyage pour venir m'établir en cette ville, au milieu de la Grande Tartarie, comme en un endroit où je me flattais de ne le voir jamais. Cependant, contre mon attente, je le trouve ici; cela m'oblige, mes seigneurs, à me priver malgré moi de l'honneur de me divertir avec vous. Je veux m'éloigner de votre ville dès aujourd'hui, et m'aller coucher, si je puis, dans des lieux où il ne vienne pas s'offrir à ma vue.» En achevant ces paroles, il voulut nous quitter; mais le maître du logis le retint encore, le supplia de demeurer avec nous et de nous raconter la cause de l'aversion qu'il avait pour le barbier, qui pendant tout ce temps-là avait les yeux baissés et gardait le silence. Nous joignîmes nos prières à celles du maître de la maison, et enfin le jeune homme, cédant à nos instances, s'assit sur le sofa et nous raconta ainsi son histoire, après avoir tourné le dos au barbier, de peur de le voir:
«Mon père tenait dans la ville de Bagdad un rang à pouvoir aspirer aux premières charges, mais il préféra toujours une vie tranquille à tous les honneurs qu'il pouvait mériter. Il n'eut que moi d'enfant, et quand il mourut j'avais déjà l'esprit formé et j'étais en âge de disposer des grands biens qu'il m'avait laissés. Je ne les dissipai point follement, j'en fis un usage qui m'attira l'estime de tout le monde.
«Je n'avais point encore eu de passion; et, loin d'être sensible à l'amour, j'avouerai, peut-être à ma honte, que j'évitais avec soin le commerce des femmes. Un jour que j'étais dans une rue, je vis venir devant moi une grande troupe de dames; pour ne pas les rencontrer, j'entrai dans une petite rue devant laquelle je me trouvais et je m'assis sur un banc près d'une porte. J'étais vis- à-vis d'une fenêtre où il y avait un vase de très-belles fleurs, et j'avais les yeux attachés dessus lorsque la fenêtre s'ouvrit. Je vis paraître une jeune dame dont la beauté m'éblouit. Elle jeta d'abord les yeux sur moi, et, en arrosant le vase de fleurs d'une main plus blanche que l'albâtre, elle me regarda avec un sourire qui m'inspira autant d'amour pour elle que j'avais eu d'aversion jusque là pour toutes les femmes. Après avoir arrosé ses fleurs et m'avoir lancé un regard plein de charmes qui acheva de me percer le coeur, elle referma sa fenêtre et me laissa dans un trouble et dans un désordre inconcevable.
«J'y serais demeuré bien longtemps si le bruit que j'entendis dans la rue ne m'eût pas fait rentrer en moi-même. Je tournai la tête en me levant, et vis que c'était le premier cadi de la ville, monté sur une mule et accompagné de cinq ou six de ses gens. Il mit pied à terre à la porte de la maison dont la jeune dame avait ouvert une fenêtre; il y entra, ce qui me fit juger qu'il était son père.
«Je revins chez moi dans un état bien différent de celui où j'étais lorsque j'en étais sorti, agité d'une passion d'autant plus violente que je n'en avais jamais senti l'atteinte. Je me mis au lit avec une grosse fièvre qui répandit une grande affliction dans mon domestique. Mes parents, qui m'aimaient, alarmés d'une maladie si prompte, accoururent en diligence et m'importunèrent fort pour en apprendre la cause, que je me gardai bien de leur dire. Mon silence leur causa une inquiétude que les médecins ne purent dissiper, parce qu'ils ne connaissaient rien à mon mal, qui ne fit qu'augmenter par leurs remèdes au lieu de diminuer.
«Mes parents commençaient à désespérer de ma vie lorsqu'une vieille dame de leur connaissance, informée de ma maladie, arriva; elle me considéra avec beaucoup d'attention, et, après m'avoir bien examiné, elle connut, je ne sais par quel hasard, le sujet de ma maladie. Elle les prit en particulier, les pria de la laisser seule avec moi et de faire retirer tous mes gens.
«Tout le monde étant sorti de la chambre, elle s'assit au chevet de mon lit: «Mon fils? me dit-elle, vous vous êtes obstiné jusqu'à présent à cacher la cause de votre mal, mais je n'ai pas besoin que vous me la déclariez: j'ai assez d'expérience pour pénétrer ce secret, et vous ne me désavouerez pas quand je vous aurai dit que c'est l'amour qui vous rend malade. Je puis vous procurer votre guérison, pourvu que vous me fassiez connaître qui est l'heureuse dame qui a su toucher un coeur aussi insensible que le vôtre; car vous avez la réputation de ne pas aimer les dames, et je n'ai pas été la dernière à m'en apercevoir; mais enfin ce que j'avais prévu est arrivé, et je suis ravie de trouver l'occasion d'employer mes talents à vous tirer de peine.»
Mais, sire, dit la sultane Scheherazade en cet endroit, je vois qu'il est jour. Schahriar se leva aussitôt, fort impatient d'entendre la suite d'une histoire dont il avait écouté le commencement avec plaisir.
CXXXVI NUIT.
Sire, dit le lendemain Scheherazade, le jeune nomme boiteux poursuivant son histoire: «La vieille dame, dit-il, m'ayant tenu ce discours, s'arrêta pour entendre ma réponse; mais quoiqu'il eût fait sur moi beaucoup d'impression, je n'osais découvrir le fond de mon coeur. Je me tournai seulement du côté de la dame et poussai un grand soupir, sans lui rien dire. «Est-ce la honte, reprit-elle, qui vous empêche de parler, ou si c'est manque de confiance en moi? Doutez-vous de l'effet de ma promesse? Je pourrais vous citer une infinité de jeunes gens de votre connaissance qui ont été dans la même peine que vous et que j'ai soulagés.»
«Enfin, la bonne dame me dit tant d'autres choses encore que je rompis le silence. Je lui déclarai mon mal, je lui appris l'endroit où j'avais vu l'objet qui le causait et lui expliquai toutes les circonstances de mon aventure: «Si vous réussissez, lui dis-je, et que vous me procuriez le bonheur de voir cette beauté charmante et de l'entretenir de la passion dont je brûle pour elle, vous pouvez compter sur ma reconnaissance. - Mon fils, me répondit la vieille dame, je connais la personne dont vous me parlez: elle est, comme vous l'avez fort bien jugé, fille du premier cadi de cette ville. Je ne suis point étonnée que vous l'aimiez. C'est la plus belle et la plus aimable dame de Bagdad; mais, ce qui me chagrine, elle est très-fière et d'un très- difficile accès. Vous savez combien nos gens de justice sont exacts à faire observer les dures lois qui retiennent les femmes dans une contrainte si gênante: ils le sont encore davantage à les observer eux-mêmes dans leurs familles, et le cadi que vous avez vu est lui seul plus rigide en cela que tous les autres ensemble. Comme ils ne font que prêcher à leurs filles que c'est un grand crime de se montrer aux hommes, elles en sont si fortement prévenues, pour la plupart, qu'elles n'ont des yeux dans les rues que pour se conduire, lorsque la nécessité les oblige à sortir. Je ne dis pas absolument que la fille du premier cadi soit de cette humeur; mais cela n'empêche pas que je ne craigne de trouver d'aussi grands obstacles à vaincre de son côté que de celui de son père. Plût à Dieu que vous aimassiez quelque autre dame, je n'aurais pas tant de difficultés à surmonter que j'en prévois. J'y emploierai néanmoins tout mon savoir-faire, mais il faudra du temps pour y réussir. Cependant ne laissez pas de prendre courage, et ayez de la confiance en moi.»
«La vieille me quitta, et comme je me représentai vivement tous les obstacles dont elle venait de me parler, la crainte que j'eus qu'elle ne réussît pas dans son entreprise augmenta mon mal. Elle revint le lendemain, et je lus sur son visage qu'elle n'avait rien de favorable à m'annoncer. En effet, elle me dit: «Mon fils, je ne m'étais pas trompée, j'ai à surmonter autre chose que la vigilance d'un père. Vous aimez un objet insensible qui se plaît à faire brûler d'amour pour elle tous ceux qui s'en laissent charmer; elle ne veut pas leur donner le moindre soulagement; elle m'a écoutée avec plaisir tant que je ne lui ai parlé que du mal qu'elle vous fait souffrir, mais d'abord que j'ai seulement ouvert la bouche pour l'engager à vous permettre de la voir et de l'entretenir, elle m'a dit en me jetant un regard terrible: «Vous êtes bien hardie de me faire cette proposition; je vous défends de me revoir jamais si vous voulez me tenir de pareils discours.»
«Que cela ne vous afflige pas, poursuivit la vieille, je ne suis pas aisée à rebuter, et, pourvu que la patience ne vous manque pas, j'espère que je viendrai à bout de mon dessein.» Pour abréger ma narration, dit le jeune homme, je vous dirai que cette bonne messagère fit encore inutilement plusieurs tentatives en ma faveur auprès de la fière ennemie de mon repos. Le chagrin que j'en eus irrita mon mal à un point que les médecins m'abandonnèrent absolument. J'étais donc regardé comme un homme qui n'attendait que la mort, lorsque la vieille me vint donner la vie.
«Afin que personne ne l'entendit, elle me dit à l'oreille: «Songez au présent que vous avez à me faire pour la bonne nouvelle que je vous apporte.» Ces paroles produisirent un effet merveilleux: je me levai sur mon séant et lui répondis avec transport: «Le présent ne vous manquera pas, qu'avez-vous à me dire? - Mon cher seigneur, reprit-elle, vous n'en mourrez pas, et j'aurai bientôt le plaisir de vous voir en parfaite santé et fort content de moi. Hier lundi j'allai chez la dame que vous aimez et je la trouvai en bonne humeur. Je pris d'abord un visage triste, je poussai de profonds soupirs en abondance et laissai couler quelques larmes. «Ma bonne mère, me dit-elle, qu'avez-vous? Pourquoi paraissez-vous si affligée? - Hélas! ma chère et honorable dame, lui répondis-je, je viens de chez le jeune seigneur de qui je vous parlais l'autre jour: c'en est fait, il va perdre la vie pour l'amour de vous; c'est un grand dommage, je vous assure, et il y a bien de la cruauté de votre part. - Je ne sais, répliqua-t-elle, pourquoi vous voulez que je sois cause de sa mort. Comment puis-je y contribuer? - Comment? lui repartis-je. Hé! ne vous disais-je pas l'autre jour qu'il était assis devant votre fenêtre lorsque vous l'ouvrîtes pour arroser votre vase de fleurs? Il vit ce prodige de beauté, ces charmes que votre miroir vous représente tous les jours; depuis ce moment, il languit, et son mal s'est tellement augmenté qu'il est enfin réduit au pitoyable état que j'ai l'honneur de vous dire.»
Scheherazade cessa de parler en cet endroit, parce qu'elle vit paraître le jour. La nuit suivante, elle poursuivit en ces termes l'histoire du jeune boiteux de Bagdad:
CXXXVII NUIT.
Sire, la vieille dame continuant de rapporter au jeune homme malade d'amour l'entretien qu'elle avait eu avec la fille du cadi: «Vous vous souvenez bien, madame, ajoutai-je, avec quelle rigueur vous me traitâtes dernièrement, lorsque je voulus vous parler de sa maladie et vous proposer un moyen de le délivrer du danger où il était. Je retournai chez lui après vous avoir quittée, et il ne connut pas plus tôt en me voyant, que je ne lui apportais pas une réponse favorable, que son mal en redoubla. Depuis ce temps-là, madame, il est prêt à perdre la vie, et je ne sais si vous pourriez la lui sauver quand vous auriez pitié de lui.»
«Voilà ce que je lui dis, ajouta la vieille. La crainte de votre mort l'ébranla et je vis son visage changer de couleur: «Ce que vous me racontez, dit-elle, est-il bien vrai, et n'est-il effectivement malade que pour l'amour de moi? - Ah! madame, repartis-je, cela n'est que trop véritable: plût à Dieu que cela fût faux! - Hé! croyez-vous, reprit-elle, que l'espérance de me voir et de me parler pût contribuer à le tirer du péril où il est? - Peut-être bien, lui dit-je, et si vous me l'ordonnez j'essaierai ce remède. - Hé bien! répliqua-t-elle en soupirant, faites-lui donc espérer qu'il me verra, mais il ne faut pas qu'il s'attende, à d'autres faveurs à moins qu'il n'aspire à m'épouser et que mon père ne consente à ce mariage. - Madame, m'écriai-je, vous avez bien de la bonté! je vais trouver ce jeune seigneur et lui annoncer qu'il aura le plaisir de vous entretenir. - Je ne vois pas un temps plus commode à lui faire cette grâce, dit-elle, que vendredi prochain, pendant que l'on fera la prière de midi. Qu'il observe quand mon père sera sorti pour y aller et qu'il vienne aussitôt se présenter devant la maison, s'il se porte assez bien pour cela. Je le verrai arriver par ma fenêtre et je descendrai pour lui ouvrir. Nous nous entretiendrons durant le temps de la prière, et il se retirera avant le retour de mon père.»
«Nous sommes au mardi, continua la vieille, vous pouvez jusqu'à vendredi reprendre vos forces et vous disposer à cette entrevue.» À mesure que la bonne dame parlait, je sentais diminuer mon mal, ou plutôt je me trouvai guéri à la fin de son discours. «Prenez, lui dis-je, en lui donnant ma bourse qui était toute pleine; c'est à vous seule que je dois ma guérison; je tiens cet argent mieux employé que celui que j'ai donné aux médecins, qui n'ont fait que me tourmenter pendant ma maladie.»
«La dame m'ayant quitté, je me sentis assez de force pour me lever. Mes parents, ravis de me voir en si bon état, me firent des compliments et se retirèrent chez eux.
«Le vendredi matin, la vieille arriva dans le temps que je commençais à m'habiller et que je choisissais l'habit le plus propre de ma garde-robe. «Je ne vous demande pas, me dit-elle, comment vous vous portez; l'occupation où je vous vois me fait assez connaître ce que je dois penser là-dessus: mais ne vous baignerez-vous pas avant que d'aller chez le premier cadi? - Cela consumerait trop de temps, lui répondis-je; je me contenterai de faire venir un barbier et de me faire raser la tête et la barbe.» Aussitôt j'ordonnai à un de mes esclaves d'en chercher un qui fût habile dans sa profession et fort expéditif.
«L'esclave m'amena ce malheureux barbier que vous voyez, qui me dit après m'avoir salué: «Seigneur, il paraît à votre visage que vous ne vous portez pas bien.» Je lui répondis que je sortais d'une maladie. «Je souhaite, reprit-il, que Dieu vous délivre de toutes sortes de maux et que sa grâce vous accompagne toujours. - J'espère, lui répliquai-je, qu'il exaucera ce souhait, dont je vous suis fort obligé. - Puisque vous sortez d'une maladie, dit- il, je prie Dieu qu'il vous conserve la santé; dites-moi présentement de quoi il s'agit: j'ai apporté mes rasoirs et mes lancettes, souhaitez-vous que je vous rase ou que je vous tire du sang? - Je viens de vous dire, repris-je, que je sors de maladie, et vous devez bien juger que je ne vous ai fait venir que pour me raser; dépêchez-vous et ne perdons pas le temps à discourir, car je suis pressé, et l'on m'attend à midi précisément.»
Scheherazade se tut en achevant ces paroles, à cause du jour qui paraissait. Le lendemain, elle reprit son discours de cette sorte:
CXXXVIII NUIT.
«Le barbier, dit le jeune boiteux de Bagdad, employa beaucoup de temps à déplier sa trousse et à préparer ses rasoirs: au lieu de mettre de l'eau dans son bassin, il tira de sa trousse un astrolabe fort propre, sortit de ma chambre, et alla au milieu de la cour d'un pas grave prendre la hauteur du soleil. Il revint avec la même gravité, et en rentrant: «Vous serez bien aise, seigneur, me dit-il, d'apprendre que nous sommes aujourd'hui au vendredi dix-huitième de la lune de Safar, de l'an 653, depuis la retraite de notre grand prophète de la Mecque à Médine, et de l'an 7320, de l'époque du grand Iskender aux deux cornes; et que la conjonction de Mars et de Mercure signifie que vous ne pouvez pas choisir un meilleur temps qu'aujourd'hui à l'heure qu'il est pour vous faire raser. Mais, d'un autre côté, cette même conjonction est d'un mauvais présage pour vous. Elle m'apprend que vous courez en ce jour un grand danger; non pas véritablement de perdre la vie, mais d'une incommodité qui vous durera le reste de vos jours; vous devez m'être obligé de l'avis que je vous donne de prendre garde à ce malheur; je serais fâché qu'il vous arrivât.»
«Jugez, mes seigneurs, du dépit que j'eus d'être tombé entre les mains d'un barbier si babillard et si extravagant: quel fâcheux contretemps pour un amant qui se préparait à un rendez-vous! j'en fus choqué. «Je me mets peu en peine, lui dis-je en colère, de vos avis et de vos prédictions: je ne vous ai point appelé pour vous consulter sur l'astrologie; vous êtes venu ici pour me raser: ainsi, rasez-moi ou vous retirez, que je fasse venir un autre barbier.»
«Seigneur, me répondit-il avec un flegme à me faire perdre patience, quel sujet avez-vous de vous mettre en colère? Savez- vous bien que tous les barbiers ne me ressemblent pas, et que vous n'en trouveriez pas un pareil quand vous le feriez faire exprès? Vous n'avez demandé qu'un barbier, et vous avez en ma personne le meilleur barbier de Bagdad, un médecin expérimenté, un chimiste très-profond, un astrologue qui ne se trompe point, un grammairien achevé, un parfait rhétoricien, un logicien subtil, un mathématicien accompli dans la géométrie, dans l'arithmétique, dans l'astronomie et dans tous les raffinements de l'algèbre, un historien qui sait l'histoire de tous les royaumes de l'univers. Outre cela, je possède toutes les parties de la philosophie. J'ai dans ma mémoire toutes nos lois et toutes nos traditions. Je suis poète, architecte; mais que ne suis-je pas? Il n'y a rien de caché pour moi dans la nature. Feu monsieur votre père, à qui je rends un tribut de mes larmes toutes les fois que je pense à lui, était bien persuadé de mon mérite: il me chérissait, me caressait, et ne cessait de me citer dans toutes les compagnies où il se trouvait, comme le premier homme du monde: je veux, par reconnaissance et par amitié pour lui, m'attacher à vous, vous prendre sous ma protection, et vous garantir de tous les malheurs dont les astres pourront vous menacer.»
«À ce discours, malgré ma colère, je ne pus m'empêcher de rire. «Aurez-vous donc bientôt achevé, babillard importun? m'écriai-je, et voulez-vous commencer à me raser?»
En cet endroit Scheherazade cessa de poursuivre l'histoire du boiteux de Bagdad, parce qu'elle aperçut le jour; mais la nuit suivante elle en reprit ainsi la suite:
CXXXIX NUIT.
Le jeune boiteux continuant son histoire: «Seigneur, me répliqua le barbier, vous me faites une injure en m'appelant babillard: tout le monde, au contraire, me donne l'honorable titre de silencieux. J'avais six frères que vous auriez pu avec raison appeler babillards, et afin que vous les connaissiez, l'aîné se nommait Bacbouc, le second Bakbarah, le troisième Bakbac, le quatrième Alcouz, le cinquième Alnaschar, et le sixième Schacabac. C'étaient des discoureurs importuns; mais moi qui suis leur cadet, je suis grave et concis dans mes discours.»
«De grâce, mes seigneurs, mettez-vous à ma place: quel parti pouvais-je prendre en me voyant si cruellement assassiné? «Donnez- lui trois pièces d'or, dis-je à celui de mes esclaves qui faisait la dépense de ma maison; qu'il s'en aille et me laisse en repos; je ne veux plus me faire raser aujourd'hui. - Seigneur, me dit alors le barbier, qu'entendez-vous, s'il vous plaît, par ce discours? Ce n'est pas moi qui suis venu vous chercher, c'est vous qui m'avez fait venir; et cela étant ainsi, je jure, foi de musulman, que je ne sortirai point de chez vous que je ne vous aie rasé. Si vous ne connaissez pas ce que je vaux, ce n'est pas ma faute. Feu monsieur votre père me rendait plus de justice. Toutes les fois qu'il m'envoyait quérir pour lui tirer du sang, il me faisait asseoir auprès de lui, et alors c'était un charme d'entendre les belles choses dont je l'entretenais. Je le tenais dans une admiration continuelle; je l'enlevais, et quand j'avais achevé: «Ah! s'écriait-il, vous êtes une source inépuisable de sciences! personne n'approche de la profondeur de votre savoir. - Mon cher seigneur, lui répondais-je, vous me faites plus d'honneur que je ne mérite. Si je dis quelque chose de beau, j'en suis redevable à l'audience favorable que vous avez la bonté de me donner: ce sont vos libéralités qui m'inspirent toutes ces pensées sublimes qui ont le bonheur de vous plaire. Un jour qu'il était charmé d'un discours admirable que je venais de lui faire:
«Qu'on lui donne, dit-il, cent pièces d'or, et qu'on le revêtisse d'une de mes plus riches robes.» Je reçus ce présent sur-le-champ; aussitôt je tirai son horoscope, et je le trouvai le plus heureux du monde. Je poussai même encore plus loin la reconnaissance, car je lui tirai du sang avec les ventouses.»
«Il n'en demeura pas là: il enfila un autre discours qui dura une grosse demi-heure. Fatigué de l'entendre et chagrin de voir que le temps s'écoulait sans que j'en fusse plus avancé, je ne savais plus que lui dire. «Non, m'écriai-je, il n'est pas possible qu'il y ait au monde un autre homme qui se fasse comme vous un plaisir de faire enrager les gens.»
La clarté du jour, qui se faisait voir dans l'appartement de Schahriar, obligea Scheherazade à s'arrêter en cet endroit. Le lendemain elle continua son récit de cette manière:
CXL NUIT.
«Je crus, dit le jeune boiteux de Bagdad, que je réussirais mieux en prenant le barbier par la douceur. «Au nom de Dieu, lui dis-je, laissez là tous vos beaux discours, et m'expédiez promptement; une affaire de la dernière importance m'appelle hors de chez moi, comme je vous l'ai déjà dit.» À ces mots il se mit à rire: «Ce serait une chose bien louable, dit-il, si notre esprit demeurait toujours dans la même situation, si nous étions toujours sages et prudents: je veux croire néanmoins que si vous vous êtes mis en colère contre moi, c'est votre maladie qui a causé ce changement dans votre humeur: c'est pourquoi vous avez besoin de quelques instructions, et vous ne pouvez mieux faire que de suivre l'exemple de votre père et de votre aïeul. Ils venaient me consulter dans toutes leurs affaires, et je puis dire sans vanité qu'ils se louaient fort de mes conseils. Voyez-vous, seigneur, on ne réussit presque jamais dans ce qu'on entreprend si l'on n'a recours aux avis des personnes éclairées: on ne devient point habile homme, dit le proverbe, qu'on ne prenne conseil d'un habile homme; je vous suis tout acquis, et vous n'avez qu'à me commander.»
- «Je ne puis donc gagner sur vous, interrompis-je, que vous abandonniez tous ces longs discours, qui n'aboutissent à rien qu'à me rompre la tête et qu'à m'empêcher de me trouver où j'ai affaire? Rasez-moi donc, ou retirez-vous.» En disant cela, je me levai de dépit en frappant du pied contre terre.
«Quand il vit que j'étais fâché tout de bon: «Seigneur, me dit-il, ne vous fâchez pas, nous allons commencer.» Effectivement, il me lava la tête et se mit à me raser; mais il ne m'eut pas donné quatre coups de rasoir, qu'il s'arrêta pour me dire: «Seigneur, vous êtes prompt; vous devriez vous abstenir de ces emportements qui ne viennent que du démon. Je mérite d'ailleurs que vous ayez de la considération pour moi à cause de mon âge, de ma science et de mes vertus éclatantes.»