Les mille et une nuits - Tome premier
Chapter 30
«Zobéide entretint le calife de la résolution qu'elle avait prise de marier sa favorite, et ce prince, en lui laissant la liberté de faire là-dessus ce qui lui plairait, accorda une somme considérable à la favorite pour contribuer de sa part à son établissement. Les dix jours écoulés, Zobéide fit dresser le contrat de mariage, qui lui fut apporté en bonne forme. Les préparatifs des noces se firent, on appela les musiciens, les danseurs et les danseuses, et il y eut pendant neuf jours de grandes réjouissances dans le palais. Le dixième jour étant destiné pour la dernière cérémonie du mariage, la dame favorite fut conduite au bain d'un côté et moi de l'autre, et, sur le soir, m'étant mis à table, on me servit toutes sortes de mets et de ragoûts, entre autres un ragoût à l'ail comme celui dont on vient de me forcer de manger. Je le trouvai si bon que je ne touchai presque point aux autres mets. Mais, pour mon malheur, m'étant levé de table, je me contentai de m'essuyer les mains au lieu de les bien laver, et c'était une négligence qui ne m'était jamais arrivée jusqu'alors.
«Comme il était nuit, on suppléa à la clarté du jour par une grande illumination dans l'appartement des dames. Les instruments se firent entendre, on dansa, on fit mille jeux, tout le palais retentissait de cris de joie. On nous introduisit, ma femme et moi, dans une grande salle, où l'on nous fit asseoir sur deux trônes. Les femmes qui la servaient lui firent changer plusieurs fois d'habits et lui peignirent le visage de différentes manières, selon la coutume pratiquée au jour des noces, et chaque fois qu'on lui changeait d'habillement, on me la faisait voir.
«Enfin toutes ces cérémonies finirent, et l'on nous conduisit dans la chambre nuptiale. D'abord qu'on nous y eut laissés seuls, je m'approchai de mon épouse pour l'embrasser; mais au lieu de répondre à mes transports, elle me repoussa fortement et se mit à faire des cris épouvantables, qui attirèrent bientôt dans la chambre toutes les dames de l'appartement, qui voulurent savoir le sujet de ses cris. Pour moi, saisi d'un long étonnement, j'étais demeuré immobile, sans avoir eu seulement la force de lui en demander la cause. «Notre chère soeur, lui dirent-elles, que vous est-il arrivé depuis le peu de temps que nous vous avons quittée? Apprenez-le-nous, afin que nous vous secourions. - Ôtez, s'écria- t-elle, ôtez-moi de devant les yeux ce vilain homme que voilà. - Hé! madame, lui dis-je, en quoi puis-je avoir eu le malheur de mériter votre colère? - Vous êtes un vilain, me répondit-elle en furie, vous avez mangé de l'ail et vous ne vous êtes pas lavé les mains! Croyez-vous que je veuille souffrir qu'un homme si malpropre s'approche de moi pour m'empester? - Couchez-le par terre, ajouta-t-elle en s'adressant aux dames, et qu'on m'apporte un nerf de boeuf.» Elles me renversèrent aussitôt, et tandis que les unes me tenaient par les bras et les autres par les pieds, ma femme, qui avait été servie en diligence, me frappa impitoyablement jusqu'à ce que les forces lui manquèrent. Alors elle dit aux dames: «Prenez-le, qu'on l'envoie au lieutenant de police, et qu'on lui fasse couper la main dont il a mangé du ragoût à l'ail.»
«À ces paroles, je m'écriai: «Grand Dieu! je suis rompu et brisé de coups, et pour surcroît d'affliction on me condamne encore à avoir la main coupée; et pourquoi? pour avoir mangé d'un ragoût à l'ail et avoir oublié de me laver les mains! Quelle colère pour un si petit sujet! Peste soit du ragoût à l'ail! Maudits soient le cuisinier qui l'a apprêté et celui qui l'a servi!»
La sultane Scheherazade, remarquant qu'il était jour, s'arrêta en cet endroit. Schahriar se leva en riant de toute sa force de la colère de la dame favorite, et fort curieux d'apprendre le dénouement de cette histoire.
CXXV NUIT.
Le lendemain, Scheherazade, réveillée avant le jour, reprit ainsi le fil de son discours de la nuit précédente: «Toutes les dames, dit le marchand de Bagdad, qui m'avaient vu recevoir mille coups de nerf de boeuf, eurent pitié de moi lorsqu'elles entendirent parler de me faire couper la main. «Notre chère soeur et notre bonne dame, dirent-elles à la favorite, vous poussez trop loin votre ressentiment. C'est un homme, à la vérité, qui ne sait pas vivre, qui ignore votre rang et les égards que vous méritez; mais nous vous supplions de ne pas prendre garde à la faute qu'il a commise et de la lui pardonner. - Je ne suis pas satisfaite, reprit-elle: je veux qu'il apprenne à vivre et qu'il porte des marques si sensibles de sa malpropreté, qu'il ne s'avisera de sa vie de manger d'un ragoût à l'ail, sans se souvenir ensuite de se laver les mains.» Elles ne se rebutèrent pas de son refus, elles se jetèrent à ses pieds, et lui baisant la main: «Notre bonne dame, lui dirent-elles, au nom de Dieu, modérez votre colère et accordez-nous la grâce que nous vous demandons.» Elle ne leur répondit rien; mais elle se leva, et après m'avoir dit mille injures, elle sortit de la chambre; toutes les dames la suivirent et me laissèrent seul dans une affliction inconcevable.
«Je demeurai dix jours sans voir personne qu'une vieille esclave qui venait m'apporter à manger. Je lui demandai des nouvelles de la dame favorite: «Elle est malade, me dit la vieille esclave, de l'odeur empoisonnée que vous lui avez fait respirer. Pourquoi aussi n'avez-vous pas eu soin de vous laver les mains après avoir mangé de ce maudit ragoût à l'ail? - Est-il possible, dis-je alors en moi-même, que la délicatesse de ces dames soit si grande, et qu'elles soient si vindicatives pour une faute si légère!» J'aimais cependant ma femme malgré sa cruauté, et je ne laissai pas de la plaindre.
«Un jour l'esclave me dit: «Votre épouse est guérie; elle est allée au bain, et elle m'a dit qu'elle vous viendra voir demain. Ainsi, ayez encore patience, et tâchez de vous accommoder à son humeur. C'est d'ailleurs une personne très-sage, très-raisonnable et très-chérie de toutes les dames qui sont auprès de Zobéide, notre respectable maîtresse.»
«Véritablement ma femme vint le lendemain et me dit d'abord: «Il faut que je sois bien bonne de venir vous revoir après l'offense que vous m'avez faite. Mais je ne puis me résoudre à me réconcilier avec vous que je ne vous aie puni comme vous le méritez, pour ne vous être pas lavé les mains après avoir mangé d'un ragoût à l'ail.» En achevant ces mots, elle appela des dames qui me couchèrent par terre par son ordre, et, après qu'elles m'eurent lié, elle prit un rasoir et eut la barbarie de me couper elle-même les quatre pouces. Une des dames appliqua d'une certaine racine pour arrêter le sang; mais cela n'empêcha pas que je m'évanouisse par la quantité que j'en avais perdue et par le mal que j'avais souffert.
«Je revins de mon évanouissement, et l'on me donna du vin à boire pour me faire reprendre des forces. «Ah! madame, dis-je alors à mon épouse, si jamais il m'arrive de manger d'un ragoût à l'ail, je vous jure qu'au lieu d'une fois je me laverai les mains six- vingts fois avec de l'alcali, de la cendre de la même plante et du savon. - Hé bien! dit ma femme, à cette condition je veux bien oublier le passé et vivre avec vous comme avec mon mari.»
«Voilà, messeigneurs, ajouta le marchand de Bagdad en s'adressant à la compagnie, la raison pourquoi vous avez vu que j'ai refusé de manger du ragoût à l'ail qui était devant moi.»
Le jour, qui commençait à paraître, ne permit pas à Scheherazade d'en dire davantage cette nuit; mais le lendemain elle reprit la parole dans ces termes:
CXXVI NUIT.
Sire, le marchand de Bagdad acheva de raconter ainsi son histoire: «Les dames n'appliquèrent pas seulement sur mes plaies de la racine que j'ai dite pour étancher le sang, elles y mirent aussi du baume de la Mecque[50], qu'on ne pouvait pas soupçonner d'être falsifié, puisqu'elles l'avaient pris dans l'apothicairerie du calife. Par la vertu de ce baume admirable je fus parfaitement guéri en peu de jours, et nous demeurâmes ensemble, ma femme et moi, dans la même union que si je n'eusse jamais mangé de ragoût à l'ail. Mais comme j'avais toujours joui de ma liberté, je m'ennuyais fort d'être enfermé dans le palais du calife; néanmoins je n'en voulais rien témoigner à mon épouse de peur de lui déplaire. Elle s'en aperçut; elle ne demandait pas mieux elle-même que d'en sortir. La reconnaissance seule la retenait auprès de Zobéide; mais elle avait de l'esprit, et elle représenta si bien à sa maîtresse la contrainte où j'étais de ne pas vivre dans la ville avec des gens de ma condition comme j'avais toujours fait, que cette bonne princesse aima mieux se priver du plaisir d'avoir auprès d'elle sa favorite, que de ne lui pas accorder ce que nous souhaitions tous deux également.
«C'est pourquoi, un mois après notre mariage, je vis paraître mon épouse avec plusieurs eunuques qui portaient chacun un sac d'argent. Quand ils se furent retirés: «Vous ne m'avez rien marqué, dit-elle, de l'ennui que vous cause le séjour de la cour. Mais je m'en suis bien aperçu, et j'ai heureusement trouvé moyen de vous rendre content: Zobéide, ma maîtresse, nous permet de nous retirer du palais, et voilà cinquante mille sequins dont elle nous fait présent, pour nous mettre en état de vivre commodément dans la ville. Prenez-en dix mille et allez nous acheter une maison.»
«J'en eus bientôt trouvé une pour cette somme, et l'ayant fait meubler magnifiquement, nous y allâmes loger. Nous prîmes un grand nombres d'esclaves de l'un et de l'autre sexe, et nous nous donnâmes un fort bel équipage. Enfin nous commençâmes à mener une vie fort agréable; mais elle ne fut pas de longue durée: au bout d'un an ma femme tomba malade et mourut en peu de jours.
«J'aurais pu me remarier et continuer de vivre honorablement à Bagdad, mais l'envie de voir le monde m'inspira un autre dessein. Je vendis ma maison, et, après avoir acheté plusieurs sortes de marchandises, je me joignis à une caravane et passai en Perse. De là je pris la route de Samarcande, d'où je suis venu m'établir en cette ville.»
«Voilà, sire, dit le pourvoyeur qui parlait au sultan de Casgar, l'histoire que raconta hier ce marchand de Bagdad à la compagnie où je me trouvai. - Cette histoire, dit le sultan, a quelque chose d'extraordinaire; mais elle n'est pas comparable à celle du petit bossu.» Alors le médecin juif s'étant avancé, se prosterna devant le trône de ce prince et lui dit en se relevant: «Sire, si votre majesté veut avoir aussi la bonté de m'écouter, je me flatte qu'elle sera satisfaite de l'histoire que j'ai à lui conter. - Hé bien! parle, lui dit le sultan; mais si elle n'est pas plus surprenante que celle du bossu, n'espère pas que je te donne la vie.»
La sultane Scheherazade s'arrêta en cet endroit parce qu'il était jour. La nuit suivante, elle reprit ainsi son discours:
CXXVII NUIT.
Sire, dit-elle, le médecin juif, voyant le sultan de Casgar disposé à l'entendre, prit ainsi la parole:
HISTOIRE RACONTÉE PAR LE MÉDECIN JUIF. «Sire, pendant que j'étudiais en médecine à Damas, et que je commençais à y exercer ce bel art avec quelque réputation, un esclave me vint quérir pour aller voir un malade chez le gouverneur de la ville. Je m'y rendis et l'on m'introduisit dans une chambre, où je trouvai un jeune homme très-bien fait, fort abattu du mal qu'il souffrait. Je le saluai en m'asseyant près de lui; il ne répondit point à mon compliment; mais il me fit un signe des yeux pour me marquer qu'il m'entendait et qu'il me remerciait. «Seigneur, lui dis-je, je vous prie de me donner la main, que je vous tâte le pouls.» Au lieu de tendre la main droite, il me présenta la gauche, de quoi je fus extrêmement surpris. «Voilà, dis-je en moi-même, une grande ignorance de ne savoir pas que l'on présente la main droite à un médecin et non pas la gauche.» Je ne laissai pas de lui tâter le pouls, et après avoir écrit une ordonnance je me retirai.
«Je continuai mes visites pendant neuf jours, et toutes les fois que je lui voulus tâter le pouls il me tendit la main gauche. Le dixième jour, il me parut se bien porter, et je lui dis qu'il n'avait plus besoin que d'aller au bain. Le gouverneur de Damas, qui était présent, pour me marquer combien il était content de moi, me fit revêtir en sa présence d'une robe très-riche, en me disant qu'il me faisait médecin de l'hôpital de la ville et médecin ordinaire de sa maison, où je pouvais aller librement manger à sa table quand il me plairait.
«Le jeune homme me fit aussi de grandes amitiés et me pria de l'accompagner au bain. Nous y entrâmes, et quand ses gens l'eurent déshabillé, je vis que la main droite lui manquait. Je remarquai même qu'il n'y avait pas longtemps qu'on la lui avait coupée: c'était aussi la cause de sa maladie, que l'on m'avait cachée, et, tandis qu'on y appliquait des médicaments propres à le guérir promptement, on m'avait appelé pour empêcher que la fièvre qui l'avait pris n'eût de mauvaises suites. Je fus assez surpris et fort affligé de le voir en cet état; il le remarqua bien sur mon visage: «Médecin, me dit-il, ne vous étonnez pas de me voir la main coupée: je vous en dirai quelque jour le sujet, et vous entendrez une histoire des plus surprenantes.»
«Après que nous fûmes sortis du bain, nous nous mîmes à table; nous nous entretînmes ensuite, et il me demanda s'il pouvait, sans intéresser sa santé, s'aller promener hors de la ville, au jardin du gouverneur. Je lui répondis que non-seulement il le pouvait, mais qu'il lui était très-salutaire de prendre l'air. «Si cela est, répliqua-t-il, et que vous vouliez bien me tenir compagnie, je vous conterai là mon histoire.» Je repartis que j'étais tout à lui le reste de la journée. Aussitôt il commanda à ses gens d'apporter de quoi faire la collation, puis nous partîmes et nous rendîmes au jardin du gouverneur. Nous y fîmes deux ou trois tours de promenade, et, après nous être assis sur un tapis que ses gens étendirent sous un arbre qui faisait un bel ombrage, le jeune homme me fit de cette sorte le récit de son histoire:
«Je suis né à Moussoul, et ma famille est une des plus considérables de la ville. Mon père était l'aîné de dix enfants que mon aïeul laissa, en mourant, tous en vie et mariés. Mais, de ce grand nombre de frères, mon père fut le seul qui eut des enfants, encore n'eut-il que moi. Il prit un très-grand soin de mon éducation, et me fit apprendre tout ce qu'un enfant de ma condition ne devait pas ignorer...» Mais, sire, dit Scheherazade en se reprenant dans cet endroit, l'aurore, qui paraît, m'impose silence. À ces mots elle se tut et le sultan se leva.
CXXVIII NUIT.
Le lendemain, Scheherazade reprenant la suite de son discours de la nuit précédente: Le médecin juif, dit-elle, continuant de parler au sultan de Casgar: «Le jeune homme de Moussoul, ajouta-t- il, poursuivit ainsi son histoire:
«J'étais déjà grand, et je commençais à fréquenter le monde, lorsqu'un vendredi je me trouvai à la prière de midi avec mon père et mes oncles dans la grande mosquée de Moussoul. Après la prière, tout le monde se retira, hors mon père et mes oncles, qui s'assirent sur le tapis qui régnait par toute la mosquée. Je m'assis aussi avec eux, et, s'entretenant de plusieurs choses, la conversation tomba insensiblement sur les voyages. Ils vantèrent les beautés et les singularités de quelques royaumes et de leurs villes principales; mais un de mes oncles dit que si l'on en voulait croire le rapport uniforme d'une infinité de voyageurs, il n'y avait pas au monde un plus beau pays que l'Égypte et le Nil, et ce qu'il en raconta m'en donna une si grande idée que dès ce moment je conçus le désir d'y voyager. Ce que mes autres oncles purent dirent pour donner la préférence à Bagdad et au Tigre, en appelant Bagdad le véritable séjour de la religion musulmane et la métropole de toutes les villes de la terre, ne firent pas la même impression sur moi. Mon père appuya le sentiment de celui de ses frères qui avait parlé en faveur de l'Égypte, ce qui me causa beaucoup de joie: «Quoiqu'on en veuille dire, s'écria-t-il, qui n'a pas vu l'Égypte n'a pas vu ce qu'il y a de plus singulier au monde! La terre y est toute d'or, c'est-à-dire si fertile qu'elle enrichit ses habitants. Toutes les femmes y charment ou par leur beauté ou par leurs manières agréables. Si vous me parlez du Nil y a-t-il un fleuve plus admirable! Quelle eau fut jamais plus légère et plus délicieuse! Le limon même qu'il entraîne avec lui dans son débordement n'engraisse-t-il pas les campagnes, qui produisent sans travail mille fois plus que les autres terres, avec toute la peine que l'on prend à les cultiver! Écoutez ce qu'un poète obligé d'abandonner l'Égypte, disait aux Égyptiens: «Votre Nil vous comble tous les jours de biens, c'est pour vous uniquement qu'il vient de si loin. Hélas! en m'éloignant de vous, mes larmes vont couler aussi abondamment que ses eaux: vous allez continuer de jouir de ses douceurs, tandis que je suis condamné à m'en priver malgré moi.»
«Si vous regardez, ajouta mon père, du côté de l'île que forment les deux branches du Nil les plus grandes, quelle variété de verdure! quel émail de toutes sortes de fleurs! Quelle quantité prodigieuse de villes, de bourgades, de canaux et de mille autres objets agréables! Si vous tournez les yeux de l'autre côté, en remontant vers l'Éthiopie, combien d'autres sujets d'admiration! Je ne puis mieux comparer la verdure, de tant de campagnes arrosées par les différents canaux de l'île, qu'à des émeraudes brillantes enchâssées dans de l'argent. N'est-ce pas la ville de l'univers la plus vaste, la plus peuplée et la plus riche que le grand Caire? Que d'édifices magnifiques, tant publics que particuliers! Si vous allez jusqu'aux pyramides, vous serez saisis d'étonnement, vous demeurerez immobiles à l'aspect de ces masses de pierres d'une grosseur énorme qui s'élèvent jusqu'aux cieux: vous serez obligés d'avouer qu'il faut que les Pharaons, qui ont employé à les construire tant de richesses et tant d'hommes, aient surpassé tous les monarques qui sont venus après eux non-seulement en Égypte, mais sur la terre même, en magnificence et en invention, pour avoir laissé des monuments si dignes de leur mémoire. Ces monuments, si anciens que les savants ne sauraient convenir entre eux du temps qu'on les a élevés, subsistent encore aujourd'hui et dureront autant que les siècles. Je passe sous silence les villes maritimes du royaume d'Égypte, comme Damiette, Rosette, Alexandrie, où je ne sais combien de nations vont chercher mille sortes de grains et de toiles et mille autres choses pour la commodité et les délices des hommes. Je vous en parle avec connaissance: j'y ai passé quelques années de ma jeunesse, que je compterai tant que je vivrai pour les plus agréables de ma vie.»
Scheherazade parlait ainsi lorsque la lumière du jour, qui commençait à naître, vint frapper ses yeux. Elle demeura aussitôt dans le silence; mais sur la fin de la nuit suivante, elle reprit le fil de son discours de cette sorte:
CXXIX NUIT.
«Mes oncles n'eurent rien à répliquer à mon père, poursuivit le jeune homme de Moussoul, et demeurèrent d'accord de tout ce qu'il venait de dire du Nil, du Caire et de tout le royaume d'Égypte. Pour moi, j'en eus l'imagination si remplie que je n'en dormis pas la nuit. Peu de temps après, mes oncles firent bien connaître eux- mêmes combien ils avaient été frappés du discours de mon père. Ils lui proposèrent de faire tous ensemble le voyage d'Égypte. Il accepta la proposition, et comme ils étaient de riches marchands, ils résolurent de porter avec eux des marchandises qu'ils y pussent débiter. J'appris qu'ils faisaient les préparatifs de leur départ: j'allai trouver mon père, je le suppliai les larmes aux yeux de me permettre de l'accompagner, et de m'accorder un fonds de marchandises pour en faire le débit moi-même. «Vous êtes encore trop jeune, me dit-il, pour entreprendre le voyage d'Égypte: la fatigue en est trop grande, et de plus je suis persuadé que vous vous y perdriez.» Ces paroles ne m'ôtèrent pas l'envie de voyager. J'employai le crédit de mes oncles auprès de mon père, dont ils obtinrent enfin que j'irais seulement jusqu'à Damas, où ils me laisseraient pendant qu'ils continueraient leur voyage jusqu'en Égypte: «La ville de Damas, dit mon père, a aussi ses beautés, et il faut qu'il se contente de la permission que je lui donne d'aller jusque-là.» Quelque désir que j'eusse de voir l'Égypte, après ce que je lui en avais ouï dire, il était mon père, je me soumis à sa volonté.
«Je partis donc de Moussoul avec mes oncles et lui. Nous traversâmes la Mésopotamie; nous passâmes l'Euphrate, nous arrivâmes à Alep, où nous séjournâmes peu de jours, et de là nous nous rendîmes à Damas, dont l'abord me surprit très-agréablement. Nous logeâmes tous dans un même khan: je vis une ville grande, peuplée, remplie de beau monde et très-bien fortifiée. Nous employâmes quelques jours à nous promener dans tous ces jardins délicieux qui sont aux environs, comme nous le pouvons voir d'ici, et nous convînmes que l'on avait raison de dire que Damas était au milieu d'un paradis. Mes oncles enfin songèrent à continuer leur route: ils prirent soin auparavant de vendre mes marchandises, ce qu'ils firent si avantageusement pour moi que j'y gagnai cinq cents pour cent: cette vente produisit une somme considérable, dont je fus ravi de me voir possesseur.
«Mon père et mes oncles me laissèrent donc à Damas et poursuivirent leur voyage. Après leur départ, j'eus une grande attention à ne pas dépenser mon argent inutilement. Je louai néanmoins une maison magnifique: elle était toute de marbre, ornée de peintures à feuillages d'or et d'azur; elle avait un jardin où l'on voyait de très-beaux jets d'eau. Je la meublai, non pas à la vérité aussi richement que la magnificence du lieu le demandait, mais du moins assez proprement pour un jeune homme de ma condition. Elle avait autrefois appartenu à un des principaux seigneurs de la ville nommé Modoun Abdalrahim, et elle appartenait alors à un riche marchand joaillier, à qui je n'en payais que deux scherifs par mois. J'avais un assez grand nombre de domestiques; je vivais honorablement, je donnais quelquefois à manger aux gens avec qui j'avais fait connaissance, et quelquefois j'allais manger chez eux. C'est ainsi que je passais le temps à Damas en attendant le retour de mon père: aucune passion ne troublait mon repos, et le commerce des honnêtes gens faisait mon unique occupation.
«Un jour, que j'étais assis à la porte de ma maison et que je prenais le frais, une dame fort proprement habillée, et qui paraissait fort bien faite, vint à moi et me demanda si je ne vendais pas des étoffes. En disant cela, elle entra dans le logis.»
En cet endroit, Scheherazade voyant qu'il était jour, se tut, et la nuit suivante elle reprit la parole dans ces termes:
CXXX NUIT.
«Quand je vis, dit le jeune homme de Moussoul, que la dame était entrée dans ma maison, je me levai, je fermai la porte, et je la fis entrer dans une salle où je la priai de s'asseoir. «Madame, lui dis-je, j'ai eu des étoffes qui étaient dignes de vous être montrées, mais je n'en ai plus présentement et j'en suis très- fâché.» Elle ôta le voile qui lui couvrait le visage et fit briller à mes yeux une beauté dont la vue me fit sentir des mouvements que je n'avais point encore sentis. «Je n'ai pas besoin d'étoffes, me répondit-elle, je viens seulement pour vous voir et passer la soirée avec vous si vous l'avez pour agréable: je ne vous demande qu'une légère collation.»