Les mille et une nuits - Tome premier
Chapter 3
«En achevant ces mots, elle rentra dans la maison, et se mit dans un coin où elle passa la nuit à pleurer de toute sa force. Le mari coucha seul; et le lendemain, voyant qu'elle ne discontinuait pas de se lamenter: «Vous n'êtes pas sage, lui dit-il, de vous affliger de la sorte; la chose n'en vaut pas la peine; et il vous est aussi peu important de la savoir, qu'il m'importe beaucoup, à moi, de la tenir secrète. N'y pensez donc plus, je vous en conjure. - J'y pense si bien encore, répondit la femme, que je ne cesserai pas de pleurer, que vous n'ayez satisfait ma curiosité. - Mais je vous dis fort sérieusement, répliqua-t-il, qu'il m'en coûtera la vie si je cède à vos indiscrètes instances. - Qu'il en arrive tout ce qu'il plaira à Dieu, repartit-elle, je n'en démordrai pas. - Je vois bien, reprit le marchand, qu'il n'y a pas moyen de vous faire entendre raison; et comme je prévois que vous vous ferez mourir vous-même par votre opiniâtreté, je vais appeler vos enfants, afin qu'ils aient la consolation de vous voir avant que vous mouriez.» Il fit venir ses enfants, et envoya chercher aussi le père, la mère et les parents de la femme. Lorsqu'ils furent assemblés, et qu'il leur eut expliqué de quoi il était question, ils employèrent leur éloquence à faire comprendre à la femme qu'elle avait tort de ne vouloir pas revenir de son entêtement; mais elle les rebuta tous, et dit qu'elle mourrait plutôt que de céder en cela à son mari. Le père et la mère eurent beau lui parler en particulier, et lui représenter que la chose qu'elle souhaitait d'apprendre ne lui était d'aucune importance, ils ne gagnèrent rien sur son esprit, ni par leur autorité, ni par leurs discours. Quand ses enfants virent qu'elle s'obstinait à rejeter toujours les bonnes raisons dont on combattait son opiniâtreté, ils se mirent à pleurer amèrement. Le marchand lui- même ne savait plus où il en était. Assis seul auprès de la porte de sa maison, il délibérait déjà s'il sacrifierait sa vie pour sauver celle de sa femme qu'il aimait beaucoup.
«Or, ma fille, continua le vizir en parlant toujours à Scheherazade, ce marchand avait cinquante poules et un coq, avec un chien qui faisait bonne garde. Pendant qu'il était assis, comme je l'ai dit, et qu'il rêvait profondément au parti qu'il devait prendre, il vit le chien courir vers le coq qui s'était jeté sur une poule, et il entendit qu'il lui parla dans ces termes: «Ô coq! Dieu ne permettra pas que tu vives encore longtemps! N'as-tu pas honte de faire aujourd'hui ce que tu fais?» Le coq monta sur ses ergots, et se tournant du côté du chien: «Pourquoi, répondit-il fièrement, cela me serait-il défendu aujourd'hui plutôt que les autres jours? - «Puisque tu l'ignores, répliqua le chien, apprends que notre maître est aujourd'hui dans un grand deuil. Sa femme veut qu'il lui révèle un secret qui est de telle nature, qu'il perdra la vie s'il le lui découvre. Les choses sont en cet état; et il est à craindre qu'il n'ait pas assez de fermeté pour résister à l'obstination de sa femme; car il l'aime, et il est touché des larmes qu'elle répand sans cesse. Il va peut-être périr; nous en sommes tous alarmés dans ce logis. Toi seul, insultant à notre tristesse, tu as l'impudence de te divertir avec tes poules.»
«Le coq repartit de cette sorte à la réprimande du chien: «Que notre maître est insensé! il n'a qu'une femme, et il n'en peut venir à bout, pendant que j'en ai cinquante qui ne font que ce que je veux. Qu'il rappelle sa raison, il trouvera bientôt moyen de sortir de l'embarras où il est. - Hé! que veux-tu qu'il fasse? dit le chien. - Qu'il entre dans la chambre où est sa femme, répondit le coq; et qu'après s'être enfermé avec elle, il prenne un bon bâton, et lui en donne mille coups; je mets en fait qu'elle sera sage après cela, et qu'elle ne le pressera plus de lui dire ce qu'il ne doit pas lui révéler.» Le marchand n'eut pas sitôt entendu ce que le coq venait de dire, qu'il se leva de sa place, prit un gros bâton, alla trouver sa femme qui pleurait encore, s'enferma avec elle, et la battit si bien, qu'elle ne put s'empêcher de crier: «C'est assez, mon mari, c'est assez, laissez- moi; je ne vous demanderai plus rien.» À ces paroles, et voyant qu'elle se repentait d'avoir été curieuse si mal à propos, il cessa de la maltraiter; il ouvrit la porte, toute la parenté entra, se réjouit de trouver la femme revenue de son entêtement, et fit compliment au mari sur l'heureux expédient dont il s'était servi pour la mettre à la raison. Ma fille, ajouta le grand vizir, vous mériteriez d'être traitée de la même manière que la femme de ce marchand.»
«Mon père, dit alors Scheherazade, de grâce, ne trouvez point mauvais que je persiste dans mes sentiments. L'histoire de cette femme ne saurait m'ébranler. Je pourrais vous en raconter beaucoup d'autres qui vous persuaderaient que vous ne devez pas vous opposer à mon dessein. D'ailleurs, pardonnez-moi si j'ose vous le déclarer, vous vous y opposeriez vainement: quand la tendresse paternelle refuserait de souscrire à la prière que je vous fais, j'irais me présenter moi-même au sultan.»
Enfin, le père, poussé à bout par la fermeté de sa fille, se rendit à ses importunités; et quoique fort affligé de n'avoir pu la détourner d'une si funeste résolution, il alla dès ce moment trouver Schahriar, pour lui annoncer que la nuit prochaine il lui mènerait Scheherazade.
Le sultan fut fort étonné du sacrifice que son grand vizir lui faisait: «Comment avez-vous pu, lui dit-il, vous résoudre à me livrer votre propre fille? - Sire, lui répondit le vizir, elle s'est offerte d'elle-même. La triste destinée qui l'attend n'a pu l'épouvanter, et elle préfère à sa vie l'honneur d'être une seule nuit l'épouse de votre majesté. - Mais ne vous trompez pas, vizir, reprit le sultan: demain, en vous remettant Scheherazade entre les mains, je prétends que vous lui ôtiez la vie. Si vous y manquez, je vous jure que je vous ferai mourir vous-même. - Sire, repartit le vizir, mon coeur gémira, sans doute, en vous obéissant; mais la nature aura beau murmurer: quoique père, je vous réponds d'un bras fidèle.» Schahriar accepta l'offre de son ministre, et lui dit qu'il n'avait qu'à lui amener sa fille quand il lui plairait.
Le grand vizir alla porter cette nouvelle à Scheherazade, qui la reçut avec autant de joie que si elle eût été la plus agréable du monde. Elle remercia son père de l'avoir si sensiblement obligée; et voyant qu'il était accablé de douleur, elle lui dit, pour le consoler, qu'elle espérait qu'il ne se repentirait pas de l'avoir mariée avec le sultan, et qu'au contraire il aurait sujet de s'en réjouir le reste de sa vie.
Elle ne songea plus qu'à se mettre en état de paraître devant le sultan; mais avant que de partir, elle prit sa soeur Dinarzade en particulier, et lui dit: «Ma chère soeur, j'ai besoin de votre secours dans une affaire très-importante; je vous prie de ne me le pas refuser. Mon père va me conduire chez le sultan pour être son épouse. Que cette nouvelle ne vous épouvante pas; écoutez-moi seulement avec patience. Dès que je serai devant le sultan, je le supplierai de permettre que vous couchiez dans la chambre nuptiale, afin que je jouisse cette nuit encore de votre compagnie. Si j'obtiens cette grâce, comme je l'espère, souvenez- vous de m'éveiller demain matin une heure avant le jour, et de m'adresser ces paroles: «Ma soeur, si vous ne dormez pas, je vous supplie, en attendant le jour qui paraîtra bientôt, de me raconter un de ces beaux contes que vous savez.» Aussitôt je vous en conterai un, et je me flatte de délivrer, par ce moyen, tout le peuple de la consternation où il est. Dinarzade répondit à sa soeur qu'elle ferait avec plaisir ce qu'elle exigeait d'elle.
L'heure de se coucher étant enfin venue, le grand vizir conduisit Scheherazade au palais, et se retira après l'avoir introduite dans l'appartement du sultan. Ce prince ne se vit pas plutôt avec elle, qu'il lui ordonna de se découvrir le visage. Il la trouva si belle, qu'il en fut charmé; mais s'apercevant qu'elle était en pleurs, il lui en demanda le sujet: «Sire, répondit Scheherazade, j'ai une soeur que j'aime aussi tendrement que j'en suis aimée. Je souhaiterais qu'elle passât la nuit dans cette chambre, pour la voir et lui dire adieu encore une fois. Voulez-vous bien que j'aie la consolation de lui donner ce dernier témoignage de mon amitié?» Schahriar y ayant consenti, on alla chercher Dinarzade, qui vint en diligence. Le sultan se coucha avec Scheherazade sur une estrade fort élevée, à la manière des monarques de l'Orient, et Dinarzade dans un lit qu'on lui avait préparé au bas de l'estrade.
Une heure avant le jour, Dinarzade, s'étant réveillée, ne manqua pas de faire ce que sa soeur lui avait recommandé: «Ma chère soeur, s'écria-t-elle, si vous ne dormez pas, je vous supplie, en attendant le jour qui paraîtra bientôt, de me raconter un de ces contes agréables que vous savez. Hélas! ce sera peut-être la dernière fois que j'aurai ce plaisir.
Scheherazade, au lieu de répondre à sa soeur, s'adressa au sultan: «Sire, dit-elle, votre majesté veut-elle bien me permettre de donner cette satisfaction à ma soeur? - Très-volontiers,» répondit le sultan. Alors Scheherazade dit à sa soeur d'écouter; et puis, adressant la parole à Schahriar, elle commença de la sorte:
I NUIT.
LE MARCHAND ET LE GÉNIE. Sire, il y avait autrefois un marchand qui possédait de grands biens, tant en fonds de terre qu'en marchandises et en argent comptant. Il avait beaucoup de commis, de facteurs et d'esclaves. Comme il était obligé de temps en temps de faire des voyages, pour s'aboucher avec ses correspondants, un jour qu'une affaire d'importance l'appelait assez loin du lieu qu'il habitait, il monta à cheval et partit avec une valise derrière lui, dans laquelle il avait mis une petite provision de biscuit et de dattes, parce qu'il avait un pays désert à passer, où il n'aurait pas trouvé de quoi vivre. Il arriva sans accident à l'endroit où il avait affaire, et quand il eut terminé la chose qui l'y avait appelé, il remonta à cheval pour s'en retourner chez lui.
Le quatrième jour de sa marche, il se sentit tellement incommodé de l'ardeur du soleil, et de la terre échauffée par ses rayons, qu'il se détourna de son chemin pour aller se rafraîchir sous des arbres qu'il aperçut dans la campagne. Il y trouva, au pied d'un grand noyer, une fontaine d'une eau très-claire et coulante. Il mit pied à terre, attacha son cheval à une branche d'arbre, et s'assit près de la fontaine, après avoir tiré de sa valise quelques dattes et du biscuit. En mangeant les dattes, il en jetait les noyaux à droite et à gauche. Lorsqu'il eut achevé ce repas frugal, comme il était bon musulman, il se lava les mains, le visage et les pieds[5], et fit sa prière.
Il ne l'avait pas finie, et il était encore à genoux, quand il vit paraître un génie tout blanc de vieillesse et d'une grandeur énorme, qui, s'avançant jusqu'à lui le sabre à la main, lui dit d'un ton de voix terrible: «Lève-toi, que je te tue avec ce sabre, comme tu as tué mon fils.» Il accompagna ces mots d'un cri effroyable. Le marchand, autant effrayé de la hideuse figure du monstre que des paroles qu'il lui avait adressées, lui répondit en tremblant: «Hélas! mon bon seigneur, de quel crime puis-je être coupable envers vous, pour mériter que vous m'ôtiez la vie? - Je veux, reprit le génie, te tuer de même que tu as tué mon fils. - Hé! bon Dieu, repartit le marchand, comment pourrais-je avoir tué votre fils? Je ne le connais point, et je ne l'ai jamais vu. - Ne t'es-tu pas assis en arrivant ici? répliqua le génie; n'as-tu pas tiré des dattes de la valise, et, en les mangeant, n'en as-tu pas jeté les noyaux à droite et à gauche? - J'ai fait ce que vous dites, répondit le marchand; je ne puis le nier. - Cela étant, reprit le génie, je te dis que tu as tué mon fils, et voici comment: dans le temps que tu jetais tes noyaux, mon fils passait; il en a reçu un dans l'oeil, et il en est mort: c'est pourquoi il faut que je te tue. - Ah! monseigneur, pardon, s'écria le marchand. - Point de pardon, répondit le génie, point de miséricorde. N'est-il pas juste de tuer celui qui a tué? - J'en demeure d'accord, dit le marchand; mais je n'ai assurément pas tué votre fils; et quand cela serait, je ne l'aurais fait que fort innocemment: par conséquent, je vous supplie de me pardonner et de me laisser la vie. - Non, non, dit le génie, en persistant dans sa résolution, il faut que je te tue de même que tu as tué mon fils.» À ces mots, il prit le marchand par le bras, le jeta la face contre terre, et leva le sabre pour lui couper la tête.
Cependant le marchand tout en pleurs, et protestant de son innocence, regrettait sa femme et ses enfants, et disait les choses du monde les plus touchantes. Le génie, toujours le sabre haut, eut la patience d'attendre que le malheureux eût achevé ses lamentations; mais il n'en fut nullement attendri: «Tous ces regrets sont superflus, s'écria-t-il; quand tes larmes seraient de sang, cela ne m'empêcherait pas de te tuer comme tu as tué mon fils. - Quoi! répliqua le marchand, rien ne peut vous toucher? Vous voulez absolument ôter la vie à un pauvre innocent? - Oui, repartit le génie, j'y suis résolu.» En achevant ces paroles...
Scheherazade, en cet endroit, s'apercevant qu'il était jour, et sachant que le sultan se levait de grand matin pour faire sa prière et tenir son conseil, cessa de parler. «Bon Dieu! ma soeur, dit alors Dinarzade, que votre conte est merveilleux! - La suite en est encore plus surprenante, répondit Scheherazade; et vous en tomberiez d'accord, si le sultan voulait me laisser vivre encore aujourd'hui, et me donner la permission de vous la raconter la nuit prochaine.» Schahriar, qui avait écouté Scheherazade avec plaisir, dit en lui-même: «J'attendrai jusqu'à demain; je la ferai toujours bien mourir quand j'aurai entendu la fin de son conte.» Ayant donc pris la résolution de ne pas faire ôter la vie à Scheherazade ce jour-là, il se leva pour faire sa prière et aller au conseil.
Pendant ce temps-là, le grand vizir était dans une inquiétude cruelle: au lieu de goûter la douceur du sommeil, il avait passé la nuit à soupirer et à plaindre le sort de sa fille, dont il devait être le bourreau. Mais si dans cette triste attente il craignait la vue du sultan, il fut agréablement surpris, lorsqu'il vit que ce prince entrait au conseil sans lui donner l'ordre funeste qu'il en attendait.
Le sultan, selon sa coutume, passa la journée à régler les affaires de son empire, et quand la nuit fut venue, il coucha encore avec Scheherazade. Le lendemain avant que le jour parût, Dinarzade ne manqua pas de s'adresser à sa soeur et de lui dire: «Ma soeur, si vous ne dormez pas, je vous supplie, en attendant le jour qui paraîtra bientôt, de continuer le conte d'hier.» Le sultan n'attendit pas que Scheherazade lui en demandât la permission: «Achevez, lui dit-il, le conte du génie et du marchand; je suis curieux d'en entendre la fin.» Scheherazade prit alors la parole, et continua son conte dans ces termes:
II NUIT.
Sire, quand le marchand vit que le génie lui allait trancher la tête, il fit un grand cri, et lui dit: «Arrêtez; encore un mot, de grâce; ayez la bonté de m'accorder un délai: donnez-moi le temps d'aller dire adieu à ma femme et à mes enfants, et de leur partager mes biens par un testament que je n'ai pas encore fait, afin qu'ils n'aient point de procès après ma mort; cela étant fini, je reviendrai aussitôt dans ce même lieu me soumettre à tout ce qu'il vous plaira d'ordonner de moi. - Mais, dit le génie, si je t'accorde le délai que tu demandes, j'ai peur que tu ne reviennes pas. - Si vous voulez croire à mon serment, répondit le marchand, je jure par le Dieu du ciel et de la terre que je viendrai vous retrouver ici sans y manquer. - De combien de temps souhaites-tu que soit ce délai? répliqua le génie. - Je vous demande une année, repartit le marchand: il ne me faut pas moins de temps pour donner ordre à mes affaires, et pour me disposer à renoncer sans regret au plaisir qu'il y a de vivre. Ainsi je vous promets que de demain en un an, sans faute, je me rendrai sous ces arbres, pour me remettre entre vos mains. - Prends-tu Dieu à témoin de la promesse que tu me fais? reprit le génie. - Oui, répondit le marchand, je le prends encore une fois à témoin, et vous pouvez vous reposer sur mon serment.» À ces paroles, le génie le laissa près de la fontaine et disparut.
Le marchand, s'étant remis de sa frayeur, remonta à cheval et reprit son chemin. Mais si d'un côté il avait de la joie de s'être tiré d'un si grand péril, de l'autre il était dans une tristesse mortelle, lorsqu'il songeait au serment fatal qu'il avait fait. Quand il arriva chez lui, sa femme et ses enfants le reçurent avec toutes les démonstrations d'une joie parfaite; mais au lieu de les embrasser de la même manière, il se mit à pleurer si amèrement, qu'ils jugèrent bien qu'il lui était arrivé quelque chose d'extraordinaire. Sa femme lui demanda la cause de ses larmes et de la vive douleur qu'il faisait éclater: «Nous nous réjouissons, disait-elle, de votre retour, et cependant vous nous alarmez tous par l'état où nous vous voyons. Expliquez-nous, je vous prie, le sujet de votre tristesse. - Hélas! répondit le mari, le moyen que je sois dans une autre situation? je n'ai plus qu'un an à vivre.» Alors il leur raconta ce qui s'était passé entre lui et le génie, et leur apprit qu'il lui avait donné parole de retourner au bout de l'année recevoir la mort de sa main.
Lorsqu'ils entendirent cette triste nouvelle, ils commencèrent tous à se désoler. La femme poussait des cris pitoyables en se frappant le visage et en s'arrachant les cheveux; les enfants, fondant en pleurs, faisaient retentir la maison de leurs gémissements; et le père, cédant à la force du sang, mêlait ses larmes à leurs plaintes. En un mot, c'était le spectacle du monde le plus touchant.
Dès le lendemain, le marchand songea à mettre ordre à ses affaires, et s'appliqua sur toutes choses à payer ses dettes. Il fit des présents à ses amis et de grandes aumônes aux pauvres, donna la liberté à ses esclaves de l'un et de l'autre sexe, partagea ses biens entre ses enfants, nomma des tuteurs pour ceux qui n'étaient pas encore en âge; et en rendant à sa femme tout ce qui lui appartenait, selon son contrat de mariage, il l'avantagea de tout ce qu'il put lui donner suivant les lois.
Enfin l'année s'écoula, et il fallut partir. Il fit sa valise, où il mit le drap dans lequel il devait être enseveli; mais lorsqu'il voulut dire adieu à sa femme et à ses enfants, on n'a jamais vu une douleur plus vive. Ils ne pouvaient se résoudre à le perdre; ils voulaient tous l'accompagner et aller mourir avec lui. Néanmoins, comme il fallait se faire violence, et quitter des objets si chers:
«Mes enfants, leur dit-il, j'obéis à l'ordre de Dieu en me séparant de vous. Imitez-moi: soumettez-vous courageusement à cette nécessité, et songez que la destinée de l'homme est de mourir.» Après avoir dit ces paroles, il s'arracha aux cris et aux regrets de sa famille, il partit et arriva au même endroit où il avait vu le génie, le propre jour qu'il avait promis de s'y rendre. Il mit aussitôt pied à terre, et s'assit au bord de la fontaine, où il attendit le génie avec toute la tristesse qu'on peut s'imaginer.
Pendant qu'il languissait dans une si cruelle attente, un bon vieillard qui menait une biche à l'attache parut et s'approcha de lui. Ils se saluèrent l'un l'autre; après quoi le vieillard lui dit: «Mon frère, peut-on savoir de vous pourquoi vous êtes venu dans ce lieu désert, où il n'y a que des esprits malins, et où l'on n'est pas en sûreté? À voir ces beaux arbres, on le croirait habité; mais c'est une véritable solitude, où il est dangereux de s'arrêter trop longtemps.»
Le marchand satisfit la curiosité du vieillard, et lui conta l'aventure qui l'obligeait à se trouver là. Le vieillard l'écouta avec étonnement; et prenant la parole: «Voilà, s'écria-t-il, la chose du monde la plus surprenante; et vous êtes lié par le serment le plus inviolable. Je veux, ajouta-t-il, être témoin de votre entrevue avec le génie.» En disant cela, il s'assit près du marchand, et tandis qu'ils s'entretenaient tous deux.........
«Mais voici le jour, dit Scheherazade en se reprenant; ce qui reste est le plus beau du conte.» Le sultan, résolu d'en entendre la fin, laissa vivre encore ce jour-là Scheherazade.
III NUIT.
La nuit suivante, Dinarzade fit à sa soeur la même prière que les deux précédentes: «Ma chère soeur, lui dit-elle, si vous ne dormez pas, je vous supplie de me raconter un de ces contes agréables que vous savez.» Mais le sultan dit qu'il voulait entendre la suite de celui du marchand et du génie: c'est pourquoi Scheherazade le reprit ainsi:
Sire, dans le temps que le marchand et le vieillard qui conduisait la biche s'entretenaient, il arriva un autre vieillard, suivi de deux chiens noirs. Il s'avança jusqu'à eux, et les salua, en leur demandant ce qu'ils faisaient en cet endroit. Le vieillard qui conduisait la biche lui apprit l'aventure du marchand et du génie, ce qui s'était passé entre eux, et le serment du marchand. Il ajouta que ce jour était celui de la parole donnée, et qu'il était résolu de demeurer là pour voir ce qui en arriverait.
Le second vieillard, trouvant aussi la chose digne de sa curiosité, prit la même résolution. Il s'assit auprès des autres; et à peine se fut-il mêlé à leur conversation, qu'il survint un troisième vieillard, qui, s'adressant aux deux premiers, leur demanda pourquoi le marchand qui était avec eux paraissait si triste. On lui en dit le sujet, qui lui parut si extraordinaire, qu'il souhaita aussi d'être témoin de ce qui se passerait entre le génie et le marchand: pour cet effet, il se plaça parmi les autres.
Ils aperçurent bientôt dans la campagne une vapeur épaisse, comme un tourbillon de poussière élevé par le vent; cette vapeur s'avança jusqu'à eux, et, se dissipant tout à coup, leur laissa voir le génie, qui, sans les saluer, s'approcha du marchand le sabre à la main, et le prenant par le bras: «Lève-toi, lui dit-il, que je te tue, comme tu as tué mon fils.» Le marchand et les trois vieillards, effrayés, se mirent à pleurer et à remplir l'air de cris......
Scheherazade, en cet endroit apercevant le jour, cessa de poursuivre son conte, qui avait si bien piqué la curiosité du sultan, que ce prince, voulant absolument en savoir la fin, remit encore au lendemain la mort de la sultane.
On ne peut exprimer quelle fut la joie du grand vizir, lorsqu'il vit que le sultan ne lui ordonnait pas de faire mourir Scheherazade. Sa famille, la cour, tout le monde en fut généralement étonné.
IV NUIT.
Vers la fin de la nuit suivante, Dinarzade, avec la permission du sultan, parla dans ces termes:
Sire, quand le vieillard qui conduisait la biche vit que le génie s'était saisi du marchand et l'allait tuer impitoyablement, il se jeta aux pieds de ce monstre, et les lui baisant: «Prince des génies, lui dit-il, je vous supplie très-humblement de suspendre votre colère, et de me faire la grâce de m'écouter. Je vais vous raconter mon histoire et celle de cette biche que vous voyez; mais si vous la trouvez plus merveilleuse et plus surprenante que l'aventure de ce marchand à qui vous voulez ôter la vie, puis-je espérer que vous voudrez bien remettre à ce pauvre malheureux le tiers de son crime?» Le génie fut quelque temps à se consulter là- dessus; mais enfin il répondit: «Hé bien! voyons, j'y consens.»
HISTOIRE DU PREMIER VIEILLARD ET DE LA BICHE. «Je vais donc, reprit le vieillard, commencer mon récit: écoutez- moi, je vous prie, avec attention. Cette biche que vous voyez est ma cousine, et de plus, ma femme. Elle n'avait que douze ans quand je l'épousai: ainsi je puis dire qu'elle ne devait pas moins me regarder comme son père, que comme son parent et son mari.