Les mille et une nuits - Tome premier
Chapter 28
«Elle me fit asseoir auprès d'elle, et prenant la parole: «Mon cher seigneur, me dit-elle, ne soyez pas surpris que je vous aie quitté un peu brusquement. Je n'ai pas jugé à propos, devant ce marchand, de répondre favorablement à l'aveu que vous m'avez fait des sentiments que je vous ai inspirés. Mais, bien loin de m'en offenser, je confesse que je prenais plaisir à vous entendre, et je m'estime infiniment heureuse d'avoir pour amant un homme de votre mérite. Je ne sais quelle impression ma vue a pu faire d'abord sur vous; mais, pour moi, je puis vous assurer qu'en vous voyant je me suis sentie de l'inclination pour vous. Depuis hier je n'ai fait que penser aux choses que vous me dites, et mon empressement à vous venir chercher si matin doit bien vous prouver que vous ne me déplaisez pas. - Madame, repris-je, transporté d'amour et de joie, je ne pouvais rien entendre de plus agréable que ce que vous avez la bonté de me dire. On ne saurait aimer avec plus de passion que je vous aime: depuis l'heureux moment que vous parûtes à mes yeux, ils furent éblouis de tant de charmes, et mon coeur se rendit sans résistance. - Ne perdons pas le temps en discours inutiles, interrompit-elle; je ne doute pas de votre sincérité, et vous serez bientôt persuadé de la mienne. Voulez- vous me faire l'honneur de venir chez moi, ou si vous souhaitez que j'aille chez vous? - Madame, lui répondis-je, je suis un étranger logé dans un khan qui n'est pas un lieu propre à recevoir une dame de votre rang et de votre mérite.»
Scheherazade allait poursuivre, mais elle fut obligée d'interrompre son discours parce que le jour paraissait. Le lendemain, elle continua de cette sorte, en faisant toujours parler le jeune homme de Bagdad:
CXII NUIT.
«Il est plus à propos, madame, poursuivit-il, que vous ayez la bonté de m'enseigner votre demeure; j'aurai l'honneur de vous aller voir chez vous.» La dame y consentit. «Il est, dit-elle, vendredi après-demain; venez ce jour-là, après la prière du midi. Je demeure dans la rue de la Dévotion. Vous n'avez qu'à demander la maison d'Abou-Schamma, surnommé Bercout, autrefois chef des émirs: vous me trouverez là.» À ces mots, nous nous séparâmes, et je passai le lendemain dans une grande impatience.
«Le vendredi, je me levai de bon matin; je pris le plus bel habit que j'eusse, avec une bourse où je mis cinquante pièces d'or, et, monté sur un âne que j'avais retenu dès le jour précédent, je partis accompagné de l'homme qui me l'avait loué. Quand nous fûmes arrivés dans la rue de la Dévotion, je dis au maître de l'âne de demander où était la maison que je cherchais: on la lui enseigna et il m'y mena. Je descendis à la porte. Je le payai bien et le renvoyai, en lui recommandant de bien remarquer la maison où il me laissait et de ne pas manquer de m'y venir prendre le lendemain matin, pour me ramener au khan de Mesrour.
«Je frappai à la porte, et aussitôt deux petites esclaves blanches comme la neige et très-proprement habillées vinrent ouvrir. «Entrez, s'il vous plaît, me dirent-elles, notre maîtresse vous attend impatiemment. Il y a deux jours qu'elle ne cesse de parler de vous.» J'entrai dans la cour et vis un grand pavillon élevé sur sept marches, et entouré d'une grille qui le séparait d'un jardin d'une beauté admirable. Outre les arbres qui ne servaient qu'à l'embellir et qu'à former de l'ombre, il y en avait une infinité d'autres chargés de toutes sortes de fruits. Je fus charmé du ramage d'un grand nombre d'oiseaux qui mêlaient leurs chants au murmure d'un jet d'eau d'une hauteur prodigieuse qu'on voyait au milieu d'un parterre émaillé de fleurs. D'ailleurs ce jet d'eau était très-agréable à voir; quatre gros dragons dorés paraissaient aux angles du bassin qui était en carré, et ces dragons jetaient de l'eau en abondance, mais de l'eau plus claire que le cristal de roche. Ce lieu plein de délices me donna une haute idée de la conquête que j'avais faite. Les deux petites esclaves me firent entrer dans un salon magnifiquement meublé, et pendant que l'une courut avertir sa maîtresse de mon arrivée, l'autre demeura avec moi et me fit remarquer toutes les beautés du salon.»
En achevant ces derniers mots, Scheherazade cessa de parler, à cause qu'elle vit paraître le jour. Schahriar se leva fort curieux d'apprendre ce que ferait le jeune homme de Bagdad dans le salon de la dame du Caire. La sultane contenta le lendemain la curiosité de ce prince en reprenant ainsi cette histoire:
CXIII NUIT.
Sire, le marchand chrétien continuant de parler au sultan de Casgar, poursuivit de cette manière: «Je n'attendis pas longtemps dans le salon, me dit le jeune homme; la dame que j'aimais y arriva bientôt, fort parée de perles et de diamants, mais plus brillante encore par l'éclat de ses yeux que par celui de ses pierreries. Sa taille, qui n'était plus cachée par son habillement de ville, me parut la plus fine et la plus avantageuse du monde. Je ne vous parlerai point de la joie que nous eûmes de nous revoir, car c'est une chose que je ne pourrais que faiblement exprimer. Je vous dirai seulement qu'après les premiers compliments, nous nous assîmes tous deux sur un sofa où nous nous entretînmes avec toute la satisfaction imaginable. On nous servit ensuite les mets les plus délicats et les plus exquis. Nous nous mîmes à table, et après le repas nous nous remîmes à nous entretenir jusqu'à la nuit. Alors on nous apporta d'excellent vin et des fruits propres à exciter à boire, et nous bûmes au son des instruments que les esclaves accompagnèrent de leurs voix. La dame du logis chanta elle-même et acheva par ses chansons de m'attendrir et de me rendre le plus passionné de tous les amants. Enfin je passai la nuit à goûter toutes sortes de plaisirs.
«Le lendemain matin, après avoir mis adroitement sous le chevet du lit la bourse et les cinquante pièces d'or que j'avais apportées, je dis adieu à la dame, qui me demanda quand je la reverrais: «Madame, lui répondis-je, je vous promets de revenir ce soir.» Elle parut ravie de ma réponse, me conduisit jusqu'à la porte, et, en nous séparant, elle me conjura de tenir ma promesse.
«Le même homme qui m'avait amené m'attendait avec son âne. Je montai dessus et revins au khan de Mesrour. En renvoyant l'homme, je lui dis que je ne le payais pas afin qu'il me vînt reprendre l'après-dînée à l'heure que je lui marquai.
«D'abord que je fus de retour dans mon logement, mon premier soin fut de faire acheter un bon agneau et plusieurs sortes de gâteaux que j'envoyai à la dame par un porteur. Je m'occupai ensuite d'affaires sérieuses jusqu'à ce que le maître de l'âne fût arrivé. Alors je partis avec lui et me rendis chez la dame qui me reçut avec autant de joie que le jour précédent, et me fit un régal aussi magnifique que le premier.
«En la quittant le lendemain, je lui laissai encore une bourse de cinquante pièces d'or, et je revins au khan de Mesrour...» À ces mots, Scheherazade ayant aperçu le jour en avertit le sultan des Indes qui se leva sans lui rien dire. Sur la fin de la nuit suivante, elle reprit ainsi la suite de l'histoire commencée:
CXIV NUIT.
Le marchand chrétien parlant toujours au sultan de Casgar: «Le jeune homme de Bagdad, dit-il, poursuivit son histoire dans ces termes: «Je continuai de voir la dame tous les jours et de lui laisser chaque jour une bourse de cinquante pièces d'or, et cela dura jusqu'à ce que les marchands à qui j'avais donné mes marchandises à vendre, et que je voyais régulièrement deux fois la semaine, ne me durent plus rien: enfin je me trouvai sans argent et sans espérance d'en avoir.
«Dans cet état affreux, et prêt à m'abandonner à mon désespoir, je sortis du khan sans savoir ce que je faisais, et m'en allai du côté du château où il y avait un grand nombre de peuple assemblé pour voir un spectacle que donnait le sultan d'Égypte. Lorsque je fus arrivé dans le lieu où était tout ce monde, je me mêlai parmi la foule et me trouvai par hasard près d'un cavalier bien monté et fort proprement habillé, qui avait à l'arçon de sa selle un sac à demi ouvert d'où sortait un cordon de soie verte. En mettant la main sur le sac, je jugeai que le cordon devait être celui d'une bourse qui était dedans. Pendant que je faisais ce jugement, il passa de l'autre côté du cavalier un porteur chargé de bois, et il passa si près que le cavalier fut obligé de se tourner vers lui pour empêcher que le bois ne le touchât et ne déchirât son habit. En ce moment le démon me tenta: je pris le cordon d'une main, et m'aidant de l'autre à élargir le sac, je tirai la bourse sans que personne s'en aperçut. Elle était pesante, et je ne doutai point qu'il n'y eût dedans de l'or ou de l'argent.
«Quand le porteur fut passé, le cavalier, qui avait apparemment quelque soupçon de ce que j'avais fait pendant qu'il avait la tête tournée, mit aussitôt la main dans son sac, et, n'y trouvant pas sa bourse, me donna un si grand coup de sa hache d'armes qu'il me renversa par terre. Tous ceux qui furent témoins de cette violence en furent touchés, et quelques-uns mirent la main sur la bride du cheval pour arrêter le cavalier et lui demander pour quel sujet il m'avait frappé; s'il lui était permis de maltraiter ainsi un musulman. «De quoi vous mêlez-vous, leur répondit-il d'un ton brusque; je ne l'ai pas fait sans raison: c'est un voleur.» À ces paroles, je me relevai, et, à mon air, chacun prenant mon parti, s'écria qu'il était un menteur, qu'il n'était pas croyable qu'un jeune homme tel que moi eût commis la méchante action qu'il m'imputait; enfin ils soutenaient que j'étais innocent; et tandis qu'ils retenaient son cheval pour favoriser mon évasion, par malheur pour moi, le lieutenant de police suivi de ses gens passa par là; voyant tant de monde assemblé autour du cavalier et de moi, il s'approcha et demanda ce qui était arrivé. Il n'y eut personne qui n'accusât le cavalier de m'avoir maltraité injustement, sous prétexte de l'avoir volé.
«Le lieutenant de police ne s'arrêta pas à tout ce qu'on lui disait. Il demanda au cavalier s'il ne soupçonnait pas quelque autre que moi de l'avoir volé. Le cavalier répondit que non, et lui dit les raisons qu'il avait de croire qu'il ne se trompait pas dans ses soupçons. Le lieutenant de police, après l'avoir écouté, ordonna à ses gens de m'arrêter et de me fouiller, ce qu'ils se mirent en devoir d'exécuter aussitôt; et l'un d'entre eux m'ayant ôté la bourse, la montra publiquement. Je ne pus soutenir cette honte, j'en tombai évanoui. Le lieutenant de police se fit apporter la bourse.»
Mais sire, voilà le jour, dit Scheherazade en se reprenant; si votre majesté veut bien encore me laisser vivre jusqu'à demain, elle entendra la suite de cette histoire. Schahriar, qui n'avait pas un autre dessein, se leva sans lui répondre, et alla remplir ses devoirs.
CXV NUIT.
Sur la fin de la nuit suivante, la sultane adressa ainsi la parole à Schahriar: Sire, le jeune homme de Bagdad poursuivant son histoire: «Lorsque le lieutenant de police, dit-il, eut la bourse entre les mains, il demanda au cavalier si elle était à lui et combien il y avait mis d'argent. Le cavalier la reconnut pour celle qui lui avait été prise, et assura qu'il y avait dedans vingt sequins. Le juge l'ouvrit, et après y avoir effectivement trouvé vingt sequins, il la lui rendit. Aussitôt il me fit venir devant lui. «Jeune homme, me dit-il, avouez-moi la vérité. Est-ce vous qui avez pris la bourse de ce cavalier? N'attendez pas que j'emploie les tourments pour vous le faire confesser.» Alors, baissant les yeux, je dis en moi-même: «Si je nie le fait, la bourse dont on m'a trouvé saisi me fera passer pour un menteur.» Ainsi, pour éviter un double châtiment, je levai la tête et confessai que c'était moi. Je n'eus pas plus tôt fait cet aveu que le lieutenant de police, après avoir pris des témoins, commanda qu'on me coupât la main, et la sentence fut exécutée sur-le-champ, ce qui excita la pitié de tous les spectateurs: je remarquai même sur le visage du cavalier qu'il n'en était pas moins touché que les autres. Le lieutenant de police voulait encore me faire couper un pied; mais je suppliai le cavalier de demander ma grâce: il la demanda et l'obtint.
«Lorsque le juge eut passé son chemin, le cavalier s'approcha de moi: «Je vois bien, me dit-il en me présentant la bourse, que c'est la nécessité qui vous a fait faire une action si honteuse et si indigne d'un jeune homme aussi bien fait que vous; mais, tenez, voilà cette bourse fatale, je vous la donne et je suis très-fâché du malheur qui vous est arrivé.» En achevant ces paroles il me quitta, et comme j'étais très-faible à cause du sang que j'avais perdu, quelques honnêtes gens du quartier eurent la charité de me faire entrer chez eux et de me faire boire un verre de vin. Ils pansèrent aussi mon bras et mirent ma main dans un linge que j'emportai avec moi attaché à ma ceinture.
«Quand je serais retourné au khan de Mesrour dans ce triste état, je n'y aurais pas trouvé le secours dont j'avais besoin. C'était aussi hasarder beaucoup que d'aller me présenter à la jeune dame. Elle ne voudra peut-être plus me voir, disais-je, lorsqu'elle aura appris mon infamie. Je ne laissai pas néanmoins de prendre ce parti, et afin que le monde qui me suivait se lassât de m'accompagner, je marchai par plusieurs rues détournées et me rendis enfin chez la dame, où j'arrivai si faible et si fatigué que je me jetai sur le sofa, le bras droit sous ma robe, car je me gardai bien de le faire voir.
«Cependant la dame avertie de mon arrivée et du mal que je souffrais, vint avec empressement, et me voyant pâle et défait: «Ma chère âme, me dit-elle, qu'avez-vous donc?» Je dissimulai: «Madame, lui répondis-je, c'est un grand mal de tête qui me tourmente.» Elle en parut très-affligée: «Asseyez-vous, reprit- elle, car je m'étais levé pour la recevoir; dites-moi comment cela vous est venu: vous vous portiez si bien la dernière fois que j'eus le plaisir de vous voir! Il y a quelque autre chose que vous me cachez; apprenez-moi ce que c'est.» Comme je gardais le silence, et qu'au lieu de répondre, les larmes coulaient de mes yeux: «Je ne comprends pas, dit-elle, ce qui peut vous affliger. Vous en aurais-je donné quelque sujet sans y penser, et venez-vous ici exprès pour m'annoncer que vous ne m'aimez plus? - Ce n'est point cela, madame, lui repartis-je en soupirant, et un soupçon si injuste augmente encore mon mal.»
«Je ne pouvais me résoudre à lui en déclarer la véritable cause. La nuit étant venue, on servit le souper. Elle me pria de manger; mais, ne pouvant me servir que de la main gauche, je la suppliai de m'en dispenser, m'excusant sur ce que je n'avais nul appétit: «Vous en aurez, me dit-elle, quand vous m'aurez découvert ce que vous me cachez avec tant d'opiniâtreté: votre dégoût, sans doute, ne vient que de la peine que vous avez à vous y déterminer. - Hélas! madame, repris-je, il faudra bien enfin que je m'y détermine.» Je n'eus pas prononcé ces paroles qu'elle me versa à boire, et me présentant la tasse: «Prenez, dit-elle, et buvez, cela vous donnera du courage.» J'avançai donc la main gauche et pris la tasse.»
À ces mots, Scheherazade, apercevant le jour, cessa de parler; mais la nuit suivante elle poursuivit son discours de cette manière:
CXVI NUIT.
«Lorsque j'eus la tasse à la main, dit le jeune homme, je redoublai mes pleurs et poussai de nouveaux soupirs. «Qu'avez-vous donc à soupirer et à pleurer si amèrement, me dit alors la dame, et pourquoi prenez-vous la tasse de la main gauche plutôt que de la droite? - Ah! madame, lui répondis-je, excusez-moi, je vous en conjure: c'est que j'ai une tumeur à la main droite. - Montrez-moi cette tumeur, répliqua-t-elle, je la veux percer.» Je m'en excusai en disant qu'elle n'était pas encore en état de l'être, et je vidai toute la tasse, qui était très-grande. Les vapeurs du vin, ma lassitude et l'abattement où j'étais m'eurent bientôt assoupi, et je dormis d'un profond sommeil qui dura jusqu'au lendemain.
«Pendant ce temps-là la dame, voulant savoir quel mal j'avais à la main droite, leva ma robe, qui la cachait, et vit avec tout l'étonnement que vous pouvez penser qu'elle était coupée et que je l'avais apportée dans un linge. Elle comprit d'abord sans peine pourquoi j'avais tant résisté aux pressantes instances qu'elle m'avait faites, et elle passa la nuit à s'affliger de ma disgrâce, ne doutant pas qu'elle ne me fût arrivée pour l'amour d'elle.
«À mon réveil, je remarquai fort bien sur son visage qu'elle était saisie d'une vive douleur. Néanmoins, pour ne me pas chagriner elle ne me parla de rien. Elle me fit servir un consommé de volaille qu'on m'avait préparé par son ordre, me fit manger et boire pour me donner, disait-elle, les forces dont j'avais besoin. Après cela je voulus prendre congé d'elle, mais me retenant par ma robe: «Je ne souffrirai pas, dit-elle, que vous sortiez d'ici. Quoique vous ne m'en disiez rien, je suis persuadée que je suis la cause du malheur que vous vous êtes attiré. La douleur que j'en ai ne me laissera pas vivre longtemps; mais avant que je meure, il faut que j'exécute un dessein que je médite en votre faveur.» En disant cela, elle fit appeler un officier de justice et des témoins, et me fit dresser une donation de tous ses biens. Après qu'elle eut renvoyé tous ces gens satisfaits de leur peine, elle ouvrit un grand coffre où étaient toutes les bourses, dont je lui avais fait présent depuis le commencement de nos amours. «Elles sont toutes entières, me dit-elle, je n'ai pas touché à une seule: tenez, voilà la clef du coffre, vous en êtes le maître.» Je la remerciai de sa générosité et de sa bonté. «Je compte pour rien, reprit-elle, ce que je viens de faire pour vous, et je ne serai pas contente que je ne meure encore pour vous témoigner combien je vous aime.» Je la conjurai par tout ce que l'amour a de plus puissant d'abandonner une résolution si funeste; mais je ne pus l'en détourner, et le chagrin de me voir manchot lui causa une maladie de cinq ou six semaines dont elle mourut.
«Après avoir regretté sa mort autant que je le devais, je me mis en possession de tous ses biens, qu'elle m'avait fait connaître, et le sésame que vous avez pris la peine de vendre pour moi en faisait une partie.»
Scheherazade voulait continuer sa narration, mais le jour, qui paraissait l'en empêcha. La nuit suivante, elle reprit ainsi le fil de son discours:
CXVII NUIT.
Le jeune homme de Bagdad, acheva de raconter son histoire de cette sorte au marchand chrétien: «Ce que vous venez d'entendre, poursuivit-il, doit m'excuser auprès de vous d'avoir mangé de la main gauche. Je vous suis fort obligé de la peine que vous vous êtes donnée pour moi. Je ne puis assez reconnaître votre fidélité, et, comme j'ai, Dieu merci, assez de biens, quoique j'en aie dépensé beaucoup, je vous prie de vouloir accepter le présent que je vous fais de la somme que vous me devez. Outre cela, j'ai une proposition à vous faire: Ne pouvant plus demeurer davantage au Caire, après l'affaire que je viens de vous conter, je suis résolu d'en partir pour n'y revenir jamais. Si vous voulez me tenir compagnie, nous négocierons ensemble et nous partagerons également le gain que nous ferons.»
«Quand le jeune homme de Bagdad eut achevé son histoire, dit le marchand chrétien, je le remerciai le mieux qu'il me fut possible du présent qu'il me faisait; et quant à sa proposition de voyager avec lui, je lui dis que je l'acceptais très-volontiers, en l'assurant que ses intérêts me seraient toujours aussi chers que les miens.
«Nous prîmes jour pour notre départ, et lorsqu'il fut arrivé nous nous mîmes en chemin. Nous avons passé par la Syrie et par la Mésopotamie, traversé toute la Perse, où, après nous être arrêtés dans plusieurs villes, sommes enfin venus, sire, jusqu'à votre capitale. Au bout de quelque temps le jeune homme m'ayant témoigné qu'il avait dessein de repasser dans la Perse et de s'y établir, nous fîmes nos comptes et nous nous séparâmes très-satisfaits l'un de l'autre. Il partit, et moi, sire, je suis resté dans cette ville, où j'ai l'honneur d'être au service de votre majesté. Voilà l'histoire que j'avais à vous raconter. Ne la trouvez-vous pas plus surprenante que celle du bossu?»
Le sultan de Casgar se mit en colère contre le marchand chrétien, «Tu es bien hardi, lui dit-il, d'oser me faire le récit d'une histoire si peu digne de mon attention et de la comparer à celle du bossu. Peux-tu te flatter de me persuader que les fades aventures d'un jeune débauché sont plus admirables que celles de mon bouffon? Je vais vous faire pendre tous quatre pour venger sa mort.»
À ces paroles, le pourvoyeur, effrayé, se jeta aux pieds du sultan: «Sire, dit-il, je supplie votre majesté de suspendre sa juste colère, de m'écouter et de nous faire grâce à tous quatre, si l'histoire que je vais conter à votre majesté est plus belle que celle du bossu. - Je t'accorde ce que tu demandes, répondit le sultan; parle.» Le pourvoyeur prit alors la parole et dit:
HISTOIRE RACONTÉE PAR LE POURVOYEUR DU SULTAN DE CASGAR. «Sire, une personne de considération m'invita hier aux noces d'une de ses filles. Je ne manquai pas de me rendre chez lui, sur le soir, à l'heure marquée, et je me trouvai dans une assemblée de docteurs, d'officiers de justice et d'autres personnes des plus distinguées de cette ville. Après les cérémonies on servit un festin magnifique, on se mit à table, et chacun mangea de ce qu'il trouva le plus à son goût. Il y avait entre autres choses une entrée accommodée avec de l'ail, qui était excellente et dont tout le monde voulait avoir, et, comme nous remarquâmes qu'un des convives ne s'empressait pas d'en manger, quoiqu'elle fût devant lui, nous l'invitâmes à mettre la main au plat et à nous imiter. Il nous conjura de ne le point presser là-dessus. «Je me garderai bien, nous dit-il, de toucher à un ragoût où il y aura de l'ail; je n'ai point oublié ce qu'il m'en coûte pour en avoir goûté autrefois.» Nous le priâmes de nous raconter ce qui lui avait causé une si grande aversion pour l'ail; mais sans lui donner le temps de nous répondre: «Est-ce ainsi, lui dit le maître de la maison, que vous faites honneur à ma table? Ce ragoût est délicieux; ne prétendez pas vous exempter d'en manger: il faut que vous me fassiez cette grâce comme les autres. - Seigneur, lui repartit le convive, qui était un marchand de Bagdad, ne croyez pas que j'en use ainsi par une fausse délicatesse; je veux bien vous obéir si vous le voulez absolument; mais ce sera à condition qu'après en avoir mangé je me laverai, s'il vous plaît, les mains quarante fois avec de l'alcali, quarante autres fois avec de la cendre de la même plante et autant de fois avec du savon: vous ne trouverez pas mauvais que j'en use ainsi, pour ne pas contrevenir au serment que j'ai fait de ne manger jamais ragoût à l'ail qu'à cette condition.»
En achevant ces paroles, Scheherazade, voyant paraître le jour, se tut, et Schahriar se leva fort curieux de savoir pourquoi ce marchand avait juré de se laver six-vingts fois après avoir mangé d'un ragoût à l'ail. La sultane contenta sa curiosité de cette sorte sur la fin de la nuit suivante:
CXVIII NUIT.
Le pourvoyeur, parlant au sultan de Casgar: «Le maître du logis, poursuivit-il, ne voulant pas dispenser le marchand de manger du ragoût à l'ail, commanda à ses gens de tenir prêts un bassin et de l'eau avec de l'alcali, de la cendre de la même plante et du savon, afin que le marchand se lavât autant de fois qu'il lui plairait. Après avoir donné cet ordre, il s'adressa au marchand: «Faites donc comme nous, lui dit-il, et mangez; l'alcali, la cendre de la même plante et le savon ne vous manqueront pas.»