Les mille et une nuits - Tome premier
Chapter 27
Sire, dit-elle, dès que le juge de police lut persuadé que le médecin juif était le meurtrier, il ordonna au bourreau de se saisir de sa personne et de mettre en liberté le pourvoyeur du sultan. Le médecin avait déjà la corde au cou et allait cesser de vivre, quand on entendit la voix du tailleur, qui priait le bourreau de ne pas passer plus avant, et qui faisait ranger le peuple pour s'avancer vers le lieutenant de police, devant lequel étant arrivé: «Seigneur, lui dit-il, peu s'en est fallu que vous n'ayez fait perdre la vie à trois personnes innocentes; mais si vous voulez bien avoir la patience de m'entendre, vous allez connaître le véritable assassin du bossu. Si sa mort doit être expiée par une autre, c'est par la mienne. Hier, vers la fin du jour, comme je travaillais dans ma boutique et que j'étais en humeur de me réjouir, le bossu, à demi ivre, arriva et s'assit. Il chanta quelque temps, et je lui proposai de venir passer la soirée chez moi. Il y consentit, et je l'emmenai. Nous nous mîmes à table, je lui servis un morceau de poisson: en le mangeant, une arête ou un os s'arrêta dans son gosier, et quelque chose que nous pûmes faire, ma femme et moi, pour le soulager, il mourut en peu de temps. Nous fûmes fort affligés de sa mort, et, de peur d'en être repris, nous portâmes le cadavre à la porte du médecin juif. Je frappai, et je dis à la servante qui vint ouvrir de remonter promptement et de prier son maître, de notre part, de descendre pour voir un malade que nous lui amenions; et, afin qu'il ne refusât pas de venir, je la chargeai de lui remettre en main propre une pièce d'argent que je lui donnai. Dès qu'elle fut remontée, je portai le bossu au haut de l'escalier, sur la première marche, et nous sortîmes aussitôt, ma femme et moi, pour nous retirer chez nous. Le médecin, en voulant descendre, fit rouler le bossu, ce qui lui a fait croire qu'il était cause de sa mort. Puisque cela est ainsi, ajouta-t-il, laissez aller le médecin et me faites mourir.»
Le lieutenant de police et tous les spectateurs ne pouvaient assez admirer les étranges événements dont la mort du bossu avait été suivie. «Lâche donc le médecin juif, dit le juge au bourreau, et pends le tailleur puisqu'il confesse son crime. Il faut avouer que cette histoire est bien extraordinaire et qu'elle mérite d'être écrite en lettres d'or.» Le bourreau ayant mis en liberté le médecin, passa une corde au cou du tailleur. Mais, sire, dit Scheherazade en s'interrompant en cet endroit, je vois qu'il est déjà jour; il faut, s'il vous plaît, remettre la suite de cette histoire à demain. Le sultan des Indes y consentit, et se leva pour aller à ses fonctions ordinaires.
CV NUIT.
La sultane, ayant été réveillée par sa soeur, reprit ainsi la parole: Sire, pendant que le bourreau se préparait à pendre le tailleur, le sultan de Casgar, qui ne pouvait se passer longtemps du bossu, son bouffon, ayant demandé à le voir, un de ses officiers lui dit: «Sire, le bossu dont votre majesté est en peine, après s'être enivré hier, s'échappa du palais, contre sa coutume, pour aller courir par la ville, et il s'est trouvé mort ce matin. On a conduit devant le juge de police un homme accusé de l'avoir tué, et aussitôt le juge a fait dresser une potence. Comme on allait pendre l'accusé, un homme est arrivé, et après celui-là un autre, qui s'accusent eux-mêmes et se déchargent l'un l'autre. Il y a longtemps que cela dure, et le lieutenant de police est actuellement occupé à interroger un troisième homme qui se dit le véritable assassin.»
À ce discours, le sultan de Casgar envoya un huissier au lieu du supplice. «Allez, lui dit-il, en toute diligence, dire au juge de police qu'il m'amène incessamment les accusés, et qu'on m'apporte aussi le corps du pauvre bossu, que je veux voir encore une fois.» L'huissier partit, et arrivant dans le temps que le bourreau commençait à tirer la corde pour pendre le tailleur, il cria de toute sa force que l'on eût à suspendre l'exécution. Le bourreau ayant reconnu l'huissier, n'osa passer outre et lâcha le tailleur. Après cela, l'huissier ayant joint le lieutenant de police, lui déclara la volonté du sultan. Le juge obéit, prit le chemin du palais avec le tailleur, le médecin juif, le pourvoyeur et le marchand chrétien, et fit porter par quatre de ses gens le corps du bossu.
Lorsqu'ils furent tous devant le sultan, le juge de police se prosterna aux pieds de ce prince, et, quand il fut relevé, lui raconta fidèlement tout ce qu'il savait de l'histoire du bossu. Le sultan la trouva si singulière qu'il ordonna à son historiographe particulier de l'écrire avec toutes ses circonstances; puis, s'adressant à toutes les personnes qui étaient présentes: «Avez- vous jamais, leur dit-il, rien entendu de plus surprenant que ce qui vient d'arriver à l'occasion du bossu, mon bouffon?» Le marchand chrétien, après s'être prosterné jusqu'à toucher la terre de son front, prit alors la parole: «Puissant monarque, dit-il, je sais une histoire plus étonnante que celle dont on vient de vous faire le récit; je vais vous la raconter si votre majesté veut m'en donner la permission. Les circonstances en sont telles qu'il n'y a personne qui puisse les entendre sans en être touché.» Le sultan lui permit de la dire, ce qu'il fit en ces termes:
HISTOIRE QUE RACONTA LE MARCHAND CHRÉTIEN. «Sire, avant que je m'engage dans le récit que votre majesté consent que je lui fasse, je lui ferai remarquer, s'il lui plaît, que je n'ai pas l'honneur d'être né dans un endroit qui relève de son empire: je suis étranger, natif du Caire en Égypte, Copte de nation et chrétien de religion. Mon père était courtier, et il avait amassé des biens assez considérables qu'il me laissa en mourant. Je suivis son exemple et embrassai sa profession. Comme j'étais un jour au Caire, dans le logement public des marchands de toutes sortes de grains, un jeune marchand très-bien fait et proprement vêtu, monté sur un âne, vint m'aborder; il me salua, et ouvrant un mouchoir où il y avait une montre[48] de sésame: «Combien vaut, me dit-il, la grande mesure de sésame de la qualité de celui que vous voyez?»
Scheherazade, apercevant le jour, se tut en cet endroit; mais elle reprit son discours la nuit suivante, et dit au sultan des Indes:
CVI NUIT.
Sire, le marchand chrétien continuant de raconter au sultan de Casgar l'histoire qu'il venait de commencer: «J'examinai, dit-il, le sésame que le jeune marchand me montrait, et je lui répondis qu'il valait, au prix courant, cent drachmes d'argent la grande mesure. «Voyez, me dit-il, les marchands qui en voudront pour ce prix-là, et venez jusqu'à la porte de la Victoire, où vous verrez un khan séparé de toute autre habitation: je vous attendrai là.» En disant ces paroles il partit, et me laissa la montre de sésame, que je fis voir à plusieurs marchands de la place, qui me dirent tous qu'ils en prendraient tant que je leur en voudrais donner à cent dix drachmes d'argent la mesure, et à ce compte je trouvais à gagner avec eux dix drachmes par mesure. Flatté de ce profit, je me rendis à la porte de la Victoire, où le jeune marchand m'attendait. Il me mena dans son magasin, qui était plein de sésame; il y en avait cent cinquante grandes mesures, que je fis mesurer et charger sur des ânes, et je les vendis cinq mille drachmes d'argent. «De cette somme, me dit le jeune homme, il y a cinq cents drachmes pour votre droit à dix par mesure; je vous les accorde; et pour ce qui est du reste, qui m'appartient, comme je n'en ai pas besoin présentement, retirez-le de vos marchands, et me le gardez jusqu'à ce que j'aille vous le demander.» Je lui répondis qu'il serait prêt toutes les fois qu'il voudrait le venir prendre ou me l'envoyer demander. Je lui baisai la main en le quittant, et me retirai fort satisfait de sa générosité.
«Je fus un mois sans le revoir; au bout de ce temps-là je le vis paraître. «Où sont, me dit-il, les quatre mille cinq cents drachmes que vous me devez?
- Elles sont toutes prêtes, lui répondis-je, et je vais vous les compter tout à l'heure.» Comme il était monté sur son âne, je le priai de mettre pied à terre et de me faire l'honneur de manger un morceau avec moi avant que de les recevoir. «Non, me dit-il, je ne puis descendre à présent, j'ai une affaire pressante qui m'appelle ici près; mais je vais revenir et en repassant je prendrai mon argent, que je vous prie de tenir prêt.» Il disparut en achevant ces paroles. Je l'attendis, mais ce fut inutilement, et il ne revint qu'un mois encore après. «Voilà, dis-je en moi-même, un jeune marchand qui a bien de la confiance en moi de me laisser entre les mains, sans me connaître, une somme de quatre mille cinq cents drachmes d'argent: un autre que lui n'en userait pas ainsi et craindrait que je ne la lui emportasse.» Il revint à la fin du troisième mois; il était encore monté sur son âne, mais plus magnifiquement habillé que les autres fois.»
Scheherazade, voyant que le jour commençait à paraître, n'en dit pas davantage cette nuit. Sur la fin de la suivante elle poursuivit de cette manière, en faisant toujours parler le marchand chrétien au sultan de Casgar:
CVII NUIT.
«D'abord que j'aperçus le jeune marchand j'allai au-devant lui; je le conjurai de descendre et lui demandai s'il ne voulait donc pas que je lui comptasse l'argent que j'avais à lui. «Cela ne presse pas, me répondit-il d'un air gai et content, je sais qu'il est en bonne main; je viendrai le prendre quand j'aurai dépensé tout ce que j'ai, et qu'il ne me restera plus autre chose.» À ces mots, il donna un coup de fouet à son âne, et je l'eus bientôt perdu de vue. «Bon, dis-je en moi-même, il me dit de l'attendre à la fin de la semaine, et selon son discours je ne le verrai peut-être de longtemps. Je vais cependant faire valoir son argent, ce sera un revenant-bon pour moi.»
«Je ne me trompai pas dans ma conjecture: l'année se passa avant que j'entendisse parler du jeune homme. Au bout de l'an il parut aussi richement vêtu que la dernière fois, mais il me semblait avoir quelque chose dans l'esprit. Je le suppliai de me faire l'honneur d'entrer chez moi. «Je le veux bien pour cette fois, me répondit-il, mais à condition que vous ne ferez pas de dépense extraordinaire pour moi. - Je ne ferai que ce qu'il vous plaira, repris-je; descendez donc, de grâce.» Il mit pied à terre et entra chez moi. Je donnai des ordres pour le régal que je voulais lui faire, et, en attendant qu'on servît, nous commençâmes à nous entretenir. Quand le repas fut prêt, nous nous assîmes à table. Dès le premier morceau je remarquai qu'il le prit de la main gauche, et je fus fort étonné de voir qu'il ne se servait nullement de la droite. Je ne savais ce que j'en devais penser. «Depuis que je connais ce marchand, disais-je en moi-même, il m'a toujours paru très-poli: serait-il possible qu'il en usât ainsi par mépris pour moi? Par quelle raison ne se sert-il pas de sa main droite?»
Le jour, qui éclairait l'appartement du sultan des Indes, ne permit pas à Scheherazade de continuer cette histoire; mais elle en reprit la suite le lendemain, et dit à Schahriar:
CVIII NUIT.
Sire, le marchand chrétien était fort en peine de savoir pourquoi son hôte ne mangeait que de la main gauche: «Après le repas, dit- il, lorsque mes gens eurent desservi et se furent retirés, nous nous assîmes tous deux sur un sofa. Je présentai au jeune homme d'une tablette excellente pour la bonne bouche, et il la prit encore de la main gauche. «Seigneur, lui dis-je alors, je vous supplie de me pardonner la liberté que je prends de vous demander d'où vient que vous ne vous servez pas de votre main droite. Vous y avez mal, apparemment?» Il fit un grand soupir au lieu de me répondre, et, tirant son bras droit, qu'il avait tenu caché jusqu'alors sous sa robe, il me montra qu'il avait la main coupée, de quoi je fus extrêmement étonné. «Vous avez été choqué sans doute, me dit-il, de me voir manger de la main gauche; mais jugez si j'ai pu faire autrement. - Peut-on vous demander, repris-je, par quel malheur vous avez perdu votre main droite?» Il versa des larmes à cette demande, et après les avoir essuyées, il me conta son histoire comme je vais vous la raconter:
«Vous saurez, me dit-il, que je suis natif de Bagdad, fils d'un père riche, et des plus distingués de la ville par sa qualité et par son rang. À peine étais-je entré dans le monde, que, fréquentant des personnes qui avaient voyagé et qui disaient des merveilles de l'Égypte et particulièrement du grand Caire, je fus frappé de leurs discours et eus envie d'y faire un voyage; mais mon père vivait encore, et il ne m'en aurait pas donné la permission. Il mourut enfin, et sa mort me laissant maître de mes actions, je résolus d'aller au Caire. J'employai une très-grosse somme d'argent en plusieurs sortes d'étoffes fines de Bagdad et de Moussoul, et me mis en chemin.
«En arrivant au Caire, j'allai descendre au khan qu'on appelle le khan de Mesrour; j'y pris un logement avec un magasin, dans lequel je fis mettre les ballots que j'avais apportés avec moi sur des chameaux. Cela fait, j'entrai dans ma chambre pour me reposer et me remettre de la fatigue du chemin, pendant que mes gens, à qui j'avais donné de l'argent, allèrent acheter des vivres et firent la cuisine. Après le repas, j'allai voir le château, quelques mosquées, les places publiques et d'autres endroits qui méritaient d'être vus.
«Le lendemain je m'habillai proprement, et après avoir fait tirer de quelques-uns de mes ballots de très-belles et très-riches étoffes, dans l'intention de les porter à un bezestan[49] pour voir ce qu'on en offrirait, j'en chargeai quelques-uns de mes esclaves et me rendis au bezestan des Circassiens. J'y fus bientôt environné d'une foule de courtiers et de crieurs qui avaient été avertis de mon arrivée. Je partageai des essais d'étoffe entre plusieurs crieurs, qui les allèrent crier et faire voir dans tout le bezestan; mais nul des marchands n'en offrit que beaucoup moins que ce qu'elles me coûtaient d'achat et de frais de voiture. Cela me fâcha, et j'en marquais mon ressentiment aux crieurs: «Si vous voulez nous en croire, me dirent-ils, nous vous enseignerons un moyen de ne rien perdre sur vos étoffes.»
En cet endroit, Scheherazade s'arrêta parce qu'elle vit paraître le jour. La nuit suivante elle reprit son discours de cette manière:
CIX NUIT.
Le marchand chrétien parlant toujours au sultan de Casgar: «Les courtiers et les crieurs, me dit le jeune homme, m'ayant promis de m'enseigner le moyen de ne pas perdre sur mes marchandises, je leur demandai ce qu'il fallait faire pour cela. «Les distribuer à plusieurs marchands, repartirent-ils; ils les vendront en détail; et deux fois la semaine, le lundi et le jeudi, vous irez recevoir l'argent qu'ils en auront fait. Par là vous gagnerez au lieu de perdre, et les marchands gagneront aussi quelque chose. Cependant vous aurez la liberté de vous divertir et de vous promener dans la ville et sur le Nil.»
«Je suivis leur conseil, je les menai avec moi à mon magasin, d'où je tirai toutes mes marchandises; et retournant au bezestan, je les distribuai à différents marchands qu'ils m'avaient indiqués comme les plus solvables, et qui me donnèrent un reçu en bonne forme signé par des témoins, sous la condition que je ne leur demanderais rien le premier mois.
«Mes affaires ainsi disposées, je n'eus plus l'esprit occupé d'autres choses que de plaisirs. Je contractai amitié avec diverses personnes à peu près de mon âge qui avaient soin de me bien faire passer mon temps. Le premier mois s'étant écoulé, je commençai à voir mes marchands deux fois la semaine, accompagné d'un officier public pour examiner leurs livres de vente, et d'un changeur pour régler la bonté et la valeur des espèces qu'ils me comptaient; ainsi les jours de recette, quand je me retirais au khan de Mesrour, où j'étais logé, j'emportais une bonne somme d'argent. Cela n'empêchait pas que les autres jours de la semaine je n'allasse passer la matinée tantôt chez un marchand et tantôt chez un autre; je me divertissais à m'entretenir avec eux et à voir ce qui se passait dans le bezestan.
«Un lundi que j'étais assis dans la boutique d'un de ces marchands qui se nommait Bedreddin, une dame de condition, comme il était aisé de le connaître à son air, à son habillement et par une esclave fort proprement mise qui la suivait, entra dans la même boutique et s'assit près de moi. Cet extérieur, joint à une grâce naturelle qui paraissait en tout ce qu'elle faisait, me prévint en sa faveur et me donna une grande envie de la mieux connaître que je ne faisais. Je ne sais si elle ne s'aperçut pas que je prenais plaisir à la regarder, et si mon attention ne lui plaisait point; mais elle haussa le crépon qui lui descendait sur le visage par- dessus la mousseline qui le cachait, et me laissa voir de grands yeux noirs dont je fus charmé. Enfin, elle acheva de me rendre très-amoureux d'elle, par le son agréable de sa voix et par ses manières honnêtes et gracieuses, lorsqu'en saluant le marchand, elle lui demanda des nouvelles de sa santé depuis le temps qu'elle ne l'avait vu.
«Après s'être entretenue quelque temps avec lui de choses indifférentes elle lui dit qu'elle cherchait une certaine étoffe à fond d'or; qu'elle venait à sa boutique comme à celle qui était la mieux assortie de tout le bezestan, et que s'il en avait, il lui ferait un grand plaisir de lui en montrer, Bedreddin lui en montra plusieurs pièces, à l'une desquelles s'étant arrêtée et lui en ayant demandé le prix, il la lui laissa à onze cents drachmes d'argent. «Je consens de vous en donner cette somme, lui dit-elle; je n'ai pas d'argent sur moi, mais j'espère que vous voudrez bien me faire crédit jusqu'à demain, et me permettre d'emporter l'étoffe. Je ne manquerai pas de vous envoyer demain les onze cents drachmes dont nous convenons pour elle. - Madame, lui répondit Bedreddin, je vous ferais crédit avec plaisir et vous laisserais emporter l'étoffe si elle m'appartenait; mais elle appartient à cet honnête jeune homme que vous voyez, et c'est aujourd'hui un jour que je dois lui compter de l'argent. - Et d'où vient, reprit la dame, fort étonnée, que vous en usez de cette sorte avec moi? N'ai-je pas coutume de venir à votre boutique? et toutes les fois que j'ai acheté des étoffes et que vous avez bien voulu que je les aie emportées sans les payer sur-le-champ, ai-je jamais manqué de vous envoyer de l'argent dès le lendemain?» Le marchand en demeura d'accord. «Il est vrai, madame, repartit-il, mais j'ai besoin d'argent aujourd'hui. - Eh bien! voilà votre étoffe, dit-elle en la lui jetant: que Dieu vous confonde, vous et tout ce qu'il y a de marchands! Vous êtes tous faits les uns comme les autres; vous n'avez aucun égard pour personne.» En achevant ces paroles, elle se leva brusquement, et sortit fort irritée contre Bedreddin.»
Là, Scheherazade, voyant que le jour paraissait, cessa de parler. La nuit suivante elle continua de cette manière:
CX NUIT.
Le marchand chrétien poursuivant son histoire: «Quand je vis, me dit le jeune homme, que la dame se retirait, je sentis bien que mon coeur s'intéressait pour elle. Je la rappelai: «Madame, lui dis-je, faites-moi la grâce de revenir; peut-être trouverai-je le moyen de vous contenter l'un et l'autre.» Elle revint en me disant que c'était pour l'amour de moi. «Seigneur Bedreddin, dis-je alors au marchand, combien dites-vous que vous voulez vendre cette étoffe qui m'appartient? - Onze cents drachmes d'argent, répondit- il, je ne puis la donner à moins. - Livrez-la donc à cette dame, repris-je, et qu'elle l'emporte. Je vous donne cent drachmes de profit, et je vais vous faire un billet de la somme, à prendre sur les autres marchandises que vous avez à moi. Effectivement, je fis le billet, le signai et le mis entre les mains de Bedreddin. Ensuite, présentant l'étoffe à la dame: «Vous pouvez l'emporter, madame, lui dis-je, et quant à l'argent, vous me l'enverrez demain ou un autre jour, ou bien je vous fais présent de l'étoffe, si vous voulez. - Ce n'est pas comme je l'entends, reprit-elle: vous en usez avec moi d'une manière si honnête et si obligeante, que je serais indigne de paraître devant les hommes si je ne vous en témoignais pas de la reconnaissance. Que Dieu, pour vous en récompenser, augmente vos biens, vous fasse vivre longtemps après moi, vous ouvre la porte des cieux, à votre mort, et que toute la ville publie votre générosité!»
«Ces paroles me donnèrent de la hardiesse. «Madame, lui dis-je, laissez-moi voir votre visage pour prix de vous avoir fait plaisir: ce sera me payer avec usure.» À ces mots, elle se retourna de mon côté, ôta la mousseline qui lui couvrait le visage, et offrit à mes yeux une beauté surprenante. J'en fus tellement frappé, que je ne pus lui rien dire pour lui exprimer ce que j'en pensais. Je ne me serais jamais lassé de la regarder: mais elle se recouvrit promptement le visage, de peur qu'on ne l'aperçût, et après avoir abaissé le crépon, elle prit la pièce d'étoffe et s'éloigna de la boutique, où elle me laissa dans un état bien différent de celui où j'étais en y arrivant. Je demeurai longtemps dans un trouble, dans un désordre étrange. Avant que de quitter le marchand, je lui demandai s'il connaissait la dame. «Oui, me répondit-il, elle est fille d'un émir qui lui a laissé en mourant des biens immenses.»
«Quand je fus de retour au khan de Mesrour, mes gens me servirent à souper; mais il me fut impossible de manger. Je ne pus même fermer l'oeil de toute la nuit, qui me parut la plus longue de ma vie. Dès qu'il fut jour, je me levai dans l'espérance de revoir l'objet qui troublait mon repos: et dans le dessein de lui plaire, je m'habillai plus proprement encore que le jour précédent. Je retournai à la boutique de Bedreddin.»
Mais, sire, dit Scheherazade, le jour, que je vois paraître, m'empêche de continuer mon récit. Après avoir dit ces paroles elle se tut, et la nuit suivante elle reprit sa narration dans ces termes:
CXI NUIT.
Sire, le jeune homme de Bagdad racontant ses aventures au marchand chrétien: «Il n'y avait pas longtemps, dit-il, que j'étais arrivé à la boutique de Bedreddin lorsque je vis venir la dame, suivie de son esclave, et plus magnifiquement vêtue que le jour d'auparavant. Elle ne regarda pas le marchand, et s'adressant à moi seul: «Seigneur, me dit-elle, vous voyez que je suis exacte à tenir la parole que je vous donnai hier. Je viens exprès pour vous apporter la somme dont vous voulûtes bien répondre pour moi sans me connaître, par une générosité que je n'oublierai jamais. - Madame, lui répondis-je, il n'était pas besoin de vous presser si fort. J'étais sans inquiétude sur mon argent, et je suis fâché de la peine que vous avez prise. - Il n'était pas juste, reprit-elle, que j'abusasse de votre honnêteté.» En disant cela, elle me mit l'argent entre les mains et s'assit près de moi.
«Alors, profitant de l'occasion que j'avais de l'entretenir, je lui parlai de l'amour que je sentais pour elle; mais elle se leva et me quitta brusquement, comme si elle eût été fort offensée de la déclaration que je venais de lui faire. Je la suivis des yeux tant que je la pus voir, et dès que je ne la vis plus, je pris congé du marchand et sortis du bezestan sans savoir où j'allais. Je rêvais à cette aventure lorsque je sentis qu'on me tirait par derrière. Je me tournai aussitôt pour voir ce que ce pouvait être, et je reconnus avec plaisir l'esclave de la dame dont j'avais l'esprit occupé. «Ma maîtresse, me dit-elle, qui est cette jeune personne à qui vous venez de parler dans la boutique d'un marchand, voudrait bien vous dire un mot; prenez, s'il vous plaît, la peine de me suivre.» Je la suivis et trouvai en effet sa maîtresse qui m'attendait dans la boutique d'un changeur où elle était assise.