Les mille et une nuits - Tome premier

Chapter 26

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«Dame de Beauté, qui l'observait, après s'être divertie de son étonnement, ouvrit tout à coup les rideaux de son lit, et avançant la tête: «Mon cher seigneur, lui dit-elle d'un ton assez tendre, que faites-vous à la porte? Venez vous recoucher. Vous avez demeuré dehors bien longtemps. J'ai été fort surprise en me réveillant de ne vous pas trouver à mes côtés.» Bedreddin Hassan changea de visage lorsqu'il reconnut que la dame qui lui parlait était cette charmante personne avec laquelle il se souvenait d'avoir couché. Il entra dans la chambre, mais au lieu d'aller au lit, comme il était plein des idées de tout ce qui lui était arrivé depuis dix ans, et qu'il ne pouvait se persuader que tous ces événements se fussent passés en une seule nuit, il s'approcha de la caisse où étaient ses habits et la bourse de sequins, et après les avoir examinés avec beaucoup d'attention: «Par le grand Dieu vivant, s'écria-t-il, voilà des choses que je ne puis comprendre!» La dame, qui prenait plaisir à voir son embarras, lui dit: «Encore une fois, seigneur, venez vous remettre au lit. À quoi vous amusez-vous?» À ces paroles il s'avança vers Dame de Beauté. «Je vous supplie, madame, lui dit-il, de m'apprendre s'il y a longtemps que je suis auprès de vous? - La question me surprend, répondit-elle: est-ce que vous ne vous êtes pas levé d'auprès de moi tout à l'heure? Il faut que vous ayez l'esprit bien préoccupé. - Madame, reprit Bedreddin, je ne l'ai assurément pas fort tranquille. Je me souviens, il est vrai, d'avoir été près de vous; mais je me souviens aussi d'avoir, depuis, demeuré dix ans à Damas. Si j'ai en effet couché cette nuit avec vous, je ne puis pas en avoir été éloigné si longtemps. Ces deux choses sont opposées. Dites-moi, de grâce, ce que j'en dois penser: si mon mariage avec vous est une illusion, ou si c'est un songe que mon absence. - Oui, seigneur, repartit Dame de Beauté, vous avez rêvé sans doute que vous avez été à Damas. - Il n'y a donc rien de si plaisant, s'écria Bedreddin en faisant un éclat de rire. Je suis assuré, madame, que ce songe va vous paraître très-réjouissant. Imaginez-vous, s'il vous plaît, que je me suis trouvé à la porte de Damas en chemise et en caleçon, comme je suis en ce moment; que je suis entré dans la ville aux huées d'une populace qui me suivait en m'insultant; que je me suis sauvé chez un pâtissier, qui m'a adopté, m'a appris son métier et m'a laissé tous ses biens en mourant; qu'après sa mort j'ai tenu sa boutique. Enfin, madame, il m'est arrivé une infinité d'autres aventures qui seraient trop longues à raconter, et tout ce que je puis vous dire, c'est que je n'ai pas mal fait de m'éveiller, sans cela on m'allait clouer à un poteau. - Et pour quel sujet, dit Dame de Beauté en faisant l'étonnée, voulait-on vous traiter si cruellement? Il fallait donc que vous eussiez commis un crime énorme. - Point du tout, répondit Bedreddin, c'était pour la chose du monde la plus bizarre et la plus ridicule. Tout mon crime était d'avoir vendu une tarte à la crème, où je n'avais pas mis de poivre. - Ah! pour cela, dit Dame de Beauté en riant de toute sa force, il faut avouer qu'on vous faisait une horrible injustice. - Oh! madame, répliqua-t-il, ce n'est pas tout, encore: pour cette maudite tarte à la crème, où l'on me reprochait de n'avoir pas mis de poivre, on avait tout rompu et brisé dans ma boutique, on m'avait lié avec des cordes et enfermé dans une caisse, où j'étais si étroitement qu'il me semble que je m'en sens encore. Enfin on avait fait venir un charpentier et on lui avait commandé de dresser un poteau pour me pendre. Mais Dieu soit béni de ce que tout cela n'est qu'un ouvrage de sommeil!»

Scheherazade, en cet endroit apercevant le jour, cessa de parler. Schahriar ne put s'empêcher de rire de ce que Bedreddin Hassan avait pris une chose réelle pour un songe: Il faut convenir, dit- il, que cela est très-plaisant, et je suis persuadé que le lendemain le vizir Schemseddin Mohammed et sa belle-soeur s'en divertirent extrêmement. - Sire, répondit la sultane, c'est ce que j'aurai l'honneur de vous raconter la nuit prochaine, si votre majesté veut bien me laisser vivre jusqu'à ce temps-là. Le sultan des Indes se leva sans rien répliquer à ces paroles, mais il était fort éloigné d'avoir une autre pensée.

XCIX NUIT.

Scheherazade, réveillée avant le jour, reprit ainsi la parole: Sire, Bedreddin ne passa pas tranquillement la nuit; il se réveillait de temps en temps, et se demandait à lui-même s'il rêvait ou s'il était réveillé. Il se défiait de son bonheur, et cherchant à s'en assurer, il ouvrait les rideaux et parcourait des yeux toute la chambre. «Je ne me trompe pas, disait-il, voilà la même chambre où je suis entré à la place du bossu, et je suis couché avec la belle dame qui lui était destinée.» Le jour, qui paraissait, n'avait pas encore dissipé son inquiétude, lorsque le vizir Schemseddin Mohammed, son oncle, frappa à la porte, et entra presque en même temps pour lui donner le bonjour.

Bedreddin Hassan fut dans une surprise extrême de voir paraître subitement un homme qu'il connaissait si bien, mais qui n'avait plus l'air de ce juge terrible qui avait prononcé l'arrêt de sa mort. «Ah! c'est donc vous, s'écria-t-il, qui m'avez traité si indignement et condamné à une mort qui me fait encore horreur, pour une tarte à la crème où je n'avais pas mis de poivre?» Le vizir se prit à rire, et pour le tirer de peine, lui conta comment, par le ministère d'un génie, car le récit du bossu lui avait fait soupçonner l'aventure, il s'était trouvé chez lui et avait épousé sa fille à la place du palefrenier du sultan. Il lui apprit ensuite que c'était par un cahier écrit de la main de Noureddin Ali qu'il avait découvert qu'il était son neveu, et enfin il lui dit qu'en conséquence de cette découverte il était parti du Caire, et était allé jusqu'à Balsora pour le chercher et apprendre de ses nouvelles. «Mon cher neveu, ajouta-t-il en l'embrassant avec beaucoup de tendresse, je vous demande pardon de tout ce que je vous ai fait souffrir depuis que je vous ai reconnu. J'ai voulu vous ramener chez moi avant que de vous apprendre votre bonheur, que vous devez retrouver d'autant plus charmant qu'il vous a coûté plus de peines. Consolez-vous de toutes vos afflictions par la joie de vous voir rendu aux personnes qui vous doivent être les plus chères. Pendant que vous vous habillerez, je vais avertir madame votre mère, qui est dans une grande impatience de vous embrasser, et je vous amènerai votre fils, que vous avez vu à Damas, et pour qui vous vous êtes senti tant d'inclination sans le connaître.»

Il n'y a pas de paroles assez énergiques pour bien exprimer quelle fut la joie de Bedreddin lorsqu'il vit sa mère et son fils Agib. Ces trois personnes ne cessaient de s'embrasser et de faire paraître tous les transports que le sang et la plus vive tendresse peuvent inspirer. La mère dit les choses du monde les plus touchantes à Bedreddin: elle lui parla de la douleur que lui avait causée une si longue absence et des pleurs qu'elle avait versés. Le petit Agib, au lieu de fuir, comme à Damas, les embrassements de son père, ne cessait point de les recevoir, et Bedreddin Hassan, partagé entre deux objets si dignes de son amour, ne croyait pas leur pouvoir donner assez de marques de son affection.

Pendant que ces choses se passaient chez Schemseddin Mohammed, ce vizir était allé au palais, rendre compte au sultan de l'heureux succès de son voyage. Le sultan fut si charmé du récit de cette merveilleuse histoire, qu'il la fit écrire pour être conservée soigneusement dans les archives du royaume. Aussitôt que Schemseddin Mohammed fut de retour au logis, comme il avait fait préparer un superbe festin, il se mit à table avec toute sa famille, et toute sa maison passa la journée dans de grandes réjouissances.

Le vizir Giafar ayant ainsi achevé l'histoire de Bedreddin Hassan, dit au calife Haroun Alraschid: «Commandeur des croyants, voilà ce que j'avais à raconter à votre majesté.» Le calife trouva cette histoire si surprenante qu'il accorda sans hésiter la grâce de l'esclave Rihan, et pour consoler le jeune homme de la douleur qu'il avait de s'être privé lui-même malheureusement d'une femme qu'il aimait beaucoup, ce prince le maria avec une de ses esclaves, le combla de biens et le chérit jusqu'à sa mort... Mais, sire, ajouta Scheherazade, remarquant que le jour commençait à paraître, quelque agréable que soit l'histoire que je viens de raconter, j'en sais une autre qui l'est encore davantage. Si votre majesté souhaite de l'entendre la nuit prochaine, je suis assurée qu'elle en demeurera d'accord. Schahriar se leva sans rien dire et fort incertain de ce qu'il avait à faire: La bonne sultane, dit-il en lui-même, raconte de fort longues histoires, et quand une fois elle en a commencé une, il n'y a pas moyen de refuser de l'entendre tout entière. Je ne sais si je ne devrais pas la faire mourir aujourd'hui; mais non: ne précipitons rien. L'histoire dont elle me fait fête est peut-être encore plus divertissante que toutes celles qu'elle m'a racontées jusqu'ici; il ne faut pas que je me prive du plaisir de l'entendre; après qu'elle m'en aura fait le récit, j'ordonnerai sa mort.

C NUIT.

Dinarzade ne manqua pas de réveiller avant le jour la sultane des Indes, laquelle, après avoir demandé à Schahriar la permission de commencer l'histoire qu'elle avait promis de raconter, prit ainsi la parole:

HISTOIRE DU PETIT BOSSU. Il y avait autrefois à Casgar, aux extrémités de la Grande- Tartarie, un tailleur qui avait une très-belle femme qu'il aimait beaucoup et dont il était aimé de même. Un jour, qu'il travaillait, un petit bossu vint s'asseoir à l'entrée de sa boutique et se mit à chanter en jouant du tambour de basque. Le tailleur prit plaisir à l'entendre et résolut de l'emmener dans sa maison pour réjouir sa femme. «Avec ses chansons plaisantes, disait-il, il nous divertira tous deux ce soir.» Il lui en fit la proposition, et le bossu l'ayant acceptée, il ferma sa boutique et le mena chez lui.

Dès qu'ils y furent arrivés, la femme du tailleur, qui avait déjà mis le couvert, parce qu'il était temps de souper, servit un bon plat de poisson qu'elle avait préparé. Ils se mirent tous trois à table; mais en mangeant, le bossu avala, par malheur, une grosse arête ou un os, dont il mourut en peu de moments, sans que le tailleur et sa femme y puissent remédier. Ils furent l'un et l'autre d'autant plus effrayés de cet accident, qu'il était arrivé chez eux et qu'ils avaient sujet de craindre que, si la justice venait à le savoir, on ne les punît comme des assassins. Le mari, néanmoins, trouva un expédient pour se défaire du corps mort. Il fit réflexion qu'il demeurait dans le voisinage un médecin juif, et là-dessus ayant formé un projet, pour commencer à l'exécuter, sa femme et lui prirent le bossu l'un par les pieds et l'autre par la tête, et le portèrent jusqu'au logis du médecin. Ils frappèrent à sa porte, où aboutissait un escalier très-raide par où l'on montait à sa chambre; une servante descend aussitôt même sans lumière, ouvre, et demande ce qu'ils souhaitent. «Remontez, s'il vous plaît, répondit le tailleur, et dites à votre maître que nous lui amenons un homme bien malade pour qu'il lui ordonne quelque remède. Tenez ajouta-t-il en lui mettant en main une pièce d'argent, donnez-lui cela par avance, afin qu'il soit persuadé que nous n'avons pas dessein de lui faire perdre sa peine.» Pendant que la servante remonta pour faire part au médecin juif d'une si bonne nouvelle, le tailleur et sa femme portèrent promptement le corps du bossu au haut de l'escalier, le laissèrent là, et retournèrent chez eux en diligence.

Cependant la servante ayant dit au médecin qu'un homme et une femme l'attendaient à la porte et le priaient de descendre pour voir un malade qu'ils avaient amené, et lui ayant remis entre les mains l'argent qu'elle avait reçu, il se laissa transporter de joie; se voyant payé d'avance, il crut que c'était une bonne pratique qu'on lui amenait et qu'il ne fallait pas négliger. «Prends vite de la lumière, dit-il à la servante, et suis-moi.» En disant cela il s'avança vers l'escalier avec tant de précipitation, qu'il n'attendit point qu'on l'éclairât, et venant à rencontrer le bossu, il lui donna du pied dans les côtes si rudement qu'il le fit rouler jusqu'au bas de l'escalier. Peu s'en fallut qu'il ne tombât et ne roulât avec lui. «Apporte donc vite de la lumière, cria-t-il à sa servante.» Enfin elle arriva; il descendit avec elle, et trouvant que ce qui avait roulé était un homme mort, il fut tellement effrayé de ce spectacle, qu'il invoqua Moïse, Aaron, Josué, Esdras et tous les autres prophètes de sa loi. «Malheureux que je suis! disait-il, pourquoi ai-je voulu descendre sans lumière? J'ai achevé de tuer ce malade qu'on m'avait amené. Je suis cause de sa mort, et si le bon âne d'Esdras ne vient à mon secours, je suis perdu. Hélas! on va bientôt me tirer de chez moi comme un meurtrier.»

Malgré le trouble qui l'agitait, il ne laissa pas d'avoir la précaution de fermer sa porte, de peur que par hasard quelqu'un venant à passer par la rue, ne s'aperçût du malheur dont il se croyait la cause. Il prit ensuite le cadavre, le porta dans la chambre de sa femme, qui faillit à s'évanouir quand elle le vit entrer avec cette fatale charge. «Ah! c'est fait de nous, s'écria- t-elle, si nous ne trouvons moyen de mettre cette nuit, hors de chez nous, ce corps mort! Nous perdrons indubitablement la vie si nous le gardons jusqu'au jour. Quel malheur! Comment avez-vous donc fait pour tuer cet homme? - Il ne s'agit point de cela, repartit le juif; il s'agit de trouver un remède à un mal si pressant...» Mais, sire, dit Scheherazade en s'interrompant en cet endroit, je ne fais pas réflexion qu'il est jour. À ces mots elle se tut, et la nuit suivante elle poursuivit de cette sorte l'histoire du petit bossu:

CI NUIT.

Le médecin et sa femme délibérèrent ensemble sur le moyen de se délivrer du corps mort pendant la nuit. Le médecin eut beau rêver, il ne trouva nul stratagème pour sortir d'embarras; mais sa femme, plus fertile en inventions, dit: «Il me vient une pensée; portons ce cadavre sur la terrasse de notre logis, et le jetons, par la cheminée, dans la maison du musulman notre voisin.»

Ce musulman était un des pourvoyeurs du sultan: il était chargé du soin de fournir l'huile, le beurre et toute sorte de graisses. Il avait chez lui son magasin, où les rats et les souris faisaient un grand dégât.

Le médecin juif ayant approuvé l'expédient proposé, sa femme et lui prirent le bossu, le portèrent sur le toit de leur maison, et après lui avoir passé des cordes sous les aisselles, Ils le descendirent par la cheminée dans la chambre du pourvoyeur, si doucement qu'il demeura planté sur ses pieds contre le mur, comme s'il eût été vivant. Lorsqu'ils le sentirent en bas, ils retirèrent les cordes et le laissèrent dans l'attitude que je viens de dire. Ils étaient à peine descendus et rentrés dans leur chambre, quand le pourvoyeur entra dans la sienne. Il revenait d'un festin de noces auquel il avait été invité ce soir-là, et il avait une lanterne à la main. Il fut assez surpris de voir, à la faveur de sa lumière, un homme debout dans sa cheminée; mais comme il était naturellement courageux et qu'il s'imagina que c'était un voleur, il se saisit d'un gros bâton, avec quoi courant droit au bossu: «Ah! ah! lui dit-il, je m'imaginais que c'étaient les rats et les souris qui mangeaient mon beurre et mes graisses, et c'est toi qui descends par la cheminée pour me voler! Je ne crois pas qu'il te reprenne jamais envie d'y revenir.» En achevant ces mots, il frappe le bossu et lui donne plusieurs coups de bâton. Le cadavre tombe le nez contre terre. Le pourvoyeur redouble ses coups; mais remarquant enfin que le corps qu'il frappe est sans mouvement, il s'arrête pour le considérer. Alors voyant que c'était un cadavre, la crainte commença de succéder à la colère. «Qu'ai-je fait, misérable! dit-il: je viens d'assommer un homme. Ah! j'ai porté trop loin ma vengeance! Grand Dieu, si vous n'avez pitié de moi, c'est fait de ma vie. Maudites soient mille fois les graisses et les huiles qui sont cause que j'ai commis une action si criminelle!» Il demeura pâle et défait. Il croyait déjà voir les ministres de la justice qui le traînaient au supplice, et il ne savait quelle résolution il devait prendre.

L'aurore, qui paraissait, obligea Scheherazade à mettre fin à son discours; mais elle en reprit le fil sur la fin de la nuit suivante, et dit au sultan des Indes:

CII NUIT.

Sire, le pourvoyeur du sultan de Casgar, en frappant le bossu, n'avait pas pris garde à sa bosse. Lorsqu'il s'en aperçut, il fit des imprécations contre lui. «Maudit bossu, s'écria-t-il, chien de bossu, plût à Dieu que tu m'eusses volé toutes mes graisses et que je ne t'eusse point trouvé ici! je ne serais pas dans l'embarras où je suis pour l'amour de toi et de ta vilaine bosse. Étoiles qui brillez aux cieux, ajouta-t-il, n'ayez de lumière que pour moi dans un danger si évident!» En disant ces paroles, il chargea le bossu sur ses épaules, sortit de sa chambre, alla jusqu'au bout de la rue, où, l'ayant posé debout et appuyé contre une boutique, il reprit le chemin de sa maison sans regarder derrière lui.

Quelques moments avant le jour, un marchand chrétien, qui était fort riche et qui fournissait au palais du sultan la plupart des choses dont on y avait besoin, après avoir passé la nuit en débauche, s'avisa de sortir de chez lui pour aller au bain. Quoiqu'il fût ivre, il ne laissa pas de remarquer que la nuit était fort avancée et qu'on allait bientôt appeler à la prière de la pointe du jour: c'est pourquoi, précipitant ses pas, il se hâtait d'arriver au bain, de peur que quelque musulman, en allant à la mosquée, ne le rencontrât et ne le menât en prison comme un ivrogne. Néanmoins, quand il fut au bout de la rue, il s'arrêta, pour quelque besoin, contre la boutique où le pourvoyeur du sultan avait mis le corps du bossu, lequel, venant à être ébranlé, tomba sur le dos du marchand, qui, dans la pensée que c'était un voleur qui l'attaquait, le renversa par terre d'un coup de poing qu'il lui déchargea sur la tête: il lui en donna beaucoup d'autres ensuite et se mit à crier au voleur.

Le garde du quartier vint à ses cris, et voyant que c'était un chrétien qui maltraitait un musulman (car le bossu était de notre religion): «Quel sujet avez-vous, lui dit-il, de maltraiter ainsi un musulman? - Il a voulu, me voler, répondit le marchand, et il s'est jeté sur moi pour me prendre à la gorge. - Vous vous êtes assez vengé, répliqua le garde en le tirant par le bras, ôtez-vous de là.» En même temps il tendit la main au bossu pour l'aider à se relever; mais remarquant qu'il était mort: «Oh! oh! poursuivit-il, c'est donc ainsi qu'un chrétien a la hardiesse d'assassiner un musulman!» En achevant ces mots, il arrêta le chrétien et le mena chez le lieutenant de police, où on le mit en prison jusqu'à ce que le juge fût levé et en état d'interroger l'accusé. Cependant le marchand chrétien revint de son ivresse, et plus il faisait de réflexions sur son aventure, moins il pouvait comprendre comment de simples coups de poing avaient été capables d'ôter la vie à un homme.

Le lieutenant de police, sur le rapport du garde, et ayant vu le cadavre qu'on avait apporté chez lui, interrogea le marchand chrétien, qui ne put nier un crime qu'il n'avait pas commis. Comme le bossu appartenait au sultan, car c'était un de ses bouffons, le lieutenant de police ne voulut pas faire mourir le chrétien sans avoir auparavant appris la volonté du prince. Il alla au palais, pour cet effet, rendre compte de ce qui se passait au sultan, qui lui dit: «Je n'ai point de grâce à accorder à un chrétien qui tue un musulman: allez, faites votre charge.» À ces paroles, le juge de police fit dresser une potence, envoya des crieurs par la ville pour publier qu'on allait pendre un chrétien qui avait tué un musulman.

Enfin on tira le marchand de prison, on l'amena au pied de la potence, et le bourreau, après lui avoir attaché la corde au cou, allait l'élever en l'air, lorsque le pourvoyeur du sultan, fendant la presse, s'avança en criant au bourreau: «Attendez, attendez, ne vous pressez pas; ce n'est pas lui qui a commis le meurtre, c'est moi.» Le lieutenant de police qui assistait à l'exécution, se mit à interroger le pourvoyeur, qui lui raconta de point en point de quelle manière il avait tué le bossu, et il acheva en disant qu'il avait porté son corps à l'endroit où le marchand chrétien l'avait trouvé. «Vous alliez, ajouta-t-il, faire mourir un innocent, puisqu'il ne peut pas avoir tué un homme qui n'était plus en vie. C'est bien assez pour moi d'avoir assassiné un musulman, sans charger encore ma conscience de la mort d'un chrétien qui n'est pas criminel.»

Le jour, qui commençait à paraître, empêcha Scheherazade de poursuivre son discours; mais elle en reprit la suite sur la fin de la nuit suivante:

CIII NUIT.

Sire, dit-elle, le pourvoyeur du sultan de Casgar s'étant accusé lui-même publiquement d'être l'auteur de la mort du bossu, le lieutenant de police ne put se dispenser de rendre justice au marchand. «Laisse, dit-il au bourreau, laisse aller le chrétien, et pends cet homme à sa place, puisqu'il est évident par sa propre confession qu'il est coupable. Le bourreau lâcha le marchand, mit aussitôt la corde au cou du pourvoyeur, et dans le temps qu'il allait l'expédier, il entendit la voix du médecin juif, qui le priait instamment de suspendre l'exécution, et qui se faisait faire place pour se rendre au pied de la potence.

Quand il fut devant le juge de police: «Seigneur, lui dit-il, ce musulman que vous voulez faire pendre n'a pas mérité la mort: c'est moi seul qui suis criminel. Hier, pendant la nuit, un homme et une femme, que je ne connais pas, vinrent frapper à ma porte avec un malade qu'ils m'amenaient: ma servante alla ouvrir sans lumière et reçut d'eux une pièce d'argent pour me venir dire de leur part de prendre la peine de descendre pour voir le malade. Pendant qu'elle me parlait, ils apportèrent le malade au haut de l'escalier et puis disparurent. Je descendis sans attendre que ma servante eût allumé une chandelle, et, dans l'obscurité, venant à donner du pied contre le malade, je le fis rouler jusqu'au bas de l'escalier; enfin je vis qu'il était mort et que c'était le musulman bossu dont on veut aujourd'hui venger le trépas. Nous prîmes le cadavre, ma femme et moi, nous le portâmes sur notre toit, d'où nous passâmes sur celui du pourvoyeur, notre voisin, que vous alliez faire mourir injustement, et nous le descendîmes dans sa chambre par la cheminée. Le pourvoyeur l'ayant trouvé chez lui, l'a traité comme un voleur, l'a frappé, et a cru l'avoir tué; mais cela n'est pas, comme vous le voyez par ma déposition. Je suis donc le seul auteur du meurtre, et, quoique je le sois contre mon intention, j'ai résolu d'expier mon crime pour n'avoir pas à me reprocher la mort de deux musulmans en souffrant que vous ôtiez la vie, au pourvoyeur du sultan, dont je viens de vous révéler l'innocence. Renvoyez-le donc, s'il vous plaît, et me mettez à sa place, puisque personne que moi n'est cause de la mort du bossu.»

La sultane Scheherazade fut obligée d'interrompre son récit en cet endroit, parce qu'elle remarqua qu'il était jour. Schahriar se leva, et le lendemain, ayant témoigné qu'il souhaitait d'apprendre la suite de l'histoire du bossu, Scheherazade satisfit ainsi sa curiosité:

CIV NUIT.