Les mille et une nuits - Tome premier
Chapter 25
«Bedreddin leur servit aussitôt une tarte à la crème, qui n'était pas moins délicate ni moins excellente que celle qu'il leur avait présentée la première fois. «Venez, lui dit Agib, asseyez-vous auprès de moi et mangez avec nous.» Bedreddin s'étant assis, voulut embrasser Agib pour lui marquer la joie qu'il avait de se voir à ses côtés; mais Agib le repoussa en lui disant: «Tenez-vous en repos, votre amitié est trop vive. Contentez-vous de me regarder et de m'entretenir.» Bedreddin obéit et se mit à chanter une chanson dont il composa sur-le-champ les paroles à la louange d'Agib; il ne mangea point, et ne fit autre chose que servir ses hôtes. Lorsqu'ils eurent achevé de manger, il leur présenta à laver et une serviette très-blanche pour s'essuyer les mains. Il prit ensuite un vase de sorbet[46], et leur en prépara plein une grande porcelaine, où il mit de la neige fort propre. Puis, présentant la porcelaine au petit Agib: «Prenez, lui dit-il; c'est un sorbet de rose, le plus délicieux qu'on puisse trouver dans toute cette ville; jamais vous n'en avez goûté de meilleur.» Agib en ayant bu avec plaisir, Bedreddin Hassan reprit la porcelaine et la présenta aussi à l'eunuque, qui but à longs traits toute la liqueur jusqu'à la dernière goutte.
«Enfin Agib et son gouverneur, rassasiés, remercièrent le pâtissier de la bonne chère qu'il leur avait faite, et se retirèrent en diligence parce qu'il était déjà un peu tard. Ils arrivèrent sous les tentes de Schemseddin Mohammed, et allèrent d'abord à celle des dames. La grand'mère d'Agib fut ravie de le revoir, et comme elle avait toujours son fils Bedreddin dans l'esprit, elle ne put retenir ses larmes en embrassant Agib. «Ah! mon fils, lui dit-elle, ma joie serait parfaite si j'avais le plaisir d'embrasser votre père Bedreddin Hassan comme je vous embrasse.» Elle se mettait alors à table pour souper; elle le fit asseoir auprès d'elle, lui fit plusieurs questions sur sa promenade, et en lui disant qu'il ne devait manquer d'appétit, elle lui servit un morceau d'une tarte à la crème, qu'elle avait elle-même faite et qui était excellente, car on a déjà dit qu'elle les savait mieux faire que les meilleurs pâtissiers. Elle en présenta aussi à l'eunuque; mais ils avaient tellement mangé l'un et l'autre chez Bedreddin, qu'ils n'en pouvaient pas seulement goûter.»
Le jour, qui paraissait, empêcha Scheherazade d'en dire davantage cette nuit; mais sur la fin de la suivante, elle continua son récit dans ces termes:
XCIV NUIT.
«Agib eut à peine touché au morceau de tarte à la crème qu'on lui avait servi, que, feignant de ne le pas trouver à son goût, il le laissa tout entier, et Schaban[47], c'est le nom de l'eunuque, fit la même chose. La veuve de Noureddin Ali s'aperçut avec chagrin du peu de cas que son petit-fils faisait de sa tarte. «Hé quoi! mon fils, lui dit-elle, est-il possible que vous méprisiez ainsi l'ouvrage de mes propres mains! Apprenez que personne au monde n'est capable de faire de si bonnes tartes à la crème, excepté votre père Bedreddin Hassan, à qui j'ai enseigné le grand art d'en faire de pareilles. - Ah! ma bonne grand'mère, s'écria Agib, permettez-moi de vous dire que si vous n'en savez pas faire de meilleures, il y a un pâtissier dans cette ville qui vous surpasse dans ce grand art: nous venons d'en manger chez lui une qui vaut beaucoup mieux que celle-ci.»
«À ces paroles, la grand'mère regardant l'eunuque de travers: «Comment, Schaban, lui dit-elle avec colère, vous a-t-on commis la garde de mon petit-fils pour le mener manger chez des pâtissiers comme un gueux? - Madame, répondit l'eunuque, il est bien vrai que nous nous sommes entretenus quelque temps avec un pâtissier; mais nous n'avons pas mangé chez lui. - Pardonnez-moi, interrompit Agib, nous sommes entrés dans sa boutique, et nous y avons mangé d'une tarte à la crème.» La dame, plus irritée qu'auparavant contre l'eunuque, se leva de table assez brusquement, courut à la tente de Schemseddin Mohammed, qu'elle informa du délit de l'eunuque, dans des termes plus propres à animer le vizir contre le délinquant qu'à lui faire excuser sa faute.
«Schemseddin Mohammed, qui était naturellement emporté, ne perdit pas une si belle occasion de se mettre en colère. Il se rendit à l'instant sous la tente de sa belle-soeur, et dit à l'eunuque: «Quoi! malheureux, tu as la hardiesse d'abuser de la confiance que j'ai en toi!» Schaban, quoique suffisamment convaincu par le témoignage d'Agib, prit le parti de nier encore le fait. Mais l'enfant soutenant toujours le contraire: «Mon grand-père, dit-il à Schemseddin Mohammed, je vous assure que nous avons si bien mangé l'un et l'autre, que nous n'avons pas besoin de souper. Le pâtissier nous a même régalés d'une grande porcelaine de sorbet. - Hé bien! méchant esclave, s'écria le vizir en se tournant vers l'eunuque, après cela, ne veux-tu pas convenir que vous êtes entrés tous deux chez un pâtissier, et que vous y avez mangé?» Schaban eut encore l'effronterie de jurer que cela n'était pas vrai. «Tu es un menteur, lui dit alors le vizir, je crois plutôt mon petit-fils que toi. Néanmoins, si tu peux manger toute cette tarte à la crème qui est sur cette table, je serai persuadé que tu dis la vérité.»
«Schaban, quoiqu'il en eût jusqu'à la gorge, se soumit à cette épreuve, et prit un morceau de la tarte à la crème; mais il fut obligé de le retirer de sa bouche, car le coeur lui souleva. Il ne laissa pas pourtant de mentir encore, en disant qu'il avait tant mangé le jour précédent, que l'appétit ne lui était pas encore revenu. Le vizir, irrité de tous les mensonges de l'eunuque, et convaincu qu'il était coupable, le fit coucher par terre et commanda qu'on lui donnât la bastonnade. Le malheureux poussa de grands cris en souffrant ce châtiment et confessa la vérité. «Il est vrai, s'écria-t-il, que nous avons mangé une tarte à la crème chez un pâtissier, et elle était cent fois meilleure que celle qui est sur cette table.»
«La veuve de Noureddin Ali crut que c'était par dépit contre elle et pour la mortifier que Schaban louait la tarte du pâtissier; c'est pourquoi s'adressant à lui: «Je ne puis croire, dit-elle, que les tartes à la crème de ce pâtissier soient plus excellentes que les miennes. Je veux, m'en éclaircir; tu sais où il demeure, va chez lui et m'apporte une tarte à la crème tout à l'heure.» En parlant ainsi, elle fit donner de l'argent à l'eunuque pour acheter la tarte, et il partit. Étant arrivé à la boutique de Bedreddin: «Bon pâtissier, lui dit-il, tenez, voilà de l'argent, donnez-moi une tarte à la crème, une de nos dames souhaite d'en goûter.» Il y en avait alors de toutes chaudes; Bedreddin choisit la meilleure, et la donnant à l'eunuque: «Prenez celle-ci, dit-il, je vous la garantis excellente, et je puis vous assurer que personne au monde n'est capable d'en faire de semblables, si ce n'est ma mère, qui vit peut-être encore.»
«Schaban revint en diligence sous les tentes avec sa tarte à la crème. Il la présenta à la veuve de Noureddin, qui la prit avec empressement. Elle en rompit un morceau pour le manger; mais elle ne l'eut pas plus tôt porté à sa bouche qu'elle fit un grand cri et qu'elle tomba évanouie. Schemseddin Mohammed, qui était présent, fut extrêmement étonné de cet accident. Il jeta de l'eau lui-même au visage de sa belle-soeur, et s'empressa fort à la secourir. Dès qu'elle fut revenue de sa faiblesse: «Ô Dieu! s'écria-t-elle, il faut que ce soit mon fils, mon cher fils Bedreddin, qui ait fait cette tarte.»
La clarté du jour, en cet endroit, vint imposer silence à Scheherazade. Le sultan des Indes se leva pour faire sa prière et alla tenir son conseil, et, la nuit suivante, la sultane poursuivit ainsi l'histoire de Bedreddin Hassan:
XCV NUIT.
«Quand le vizir Schemseddin Mohammed eut entendu dire à sa belle- soeur qu'il fallait que ce fût Bedreddin Hassan qui eût fait la tarte à la crème que l'eunuque venait d'apporter, il sentit une joie inconcevable: mais venant à faire réflexion que cette joie était sans fondement, et que, selon toutes les apparences, la conjecture de la veuve de Noureddin devait être fausse, il lui dit: «Mais, madame, pourquoi avez-vous cette opinion? Ne se peut- il pas trouver un pâtissier au monde qui sache aussi bien faire des tartes à la crème que votre fils? - Je conviens, répondit- elle, qu'il y a peut-être des pâtissiers capables d'en faire d'aussi bonnes; mais comme je les fais d'une manière toute singulière, et que nul autre que mon fils n'a ce secret, il faut absolument que ce soit lui qui ait fait celle-ci. Réjouissons- nous, mon frère, ajouta-t-elle avec transport, nous avons enfin trouvé ce que nous cherchons et désirons depuis si longtemps. - Madame, répliqua le vizir, modérez, je vous prie, votre impatience; nous saurons bientôt ce que nous devons en penser. Il n'y a qu'à faire venir ici le pâtissier. Si c'est Bedreddin Hassan, vous le reconnaîtrez bien, ma fille et vous. Mais il faut que vous vous cachiez toutes deux, et que vous le voyiez sans qu'il vous voie, car je ne veux pas que notre reconnaissance se fasse à Damas. J'ai dessein de la prolonger jusqu'à ce que nous soyons de retour au Caire, où je me propose de vous donner un avertissement très-agréable.»
«En achevant ces paroles, il laissa les dames sous leur tente et se rendit sous la sienne. Là, il fit venir cinquante de ses gens, et leur dit: «Prenez chacun un bâton et suivez Schaban, qui va vous conduire chez un pâtissier de cette ville. Lorsque vous y serez arrivés, rompez, brisez tout ce que vous trouverez dans sa boutique. S'il vous demande pourquoi vous faites ce désordre, demandez-lui seulement si ce n'est pas lui qui a fait la tarte à la crème qu'on a été prendre chez lui. S'il vous répond que oui, saisissez-vous de sa personne, liez-le bien et me l'amenez; mais gardez-vous de le frapper ni de lui faire le moindre mal. Allez, et ne perdez pas de temps.»
«Le vizir fut promptement obéi; ses gens, armés de bâtons et conduits par l'eunuque noir, se rendirent en diligence chez Bedreddin Hassan, où ils mirent en pièces les plats, les chaudrons, les casseroles, les tables et tous les autres meubles et ustensiles qu'ils trouvèrent, et inondèrent sa boutique de sorbet, de crème et de confitures. À ce spectacle, Bedreddin: Hassan, fort étonné, leur dit d'un ton de voix pitoyable: «Hé! bonnes gens, pourquoi me traitez-vous de la sorte? De quoi s'agit- il? Qu'ai-je fait? - N'est-ce pas vous, dirent-ils, qui avez fait la tarte à la crème que vous avez vendue à l'eunuque que vous voyez? - Oui, c'est moi-même, répondit-il: qu'y trouve-t-on à dire? Je défie qui que ce soit d'en faire une meilleure.» Au lieu de lui repartir, ils continuèrent de briser tout, et le four même ne fut pas épargné.
«Cependant les voisins étant accourus au bruit, et fort surpris de voir cinquante hommes armés commettre un pareil désordre, demandaient le sujet d'une si grande violence, et Bedreddin, encore une fois, dit à ceux qui la lui faisaient: «Apprenez-moi, de grâce, quel crime je puis avoir commis, pour rompre et briser ainsi tout ce qu'il y a chez moi? - N'est-ce pas vous, répondirent-ils, qui avez fait la tarte à la crème que vous avez vendue à cet eunuque? - Oui, oui, c'est moi, repartit-il; je soutiens qu'elle est bonne, et je ne mérite pas ce traitement injuste que vous me faites. Ils se saisirent de sa personne sans l'écouter, et après lui avoir arraché la toile de son turban, ils s'en servirent pour lui lier les mains derrière le dos, puis, le tirant par force de sa boutique, ils commencèrent à l'emmener.
«La populace qui s'était assemblée là, touchée de compassion pour Bedreddin, prit son parti et voulut s'opposer au dessein des gens de Schemseddin Mohammed; mais il survint en ce moment des officiers du gouverneur de la ville, qui écartèrent le peuple et favorisèrent l'enlèvement de Bedreddin, parce que Schemseddin Mohammed était allé chez le gouverneur de Damas, pour l'informer de l'ordre qu'il avait donné et pour lui demander main forte, et ce gouverneur, qui commandait sur toute la Syrie au nom du sultan d'Égypte, n'avait eu garde de rien refuser au vizir de son maître. On entraînait donc Bedreddin malgré ses cris et ses larmes.»
Scheherazade n'en put dire davantage à cause du jour qu'elle vit paraître. Mais le lendemain elle reprit sa narration, et dit au sultan des Indes:
XCVI NUIT.
Sire, le vizir Giafar continuant de parler au calife: «Bedreddin Hassan, dit-il, avait beau demander en chemin, aux personnes qui l'emmenaient, ce que l'on avait trouvé dans sa tarte à la crème, on ne lui répondait rien. Enfin il arriva sous les tentes, où on le fit attendre jusqu'à ce que Schemseddin Mohammed fût revenu de chez le gouverneur de Damas.
«Le vizir, étant de retour, demanda des nouvelles du pâtissier. On le lui amena. «Seigneur, lui dit Bedreddin, les larmes aux yeux, faites-moi la grâce de me dire en quoi je vous ai offensé. - Ah! malheureux, répondit le vizir, n'est-ce pas toi qui as fait la tarte à la crème que tu m'as envoyée? - J'avoue que c'est moi, repartit Bedreddin: quel crime ai-je commis en cela? - Je te châtierai comme tu le mérites, répliqua Schemseddin Mohammed, et il t'en coûtera la vie pour avoir fait une si méchante tarte. - Hé! bon Dieu, s'écria Bedreddin, qu'est-ce que j'entends! Est-ce un crime digne de mort d'avoir fait une méchante tarte à la crème? - Oui, dit le vizir, et tu ne dois pas attendre de moi un autre traitement.»
«Pendant qu'ils s'entretenaient ainsi tous deux, les dames, qui s'étaient cachées, observaient avec attention Bedreddin, qu'elles n'eurent pas de peine à reconnaître malgré le long temps qu'elles ne l'avaient vu. La joie qu'elles en eurent fut telle qu'elles en tombèrent évanouies. Quand elles furent revenues de leur évanouissement elles voulaient s'aller jeter au cou de Bedreddin; mais la parole qu'elles avaient donnée au vizir de ne se point montrer l'emporta sur les plus tendres mouvements de la nature.
«Comme Schemseddin Mohammed avait résolu de partir cette même nuit, il fit plier les tentes et préparer les voitures pour se mettre en marche, et à l'égard de Bedreddin, il ordonna qu'on le mît dans une caisse bien fermée et qu'on le chargeât sur un chameau. D'abord que tout fut prêt pour le départ, le vizir et les gens de sa suite se mirent en chemin. Ils marchèrent le reste de la nuit et le jour suivant sans se reposer. Ils ne s'arrêtèrent qu'à l'entrée de la nuit. Alors on tira Bedreddin Hassan de la caisse pour lui faire prendre de la nourriture; mais on eut soin de le tenir éloigné de sa mère et de sa femme, et pendant vingt jours que dura le voyage, on le traita de la même manière.
«En arrivant au Caire, on campa aux environs de la ville par ordre du vizir Schemseddin Mohammed, qui se fit amener Bedreddin, devant lequel il dit à un charpentier qu'il avait fait venir: «Va chercher du bois et dresse promptement un poteau. - Hé! seigneur, dit Bedreddin, que prétendez-vous faire de ce poteau? - T'y attacher, repartit le vizir, et te faire ensuite promener par tous les quartiers de la ville, afin qu'on voie en ta personne un indigne pâtissier qui fait des tartes à la crème sans y mettre de poivre.» À ces mots, Bedreddin Hassan s'écria d'une manière si plaisante, que Schemseddin Mohammed eut bien de la peine à garder son sérieux: «Grand Dieu, c'est donc pour n'avoir pas mis de poivre dans une tarte à la crème qu'on veut me faire souffrir une mort aussi cruelle qu'ignominieuse!»
En achevant ces mots, Scheherazade, remarquant qu'il était jour, se tut, et Schahriar se leva en riant de tout son coeur de la frayeur de Bedreddin, et fort curieux d'entendre la suite de cette histoire, que la sultane reprit de cette sorte le lendemain, avant le jour:
XCVII NUIT.
Sire, le calife Haroun Alraschid, malgré sa gravité, ne put s'empêcher de rire quand le vizir Giafar lui dit que Schemseddin Mohammed menaçait de faire mourir Bedreddin pour n'avoir pas mis de poivre dans la tarte à la crème qu'il avait vendue à Schaban. «Hé quoi! disait Bedreddin, faut-il qu'on ait tout rompu et brisé dans ma maison, qu'on m'ait emprisonné dans une caisse, et qu'enfin on s'apprête à m'attacher à un poteau, et tout cela parce que je ne mets pas de poivre dans une tarte à la crème! Hé! grand Dieu, qui a jamais ouï parler d'une pareille chose? Sont-ce là des actions de musulmans, de personnes qui font profession de probité, de justice, et qui pratiquent toutes sortes de bonnes oeuvres?» En disant cela il fondait en larmes; puis, recommençant ses plaintes: «Non, reprenait-il, jamais personne n'a été traité si injustement ni si rigoureusement. Est-il possible qu'on soit capable d'ôter la vie à un homme pour n'avoir pas mis de poivre dans une tarte à la crème? Que maudites soient toutes les tartes à la crème, aussi bien que l'heure où je suis né! Plût à Dieu que je fusse mort en ce moment!»
Le désolé Bedreddin ne cessa de se lamenter, et lorsqu'on apporta le poteau et les clous pour l'y clouer, il poussa de grands cris à ce spectacle terrible. «Ô ciel, dit-il, pouvez-vous souffrir que je meure d'un trépas infâme et douloureux! et cela pour quel crime? Ce n'est pas pour avoir volé ni pour avoir tué, ni pour avoir renié ma religion: c'est pour n'avoir pas mis de poivre dans une tarte à la crème.»
Comme la nuit était alors déjà assez avancée, le vizir Schemseddin Mohammed fit remettre Bedreddin dans sa caisse et lui dit: «Demeure là jusqu'à demain; le jour ne se passera pas que je ne te fasse mourir.» On emporta la caisse et l'on en chargea le chameau qui l'avait apportée depuis Damas. On chargea en même temps tous les autres chameaux, et le vizir étant remonté à cheval, fit marcher devant lui le chameau qui portait son neveu, et entra dans la ville, suivi de tout son équipage. Après avoir passé plusieurs rues où personne ne parut parce que tout le monde s'était retiré, il se rendit à son hôtel, où il fit décharger la caisse, avec défense de l'ouvrir que lorsqu'il l'ordonnerait.
Tandis qu'on déchargeait les autres chameaux, il prit en particulier la mère de Bedreddin Hassan et sa fille, et s'adressant à la dernière: «Dieu soit loué, lui dit-il, ma fille, de ce qu'il nous a fait si heureusement rencontrer votre cousin et votre mari! Vous vous souvenez bien, apparemment, de l'état où était votre chambre la première nuit de vos noces. Allez, faites-y mettre toutes choses comme elles étaient alors. Si pourtant vous ne vous en souveniez pas, je pourrais y suppléer par l'écrit que j'en ai fait faire. De mon côté, je vais donner ordre au reste.»
Dame de beauté alla exécuter avec joie ce que venait de lui ordonner son père, qui commença aussi à disposer toutes choses dans la salle, de la même manière qu'elles étaient lorsque Bedreddin Hassan s'y était trouvé avec le palefrenier bossu du sultan d'Égypte. À mesure qu'il lisait l'écrit, ses domestiques mettaient chaque meuble à sa place. Le trône ne fut pas oublié, non plus que les bougies allumées. Quand tout fut préparé dans la salle, le vizir entra dans la chambre de sa fille, où il posa l'habillement de Bedreddin avec la bourse de sequins. Cela étant fait, il dit à Dame de Beauté: «Déshabillez-vous, ma fille, et vous couchez. Dès que Bedreddin sera entré dans cette chambre, plaignez-vous de ce qu'il a été dehors longtemps, et lui dites que vous avez été bien étonnée en vous réveillant de ne pas le trouver auprès de vous. Pressez-le de se remettre au lit, et demain matin vous nous divertirez, madame votre belle-mère et moi, en nous rendant compte de ce qui se sera passé entre vous et lui cette nuit.» À ces mots, il sortit de l'appartement de sa fille, et lui laissa la liberté de se coucher.»
Scheherazade voulait poursuivre son récit, mais le jour, qui commença à paraître, l'en empêcha.
XCVIII NUIT.
Sur la fin de la nuit suivante, le sultan des Indes, qui avait une extrême impatience d'apprendre comment se dénouerait l'histoire de Bedreddin, réveilla lui-même Scheherazade et l'avertit de la continuer, ce qu'elle fit dans ces termes: «Schemseddin Mohammed, dit le vizir Giafar au calife, fit sortir de la salle tous les domestiques qui y étaient, et leur ordonna de s'éloigner, à la réserve de deux ou trois qu'il fit demeurer. Il les chargea d'aller tirer Bedreddin hors de la caisse, de le mettre en chemise et en caleçon, de le conduire en cet état dans la salle, de l'y laisser tout seul, et d'en fermer la porte.
«Bedreddin Hassan, quoique accablé de douleur, s'était endormi pendant tout ce temps-là, si bien que les domestiques du vizir l'eurent plus tôt tiré de la caisse, mis en chemise et en caleçon, qu'il ne fut réveillé, et ils le transportèrent dans la salle si brusquement, qu'ils ne lui donnèrent pas le loisir de se reconnaître. Quand il se vit seul dans la salle, il promena sa vue de toutes parts, et les choses qu'il voyait rappelant dans sa mémoire le souvenir de ses noces, il s'aperçut avec étonnement que c'était la même salle où il avait vu le palefrenier bossu. Sa surprise augmenta encore lorsque, s'étant approché doucement de la porte d'une chambre qu'il trouva ouverte, il vit dedans son habillement au même endroit où il se souvenait de l'avoir mis la nuit de ses noces. «Bon Dieu, dit-il en se frottant les yeux, suis-je endormi? suis-je éveillé?»