Les mille et une nuits - Tome premier

Chapter 24

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«Lorsque le jeune Agib eut atteint l'âge de sept ans, le vizir Schemseddin Mohammed, au lieu de lui faire apprendre à lire au logis, l'envoya à l'école chez un maître qui avait une grande réputation, et deux esclaves avaient soin de le conduire et de le ramener tous les jours. Agib jouait avec ses camarades: comme ils étaient tous d'une condition au-dessous de la sienne, ils avaient beaucoup de déférence pour lui, et en cela ils se réglaient sur le maître d'école, qui lui passait bien des choses qu'il ne pardonnait pas à eux. La complaisance aveugle qu'on avait pour Agib le perdit: il devint fier, insolent; il voulait que ses compagnons souffrissent tout de lui, sans vouloir rien souffrir d'eux. Il dominait partout, et si quelqu'un avait la hardiesse de s'opposer à ses volontés, il lui disait mille injures et allait souvent jusqu'aux coups. Enfin il se rendit insupportable à tous les écoliers, qui se plaignirent de lui au maître d'école. Il les exhorta d'abord à prendre patience; mais quand il vit qu'ils ne faisaient qu'irriter par là l'insolence d'Agib, et fatigué lui- même des peines qu'il lui faisait: «Mes enfants, dit-il à ses écoliers, je vois bien qu'Agib est un petit insolent; je veux vous enseigner un moyen de le mortifier de manière qu'il ne vous tourmentera plus; je crois même qu'il ne reviendra plus à l'école. Demain, lorsqu'il sera venu et que vous voudrez jouer ensemble, rangez-vous tous autour de lui, et que quelqu'un dise tout haut: Nous voulons jouer, mais c'est à condition que ceux qui joueront diront leur nom, celui de leur mère et de leur père. Nous regarderons comme des bâtards ceux qui refuseront de le faire, et nous ne souffrirons pas qu'ils jouent avec nous. Le maître d'école leur fit comprendre l'embarras où ils jetteraient Agib par ce moyen, et ils se retirèrent chez eux avec bien de la joie.

«Le lendemain, dès qu'ils furent tous assemblés, ils ne manquèrent pas de faire ce que leur maître leur avait enseigné. Ils environnèrent Agib, et l'un d'entre eux prenant la parole: «Jouons, dit-il, à un jeu, mais à condition que celui qui ne pourra pas dire son nom, le nom de sa mère et de son père, n'y jouera pas.» Ils répondirent tous, et Agib lui-même, qu'ils y consentaient. Alors celui qui avait parlé les interrogea l'un après l'autre, et ils satisfirent tous à la condition, excepté Agib, qui répondit: «Je me nomme Agib, ma mère s'appelle Dame de Beauté, et mon père Schemseddin Mohammed, vizir du sultan.»

«À ces mots, tous les enfants s'écrièrent: «Agib, que dites-vous? ce n'est point là le nom de votre père, c'est celui de votre grand-père. - Que Dieu vous confonde! répliqua-t-il en colère; quoi! vous osez dire que le vizir Schemseddin Mohammed n'est pas mon père!» Les écoliers lui repartirent avec de grands éclats de rire: «Non, non, il n'est que votre aïeul, et vous ne jouerez pas avec nous; nous nous garderons bien même de nous approcher de vous.» En disant cela ils s'éloignèrent de lui en le raillant, et ils continuèrent de rire entre eux. Agib fut fort mortifié de leurs railleries et se mit à pleurer.

«Le maître d'école, qui était aux écoutes et qui avait tout entendu, entra sur ces entrefaites, et s'adressant à Agib: «Agib, lui dit-il, ne savez-vous pas encore que le vizir Schemseddin Mohammed n'est pas votre père? Il est votre aïeul, père de votre mère Dame de Beauté. Nous ignorons comme vous le nom de votre père. Nous savons seulement que le sultan avait voulu marier votre mère avec un de ses palefreniers qui était bossu, mais qu'un génie coucha avec elle. Cela est fâcheux pour vous, et doit vous apprendre à traiter vos camarades avec moins de fierté que vous n'avez fait jusqu'à présent.»

Scheherazade, en cet endroit, remarquant qu'il était jour, mit fin à son discours. Elle en reprit le fil la nuit suivante, et dit au sultan des Indes:

LXXXVII NUIT.

Sire, le petit Agib, piqué des plaisanteries de ses compagnons, sortit brusquement de l'école et retourna au logis en pleurant. Il alla d'abord à l'appartement de sa mère, Dame de Beauté, laquelle, alarmée de le voir si affligé, lui en demanda le sujet avec empressement. Il ne put répondre que par des paroles entrecoupées de sanglots, tant il était pressé de sa douleur, et ce ne fut qu'à plusieurs reprises qu'il put raconter la cause mortifiante de son affliction. Quand il eut achevé: «Au nom de Dieu, ma mère, ajouta- t-il, dites-moi, s'il vous plaît, qui est mon père? - Mon fils, répondit-elle, votre père est le vizir Schemseddin Mohammed, qui vous embrasse tous les jours. - Vous ne me dites pas la vérité, reprit-il, ce n'est point mon père, c'est le vôtre. Mais moi, de quel père suis-je le fils?» À cette demande, Dame de Beauté rappelant dans sa mémoire la nuit de ses noces suivie d'un si long veuvage, commença de répandre des larmes, en regrettant amèrement la perte d'un époux aussi aimable que Bedreddin.

Dans le temps que Dame de Beauté pleurait d'un côté et Agib de l'autre, le vizir Schemseddin entra et voulut savoir la cause de leur affliction. Dame de Beauté lui apprit et lui raconta la mortification qu'Agib avait reçue à l'école. Ce récit toucha vivement le vizir, qui joignit ses pleurs à leurs larmes, et qui, jugeant par là que tout le monde tenait des discours contre l'honneur de sa fille, en fut au désespoir. Frappé de cette cruelle pensée, il alla au palais du sultan, et après s'être prosterné à ses pieds, il le supplia très-humblement de lui accorder la permission de faire un voyage dans les provinces du Levant, et particulièrement à Balsora, pour aller chercher son neveu Bedreddin Hassan, disant qu'il ne pouvait souffrir qu'on pensât dans la ville qu'un génie eût couché avec sa fille Dame de Beauté. Le sultan entra dans les peines du vizir, approuva sa résolution et lui permit de l'exécuter. Il lui fit même expédier une patente par laquelle il priait dans les termes les plus obligeants les princes et les seigneurs des lieux où pourrait être Bedreddin, de consentir que le vizir l'amenât avec lui.

Schemseddin Mohammed ne trouva pas de paroles assez fortes pour remercier dignement le sultan de la bonté qu'il avait pour lui. Il se contenta de se prosterner devant ce prince une seconde fois; mais les larmes qui coulaient de ses yeux marquèrent assez sa reconnaissance. Enfin il prit congé du sultan, après lui avoir souhaité toutes sortes de prospérités. Lorsqu'il fut de retour au logis, il ne songea qu'à disposer toutes choses pour son départ. Les préparatifs en furent faits avec tant de diligence, qu'au bout de quatre jours il partit accompagné de sa fille Dame de Beauté, et d'Agib son petit-fils.

Scheherazade, s'apercevant que le jour commençait à paraître, cessa de parler en cet endroit. Le sultan des Indes se leva fort satisfait du récit de la sultane, et résolut d'entendre la suite de cette histoire. Scheherazade contenta sa curiosité la nuit suivante, et reprit la parole dans ces termes:

LXXXVIII NUIT.

Sire, le grand vizir Giafar adressant toujours la parole au calife Haroun Alraschid: «Schemseddin Mohammed, dit-il, prit la route de Damas avec sa fille Dame de Beauté et Agib son petit-fils. Ils marchèrent dix-neuf jours de suite sans s'arrêter en nul endroit; mais le vingtième, étant arrivés dans une fort belle prairie peu éloignée des portes de Damas, ils mirent pied à terre et firent dresser leurs tentes sur le bord d'une rivière qui passe à travers la ville et rend ses environs très-agréables.

«Le vizir Schemseddin Mohammed déclara qu'il voulait séjourner deux jours dans ce beau lieu, et que le troisième il continuerait son voyage. Cependant il permit aux gens de sa suite d'aller à Damas. Ils profitèrent presque tous de cette permission, les uns poussés par la curiosité de voir une ville dont ils avaient ouï parler si avantageusement, les autres pour y vendre des marchandises d'Égypte qu'ils avaient apportées, ou pour y acheter des étoffes et des raretés du pays. Dame de Beauté souhaitant que son fils Agib eût aussi la satisfaction de se promener dans cette célèbre ville, ordonna à l'eunuque noir qui servait de gouverneur à cet enfant de l'y conduire, et de bien prendre garde qu'il ne lui arrivât quelque accident.

«Agib, magnifiquement habillé, se mit en chemin avec l'eunuque, qui avait à la main une grosse canne. Ils ne furent pas plus tôt entrés dans la ville, qu'Agib, qui était beau comme le jour, attira sur lui les yeux de tout le monde. Les uns sortaient de leurs maisons pour le voir de plus près; les autres mettaient la tête aux fenêtres, et ceux qui passaient dans les rues ne se contentaient pas de s'arrêter pour le regarder, ils l'accompagnaient pour avoir le plaisir de le considérer plus longtemps. Enfin il n'y avait personne qui ne l'admirât et qui ne donnât mille bénédictions au père et à la mère qui avaient mis au monde un si bel enfant. L'eunuque et lui arrivèrent par hasard devant la boutique où était Bedreddin Hassan, et là ils se virent entourés d'une si grande foule de peuple qu'ils furent obligés de s'arrêter.

«Le pâtissier qui avait adopté Bedreddin Hassan était mort depuis quelques années, et lui avait laissé, comme à son héritier, sa boutique avec tous ses autres biens. Bedreddin était donc alors maître de la boutique, et il exerçait la profession de pâtissier si habilement qu'il était en grande réputation dans Damas. Voyant que tant de monde assemblé devant sa porte regardait avec beaucoup d'attention Agib et l'eunuque noir, il se mit à les regarder aussi.»

Scheherazade, à ces mots, voyant paraître le jour, se tut, et Schahriar se leva fort impatient de savoir ce qui se passerait entre Agib et Bedreddin. La sultane satisfit son impatience sur la fin de la nuit suivante, et reprit ainsi la parole:

LXXXIX NUIT.

«Bedreddin Hassan, poursuivit le vizir Giafar, ayant jeté les yeux particulièrement sur Agib, se sentit aussitôt tout ému sans savoir pourquoi. Il n'était pas frappé, comme le peuple, de l'éclatante beauté de ce jeune garçon: son trouble et son émotion avaient une autre cause qui lui était inconnue: c'était la force du sang qui agissait dans ce tendre père, lequel, interrompant ses occupations, s'approcha d'Agib et lui dit d'un air engageant: «Mon petit seigneur, qui m'avez gagné l'âme, faites-moi la grâce d'entrer dans ma boutique et de manger quelque chose de ma façon, afin que pendant ce temps-là j'aie le plaisir de vous admirer à mon aise.» Il prononça ces paroles avec tant de tendresse que les larmes lui en vinrent aux yeux. Le petit Agib en fut touché, et se tournant vers l'eunuque: «Ce bon homme, lui dit-il, a une physionomie qui me plaît, et il me parle d'une manière si affectueuse que je ne puis me défendre de faire ce qu'il souhaite. Entrons, chez lui et mangeons de sa pâtisserie. - Ah! vraiment, lui dit l'esclave, il ferait beau voir qu'un fils de vizir comme vous entrât dans la boutique d'un pâtissier pour y manger. Ne croyez pas que je le souffre. - Hélas! mon petit seigneur, s'écria alors Bedreddin Hassan, on est bien cruel de confier votre conduite à un homme qui vous traite avec tant de dureté.» Puis, s'adressant à l'eunuque: «Mon bon ami, ajouta-t-il, n'empêchez pas ce jeune seigneur de m'accorder la grâce que je lui demande. Ne me donnez pas cette mortification. Faites-moi plutôt l'honneur d'entrer avec lui chez moi, et par là vous ferez connaître si vous êtes brun au-dehors comme la châtaigne, vous êtes blanc aussi au- dedans comme elle. Savez-vous bien, poursuivit-il, que je sais le secret de vous rendre blanc, de noir que vous êtes?» L'eunuque se mit à rire à ce discours, et demanda à Bedreddin ce que c'était que ce secret. «Je vais vous l'apprendre,» répondit-il. Aussitôt il lui récita des vers à la louange des eunuques noirs, disant que c'était par leur ministère que l'honneur des sultans, des princes et de tous les grands, était en sûreté. L'eunuque fut charmé de ces vers, et cessant de résister aux prières de Bedreddin, laissa entrer Agib en sa boutique et y entra aussi lui-même.

«Bedreddin Hassan sentit une extrême joie d'avoir obtenu ce qu'il avait désiré avec tant d'ardeur, et se remettant au travail qu'il avait interrompu: «Je faisais, dit-il, des tartes à la crème; il faut, s'il vous plaît, que vous en mangiez; je suis persuadé que vous les trouverez excellentes, car ma mère, qui les fait admirablement bien, m'a appris à les faire, et l'on vient en prendre chez moi de tous les endroits de cette ville.» En achevant ces mots, il tira du four une tarte à la crème, et après avoir mis dessus des grains de grenade et du sucre, il la servit devant Agib, qui la trouva délicieuse. L'eunuque, à qui Bedreddin en présenta, en porta le même jugement.

«Pendant qu'ils mangeaient tous deux, Bedreddin Hassan examinait Agib avec une grande attention, et se représentant, en le regardant, qu'il avait peut-être un semblable fils de la charmante épouse dont il avait été si tôt et si cruellement séparé, cette pensée fit couler de ses yeux quelques larmes. Il se préparait à taire des questions au petit Agib sur le sujet de son voyage à Damas, mais cet enfant n'eut pas le temps de satisfaire sa curiosité, parce que l'eunuque, qui le pressait de s'en retourner sous les tentes de son aïeul, l'emmena dès qu'il eut mangé. Bedreddin Hassan ne se contenta pas de les suivre de l'oeil; il ferma sa boutique promptement et marcha sur leurs pas.»

Scheherazade, en cet endroit, remarquant qu'il était jour, cessa de poursuivre cette histoire. Schahriar se leva résolu de l'entendre tout entière, et de laisser vivre la sultane jusqu'à ce temps-là.

XC NUIT.

Le lendemain avant le jour, Dinarzade réveilla sa soeur, qui reprit ainsi son discours: «Bedreddin Hassan, continua le vizir Giafar, courut donc après Agib et l'eunuque, et les joignit avant qu'ils fussent arrivés à la porte de la ville. L'eunuque, s'étant aperçu qu'il les suivait, en fut extrêmement surpris: «Importun que vous êtes, lui dit-il en colère, que demandez-vous? - Mon bon ami, lui répondit Bedreddin, ne vous fâchez pas: j'ai hors de la ville une petite affaire dont je me suis souvenu, et à laquelle il faut que j'aille donner ordre.» Cette réponse n'apaisa point l'eunuque, qui, se tournant vers Agib, lui dit: «Voilà ce que vous m'avez attiré; je l'avais bien prévu que je me repentirais de ma complaisance; vous avez voulu entrer dans la boutique de cet homme; je ne suis pas sage de vous l'avoir permis. - Peut-être, dit Agib, a-t-il effectivement affaire hors de la ville, et les chemins sont libres pour tout le monde.» En disant cela, ils continuèrent de marcher l'un et l'autre sans regarder derrière eux, jusqu'à ce qu'étant arrivés près des tentes du vizir, ils se retournèrent pour voir si Bedreddin les suivait toujours. Alors Agib, remarquant qu'il était à deux pas de lui, rougit et pâlit successivement selon les divers mouvements qui l'agitaient. Il craignait que le vizir son aïeul ne vînt à savoir qu'il était entré dans la boutique d'un pâtissier et qu'il y avait mangé. Dans cette crainte, ramassant une assez grosse pierre qui se trouva à ses pieds, il la lui jeta, le frappa au milieu du front et lui couvrit le visage de sang: après quoi, se mettant à courir de toute sa force, il se sauva sous les tentes avec l'eunuque, qui dit à Bedreddin Hassan qu'il ne devait pas se plaindre de ce malheur qu'il avait mérité, et qu'il s'était attiré lui-même.

«Bedreddin reprit le chemin de la ville en étanchant le sang de sa plaie avec son tablier, qu'il n'avait pas ôté. «J'ai tort, disait- il en lui-même, d'avoir abandonné ma maison pour faire tant de peine à cet enfant, car il ne m'a traité de cette manière que parce qu'il a cru sans doute que je méditais quelque dessein funeste contre lui.» Étant arrivé chez lui, il se fit panser, et se consola de cet accident en faisant réflexion qu'il y avait sur la terre des gens encore plus malheureux que lui.»

Le jour, qui paraissait, imposa silence à la sultane des Indes. Schahriar se leva en plaignant Bedreddin, et fort impatient de savoir la suite de cette histoire.

XCI NUIT.

Sur la fin de la nuit suivante, Scheherazade adressant la parole au sultan des Indes: Sire, dit-elle, le grand vizir Giafar poursuivit ainsi l'histoire de Bedreddin Hassan: «Bedreddin, dit- il, continua d'exercer sa profession de pâtissier à Damas, et son oncle Schemseddin Mohammed en partit trois jours après son arrivée. Il prit la route d'Emesse, d'où il se rendit à Hamah, et de là à Halep, où il s'arrêta deux jours. D'Halep il alla passer l'Euphrate, entra dans la Mésopotamie, et après avoir traversé Mardin, Moussoul, Sengiar, Diarbekir et plusieurs autres villes, arriva enfin à Balsora, où d'abord il fit demander audience au sultan, qui ne fut pas plus tôt informé du rang de Schemseddin Mohammed, qu'il la lui donna. Il le reçut même très-favorablement et lui demanda le sujet de son voyage à Balsora. «Sire, répondit le vizir Schemseddin Mohammed, je suis venu pour apprendre des nouvelles du fils de Noureddin Ali mon frère, qui a eu l'honneur de servir votre majesté. - Il y a longtemps que Noureddin Ali est mort, reprit le sultan. À l'égard de son fils, tout ce qu'on vous en pourra dire, c'est qu'environ deux mois après la mort de son père, il disparut tout à coup, et que personne ne l'a vu depuis ce temps-là, quelque soin que j'aie pris de le faire chercher. Mais sa mère, qui est fille d'un de mes vizirs, vit encore.» Schemseddin Mohammed lui demanda la permission de la voir et de l'emmener en Égypte, et le sultan y ayant consenti, il ne voulut pas différer au lendemain à se donner cette satisfaction: il se fit enseigner où demeurait cette dame, et se rendit chez elle à l'heure même, accompagné de sa fille et de son petit-fils.

«La veuve de Noureddin Ali demeurait toujours dans l'hôtel où avait demeuré son mari jusqu'à sa mort. C'était une très-belle maison, superbement bâtie et ornée de colonnes de marbre; mais Schemseddin Mohammed ne s'arrêta pas à l'admirer. En arrivant, il baisa la porte et un marbre sur lequel était écrit en lettres d'or le nom de son frère. Il demanda à parler à sa belle-soeur, dont les domestiques lui dirent qu'elle était dans un petit édifice en forme de dôme, qu'ils lui montrèrent, au milieu d'une cour très- spacieuse. En effet, cette tendre mère avait coutume d'aller passer la meilleure partie du jour et de la nuit dans cet édifice, qu'elle avait fait bâtir pour représenter le tombeau de Bedreddin Hassan, qu'elle croyait mort après l'avoir si longtemps attendu en vain. Elle y était alors occupée à pleurer ce cher fils, et Schemseddin Mohammed la trouva ensevelie dans une affliction mortelle.

«Il lui fit son compliment, et après l'avoir suppliée de suspendre ses larmes et ses gémissements, il lui apprit qu'il avait l'honneur d'être son beau-frère, et lui dit la raison qui l'avait obligé de partir du Caire et de venir à Balsora.»

En achevant ces mots, Scheherazade, voyant paraître le jour, cessa de poursuivre son récit; mais elle en reprit le fil de cette sorte sur la fin de la nuit suivante:

XCII NUIT.

«Schemseddin Mohammed, continua le vizir Giafar, après avoir instruit sa belle-soeur de tout ce qui s'était passé au Caire la nuit des noces de sa fille, après lui avoir conté la surprise que lui avait causée la découverte du cahier cousu dans le turban de Bedreddin, lui présenta Agib et Dame de Beauté.

«Quand la veuve de Noureddin Ali, qui était demeurée assise comme une femme qui ne prenait plus de part aux choses du monde, eut compris par le discours qu'elle venait d'entendre que le cher fils qu'elle regrettait tant pouvait vivre encore, elle se leva et embrassa très-étroitement Dame de Beauté et son petit Agib, en qui reconnaissant les traits de Bedreddin, elle versa des larmes d'une nature bien différente de celles qu'elle répandait depuis si longtemps. Elle ne pouvait se lasser de baiser ce jeune homme, qui, de son côté, recevait ses embrassements avec toutes les démonstrations de joie dont il était capable. «Madame, dit Schemseddin Mohammed, il est temps de finir vos regrets et d'essuyer vos larmes: il faut vous disposer à venir en Égypte avec nous. Le sultan de Balsora me permet de vous emmener, et je ne doute pas que vous n'y consentiez. J'espère que nous rencontrerons enfin votre fils mon neveu, et si cela arrive, son histoire, la vôtre, celle de ma fille et la mienne, mériteront d'être écrites pour être transmises à la postérité.»

«La veuve de Noureddin Ali écouta cette proposition avec plaisir, et fit travailler dès ce moment aux préparatifs de son départ. Pendant ce temps-là Schemseddin Mohammed demanda une seconde audience, et ayant pris congé du sultan, qui le renvoya comblé d'honneurs, avec un présent considérable pour lui et un autre plus riche pour le sultan d'Égypte, il partit de Balsora et reprit le chemin de Damas.

«Lorsqu'il fut près de cette ville, il fit dresser ses tentes hors de la porte par où il devait entrer, et dit qu'il y séjournerait trois jours pour faire reposer son équipage, et pour acheter ce qu'il trouverait de plus curieux et de plus digne d'être présenté au sultan d'Égypte.

«Pendant qu'il était occupé à choisir lui-même les plus belles étoffes que les principaux marchands avaient apportées sous ses tentes, Agib pria l'eunuque noir, son conducteur, de le mener promener dans la ville, disant qu'il souhaitait de voir les choses qu'il n'avait pas eu le temps de voir en passant, et qu'il serait bien aise aussi d'apprendre des nouvelles du pâtissier à qui il avait donné un coup de pierre. L'eunuque y consentit, marcha vers la ville avec lui, après en avoir obtenu la permission de sa mère, Dame de Beauté.

«Ils entrèrent dans Damas par la porte du Paradis, qui était la plus proche des tentes du vizir Schemseddin Mohammed. Ils parcoururent les grandes places, les lieux publics et couverts où se vendaient les marchandises les plus riches, et virent l'ancienne mosquée des Ommiades[44] dans le temps qu'on s'y assemblait pour faire la prière[45] d'entre le midi et le coucher du soleil. Ils passèrent ensuite devant la boutique de Bedreddin Hassan, qu'ils trouvèrent encore occupé à faire des tartes à la crème. «Je vous salue, lui dit Agib, regardez-moi. Vous souvenez- vous de m'avoir vu?» À ces mots, Bedreddin jeta les yeux sur lui, et, le reconnaissant, (ô surprenant effet de l'amour paternel!) il sentit la même émotion que la première fois: il se troubla, et au lieu de lui répondre, il demeura longtemps sans pouvoir proférer une seule parole. Néanmoins ayant rappelé ses esprits: «Mon petit seigneur, lui dit-il, faites-moi la grâce d'entrer encore une fois chez moi avec votre gouverneur; venez goûter d'une tarte à la crème. Je vous supplie de me pardonner la peine que je vous fis en vous suivant hors de la ville: je ne me possédais pas, je ne savais ce que je faisais; vous m'entraîniez après vous sans que je pusse résister à une si douce violence.»

Scheherazade cessa de parler en cet endroit, parce qu'elle vit paraître le jour. Le lendemain elle reprit de cette manière la suite de son discours:

XCIII NUIT.

«Commandeur des croyants, poursuivit le vizir Giafar, Agib, étonné d'entendre ce que lui disait Bedreddin, répondit: «Il y a de l'excès dans l'amitié que vous me témoignez, et je ne veux point entrer chez vous que vous ne vous soyez engagé par serment à ne me pas suivre quand j'en serai sorti. Si vous me le promettez et que vous soyez homme de parole, je vous reviendrai voir encore demain, pendant que le vizir mon aïeul achètera de quoi faire présent au sultan d'Égypte. - Mon petit seigneur, reprit Bedreddin Hassan, je ferai tout ce que vous m'ordonnerez.» À ces mots, Agib et l'eunuque entrèrent dans la boutique.