Les mille et une nuits - Tome premier
Chapter 23
«Lorsque la cérémonie de changer d'habit tant de fois fut achevée, les joueurs d'instruments cessèrent de jouer, et se retirèrent en faisant signe à Bedreddin Hassan de demeurer. Les dames firent la même chose en se retirant après eux, avec tous ceux qui n'étaient pas de la maison. La mariée entra dans un cabinet où ses femmes la suivirent pour la déshabiller, et il ne resta plus dans la salle que le palefrenier bossu, Bedreddin Hassan et quelques domestiques. Le bossu, qui en voulait furieusement à Bedreddin, qui lui faisait ombrage, le regarda de travers et lui dit: «Et toi, qu'attends-tu? Pourquoi ne te retires-tu pas comme les autres! marche»« Comme Bedreddin n'avait aucun prétexte pour demeurer là, il sortit assez embarrassé de sa personne; mais il n'était pas hors du vestibule, que le génie et la fée se présentèrent à lui et l'arrêtèrent: «Où allez-vous? lui dit le génie; demeurez; le bossu n'est plus dans la salle, il en est sorti pour quelque besoin: vous n'avez qu'à y rentrer et vous introduire dans la chambre de la mariée. Lorsque vous serez seul avec elle, dites-lui hardiment que vous êtes son mari; que l'intention du sultan a été de se divertir du bossu; et que pour apaiser ce mari prétendu vous lui avez fait apprêter un bon plat de crème dans son écurie. Dites-lui là-dessus tout ce qui vous viendra dans l'esprit pour la persuader. Étant fait comme vous êtes, cela ne sera pas difficile, et elle sera ravie d'avoir été trompée si agréablement. Cependant nous allons donner ordre que le bossu ne rentre et ne vous empêche de passer la nuit avec votre épouse: car c'est la vôtre et non pas la sienne.»
«Pendant que le génie encourageait ainsi Bedreddin et l'instruisait de ce qu'il devait faire, le bossu était véritablement sorti de la salle. Le génie s'introduisit où il était, prit la figure d'un gros chat noir et se mit à miauler d'une manière épouvantable. Le bossu cria après le chat et frappa des mains pour le faire fuir; mais le chat, au lieu de se retirer, se raidit sur ses pattes, fit briller des yeux enflammés, et regarda fièrement le bossu en miaulant plus fort qu'auparavant, et en grandissant de manière qu'il parut bientôt gros comme un ânon. Le bossu, à cet objet, voulut crier au secours; mais la frayeur l'avait tellement saisi qu'il demeura la bouche ouverte sans pouvoir proférer une parole. Pour ne lui pas donner de relâche, le génie se changea à l'instant en un puissant buffle, et, sous cette forme, lui cria d'une voix qui redoubla sa peur: «Vilain bossu.» À ces mots, l'effrayé palefrenier se laissa tomber sur le pavé, et, se couvrant la tête de sa robe pour ne pas voir cette bête effroyable, lui répondit en tremblant: «Prince souverain des buffles, que demandez-vous de moi? - Malheur à toi, lui repartit le génie; tu as la témérité d'oser te marier avec ma maîtresse! - Eh! seigneur, dit le bossu, je vous supplie de me pardonner: si je suis criminel ce n'est que par ignorance; je ne savais pas que cette dame eût un buffle pour amant. Commandez-moi ce qu'il vous plaira, je vous jure que je suis prêt à vous obéir. - Par la mort, répliqua le génie, si tu sors d'ici ou que tu ne gardes pas le silence jusqu'à ce que le soleil se lève; si tu dis le moindre mot, je t'écraserai la tête. Alors, je te permets de sortir de cette maison, mais je t'ordonne de te retirer bien vite sans regarder derrière toi; et si tu as l'audace d'y revenir il t'en coûtera la vie.» En achevant ces paroles, le génie se transforma en homme, prit le bossu par les pieds, et après l'avoir levé, la tête en bas, contre le mur: «Si tu branles, ajouta-t-il, avant que le soleil soit levé, comme je te l'ai déjà dit, je te reprendrai par les pieds et te casserai la tête en mille pièces contre cette muraille.»
«Pour revenir à Bedreddin Hassan, encouragé par le génie et par la présence de la fée, il était rentré dans la salle et s'était coulé dans la chambre nuptiale, où il s'assit en attendant le succès de son aventure. Au bout de quelque temps la mariée arriva, conduite par une bonne vieille qui s'arrêta à la porte, exhortant le mari à bien faire son devoir, sans regarder si c'était le bossu ou un autre; après quoi elle la ferma et se retira.
«La jeune épouse fut extrêmement surprise de voir, au lieu du bossu, Bedreddin Hassan qui se présenta à elle de la meilleure grâce du monde. «Hé quoi! mon cher ami, lui dit-elle, vous êtes ici à l'heure qu'il est? Il faut donc que vous soyez camarade de mon mari. - Non, madame, répondit Bedreddin, je suis d'une autre condition que ce vilain bossu. - Mais, reprit-elle, vous ne prenez pas garde que vous parlez mal de mon époux. - Lui, votre époux! madame, repartit-il. Pouvez-vous conserver si longtemps cette pensée? Sortez de votre erreur. Tant de beautés ne seront pas sacrifiées au plus méprisable de tous les hommes. C'est moi, madame, qui suis l'heureux mortel à qui elles sont réservées. Le sultan a voulu se divertir en faisant cette supercherie au vizir votre père, et il m'a choisi pour votre véritable époux. Vous avez pu remarquer combien les dames, les joueurs d'instruments, les danseurs, vos femmes et tous les gens de votre maison se sont réjouis de cette comédie. Nous avons renvoyé le malheureux bossu, qui mange, à l'heure qu'il est, un plat de crème dans son écurie, et vous pouvez compter que jamais il ne paraîtra devant vos beaux yeux.»
«À ce discours, la fille du vizir, qui était entrée plus morte que vive dans la chambre nuptiale, changea de visage, prit un air gai qui la rendit si belle, que Bedreddin en fut charmé. «Je ne m'attendais pas, lui dit-elle, à une surprise si agréable, et je m'étais déjà condamnée à être malheureuse tout le reste de ma vie. Mais mon bonheur est d'autant plus grand que je vais posséder en vous un homme digne de ma tendresse.» En disant cela, elle acheva de se déshabiller et se mit au lit. De son côté, Bedreddin Hassan, ravi de se voir possesseur de tant de charmes, se déshabilla promptement. Il mit son habit sur un siège et sur la bourse que le juif lui avait donnée, laquelle était encore pleine, malgré tout ce qu'il en avait tiré. Il ôta aussi son turban, pour en prendre un de nuit qu'on avait préparé pour le bossu; et il alla se coucher en chemise et en caleçon[43]. Le caleçon était en satin bleu et attaché avec un cordon tissu d'or.»
L'aurore, qui se faisait voir, obligea Scheherazade à s'arrêter. La nuit suivante, ayant été réveillée à l'heure ordinaire, elle reprit le fil de cette histoire et la continua dans ces termes:
LXXXI NUIT.
«Lorsque les deux amants se furent endormis, poursuivit le grand vizir Giafar, le génie, qui avait rejoint la fée, lui dit qu'il était temps d'achever ce qu'ils avaient si bien commencé et conduit jusqu'alors. «Ne nous laissons pas surprendre, ajouta-t- il, par le jour qui paraîtra bientôt; allez, et enlevez le jeune homme sans l'éveiller.»
«La fée se rendit dans la chambre des amants, qui dormaient profondément, enleva Bedreddin Hassan dans l'état où il était, c'est-à-dire en chemise et en caleçon; et, volant avec le génie d'une vitesse merveilleuse jusqu'à la porte de Damas en Syrie, ils y arrivèrent précisément dans le temps que les ministres des mosquées, préposés pour cette fonction, appelaient le peuple à haute voix à la prière de la pointe du jour. La fée posa doucement à terre Bedreddin, et, le laissant près de la porte, s'éloigna avec le génie.
«On ouvrit les portes de la ville, et les gens qui s'étaient déjà assemblés en grand nombre pour sortir furent extrêmement surpris de voir Bedreddin Hassan étendu par terre, en chemise et en caleçon. L'un disait: «Il a tellement été pressé de sortir de chez sa maîtresse, qu'il n'a pas eu le temps de s'habiller. - Voyez un peu, disait l'autre, à quels accidents on est exposé! il aura passé une bonne partie de la nuit à boire avec ses amis; il se sera enivré, sera sorti ensuite pour quelque nécessité, et, au lieu de rentrer, il sera venu jusqu'ici sans savoir ce qu'il faisait, et le sommeil l'y aura surpris.» D'autres en parlaient autrement, et personne ne pouvait deviner par quelle aventure il se trouvait là. Un petit vent qui commençait alors à souffler, leva sa chemise et laissa voir sa poitrine qui était plus blanche que la neige. Ils furent, tous tellement étonnés de cette blancheur, qu'ils firent un cri d'admiration qui réveilla le jeune homme. Sa surprise ne fut pas moins grande que la leur, de se voir à la porte d'une ville où il n'était jamais venu, et environné d'une foule de gens qui le considéraient avec attention. «Messieurs, leur dit-il, apprenez-moi, de grâce, où je suis et ce que vous souhaitez de moi.» L'un d'entre eux prit la parole et lui répondit: «Jeune homme, on vient d'ouvrir la porte de cette ville, et en sortant, nous vous avons trouvé couché ici dans l'état où vous voilà. Nous nous sommes arrêtés à vous regarder. Est-ce que vous avez passé ici la nuit? et savez-vous bien que vous êtes à une des portes de Damas? - À une des portes de Damas! répliqua Bedreddin, vous vous moquez de moi; en me couchant, cette nuit, j'étais au Caire.» À ces mots, quelques-uns touchés de compassion, dirent que c'était dommage qu'un jeune homme si bien fait eût perdu l'esprit, et ils passèrent leur chemin.
«Mon fils, lui dit un bon vieillard, vous n'y pensez pas; puisque vous êtes ce matin à Damas, comment pouviez-vous être hier soir au Caire? cela ne peut pas être. - Cela est pourtant très-vrai, repartit Bedreddin, et je vous jure même que je passai toute la journée d'hier à Balsora.» À peine eut-il achevé ces paroles, que tout le monde fit un grand éclat de rire et se mit à crier: C'est un fou! c'est un fou! Quelques-uns néanmoins le plaignaient à cause de sa jeunesse, et un homme de la compagnie lui dit: «Mon fils, il faut que vous ayez perdu la raison; vous ne songez pas à ce que vous dites. Est-il possible qu'un homme soit le jour à Balsora, la nuit au Caire et le matin à Damas? Vous n'êtes pas, sans doute, bien éveillé: rappelez vos esprits. - Ce que je dis, reprit Bedreddin Hassan, est si véritable, qu'hier au soir j'ai été marié dans la ville du Caire.» Tous ceux qui avaient ri auparavant redoublèrent leurs ris à ce discours. «Prenez-y bien garde, lui dit la même personne qui venait de lui parler, il faut que vous ayez rêvé tout cela et que cette illusion vous soit restée dans l'esprit. - Je sais bien ce que je dis, répondit le jeune homme; dites-moi vous-même comment il est possible que je sois allé en songe au Caire, où je suis persuadé que j'ai été effectivement, où l'on a par sept fois amené devant moi mon épouse, parée d'un nouvel habillement chaque fois, et où enfin j'ai vu un affreux bossu qu'on prétendait lui donner. Apprenez-moi encore ce que sont devenus ma robe, mon turban et la bourse de sequins que j'avais au Caire?»
«Quoiqu'il assurât que toutes ces choses étaient réelles, les personnes qui l'écoutaient n'en firent que rire; ce qui le troubla de sorte qu'il ne savait plus lui-même ce qu'il devait penser de tout ce qui lui était arrivé.»
Le jour, qui commençait à éclairer l'appartement de Schahriar, imposa silence à Scheherazade, qui continua ainsi son récit le lendemain:
LXXXII NUIT.
Sire, dit-elle, après que Bedreddin Hassan se fut opiniâtré à soutenir que tout ce qu'il avait dit était véritable, il se leva pour entrer dans la ville, et tout le monde le suivait en criant: C'est un fou! c'est un fou! À ces cris, les uns mirent la tête aux fenêtres, les autres se présentèrent à leurs portes, et d'autres, se joignant à ceux qui environnaient Bedreddin, criaient comme eux: C'est un fou, sans savoir de quoi il s'agissait. Dans l'embarras où était ce jeune homme, il arriva devant la maison d'un pâtissier qui ouvrait sa boutique, et il entra dedans pour se dérober aux huées du peuple qui le suivait.
Ce pâtissier avait été autrefois chef d'une troupe de vagabonds qui détroussaient les caravanes, et quoiqu'il fût venu s'établir à Damas, où il ne donnait aucun sujet de plainte contre lui, il ne laissait pas d'être craint de tous ceux qui le connaissaient. C'est pourquoi dès le premier regard qu'il jeta sur la populace qui suivait Bedreddin, il la dissipa. Le pâtissier, voyant qu'il n'y avait plus personne, fit plusieurs questions au jeune homme; il lui demanda qui il était et ce qui l'avait amené à Damas. Bedreddin Hassan ne lui cacha ni sa naissance, ni la mort du grand vizir son père. Il lui conta ensuite de quelle manière il était sorti de Balsora, et comment, après s'être endormi la nuit précédente sur le tombeau de son père, il s'était trouvé, à son réveil, au Caire, où il avait épousé une dame. Enfin, il lui marqua la surprise où il était de se voir à Damas sans pouvoir comprendre toutes ces merveilles.
«Votre histoire est des plus surprenantes, lui dit le pâtissier; mais, si vous voulez suivre mon conseil, vous ne ferez confidence à personne de toutes les choses que vous venez de me dire, et vous attendrez patiemment que le ciel daigne finir les disgrâces dont il permet que vous soyez affligé. Vous n'avez qu'à demeurer avec moi jusqu'à ce temps-là, et comme je n'ai pas d'enfants, je suis prêt à vous reconnaître pour mon fils, si vous y consentez. Après que je vous aurai adopté, vous irez librement par la ville et vous ne serez plus exposé aux insultes de la populace.»
Quoique cette adoption ne fît pas honneur au fils d'un grand vizir, Bedreddin ne laissa pas d'accepter la proposition du pâtissier, jugeant bien que c'était le meilleur parti qu'il devait prendre dans la situation où était sa fortune. Le pâtissier le fit habiller, prit des témoins, et alla déclarer devant un cadi qu'il le reconnaissait pour son fils; après quoi Bedreddin demeura chez lui sous le simple nom de Hassan, et apprit la pâtisserie.
Pendant que cela se passait, à Damas, la fille de Schemseddin Mohammed se réveilla, et, ne trouvant pas Bedreddin auprès d'elle, crut qu'il s'était levé sans vouloir interrompre son repos et qu'il reviendrait bientôt. Elle attendait son retour, lorsque le vizir Schemseddin Mohammed son père, vivement touché de l'affront qu'il croyait avoir reçu du sultan d'Égypte, vint frapper à la porte de son appartement, résolu de pleurer avec elle sa triste destinée. Il l'appela par son nom, et elle n'eut pas plus tôt entendu sa voix qu'elle se leva pour lui ouvrir la porte. Elle lui baisa la main et le reçut d'un air si satisfait, que le vizir, qui s'attendait à la trouver baignée de pleurs et aussi affligée que lui, en fut extrêmement surpris. «Malheureuse! lui dit-il en colère, est-ce ainsi que tu parais devant moi? Après l'affreux sacrifice que tu viens de consommer, peux tu m'offrir un visage si content!»
Scheherazade cessa de parler en cet endroit, parce que le jour parut. La nuit suivante, elle reprit son discours et dit au sultan des Indes:
LXXXIII NUIT.
Sire, le grand vizir Giafar continuant de raconter l'histoire de Bedreddin Hassan: «Quand la nouvelle mariée, poursuivit-il, vit que son père lui reprochait la joie qu'elle faisait paraître, elle lui dit: «Seigneur, ne me faites point, de grâce, un reproche si injuste; ce n'est pas le bossu, que je déteste plus que la mort, ce n'est pas ce monstre que j'ai épousé: tout le monde lui a fait tant de confusion qu'il a été contraint de s'aller cacher et de faire place à un jeune homme charmant qui est mon véritable mari. - Quelle fable me contez-vous? interrompit brusquement Schemseddin Mohammed. Quoi! le bossu n'a pas couché cette nuit avec vous? - Non, seigneur, répondit-elle, je n'ai point couché avec d'autre personne qu'avec le jeune homme dont je vous parle, qui a de gros yeux et de grands sourcils noirs.» À ces paroles, le vizir perdit patience et se mit dans une furieuse colère contre sa fille. «Ah! méchante, lui dit-il, voulez-vous me faire perdre l'esprit par le discours que vous me tenez? - C'est vous, mon père, repartit-elle, qui me faites perdre l'esprit à moi-même par votre incrédulité. - Il n'est donc pas vrai, répliqua le vizir, que le bossu...... - Hé! laissons là le bossu, interrompit-elle avec précipitation, maudit soit le bossu! Entendrai-je toujours parler du bossu! Je vous le répète encore, mon père, ajouta-t-elle, je n'ai point passé la nuit avec lui, mais avec le cher époux que je vous dis, et qui ne doit pas être loin d'ici.»
«Schemseddin Mohammed sortit pour l'aller chercher; mais au lieu de le trouver, il fut dans une surprise extrême de rencontrer le bossu, qui avait la tête en bas, les pieds en haut, dans la même situation où l'avait mis le génie. «Que veut dire cela? lui dit- il; qui vous a mis en cet état?» Le bossu, reconnaissant le vizir, lui répondit: «Ah! ah! c'est donc vous qui vouliez me donner en mariage la maîtresse d'un buffle, l'amoureuse d'un vilain génie? Je ne serai pas votre dupe, et vous ne m'y attraperez pas.»
Scheherazade en était là lorsqu'elle aperçut la première lumière du jour; quoiqu'il n'y eût pas longtemps qu'elle parlât, elle n'en dit pas davantage cette nuit. Le lendemain, elle reprit ainsi la suite de sa narration, et dit au sultan des Indes:
LXXXIV NUIT.
Sire, le grand vizir Giafar poursuivant son histoire: «Schemseddin Mohammed, continua-t-il, crut que le bossu extravaguait quand il l'entendit parler de cette sorte, et il lui dit: «Ôtez-vous de là, mettez-vous sur vos pieds. - Je m'en garderai bien, repartit le bossu, à moins que le soleil ne soit levé. Sachez qu'étant venu ici hier au soir, il parut tout à coup devant moi un chat noir, qui devint insensiblement gros comme un buffle; je n'ai pas oublié ce qu'il m'a dit; c'est pourquoi allez à vos affaires et me laissez ici.» Le vizir, au lieu de se retirer, prit le bossu par les pieds et l'obligea de se relever. Cela étant fait, le bossu sortit en courant de toute sa force sans regarder derrière lui. Il se rendit au palais, se fit présenter au sultan d'Égypte, et le divertit fort en lui racontant le traitement que lui avait fait le génie.
«Schemseddin Mohammed retourna dans la chambre de sa fille, plus étonné et plus incertain qu'auparavant de ce qu'il voulait savoir. «Hé bien, fille abusée, lui dit-il, ne pouvez-vous m'éclaircir davantage sur une aventure qui me rend interdit et confus? - Seigneur, lui répondit-elle, je ne puis vous apprendre autre chose que ce que j'ai déjà eu l'honneur de vous dire. Mais voici, ajouta-t-elle, l'habillement de mon époux, qu'il a laissé sur cette chaise; il vous donnera peut-être les éclaircissements que vous cherchez.» En disant ces paroles elle présenta le turban de Bedreddin au vizir qui le prit et qui, après l'avoir bien examiné de tous côtés: «Je le prendrais, dit-il, pour un turban de vizir s'il n'était à la mode de Moussoul.» Mais s'apercevant qu'il y avait quelque chose de cousu entre l'étoffe et la doublure, il demanda des ciseaux, et ayant décousu, il trouva un papier plié. C'était le cahier que Noureddin Ali avait donné en mourant à Bedreddin son fils, qui l'avait caché en cet endroit pour mieux le conserver. Schemseddin Mohammed ayant ouvert le cahier, reconnut le caractère de son frère Noureddin Ali, et lut ce titre: _Pour mon fils Bedreddin Hassan_. Avant qu'il pût faire ses réflexions, sa fille lui mit entre les mains la bourse qu'elle avait trouvée sous l'habit. Il l'ouvrit aussi, et elle était remplie de sequins, comme je l'ai déjà dit: car, malgré les largesses que Bedreddin Hassan avait faites, elle était toujours demeurée pleine par les soins du génie et de la fée. Il lut ces mots sur l'étiquette de la bourse: _Mille sequins appartenant au juif Isaac; _et ceux-ci au- dessous, que le juif avait écrits avant que de se séparer de Bedreddin Hassan: _Livrés à Bedreddin Hassan pour le chargement qu'il m'a vendu du premier des vaisseaux qui ont ci-devant appartenu à Noureddin Ali, son père, d'heureuse mémoire, lorsqu'il aura abordé en ce port._ Il n'eut pas achevé celle lecture, qu'il fit un grand cri et s'évanouit.»
Scheherazade voulait continuer, mais le jour parut, et le sultan des Indes se leva, résolu d'entendre la fin de cette histoire.
LXXXV NUIT.
Le lendemain, Scheherazade ayant repris la parole, dit à Schahriar: Sire, le vizir Schemseddin Mohammed étant revenu de son évanouissement par le secours de sa fille et des femmes qu'elle avait appelées: «Ma fille, dit-il, ne vous étonnez pas de l'accident qui vient de m'arriver. La cause en est telle qu'à peine y pourrez-vous ajouter foi. Cet époux qui a passé la nuit avec vous est votre cousin, le fils de Noureddin Ali. Les mille sequins qui sont dans cette bourse me font souvenir de la querelle que j'eus avec ce cher frère; c'est sans doute le présent de noce qu'il vous fait. Dieu soit loué de toutes choses, et particulièrement de cette aventure merveilleuse qui montre si bien sa puissance!» Il regarda ensuite l'écriture de son frère, et la baisa plusieurs fois en versant une grande abondance de larmes. «Que ne puis-je, disait-il, aussi bien que je vois ces traits qui me causent tant de joie, voir ici Noureddin lui-même et me réconcilier avec lui!»
Il lut le cahier d'un bout à l'autre: il y trouva les dates de l'arrivée de son frère à Balsora, de son mariage, de la naissance de Bedreddin Hassan, et lorsque, après avoir confronté à ces dates celles de son mariage et de la naissance de sa fille au Caire, il eut admiré le rapport qu'il y avait entre elles et fait enfin réflexion que son neveu était son gendre, il se livra tout entier à la joie. Il prit le cahier et l'étiquette de la bourse, les alla montrer au sultan, qui lui pardonna le passé, et qui fut tellement charmé du récit de cette histoire, qu'il la fit mettre par écrit avec toutes ses circonstances, pour la faire passer à la postérité.
Cependant le vizir Schemseddin Mohammed ne pouvait comprendre pourquoi son neveu avait disparu; il espérait néanmoins le voir arriver à tous moments, et il l'attendait avec la dernière impatience pour l'embrasser. Après l'avoir inutilement attendu pendant sept jours, il le fit chercher par tout le Caire; mais il n'en apprit aucune nouvelle, quelques perquisitions qu'il en pût faire. Cela lui causa beaucoup d'inquiétude. «Voilà, disait-il, une aventure bien singulière! jamais personne n'en a éprouvé une pareille.»
Dans l'incertitude de ce qui pouvait arriver dans la suite, il crut devoir mettre lui-même par écrit l'état où était alors sa maison, de quelle manière les noces s'étaient passées, comment la salle et la chambre de sa fille étaient meublées. Il fit aussi un paquet du turban, de la bourse et du reste de l'habillement de Bedreddin, et l'enferma sous la clé... La sultane Scheherazade fut obligée d'en demeurer là parce qu'elle vit que le jour paraissait. Sur la fin de la nuit suivante elle poursuivit cette histoire dans ces termes:
LXXXVI NUIT.
Sire, le grand vizir Giafar continuant de parler au calife: «Au bout de quelques jours, dit-il, la fille du vizir Schemseddin Mohammed s'aperçut qu'elle était grosse, et en effet elle accoucha d'un fils dans le terme de neuf mois. On donna une nourrice à l'enfant, avec d'autres femmes et des esclaves pour le servir, et son aïeul le nomma Agib.