Les mille et une nuits - Tome premier

Chapter 22

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«En même temps, Noureddin Ali tira ce cahier qu'il avait écrit de sa propre main et qu'il portait toujours sur soi, et le donnant à Bedreddin Hassan: «Prenez, lui dit-il, vous le lirez à votre loisir; vous y trouverez entre autres choses, le jour de mon mariage et celui de votre naissance. Ce sont des circonstances dont vous aurez peut-être besoin dans la suite, et qui doivent vous obliger à le garder avec soin.» Bedreddin Hassan, sensiblement affligé de voir son père dans l'état où il était, touché de ses discours, reçut le cahier, les larmes aux yeux, en lui promettant de ne s'en dessaisir jamais.

«En ce moment, il prit à Noureddin Ali une faiblesse qui fit croire qu'il allait expirer. Mais il revint à lui, et reprenant la parole: «Mon fils, dit-il, la première maxime que j'ai à vous enseigner, c'est de ne vous pas abandonner au commerce de toutes sortes de personnes. Le moyen de vivre en sûreté, c'est de se donner entièrement à soi-même et de ne se pas communiquer facilement.

«La seconde, de ne faire violence à qui que ce soit, car en ce cas, tout le monde se révolterait contre vous, et vous devez regarder le monde comme un créancier à qui vous devez de la modération, de la compassion et de la tolérance.

«La troisième, de ne dire mot quand on vous chargera d'injures: On est hors de danger, dit le proverbe, lorsque l'on garde le silence. C'est particulièrement en cette occasion que vous devez le pratiquer. Vous savez aussi à ce sujet qu'un de nos poètes a dit que le silence est l'ornement et la sauvegarde de la vie, qu'il ne faut pas, en parlant, ressembler à la pluie d'orage qui gâte tout. On ne s'est jamais repenti de s'être tu, au lieu que l'on a souvent été fâché d'avoir parlé.

«La quatrième, de ne pas boire de vin, car c'est la source de tous les vices.

«La cinquième, de bien ménager vos biens: si vous ne les dissipez pas, ils vous serviront à vous préserver de la nécessité; il ne faut pas pourtant en avoir trop ni être avare: pour peu que vous en ayez et que vous le dépensiez à propos, vous aurez beaucoup d'amis; mais si, au contraire, vous avez de grandes richesses et que vous en fassiez mauvais usage, tout le monde s'éloignera de vous et vous abandonnera.»

«Enfin Noureddin Ali continua jusqu'au dernier moment de sa vie à donner de bons conseils à son fils; et quand il fut mort on lui fit des obsèques magnifiques...» Scheherazade, à ces paroles, apercevant le jour, cessa de parler et remit au lendemain la suite de cette histoire.

LXXV NUIT.

La sultane des Indes ayant été réveillée par sa soeur Dinarzade à l'heure ordinaire, elle prit la parole et l'adressa à Schahriar: Sire, dit-elle, le calife ne s'ennuyait pas d'écouter le grand vizir Giafar, qui poursuivit ainsi son histoire: «On enterra donc, dit-il, Noureddin Ali avec tous les honneurs dus à sa dignité. Bedreddin Hassan de Balsora, c'est ainsi qu'on le surnomma à cause qu'il était né dans cette ville, eut une douleur inconcevable de la mort de son père. Au lieu de passer un mois, selon la coutume, il en passa deux dans les pleurs et dans la retraite, sans voir personne et sans sortir même pour rendre ses devoirs au sultan de Balsora, lequel, irrité de cette négligence et la regardant comme une marque de mépris pour sa cour et pour sa personne, se laissa transporter de colère. Dans sa fureur, il fit appeler le nouveau grand vizir, car il en avait fait un dès qu'il avait appris la mort de Noureddin Ali; il lui ordonna de se transporter à la maison du défunt et de la confisquer avec toutes ses autres maisons, terres et effets, sans rien laisser à Bedreddin Hassan, dont il commanda même qu'on se saisît.

«Le nouveau grand vizir, accompagné d'un grand nombre d'huissiers du palais, de gens de justice et d'autres officiers, ne différa pas de se mettre en chemin pour aller exécuter sa commission. Un des esclaves de Bedreddin Hassan, qui était par hasard parmi la foule, n'eut pas plus tôt appris le dessein du vizir, qu'il prit les devants et courut en avertir son maître. Il le trouva assis sous le vestibule de sa maison, aussi affligé que si son père n'eût fait que de mourir. Il se jeta à ses pieds tout hors d'haleine, et après lui avoir baisé le bas de sa robe: «Sauvez- vous, seigneur, lui dit-il, sauvez-vous promptement. - Qu'y a-t- il? lui demanda Bedreddin en levant la tête? Quelle nouvelle m'apportes-tu? - Seigneur, répondit-il, il n'y a pas de temps à perdre. Le sultan est dans une horrible colère contre vous, et on vient de sa part confisquer tout ce que vous avez, et même se saisir de votre personne.»

«Le discours de cet esclave fidèle et affectionné mit l'esprit de Bedreddin Hassan dans une grande perplexité.» Mais ne puis-je, dit-il, avoir le temps de rentrer et de prendre au moins quelque argent et des pierreries? - Non. seigneur, répliqua l'esclave; le grand vizir sera dans un moment ici. Partez tout à l'heure, sauvez-vous.» Bedreddin Hassan se leva vite du sofa où il était, mit les pieds dans ses babouches, et après s'être couvert la tête d'un bout de sa robe pour se cacher le visage, s'enfuit sans savoir de quel côté il devait tourner ses pas pour s'échapper du danger qui le menaçait. La première pensée qui lui vint, fut de gagner en diligence la plus prochaine porte de la ville. Il courut sans s'arrêter jusqu'au cimetière public, et, comme la nuit s'approchait, il résolut de l'aller passer au tombeau de son père. C'était un édifice d'assez grande apparence en forme de dôme, que Noureddin Ali avait fait bâtir de son vivant; mais il rencontra en chemin un juif fort riche qui était banquier et marchand de profession. Il revenait d'un lieu où quelque affaire l'avait appelé, et il s'en retournait dans la ville.

«Ce juif ayant reconnu Bedreddin, s'arrêta et le salua fort respectueusement.» En cet endroit, le jour venant à paraître, imposa silence à Scheherazade, qui reprit son discours la nuit suivante.

LXXVI NUIT.

Sire, dit-elle, le calife écoutait avec beaucoup d'attention le grand vizir Giafar, qui continua de cette manière: «Le juif, poursuivit-il, qui se nommait Isaac, après avoir salué Bedreddin Hassan et lui avoir baisé la main, lui dit: «Seigneur, oserais-je prendre la liberté de vous demander où vous allez à l'heure qu'il est, seul en apparence, un peu agité? Y a-t-il quelque chose qui vous fasse de la peine? - Oui, répondit Bedreddin; je me suis endormi tantôt, et dans mon sommeil mon père s'est apparu à moi. Il avait le regard terrible, comme s'il eût été dans une grande colère contre moi. Je me suis réveillé en sursaut et plein d'effroi, et je suis parti aussitôt pour venir faire ma prière sur son tombeau. - Seigneur, reprit le juif, qui ne pouvait pas savoir pourquoi Bedreddin Hassan était sorti de la ville, comme le feu grand vizir votre père et mon seigneur d'heureuse mémoire avait chargé en marchandises plusieurs vaisseaux qui sont encore en mer et qui vous appartiennent, je vous supplie de m'accorder la préférence sur tout autre marchand. Je suis en état d'acheter argent comptant la charge de tous vos vaisseaux; et pour commencer, si vous voulez bien m'abandonner celle du premier qui arrivera à bon port, je vais vous compter mille sequins. Je les ai ici dans une bourse, et je suis prêt à vous les livrer d'avance.» En disant cela il tira une grande bourse qu'il avait sous son bras, par-dessous sa robe, et la lui montra cachetée de son cachet.

«Bedreddin Hassan, dans l'état où il était, chassé de chez lui et dépouillé de tout ce qu'il avait au monde, regarda la proposition du juif comme une faveur du ciel. Il ne manqua pas de l'accepter avec beaucoup de joie. «Seigneur, lui dit alors le juif, vous me donnez donc pour mille sequin le chargement du premier de vos vaisseaux qui arrivera dans ce port. - Oui, je vous le vends mille sequins, répondit Bedreddin Hassan, et c'est une chose faite.» Le juif, aussitôt, lui mit entre les mains la bourse de mille sequins, en s'offrant de les compter. Mais Bedreddin lui en épargna la peine en lui disant qu'il s'en fiait bien à lui. «Puisque cela est ainsi, reprit le juif, ayez la bonté, seigneur, de me donner un mot d'écrit du marché que nous venons de faire.» En disant cela, il tira son écritoire qu'il avait à la ceinture, et après en avoir pris une petite canne bien taillée pour écrire, il la lui présenta avec un morceau de papier qu'il trouva dans son porte-lettres, et pendant qu'il tenait le cornet, Bedreddin Hassan écrivit ces mots:

_«Cet écrit est pour rendre témoignage que Bedreddin Hassan de Balsora a vendu au juif Isaac, pour la somme de mille sequins qu'il a reçus, le chargement du premier de ses navires qui abordera dans ce port._

_«BEDREDDIN HASSAN DE BALSORA.»_

«Après avoir fait cet écrit, il le donna au juif, qui le mit dans son porte-lettres, et qui prit ensuite congé de lui. Pendant qu'Isaac poursuivait son chemin vers la ville, Bedreddin Hassan continua le sien vers le tombeau de son père Noureddin Ali. En y arrivant, il se prosterna la face contre terre, et, les yeux baignés de larmes, il se mit à déplorer sa misère. «Hélas! disait- il, infortuné Bedreddin, que vas-tu devenir? Où iras-tu chercher un asile contre l'injuste prince qui te persécute? N'était-ce pas assez d'être affligé de la mort d'un père si chéri? Fallait-il que la fortune ajoutât un nouveau malheur à mes justes regrets?» Il demeura longtemps dans cet état; mais enfin il se releva, et ayant appuyé sa tête sur le sépulcre de son père, ses douleurs se renouvelèrent avec plus de violence qu'auparavant, et il ne cessa de soupirer et de se plaindre jusqu'à ce que, succombant au sommeil, il leva la tête de dessus le sépulcre et s'étendit tout de son long sur le pavé, où il s'endormit.

«Il goûtait à peine la douceur du repos, lorsqu'un génie qui avait établi sa retraite dans ce cimetière pendant le jour, se disposant à courir le monde cette nuit, selon sa coutume, aperçut ce jeune homme dans le tombeau de Noureddin Ali. Il y entra; et comme Bedreddin était couché sur le dos, il fut frappé, ébloui de l'éclat de sa beauté...» Le jour qui paraissait ne permit pas à Scheherazade de poursuivre cette histoire cette nuit: mais le lendemain, à l'heure ordinaire, elle la continua de cette sorte:

LXXVII MUT.

«Quand le génie, reprit le grand vizir Giafar, eut attentivement considéré Bedreddin Hassan, il dit en lui-même: «À juger de cette créature par sa bonne mine, ce ne peut être qu'un ange du paradis terrestre que Dieu envoie pour mettre le monde en combustion par sa beauté.» Enfin, après l'avoir bien regardé, il s'éleva fort haut dans l'air, où il rencontra par hasard une fée. Ils se saluèrent l'un l'autre, ensuite il lui dit: «Je vous prie de descendre avec moi jusqu'au cimetière où je demeure, et je vous ferai voir un prodige de beauté qui n'est pas moins digne de votre admiration que de la mienne.» La fée y consentit. Ils descendirent tous deux en un instant, et lorsqu'ils furent dans le tombeau: «Hé bien! dit le génie à la fée en lui montrant Bedreddin Hassan, avez-vous jamais vu un jeune homme mieux fait et plus beau que celui-ci?»

«La fée examina Bedreddin avec attention, puis se tournant vers le génie: «Je vous avoue, lui répondit-elle, qu'il est très-bien fait; mais je viens de voir au Caire, tout à l'heure, un objet encore plus merveilleux, dont je vais vous entretenir si vous voulez m'écouter. - Vous me ferez un très-grand plaisir, répliqua le génie. - Il faut donc que vous sachiez, reprit la fée, car je vais prendre la chose de loin, que le sultan d'Égypte a un vizir qui se nomme Schemseddin Mohammed, et qui a une fille âgé d'environ vingt ans. C'est la plus belle et la plus parfaite personne dont on ait jamais ouï parler. Le sultan, informé par la voie publique de la beauté de cette jeune demoiselle, fit appeler le vizir son père un de ces derniers jours, et lui dit: «J'ai appris que vous avez une fille à marier; j'ai envie de l'épouser; ne voulez-vous pas bien me l'accorder?» Le vizir, qui ne s'attendait pas à cette proposition, en fut un peu troublé, mais il n'en fut pas ébloui; et au lieu de l'accepter avec joie, ce que d'autres à sa place n'auraient pas manqué de faire, il répondit au sultan: «Sire, je ne suis pas digne de l'honneur que votre majesté me veut faire, et je la supplie très-humblement de ne pas trouver mauvais que je m'oppose à son dessein. Vous savez que j'avais un frère nommé Noureddin Ali, qui avait, comme moi, l'honneur d'être un de vos vizirs. Nous eûmes ensemble une querelle qui fut cause qu'il disparut tout à coup, et je n'ai point eu de ses nouvelles depuis ce temps-là, si ce n'est que j'appris, il y a quatre jours, qu'il est mort à Balsora, dans la dignité de grand vizir du sultan de ce royaume. Il a laissé un fils, et comme nous nous engageâmes autrefois tous deux à marier nos enfants ensemble, supposé que nous en eussions, je suis persuadé qu'il est mort dans l'intention de faire ce mariage. C'est pourquoi, de mon côté, je voudrais accomplir ma promesse, et je conjure votre majesté de me le permettre. Il y a dans cette cour beaucoup d'autres seigneurs qui ont des filles comme moi, et que vous pouvez honorer de votre alliance.»

«Le sultan d'Égypte fut irrité au dernier point contre Schemseddin Mohammed......» Scheherazade se tut en cet endroit, parce qu'elle vit paraître le jour. La nuit suivante, elle reprit le fil de sa narration, et dit au sultan des Indes, en faisant toujours parler le vizir Giafar au calife Haroun Alraschid:

LXXVIII NUIT.

«Le sultan d'Égypte, choqué du refus et de la hardiesse de Schemseddin Mohammed, lut dit avec un transport de colère qu'il ne put retenir: «Est-ce donc ainsi que vous répondez à la bonté que j'ai de vouloir bien m'abaisser jusqu'à faire alliance avec vous? Je saurai me venger de la préférence que vous osez donner sur moi à un autre, et je jure que votre fille n'aura pas d'autre mari que le plus vil et le plus mal fait de tous mes esclaves.» En achevant ces mots, il renvoya brusquement le vizir, qui se retira chez lui plein de confusion et cruellement mortifié.

«Aujourd'hui, le sultan a fait venir un de ses palefreniers qui est bossu par-devant et par-derrière, et laid à faire peur; et, après avoir ordonné à Schemseddin Mohammed de consentir au mariage de sa fille avec cet affreux esclave, il a fait dresser et signer le contrat par des témoins en sa présence. Les préparatifs de ces bizarres noces sont achevés, et à l'heure que je vous parle, tous les esclaves des seigneurs de la cour d'Égypte sont à la porte d'un bain, chacun avec un flambeau à la main. Ils attendent que le palefrenier bossu, qui y est et qui s'y lave, en sorte, pour le mener chez son épouse, qui, de son côté, est déjà coiffée et habillée. Dans le moment que je suis partie du Caire, les dames assemblées se disposaient à la conduire, avec tous ses ornements nuptiaux, dans la salle où elle doit recevoir le bossu et où elle l'attend présentement. Je l'ai vue et je vous assure qu'on ne peut la regarder sans admiration.»

«Quand la fée eut cessé de parler, le génie lui dit: «Quoique vous puissiez dire, je ne puis me persuader que la beauté de cette fille surpasse celle de ce jeune homme. - Je ne veux pas disputer contre vous, répliqua la fée; je confesse qu'il mériterait d'épouser la charmante personne qu'on destine au bossu, et il me semble que nous ferions une action digne de nous, si, nous opposant à l'injustice du sultan d'Égypte, nous pouvions substituer ce jeune homme à la place de l'esclave. - Vous avez raison, repartit le génie; vous ne sauriez croire combien je vous sais bon gré de la pensée qui vous est venue: trompons, j'y consens, la vengeance du sultan d'Égypte; consolons un père affligé, et rendons sa fille aussi heureuse qu'elle se croit misérable: je n'oublierai rien pour faire réussir ce projet, et je suis persuadé que vous ne vous y épargnerez pas; je me charge de le porter au Caire, sans qu'il se réveille, et je vous laisse le soin de le porter ailleurs quand nous aurons exécuté notre entreprise.»

«Après que la fée et le génie eurent concerté ensemble tout ce qu'ils voulaient faire, le génie enleva doucement Bedreddin, et le transportant par l'air d'une vitesse inconcevable, il alla le poser à la porte d'un logement public, et voisin du bain d'où le bossu était près de sortir avec la suite des esclaves qui l'attendaient.

«Bedreddin Hassan s'étant réveillé en ce moment, fut fort surpris de se voir au milieu d'une ville qui lui était inconnue. Il voulut crier pour demander où il était; mais le génie lui donna un petit coup sur l'épaule et l'avertit de ne dire mot. Ensuite lui mettant un flambeau à la main: «Allez, lui dit-il, mêlez-vous parmi ces gens que vous voyez à la porte de ce bain, et marchez avec eux jusqu'à ce que vous entriez dans une salle où l'on va célébrer des noces. Le nouveau marié est un bossu que vous reconnaîtrez aisément. Mettez-vous à sa droite en entrant, et dès à présent ouvrez la bourse de sequins que vous avez dans votre sein, pour les distribuer aux joueurs d'instruments, aux danseurs et aux danseuses, dans la marche. Lorsque vous serez dans la salle, ne manquez pas d'en donner aussi aux femmes esclaves que vous verrez autour de la mariée quand elles s'approcheront de vous. Mais toutes les fois que vous mettrez la main dans la bourse, retirez- la pleine de sequins, et gardez-vous de les épargner. Faites exactement tout ce que je vous dis avec une grande présence d'esprit; ne vous étonnez de rien, ne craignez personne, et vous reposez du reste sur une puissance supérieure qui en dispose à son gré.»

«Le jeune Bedreddin, bien instruit de tout ce qu'il avait à faire, s'avança vers la porte du bain: la première chose qu'il fit, fut d'allumer son flambeau à celui d'un esclave; puis, se mêlant parmi les autres, comme s'il eût appartenu à quelque seigneur du Caire, il se mit en marche avec eux et accompagna le bossu, qui sortit du bain et monta sur un cheval de l'écurie du sultan;»

Le jour, qui parut, imposa silence à Scheherazade, qui remit la suite de cette histoire au lendemain.

LXXIX NUIT.

Sire, dit-elle, le vizir Giafar continuant de parler au calife: «Bedreddin Hassan, poursuivit-il, se trouvant près des joueurs d'instruments, des danseurs et des danseuses, qui marchaient immédiatement devant le bossu, tirait de temps en temps de sa bourse des poignées de sequins qu'il leur distribuait. Comme il faisait ses largesses avec une grâce sans pareille et un air très- obligeant, tous ceux qui les recevaient jetaient les yeux sur lui, et dès qu'ils l'avaient envisagé, ils le trouvaient si bien fait et si beau qu'ils ne pouvaient plus en détourner leurs regards.

«On arriva enfin à la porte du vizir Schemseddin Mohammed, oncle de Bedreddin Hassan, qui était bien éloigné de s'imaginer que son neveu fût si près de lui. Des huissiers, pour empêcher la confusion, arrêtèrent tous les esclaves qui portaient des flambeaux, et ne voulurent pas les laisser entrer. Ils repoussèrent même Bedreddin Hassan; mais les joueurs d'instruments, pour qui la porte était ouverte, s'arrêtèrent en protestant qu'ils n'entreraient pas si on ne le laissait entrer avec eux. «Il n'est pas du nombre des esclaves, disaient-ils; il n'y a qu'à le regarder pour en être persuadé. C'est sans doute un jeune étranger qui veut voir, par curiosité, les cérémonies que l'on observe aux noces en cette ville.» En disant cela, ils le mirent au milieu d'eux, et le firent entrer malgré les huissiers. Ils lui ôtèrent son flambeau, qu'ils donnèrent au premier qui se présenta, et après l'avoir introduit dans la salle, ils le placèrent à la droite du bossu, qui s'assit sur un trône magnifiquement orné, près de la fille du vizir.

«On la voyait parée de tous ses atours; mais il paraissait sur son visage une langueur, ou plutôt une tristesse mortelle dont il n'était pas difficile de deviner la cause, en voyant à côté d'elle un mari si difforme et si peu digne de son amour. Le trône de ces époux si mal assortis était au milieu d'un sofa. Les femmes des émirs, des vizirs, des officiers de la chambre du sultan, et plusieurs autres dames de la cour et de la ville étaient assises de chaque côté, un peu plus bas, chacune selon son rang, et toutes habillées d'une manière si avantageuse et si riche que c'était un spectacle très-agréable à voir. Elles tenaient de grandes bougies allumées.

«Lorsqu'elles virent entrer Bedreddin Hassan, elles jetèrent les yeux sur lui, et admirant sa taille, son air et la beauté de son visage, elles ne pouvaient se lasser de le regarder. Quand il fut assis, il n'y en eut pas une qui ne quittât sa place pour s'approcher de lui et le considérer de plus près; et il n'y en eut guère qui, en se retirant pour aller reprendre leurs places, ne se sentissent agitées d'un tendre mouvement.

«La différence qu'il y avait entre Bedreddin Hassan et le palefrenier bossu dont la figure faisait horreur, excita des murmures dans l'assemblée. «C'est à ce beau jeune homme, s'écrièrent les dames, qu'il faut donner notre épousée, et non pas à ce vilain bossu.» Elles n'en demeurèrent pas là: elles osèrent faire des imprécations contre le sultan, qui, abusant de son pouvoir absolu, unissait la laideur avec la beauté. Elles chargèrent aussi d'injures le bossu et lui firent perdre contenance, au grand plaisir des spectateurs, dont les huées interrompirent pour quelque temps la symphonie qui se faisait entendre dans la salle. À la fin, les joueurs d'instruments recommencèrent leurs concerts, et les femmes qui avaient habillé la mariée s'approchèrent d'elle.»

En prononçant ces dernières paroles, Scheherazade remarqua qu'il était jour. Elle garda aussitôt le silence, et, la nuit suivante, elle reprit ainsi son discours:

LXXX NUIT.

Sire, dit Scheherazade au sultan des Indes, votre majesté n'a pas oublié que c'est le grand vizir Giafar qui parle au calife Haroun Alraschid. «À chaque fois, poursuivit-il, que la nouvelle mariée changeait d'habit, elle se levait de sa place, et, suivie de ses femmes, passait devant le bossu sans daigner le regarder, et allait se présenter devant Bedreddin Hassan, pour se montrer à lui dans ses nouveaux atours. Alors Bedreddin Hassan, suivant l'instruction qu'il avait reçue du génie, ne manquait pas de mettre la main dans sa bourse et d'en tirer des poignées de sequins qu'il distribuait aux femmes qui accompagnaient la mariée. Il n'oubliait pas les joueurs et les danseurs, il leur en jetait aussi. C'était un plaisir de voir comme ils se poussaient les uns les autres pour en ramasser; ils lui en témoignèrent de la reconnaissance, et lui marquaient par signes qu'ils voulaient que la jeune épouse fût pour lui et non pour le bossu. Les femmes qui étaient autour d'elle lui disaient la même chose, et ne se souciaient guère d'être entendues du bossu, à qui elles faisaient mille niches; ce qui divertissait fort tous les spectateurs.