Les mille et une nuits - Tome premier

Chapter 21

Chapter 214,012 wordsPublic domain

Le malheureux Giafar, qui s'était cru hors de danger, fut accablé de ce nouvel ordre du calife; mais comme il n'osait rien répliquer à ce prince dont il connaissait l'humeur, il s'éloigna de sa présence et se retira chez lui les larmes aux yeux, persuadé qu'il n'avait plus que trois jours à vivre. Il était tellement convaincu qu'il ne trouverait point l'esclave, qu'il n'en fit pas la moindre recherche: «Il n'est pas possible, disait-il, que dans une ville telle que Bagdad, où il y a une infinité d'esclaves noirs, je démêle celui dont il s'agit. À moins que Dieu ne me le fasse connaître comme il m'a déjà fait découvrir l'assassin, rien ne peut me sauver.»

Il passa les deux premiers jours à s'affliger avec sa famille, qui gémissait autour de lui en se plaignant de la rigueur du calife. Le troisième étant venu, il se disposa à mourir avec fermeté, comme un ministre intègre et qui n'avait rien à se reprocher. Il fit venir des cadis et des témoins qui signèrent le testament qu'il fit en leur présence. Après cela, il embrassa sa femme et ses enfants, et leur dit le dernier adieu. Toute sa famille fondait en larmes; jamais spectacle ne fut plus touchant. Enfin, un huissier du palais arriva, qui lui dit que le calife s'impatientait de n'avoir ni de ses nouvelles ni de celles de l'esclave noir qu'il lui avait commandé de chercher. «j'ai ordre, ajouta-t-il, de vous mener devant son trône.» L'affligé vizir se mis en état de suivre l'huissier. Mais comme il allait sortir, on lui amena la plus petite de ses filles, qui pouvait avoir cinq ou six ans. Les femmes qui avaient soin d'elle la venaient présenter à son père, afin qu'il la vît pour la dernière fois.

Comme il avait pour elle une tendresse particulière, il pria l'huissier de lui permettre de s'arrêter un moment. Alors il s'approcha de sa fille, la prit entre ses bras et la baisa plusieurs fois. En la baisant, il s'aperçut qu'elle avait dans le sein quelque chose de gros et qui avait de l'odeur.» Ma chère petite, lui dit-il, qu'avez-vous dans le sein? - Mon cher père, lui répondit-elle, c'est une pomme sur laquelle est écrit le nom du calife notre seigneur et maître. Rihan, notre esclave, me l'a vendue deux sequins.»

Aux mots de pomme et d'esclave, le grand vizir Giafar fit un cri de surprise mêlée de joie, et mettant aussitôt la main dans le sein de sa fille, il en tira la pomme. Il fit appeler l'esclave, qui n'était pas loin, et lorsqu'il fut devant lui: «Maraud, lui dit-il, où as-tu pris cette pomme? - Seigneur, répondit l'esclave, je vous jure que je ne l'ai dérobée ni chez vous ni dans le jardin du commandeur des croyants. L'autre jour, comme je passais dans une rue auprès de trois ou quatre petits enfants qui jouaient, et dont l'un la tenait à la main, je la lui arrachai, et l'emportai. L'enfant courut après moi eu me disant que la pomme n'était pas à lui, mais à sa mère, qui était malade; que son père, pour contenter l'envie qu'elle en avait, avait fait un long voyage d'où il en avait apporté trois; que celle-là en était une qu'il avait prise sans que sa mère en sût rien. Il eut beau me prier de la lui rendre, je n'en voulus rien faire; je l'apportai au logis et la vendis deux sequins à la petite dame votre fille. Voilà tout ce que j'ai à vous dire.»

«Giafar ne put assez admirer comment la friponnerie d'un esclave avait été cause de la mort d'une femme innocente et presque de la sienne. Il mena l'esclave avec lui; et quand il fut devant le calife, il fit à ce prince un détail exact de tout ce que lui avait dit l'esclave, et du hasard par lequel il avait découvert son crime.

«Jamais surprise n'égala celle du calife. Il ne put se contenir ni s'empêcher de faire de grands éclats de rire. À la fin il reprit un air sérieux, et dit au vizir que puisque son esclave avait causé un si étrange désordre, il méritait une punition exemplaire. «Je ne puis en disconvenir, sire, répondit le vizir; mais son crime n'est pas irrémissible. Je sais une histoire plus surprenante d'un vizir du Caire nommé Noureddin[39] Ali, et de Bedreddin Hassan de Balsora. Comme votre majesté prend plaisir à en entendre de semblables, je suis prêt à vous la raconter, à condition que si vous la trouvez plus étonnante que celle qui me donne occasion de vous la dire, vous ferez grâce à mon esclave. - Je le veux bien, repartit le calife; mais vous vous engagez dans une grande entreprise, et je ne crois pas que vous puissiez sauver votre esclave: car l'histoire des pommes est fort singulière.» Giafar, prenant alors la parole, commença son récit dans ces termes:

HISTOIRE DE NOUREDDIN ALI ET DE BEDREDDIN HASSAN. «Commandeur des croyants, il y avait autrefois en Égypte un sultan grand observateur de la justice, bienfaisant, miséricordieux, libéral, et sa valeur le rendait redoutable à ses voisins. Il aimait les pauvres et protégeait les savants, qu'il élevait aux premières charges. Le vizir de ce sultan était un homme prudent, sage, pénétrant, et consommé dans les belles-lettres et dans toutes les sciences. Ce ministre avait deux fils très-bien faits, et qui marchaient l'un et l'autre sur ses traces: l'aîné se nommait Schemseddin[40] Mohammed[41], et le cadet Noureddin Ali. Ce dernier principalement avait tout le mérite qu'on peut avoir. Le vizir leur père étant mort, le sultan les envoya quérir, et les ayant fait revêtir tous deux d'une robe de vizir ordinaire: «J'ai bien du regret, leur dit-il, de la perte que vous venez de faire. Je n'en suis pas moins touché que vous-mêmes. Je veux vous le témoigner, et comme je sais que vous demeurez ensemble et que vous êtes parfaitement unis, je vous gratifie l'un et l'autre de la même dignité. Allez, et imitez votre père.»

«Les deux nouveaux vizirs remercièrent le sultan de sa bonté, et se retirèrent chez eux, où ils prirent soin des funérailles de leur père. Au bout d'un mois ils firent leur première sortie, ils allèrent pour la première fois au conseil du sultan; et depuis ils continuèrent d'y assister régulièrement les jours qu'il s'assemblait. Toutes les fois que le sultan allait à la chasse, un des deux frères l'accompagnait, et ils avaient alternativement cet honneur. Un jour qu'ils s'entretenaient après le souper de choses indifférentes, c'était la veille d'une chasse où l'aîné devait suivre le sultan, ce jeune homme dit à son cadet: «Mon frère, puisque nous ne sommes point encore mariés, ni vous ni moi, et que nous vivons dans une si bonne union, il me vient une pensée: épousons tous deux en un même jour deux soeurs que nous choisirons dans quelque famille qui nous conviendra. Que dites-vous de cette idée? - Je dis, mon frère, répondit Noureddin Ali, qu'elle est bien digne de l'amitié qui nous unit. On ne peut pas mieux penser; et pour moi, je suis prêt à faire tout ce qu'il vous plaira. - Oh! ce n'est pas tout encore, reprit Schemseddin Mohammed; mon imagination va plus loin: supposé que nos femmes conçoivent la première nuit de nos noces, et qu'ensuite elles accouchent en un même jour, la vôtre d'un fils et la mienne d'une fille, nous les marierons ensemble quand ils seront en âge. - Ah! pour cela, s'écria Noureddin Ali, il faut avouer que ce projet est admirable! Ce mariage couronnera notre union, et j'y donne volontiers mon consentement. Mais mon frère, ajouta-t-il, s'il arrivait que nous fissions ce mariage, prétendriez-vous que mon fils donnât une dot à votre fille? - Cela ne souffre pas de difficulté, repartit l'aîné, et je suis persuadé qu'outre les conventions ordinaires du contrat de mariage, vous ne manqueriez pas d'accorder en son nom, au moins trois mille sequins, trois bonnes terres et trois esclaves. - C'est de quoi je ne demeure pas d'accord, dit le cadet. Ne sommes-nous pas frères et collègues revêtus tous deux du même titre d'honneur? D'ailleurs ne savons-nous pas bien, vous et moi, ce qui est juste? Le mâle étant plus noble que la femelle, ne serait-ce pas à vous à donner une grosse dot à votre fille? À ce que je vois, vous êtes homme à faire vos affaires aux dépens d'autrui.

«Quoique Noureddin Ali dit ces paroles en riant, son frère, qui n'avait pas l'esprit bien fait, en fut offensé: «Malheur à votre fils! dit-il avec emportement, puisque vous l'osez préférer à ma fille. Je m'étonne que vous ayez été assez hardi pour le croire seulement digne d'elle. Il faut que vous ayez perdu le jugement pour vouloir aller de pair avec moi, en disant que nous sommes collègues. Apprenez, téméraire, qu'après votre impudence, je ne voudrais pas marier ma fille avec votre fils, quand vous lui donneriez plus de richesses que vous n'en avez.» Cette plaisante querelle de deux frères sur le mariage de leurs enfants qui n'étaient pas encore nés, ne laissa pas d'aller fort loin. Schemseddin Mohammed s'emporta jusqu'aux menaces: «Si je ne devais pas, dit-il, accompagner demain le sultan, je vous traiterais comme vous le méritez; mais, à mon retour, je vous ferai connaître s'il appartient à un cadet de parler à son aîné aussi insolemment que vous venez de faire.» À ces mots, il se retira dans son appartement, et son frère alla se coucher dans le sien.

«Schemseddin Mohammed se leva le lendemain de grand matin et se rendit au palais, d'où il sortit avec le sultan, qui prit son chemin au-dessus du Caire, du côté des Pyramides. Pour Noureddin Ali, il avait passé la nuit dans de grandes inquiétudes, et après avoir bien considéré qu'il n'était pas possible qu'il demeurât plus longtemps avec un frère qui le traitait avec tant de hauteur, il forma une résolution. Il fit préparer une bonne mule, se munit d'argent, de pierreries et de quelques vivres, et ayant dit à ses gens qu'il allait faire un voyage de deux ou trois jours et qu'il voulait être seul, il partit.

«Quand il fut hors du Caire, il marcha, par le désert, vers l'Arabie. Mais sa mule venant à succomber sur la route, il fut obligé de continuer son chemin à pied. Par bonheur, un courrier qui allait à Balsora l'ayant rencontré, le prit en croupe derrière lui. Lorsque le courrier fut arrivé à Balsora, Noureddin Ali mit pied à terre et le remercia du plaisir qu'il lui avait fait. Comme il allait par les rues, cherchant où il pourrait se loger, il vit venir un seigneur accompagné d'une nombreuse suite, et à qui tous les habitants faisaient de grands honneurs en s'arrêtant par respect jusqu'à ce qu'il fût passé. Noureddin Ali s'arrêta comme les autres. C'était le grand vizir du sultan de Balsora qui se montrait dans la ville pour y maintenir, par sa présence, le bon ordre et la paix.

«Ce ministre, ayant jeté les yeux par hasard sur le jeune homme, lui trouva la physionomie engageante: il le regarda avec complaisance, et comme il passait près de lui et qu'il le voyait en habit de voyageur, il s'arrêta pour lui demander qui il était et d'où il venait. «Seigneur, lui répondit Noureddin Ali, je suis d'Égypte, né au Caire, et j'ai quitté ma patrie par un si juste dépit contre un de mes parents, que j'ai résolu de voyager par tout le monde et de mourir plutôt que d'y retourner.» Le grand vizir, qui était un vénérable vieillard, ayant entendu ces paroles, lui dit: «Mon fils, gardez-vous bien d'exécuter votre dessein. Il n'y a dans le monde que de la misère, et vous ignorez les peines qu'il vous faudra souffrir. Venez, suivez-moi plutôt; je vous ferai peut-être oublier le sujet qui vous a contraint d'abandonner votre pays.»

«Noureddin Ali suivit le grand vizir de Balsora, qui, ayant bientôt connu ses belles qualités, le prit, en affection; de manière qu'un jour, l'entretenant en particulier, il lui dit: «Mon fils, je suis, comme vous voyez, dans un âge si avancé, qu'il n'y a pas d'apparence que je vive encore longtemps. Le ciel m'a donné une fille unique qui n'est pas moins belle que vous êtes bien fait, et qui est présentement en âge d'être mariée. Plusieurs des plus puissants seigneurs de cette cour me l'ont déjà demandée pour leurs fils; mais je n'ai pu me résoudre à la leur accorder. Pour vous, je vous aime et vous trouve si digne de mon alliance, que, vous préférant à tous ceux qui l'ont recherchée, je suis, prêt à vous accepter pour gendre. Si vous recevez avec plaisir l'offre que je vous fais, je déclarerai au sultan mon maître que je vous aurai adopté par ce mariage, et je le supplierai de vous accorder la survivance de ma dignité de grand vizir dans le royaume de Balsora; en même temps, comme je n'ai plus besoin que de repos dans l'extrême vieillesse où je suis, je ne vous abandonnerai pas seulement la disposition de tous mes biens, mais même l'administration des affaires de l'état.».

«Ce grand vizir de Balsora n'eut pas achevé ce discours rempli de bonté et de générosité, que Noureddin Ali se jeta à ses pieds, et dans des termes qui marquaient la joie et la reconnaissance dont son coeur était pénétré, il lui témoigna qu'il était disposé à faire tout ce qui lui plairait. Alors le grand vizir appela les principaux officiers de sa maison, leur ordonna de faire orner la grande salle de son hôtel et préparer un grand repas. Ensuite il envoya prier tous les seigneurs de la cour et de la ville, de vouloir bien prendre la peine de se rendre chez lui. Lorsqu'ils y furent tous assemblés, comme Noureddin Ali l'avait informé de sa qualité, il dit à ces seigneurs, car il jugea à propos de parler ainsi pour satisfaire ceux dont il avait refusé l'alliance: «Je suis bien aise, seigneurs, de vous apprendre une chose que j'ai tenue secrète jusqu'à ce jour. J'ai un frère qui est grand vizir du sultan d'Égypte, comme j'ai l'honneur de l'être du sultan de ce royaume. Ce frère n'a qu'un fils, qu'il n'a pas voulu marier à la cour d'Égypte, et il me l'a envoyé pour épouser ma fille, afin de réunir par là nos deux branches. Ce fils, que j'ai reconnu pour mon neveu à son arrivée, et que je fais mon gendre, est ce jeune seigneur que vous voyez ici et que je vous présente. Je me flatte que vous voudrez bien lui faire l'honneur d'assister à ses noces, que j'ai résolu de célébrer aujourd'hui.» Nul de ces seigneurs ne pouvant trouver mauvais qu'il eût préféré son neveu à tous les grands partis qui lui avaient été proposés, ils répondirent tous qu'il avait raison de faire ce mariage; qu'ils seraient volontiers témoins de la cérémonie, et qu'ils souhaitaient que Dieu lui donnât encore de longues années pour voir les fruits de cette heureuse union.»

En cet endroit, Scheherazade voyant paraître le jour, interrompit sa narration, qu'elle reprit ainsi la nuit suivante:

LXXIII NUIT.

Sire, dit-elle, le grand vizir Giafar continuant l'histoire qu'il racontait au calife: «Les seigneurs, poursuivit-il, qui s'étaient assemblés chez le grand vizir de Balsora, n'eurent pas plus tôt témoigné à ce ministre la joie qu'ils avaient du mariage de sa fille avec Noureddin Ali, qu'on se mit à table; on y demeura très- longtemps. Sur la fin du repas on servit des confitures, dont chacun, selon la coutume, ayant pris ce qu'il put emporter, les cadis entrèrent avec le contrat de mariage à la main. Les principaux seigneurs le signèrent, après quoi toute la compagnie se retira.

«Lorsqu'il n'y eut plus personne que les gens de la maison, le grand vizir chargea ceux qui avaient soin du bain qu'il avait commandé de tenir prêt, d'y conduire Noureddin Ali, qui y trouva du linge qui n'avait point encore servi, d'une finesse et d'une propreté qui faisaient plaisir à voir, aussi bien que toutes les autres choses nécessaires. Quand on eut décrassé, lavé et frotté l'époux, il voulut reprendre l'habit qu'il venait de quitter; mais on lui en présenta un autre de la dernière magnificence. Dans cet état, et parfumé d'odeurs les plus exquises, il alla retrouver le grand vizir son beau-père, qui fut charmé de sa bonne mine, et qui, l'ayant fait asseoir auprès de lui: «Mon fils, lui dit-il, vous m'avez déclaré qui vous êtes, le rang que vous teniez à la cour d'Égypte; vous m'avez dit même que vous avez eu un démêlé avec votre frère, et que c'est pour cela que vous vous êtes éloigné de votre pays; je vous prie de me faire la confidence entière, et de m'apprendre le sujet de votre querelle. Vous devez présentement avoir une parfaite confiance en moi et ne me rien cacher.»

«Noureddin Ali lui raconta toutes les circonstances de son différend avec son frère. Le grand vizir ne put entendre ce récit sans éclater de rire: «Voilà, dit-il, la chose du monde la plus singulière! Est-il possible, mon fils, que votre querelle soit allée jusqu'au point que vous dites pour un mariage imaginaire? Je suis fâché que vous vous soyez brouillé pour une bagatelle avec votre frère aîné; je vois pourtant que c'est lui qui a eu tort de s'offenser de ce que vous ne lui avez dit que par plaisanterie, et je dois rendre grâces au ciel d'un différend qui me procure un gendre tel que vous. Mais, ajouta le vieillard, la nuit est déjà avancée, et il est temps de vous retirer. Allez, mon fils, votre épouse vous attend. Demain je vous présenterai au sultan; j'espère qu'il vous recevra d'une manière dont nous aurons lieu d'être tous deux satisfaits.»

«Noureddin Ali quitta son beau-père pour se rendre à l'appartement de sa femme. Ce qu'il y a de remarquable, continua le grand vizir Giafar, c'est que le même jour que ses noces se faisaient à Balsora, Schemseddin Mohammed se mariait aussi au Caire; et voici le détail de son mariage:

«Après que Noureddin Ali se fut éloigné du Caire, dans l'intention de n'y plus retourner, Schemseddin Mohammed, son aîné, qui était allé à la chasse avec le sultan d'Égypte, étant de retour au bout d'un mois, car le sultan s'était laissé emporter à l'ardeur de la chasse et avait été absent durant tout ce temps-là, courut à l'appartement de Noureddin Ali; mais il fut fort étonné d'apprendre que, sous prétexte d'aller faire un voyage de deux ou trois journées, il était parti sur une mule le jour même de la chasse du sultan, et que depuis ce temps-là il n'avait point paru. Il en fut d'autant plus fâché qu'il ne douta pas que les duretés qu'il lui avait dites ne fussent la cause de son éloignement. Il dépêcha un courrier qui passa par Damas et alla jusqu'à Alep; mais Noureddin était alors à Balsora. Quand le courrier eut rapporté à son retour qu'il n'en avait appris aucune nouvelle, Schemseddin Mohammed se proposa de l'envoyer chercher ailleurs, et, en attendant, il prit la résolution de se marier. Il épousa la fille d'un des premiers et des plus puissants seigneurs du Caire, le même jour que son frère se maria avec la fille du grand vizir de Balsora.

«Ce n'est pas tout, poursuivit Giafar; commandeur des croyants, voici ce qui arriva encore: Au bout de neuf mois, la femme de Schemseddin Mohammed accoucha d'une fille au Caire, et le même jour celle de Noureddin mit au monde, à Balsora, un garçon qui fut nommé Bedreddin Hassan[42]. Le grand vizir de Balsora donna des marques de sa joie par de grandes largesses et par les réjouissances publiques qu'il fit faire pour la naissance de son petits-fils. Ensuite, pour marquer à son gendre combien il était content de lui, il alla au palais supplier très-humblement le sultan d'accorder à Noureddin Ali la survivance de sa charge, afin, dit-il, qu'avant sa mort, il eût la consolation de voir son gendre grand vizir à sa place.

«Le sultan, qui avait vu Noureddin Ali avec bien du plaisir lorsqu'il lui avait été présenté après son mariage, et qui depuis ce temps-là en avait toujours ouï parler fort avantageusement, accorda la grâce qu'on demandait pour lui avec tout l'agrément qu'on pouvait souhaiter. Il le fit revêtir en sa présence de la robe de grand vizir.

«La joie du beau-père fut comblée le lendemain lorsqu'il vit son gendre présider au conseil en sa place, et faire toutes les fonctions de grand vizir. Noureddin Ali s'en acquitta si bien qu'il semblait avoir, toute sa vie, exercé cette charge. Il continua dans la suite d'assister au conseil toutes les fois que les infirmités de la vieillesse ne permirent pas à son beau-père de s'y trouver. Ce bon vieillard mourut quatre ans après ce mariage, avec la satisfaction de voir un rejeton de sa famille qui promettait de la soutenir longtemps avec éclat.

«Noureddin Ali lui rendit les derniers devoirs avec toute l'amitié et la reconnaissance possibles, et sitôt que Bedreddin Hassan son fils eut atteint l'âge de sept ans, il le mit entre les mains d'un excellent maître qui commença de l'élever d'une manière digne de sa naissance. Il est vrai qu'il trouva dans cet enfant un esprit vif, pénétrant et capable de profiter de tous les enseignements qu'il lui donnait.»

Scheherazade allait continuer; mais s'apercevant qu'il était jour, elle mit fin à son discours. Elle le reprit la nuit suivante, et dit au sultan des Indes:

LXXIV NUIT.

Sire, le grand vizir Giafar poursuivant l'histoire qu'il racontait au calife: «Deux ans après, dit-il, que Bedreddin Hassan eut été mis entre les mains de ce maître, qui lui enseigna parfaitement bien à lire, il apprit l'Alcoran par coeur; Noureddin Ali, son père, lui donna ensuite d'autres maîtres qui cultivèrent son esprit de telle sorte, qu'à l'âge de douze ans il n'avait plus besoin de leurs secours. Alors, comme tous les traits de son visage étaient formés, il faisait l'admiration de tous ceux qui le regardaient.

«Jusque là, Noureddin Ali n'avait songé qu'à le faire étudier, et ne l'avait point encore montré dans le monde. Il le mena au palais pour lui procurer l'honneur de faire la révérence au sultan, qui le reçut très-favorablement. Les premiers qui le virent dans les rues furent si charmés de sa beauté qu'ils en firent des exclamations de surprise et qu'ils lui donnèrent mille bénédictions.

«Comme son père se proposait de le rendre capable de remplir un jour sa place, il n'épargna rien pour cela, et il le fit entrer dans les affaires les plus difficiles, afin de l'y accoutumer de bonne heure. Enfin, il ne négligeait aucune chose pour l'avancement d'un fils qui lui était si cher, et il commençait à jouir déjà du fruit de ses peines lorsqu'il fut attaqué tout à coup d'une maladie dont la violence fut telle, qu'il sentit fort bien qu'il n'était pas éloigné du dernier de ses jours. Aussi ne se flatta-t-il pas, et il se disposa d'abord à mourir en vrai musulman. Dans ce moment précieux, il n'oublia pas son cher fils Bedreddin; il le fit appeler et lui dit: «Mon fils, vous voyez que le monde est périssable; il n'y a que celui où je vais bientôt passer qui soit véritablement durable. Il faut que vous commenciez dès à présent à vous mettre dans les mêmes dispositions que moi; préparez-vous à faire ce passage sans regret et sans que votre conscience puisse rien vous reprocher sur les devoirs d'un musulman ni sur ceux d'un parfait honnête homme. Pour votre religion, vous en êtes suffisamment instruit et par ce que vous en ont appris vos maîtres et par vos lectures. À l'égard de l'honnête homme, je vais vous donner quelques instructions que vous tâcherez de mettre à profit. Comme il est nécessaire de se connaître soi- même et que vous ne pouvez bien avoir cette connaissance que vous ne sachiez qui je suis, je vais vous l'apprendre.

«J'ai pris naissance en Égypte, poursuivit-il; mon père, votre aïeul, était premier ministre du sultan du royaume. J'ai moi-même eu l'honneur d'être un des vizirs de ce même sultan avec mon frère votre oncle, qui, je crois, vit encore, et qui se nomme Schemseddin Mohammed. Je fus obligé de me séparer de lui, et je vins en ce pays où je suis parvenu au rang que j'ai tenu jusqu'à présent. Mais vous apprendrez toutes ces choses plus amplement dans un cahier que j'ai à vous donner.»