Les mille et une nuits - Tome premier
Chapter 2
Le jour suivant les deux princes partirent avec toute leur suite. Ils arrivèrent où ils devaient camper, et ils y demeurèrent jusqu'à la nuit. Alors Schahriar appela son grand vizir, et, sans lui découvrir son dessein, lui commanda de tenir sa place pendant son absence, et de ne pas permettre que personne sortît du camp, pour quelque sujet que ce pût être. D'abord qu'il eut donné cet ordre, le roi de la Grande Tartarie et lui montèrent à cheval, passèrent incognito au travers du camp, rentrèrent dans la ville et se rendirent au palais qu'occupait Schahzenan. Ils se couchèrent; et le lendemain, de bon matin, ils s'allèrent placer à la fenêtre d'où le roi de Tartarie avait vu la scène des noirs. Ils jouirent quelque temps de la fraîcheur; car le soleil n'était pas encore levé; et en s'entretenant, ils jetaient souvent les yeux du côté de la porte secrète. Elle s'ouvrit enfin; et, pour dire le reste en peu de mots, la sultane parut avec ses femmes et les dix noirs déguisés; elle appela Masoud; et le sultan en vit plus qu'il n'en fallait pour être pleinement convaincu de sa honte et de son malheur: «Ô Dieu! s'écria-t-il, quelle indignité! quelle horreur! L'épouse d'un souverain tel que moi peut-elle être capable de cette infamie? Après cela quel prince osera se vanter d'être parfaitement heureux? Ah! mon frère, poursuivit-il en embrassant le roi de Tartarie, renonçons tous deux au monde; la bonne foi en est bannie: s'il flatte d'un côté, il trahit de l'autre. Abandonnons nos états et tout l'éclat qui nous environne. Allons dans des royaumes étrangers traîner une vie obscure et cacher notre infortune.» Schahzenan n'approuvait pas cette résolution; mais il n'osa la combattre dans l'emportement où il voyait Schahriar.»Mon frère, lui dit-il, je n'ai pas d'autre volonté que la vôtre; je suis prêt à vous suivre partout où il vous plaira; mais promettez-moi que nous reviendrons, si nous pouvons rencontrer quelqu'un qui soit plus malheureux que nous. - Je vous le promets, répondit le sultan; mais je doute fort que nous trouvions personne qui le puisse être. - Je ne suis pas de votre sentiment là-dessus, répliqua le roi de Tartarie; peut-être même ne voyagerons-nous pas longtemps.» En disant cela, ils sortirent secrètement du palais, et prirent un autre chemin que celui par où ils étaient venus. Ils marchèrent tant qu'ils eurent du jour assez pour se conduire, et passèrent la première nuit sous des arbres. S'étant levés dès le point du jour, ils continuèrent leur marche jusqu'à ce qu'ils arrivèrent à une belle prairie sur le bord de la mer, où il y avait, d'espace en espace, de grands arbres fort touffus. Ils s'assirent sous un de ces arbres pour se délasser et pour y prendre le frais. L'infidélité des princesses leurs femmes fit le sujet de leur conversation. Il n'y avait pas longtemps qu'ils s'entretenaient, lorsqu'ils entendirent assez près d'eux un bruit horrible du côté de la mer, et des cris effroyables qui les remplirent de crainte: alors la mer s'ouvrit, et il s'en éleva comme une grosse colonne noire qui semblait s'aller perdre dans les nues. Cet objet redoubla leur frayeur; ils se levèrent promptement, et montèrent au haut de l'arbre qui leur parut le plus propre à les cacher. Ils y furent à peine montés, que, regardant vers l'endroit d'où le bruit partait et où la mer s'était entr'ouverte, ils remarquèrent que la colonne noire s'avançait vers le rivage en fendant l'eau. Ils ne purent dans le moment démêler ce que ce pouvait être; mais ils en furent bientôt éclaircis.
C'était un de ces génies[4] qui sont malins, malfaisants, et ennemis mortels des hommes: il était noir et hideux, avait la forme d'un géant d'une hauteur prodigieuse, et portait sur sa tête une grande caisse de verre, fermée à quatre serrures d'acier fin. Il entra dans la prairie avec cette charge, qu'il vint poser justement au pied de l'arbre où étaient les deux princes, qui, connaissant l'extrême péril où ils se trouvaient, se crurent perdus.
Cependant le génie s'assit auprès de la caisse; et l'ayant ouverte avec quatre clefs qui étaient attachées à sa ceinture, il en sortit aussitôt une dame très-richement habillée, d'une taille majestueuse et d'une beauté parfaite. Le monstre la fit asseoir à ses côtés; et la regardant amoureusement: «Dame, dit-il, la plus accomplie de toutes les dames qui sont admirées pour leur beauté, charmante personne, vous que j'ai enlevée le jour de vos noces, et que j'ai toujours aimée depuis si constamment, vous voudrez bien que je dorme quelques moments près de vous; le sommeil, dont je me sens accablé, m'a fait venir en cet endroit pour prendre un peu de repos.» En disant cela, il laissa tomber sa grosse tête sur les genoux de la dame; ensuite, ayant allongé ses pieds, qui s'étendaient jusqu'à la mer, il ne tarda pas à s'endormir, et il ronfla bientôt de manière qu'il fit retentir le rivage.
La dame alors leva la vue par hasard, et apercevant les princes au haut de l'arbre, elle leur fit signe de la main de descendre sans faire de bruit. Leur frayeur fut extrême quand ils se virent découverts. Ils supplièrent la dame, par d'autres signes, de les dispenser de lui obéir; mais elle, après avoir ôté doucement de dessus ses genoux la tête du génie, et l'avoir posée légèrement à terre, se leva et leur dit d'un ton de voix bas, mais animé: «Descendez, il faut absolument que vous veniez à moi.» Ils voulurent vainement lui faire comprendre encore par leurs gestes qu'ils craignaient le génie.» Descendez donc, leur répliqua-t-elle sur le même ton; si vous ne vous hâtez de m'obéir, je vais l'éveiller, et je lui demanderai moi-même votre mort.»
Ces paroles intimidèrent tellement les princes, qu'ils commencèrent à descendre avec toutes les précautions possibles pour ne pas éveiller le génie. Lorsqu'ils furent en bas, la dame les prit par la main; et, s'étant un peu éloignée avec eux sous les arbres, elle leur fit librement une proposition très-vive; ils la rejetèrent d'abord; mais elle les obligea, par de nouvelles menaces, à l'accepter. Après qu'elle eut obtenu d'eux ce qu'elle souhaitait, ayant remarqué qu'ils avaient chacun une bague au doigt, elle les leur demanda. Sitôt qu'elle les eut entre les mains, elle alla prendre une boîte du paquet où était sa toilette; elle en tira un fil garni d'autres bagues de toutes sortes de façons, et le leur montrant: «Savez-vous bien, dit-elle, ce que signifient ces joyaux? - Non, répondirent-ils; mais il ne tiendra qu'à vous de nous l'apprendre. - Ce sont, reprit-elle, les bagues de tous les hommes à qui j'ai fait part de mes faveurs; il y en a quatre-vingt-dix-huit bien comptées, que je garde pour me souvenir d'eux. Je vous ai demandé les vôtres pour la même raison, et afin d'avoir la centaine accomplie: voilà donc, continua-t-elle, cent amants que j'ai eus jusqu'à ce jour, malgré la vigilance et les précautions de ce vilain génie qui ne me quitte pas. Il a beau m'enfermer dans cette caisse de verre, et me tenir cachée au fond de la mer, je ne laisse pas de tromper ses soins. Vous voyez par là que quand une femme a formé un projet, il n'y a point de mari ni d'amant qui puisse en empêcher l'exécution. Les hommes feraient mieux de ne pas contraindre les femmes; ce serait le moyen de les rendre sages.» La dame, leur ayant parlé de la sorte, passa leurs bagues dans le même fil où étaient enfilées les autres. Elle s'assit ensuite comme auparavant, souleva la tête du génie, qui ne se réveilla point, la remit sur ses genoux, et fit signe aux princes de se retirer.
Ils reprirent le chemin par où ils étaient venus; et lorsqu'ils eurent perdu de vue la dame et le génie, Schahriar dit à Schahzenan: «Hé bien! mon frère, que pensez-vous de l'aventure qui vient de nous arriver? Le génie n'a-t-il pas une maîtresse bien fidèle? Et ne convenez-vous pas que rien n'est égal à la malice des femmes? - Oui, mon frère, répondit le roi de la Grande Tartarie. Et vous devez aussi demeurer d'accord que le génie est plus à plaindre et plus malheureux que nous. C'est pourquoi, puisque nous avons trouvé ce que nous cherchions, retournons dans nos états, et que cela ne nous empêche pas de nous marier. Pour moi, je sais par quel moyen je prétends que la foi qui m'est due me soit inviolablement conservée. Je ne veux pas m'expliquer présentement là-dessus; mais vous en apprendrez un jour des nouvelles, et je suis sûr que vous suivrez mon exemple.» Le sultan fut de l'avis de son frère; et continuant tous deux de marcher, ils arrivèrent au camp sur la fin de la nuit du troisième jour qu'ils étaient partis.
La nouvelle du retour du sultan s'y étant répandue, les courtisans se rendirent de grand matin devant son pavillon. Il les fit entrer, les reçut d'un air plus riant qu'à l'ordinaire, et leur fit à tous des gratifications. Après quoi, leur ayant déclaré qu'il ne voulait pas aller plus loin, il leur commanda de monter à cheval, et il retourna bientôt à son palais.
À peine fut-il arrivé, qu'il courut à l'appartement de la sultane. Il la fit lier devant lui, et la livra à son grand vizir, avec ordre de la faire étrangler; ce que ce ministre exécuta, sans s'informer quel crime elle avait commis. Le prince irrité n'en demeura pas là: il coupa la tête de sa propre main à toutes les femmes de la sultane. Après ce rigoureux châtiment, persuadé qu'il n'y avait pas une femme sage, pour prévenir les infidélités de celles qu'il prendrait à l'avenir, il résolut d'en épouser une chaque nuit, et de la faire étrangler le lendemain. S'étant imposé cette loi cruelle, il jura qu'il l'observerait immédiatement après le départ du roi de Tartarie, qui prit bientôt congé de lui, et se mit en chemin, chargé de présents magnifiques.
Schahzenan étant parti, Schahriar ne manqua pas d'ordonner à son grand vizir de lui amener la fille d'un de ses généraux d'armée. Le vizir obéit. Le sultan coucha avec elle; et le lendemain, en la lui remettant entre les mains pour la faire mourir, il lui commanda de lui en chercher une autre pour la nuit suivante. Quelque répugnance qu'eût le vizir à exécuter de semblables ordres, comme il devait au sultan son maître une obéissance aveugle, il était obligé de s'y soumettre. Il lui mena donc la fille d'un officier subalterne, qu'on fit aussi mourir le lendemain. Après celle-là, ce fut la fille d'un bourgeois de la capitale; et enfin, chaque jour c'était une fille mariée et une femme morte.
Le bruit de cette inhumanité sans exemple causa une consternation générale dans la ville. On n'y entendait que des cris et des lamentations: ici c'était un père en pleurs qui se désespérait de la perte de sa fille; et là c'étaient de tendres mères, qui, craignant pour les leurs la même destinée, faisaient par avance retentir l'air de leurs gémissements. Ainsi, au lieu des louanges et des bénédictions que le sultan s'était attirées jusqu'alors, tous ses sujets ne faisaient plus que des imprécations contre lui.
Le grand vizir, qui, comme on l'a déjà dit, était malgré lui le ministre d'une si horrible injustice, avait deux filles, dont l'aînée s'appelait Scheherazade, et la cadette Dinarzade.
Cette dernière ne manquait pas de mérite; mais l'autre avait un courage au-dessus de son sexe, de l'esprit infiniment, avec une pénétration admirable. Elle avait beaucoup de lecture et une mémoire si prodigieuse, que rien ne lui avait échappé de tout ce qu'elle avait lu. Elle s'était heureusement appliquée à la philosophie, à la médecine, à l'histoire et aux arts; et elle faisait des vers mieux que les poètes les plus célèbres de son temps. Outre cela, elle était pourvue d'une beauté extraordinaire; et une vertu trèssolide couronnait toutes ses belles qualités.
Le vizir aimait passionnément une fille si digne de sa tendresse. Un jour qu'ils s'entretenaient tous deux ensemble, elle lui dit: «Mon père, j'ai une grâce à vous demander; je vous supplie très- humblement de me l'accorder. - Je ne vous la refuse pas, répondit- il, pourvu qu'elle soit juste et raisonnable. - Pour juste, répliqua Scheherazade, elle ne peut l'être davantage, et vous en pouvez juger par le motif qui m'oblige à vous la demander. J'ai dessein d'arrêter le cours de cette barbarie que le sultan exerce sur les familles de cette ville. Je veux dissiper la juste crainte que tant de mères ont de perdre leurs filles d'une manière si funeste. - Votre intention est fort louable, ma fille, dit le vizir; mais le mal auquel vous voulez remédier me paraît sans remède. Comment prétendez-vous en venir à bout? - Mon père, repartit Scheherazade, puisque par votre entremise le sultan célèbre chaque jour un nouveau mariage, je vous conjure, par la tendre affection que vous avez pour moi, de me procurer l'honneur de sa couche.» Le vizir ne put entendre ce discours sans horreur: «Ô Dieu! interrompit-il avec transport. Avez-vous perdu l'esprit, ma fille? Pouvez-vous me faire une prière si dangereuse? Vous savez que le sultan a fait serment sur son âme de ne coucher qu'une seule nuit avec la même femme et de lui faire ôter la vie le lendemain, et vous voulez que je lui propose de vous épouser? Songez-vous bien à quoi vous expose votre zèle indiscret? - Oui, mon père, répondit cette vertueuse fille, je connais tout le danger que je cours, et il ne saurait m'épouvanter. Si je péris, ma mort sera glorieuse; et si je réussis dans mon entreprise, je rendrai à ma patrie un service important. - Non, dit le vizir, quoi que vous puissiez me représenter, pour m'intéresser à vous permettre de vous jeter dans cet affreux péril, ne vous imaginez pas que j'y consente. Quand le sultan m'ordonnera de vous enfoncer le poignard dans le sein, hélas! il faudra bien que je lui obéisse: quel triste emploi pour un père! Ah! si vous ne craignez point la mort, craignez du moins de me causer la douleur mortelle de voir ma main teinte de votre sang. - Encore une fois, mon père, dit Scheherazade, accordez-moi la grâce que je vous demande. - Votre opiniâtreté, repartit le vizir, excite ma colère. Pourquoi vouloir vous-même courir à votre perte? Qui ne prévoit pas la fin d'une entreprise dangereuse n'en saurait sortir heureusement. Je crains qu'il ne vous arrive ce qui arriva à l'âne, qui était bien, et qui ne put s'y tenir. - Quel malheur arriva-t-il à cet âne? reprit Scheherazade. - Je vais vous le dire, répondit le vizir; écoutez-moi:
FABLE.
L'ÂNE, LE BOEUF ET LE LABOUREUR. «Un marchand très-riche avait plusieurs maisons à la campagne, où il faisait nourrir une grande quantité de toute sorte de bétail. Il se retira avec sa femme et ses enfants à une de ses terres, pour la faire valoir par lui-même. Il avait le don d'entendre le langage des bêtes; mais avec cette condition, qu'il ne pouvait l'interpréter à personne, sans s'exposer à perdre la vie; ce qui l'empêchait de communiquer les choses qu'il avait apprises par le moyen de ce don.
«Il y avait à une même auge un boeuf et un âne. Un jour qu'il était assis près d'eux, et qu'il se divertissait à voir jouer devant lui ses enfants, il entendit que le boeuf disait à l'âne: «L'Éveillé, que je te trouve heureux, quand je considère le repos dont tu jouis, et le peu de travail qu'on exige de toi! Un homme te panse avec soin, te lave, te donne de l'orge bien criblée, et de l'eau fraîche et nette. Ta plus grande peine est de porter le marchand notre maître, lorsqu'il a quelque petit voyage à faire. Sans cela, toute ta vie se passerait dans l'oisiveté. La manière dont on me traite est bien différente, et ma condition est aussi malheureuse que la tienne est agréable: il est à peine minuit qu'on m'attache à une charrue que l'on me fait traîner tout le long du jour en fendant la terre; ce qui me fatigue à un point, que les forces me manquent quelquefois. D'ailleurs, le laboureur, qui est toujours derrière moi, ne cesse de me frapper. À force de tirer la charrue, j'ai le cou tout écorché. Enfin, après avoir travaillé depuis le matin jusqu'au soir, quand je suis de retour, on me donne à manger de méchantes fèves sèches, dont on ne s'est pas mis en peine d'ôter la terre, ou d'autres choses qui ne valent pas mieux. Pour comble de misère, lorsque je me suis repu d'un mets si peu appétissant, je suis obligé de passer la nuit couché dans mon ordure. Tu vois donc que j'ai raison d'envier ton sort.»
«L'âne n'interrompit pas le boeuf; il lui laissa dire tout ce qu'il voulut; mais quand il eut achevé de parler: «Vous ne démentez pas, lui dit-il, le nom d'idiot qu'on vous a donné; vous êtes trop simple, vous vous laissez mener comme l'on veut, et vous ne pouvez prendre une bonne résolution. Cependant quel avantage vous revient-il de toutes les indignités que vous souffrez? Vous vous tuez vous-même pour le repos, le plaisir et le profit de ceux qui ne vous en savent point de gré: on ne vous traiterait pas de la sorte, si vous aviez autant de courage que de force. Lorsqu'on vient vous attacher à l'auge, que ne faites-vous résistance? Que ne donnez-vous de bons coups de cornes? Que ne marquez-vous votre colère en frappant du pied contre terre? Pourquoi enfin n'inspirez-vous pas la terreur par des beuglements effroyables? La nature vous a donné les moyens de vous faire respecter, et vous ne vous en servez pas. On vous apporte de mauvaises fèves et de mauvaise paille, n'en mangez point; flairez-les seulement et les laissez. Si vous suivez les conseils que je vous donne, vous verrez bientôt un changement dont vous me remercierez.»
«Le boeuf prit en fort bonne part les avis de l'âne, il lui témoigna combien il lui était obligé: «Cher l'Éveillé, ajouta-t- il, je ne manquerai pas de faire tout ce que tu m'as dit, et tu verras de quelle manière je m'en acquitterai.» Ils se turent après cet entretien, dont le marchand ne perdit pas une parole.
«Le lendemain de bon matin, le laboureur vint prendre le boeuf; il l'attacha à la charrue, et le mena au travail ordinaire. Le boeuf, qui n'avait pas oublié le conseil de l'âne, fit fort le méchant ce jour-là; et le soir, lorsque le laboureur, l'ayant ramené à l'auge, voulut l'attacher comme de coutume, le malicieux animal, au lieu de présenter ses cornes de lui-même, se mit à faire le rétif, et à reculer en beuglant; il baissa même ses cornes, comme pour en frapper le laboureur. Il fit enfin tout le manège que l'âne lui avait enseigné. Le jour suivant, le laboureur vint le reprendre pour le ramener au labourage; mais trouvant l'auge encore remplie des fèves et de la paille qu'il y avait mises le soir, et le boeuf couché par terre, les pieds étendus, et haletant d'une étrange façon, il le crut malade; il en eut pitié, et, jugeant qu'il serait inutile de le mener au travail, il alla aussitôt en avertir le marchand.
«Le bon marchand vit bien que les mauvais conseils de l'Éveillé avaient été suivis; et pour le punir comme il le méritait: «Va, dit-il au laboureur, prends l'âne à la place du boeuf, et ne manque pas de lui donner bien de l'exercice.» Le laboureur obéit. L'âne fut obligé de tirer la charrue tout ce jour-là; ce qui le fatigua d'autant plus, qu'il était moins accoutumé à ce travail. Outre cela, il reçut tant de coups de bâton, qu'il ne pouvait se soutenir quand il fut de retour.
«Cependant le boeuf était très-content; il avait mangé tout ce qu'il y avait dans son auge, et s'était reposé toute la journée; il se réjouissait en lui-même d'avoir suivi les conseils de l'Éveillé; il lui donnait mille bénédictions pour le bien qu'il lui avait procuré, et il ne manqua pas de lui en faire un nouveau compliment lorsqu'il le vit arriver. L'âne ne répondit rien au boeuf, tant il avait de dépit d'avoir été si maltraité: «C'est par mon imprudence, se disait-il à lui-même, que je me suis attiré ce malheur; je vivais heureux; tout me riait; j'avais tout ce que je pouvais souhaiter: c'est ma faute si je suis dans ce déplorable état; et si je ne trouve quelque ruse en mon esprit pour m'en tirer, ma perte est certaine.» En disant cela, ses forces se trouvèrent tellement épuisées, qu'il se laissa tomber à demi mort au pied de son auge.»
En cet endroit le grand vizir s'adressant à Scheherazade, lui dit: «Ma fille, vous faites comme cet âne, vous vous exposez à vous perdre par votre fausse prudence. Croyez-moi, demeurez en repos, et ne cherchez point à prévenir votre mort. - Mon père, répondit Scheherazade, l'exemple que vous venez de rapporter n'est pas capable de me faire changer de résolution, et je ne cesserai point de vous importuner, que je n'aie obtenu de vous que vous me présenterez au sultan pour être son épouse.» Le vizir, voyant qu'elle persistait toujours dans sa demande, lui répliqua: «Hé bien! puisque vous ne voulez pas quitter votre obstination, je serai obligé de vous traiter de la même manière que le marchand dont je viens de parler traita sa femme peu de temps après, et voici comment:
«Ce marchand ayant appris que l'âne était dans un état pitoyable, fut curieux de savoir ce qui se passerait entre lui et le boeuf. C'est pourquoi, après le souper, il sortit au clair de la lune, et alla s'asseoir auprès d'eux, accompagné de sa femme. En arrivant, il entendit l'âne qui disait au boeuf: «Compère, dites-moi, je vous prie, ce que vous prétendez faire quand le laboureur vous apportera demain à manger. - Ce que je ferai, répondit le boeuf, je continuerai de faire ce que tu m'as enseigné. Je m'éloignerai d'abord; je présenterai mes cornes comme hier; je ferai le malade, et feindrai d'être aux abois. - Gardez-vous-en bien, interrompit l'âne, ce serait le moyen de vous perdre: car, en arrivant ce soir, j'ai ouï dire au marchand, notre maître, une chose qui m'a fait trembler pour vous. - Hé! qu'avez-vous entendu? dit le boeuf; ne me cachez rien, de grâce, mon cher l'Éveillé. - Notre maître, reprit l'âne, a dit au laboureur ces tristes paroles: «Puisque le boeuf ne mange pas, et qu'il ne peut se soutenir, je veux qu'il soit tué dès demain. Nous ferons, pour l'amour de Dieu, une aumône de sa chair aux pauvres; et quant à sa peau, qui pourra nous être utile, tu la donneras au corroyeur; ne manque donc pas de faire venir le boucher.» Voilà ce que j'avais à vous apprendre, ajouta l'âne; l'intérêt que je prends à votre conservation, et l'amitié que j'ai pour vous, m'obligent à vous en avertir et à vous donner un nouveau conseil: d'abord qu'on vous apportera vos fèves et votre paille, levez-vous, et vous jetez dessus avec avidité; le maître jugera par là que vous êtes guéri, et révoquera, sans doute, votre arrêt de mort; au lieu que si vous en usez autrement, c'est fait de vous.»
«Ce discours produisit l'effet qu'en avait attendu l'âne. Le boeuf en fut étrangement troublé et en beugla d'effroi. Le marchand, qui les avait écoutés tous deux avec beaucoup d'attention, fit alors un si grand éclat de rire, que sa femme en fut très-surprise: «Apprenez-moi, lui dit-elle, pourquoi vous riez si fort, afin que j'en rie avec vous. - Ma femme, lui répondit le marchand, contentez-vous de m'entendre rire. - Non, reprit-elle, j'en veux savoir le sujet. - Je ne puis vous donner cette satisfaction, repartit le mari; sachez seulement que je ris de ce que notre âne vient de dire à notre boeuf; le reste est un secret qu'il ne m'est pas permis de vous révéler. - Et qui vous empêche de me découvrir ce secret? répliqua-t-elle. - Si je vous le disais, répondit-il, apprenez qu'il m'en coûterait la vie. - Vous vous moquez de moi, s'écria la femme; ce que vous me dites ne peut pas être vrai. Si vous ne m'avouez tout à l'heure pourquoi vous avez ri, si vous refusez de m'instruire de ce que l'âne et le boeuf ont dit, je jure, par le grand Dieu qui est au ciel, que nous ne vivrons pas davantage ensemble.»