Les mille et une nuits - Tome premier
Chapter 17
«Lorsque j'eus achevé de raconter mon histoire aux quarante dames, quelques-unes de celles qui étaient assises le plus près de moi demeurèrent pour m'entretenir, pendant que d'autres, voyant qu'il était nuit, se levèrent pour aller quérir des bougies. Elles en apportèrent une prodigieuse quantité, qui répara merveilleusement la clarté du jour; mais elles les disposaient avec tant de symétrie qu'il semblait qu'on n'en pouvait moins souhaiter.
«D'autres dames servirent une table de fruits secs, de confitures et d'autres mets propres à boire, et garnirent un buffet de plusieurs sortes de vins et de liqueurs, et d'autres enfin parurent avec des instruments de musique. Quand tout fut prêt, elles m'invitèrent à me mettre à table. Les dames s'y assirent avec moi, et nous y demeurâmes assez longtemps: celles qui devaient jouer des instruments et les accompagner de leurs voix se levèrent et firent un concert charmant. Les autres commencèrent une espèce de bal et dansèrent deux à deux, les unes après les autres, de la meilleure grâce du monde.
«Il était plus de minuit lorsque tous ces divertissements finirent. Alors une des dames prenant la parole, me dit: «Vous êtes fatigué du chemin que vous avez fait aujourd'hui: il est temps que vous vous reposiez. Votre appartement est préparé, mais avant de vous y retirer, choisissez de nous toutes celle qui vous plaira davantage, et la menez coucher avec vous.» Je répondis que je me garderais bien de faire le choix qu'elles me proposaient; qu'elles étaient toutes également belles, spirituelles, dignes de mes respects et de mes services, et que je ne commettrais pas l'incivilité d'en préférer une aux autres.
«La même dame qui m'avait parlé reprit: «Nous sommes très- persuadées de votre honnêteté, et nous voyons bien que la crainte de faire naître de la jalousie entre nous vous retient; mais que cette discrétion ne vous arrête pas: nous vous avertissons que le bonheur de celle que vous choisirez ne fera point de jalouses, car nous sommes convenues que tous les jours nous aurions l'une après l'autre le même honneur, et qu'au bout des quarante jours ce sera à recommencer. Choisissez donc librement, et ne perdez pas un temps que vous devez donner au repos, dont vous avez besoin.»
«Il fallut céder à leurs instances; je présentai la main à la dame qui portait la parole pour les autres, elle me donna la sienne, et on nous conduisit à un appartement magnifique. On nous y laissa seuls, et les autres dames se retirèrent dans les leurs......» Mais il est jour, sire, dit Scheherazade au sultan, et votre majesté voudra bien me permettre de laisser le prince calender avec sa dame. Schahriar ne répondit rien, mais il dit en lui-même en se levant. Il faut avouer que le conte est parfaitement beau: j'aurais le plus grand tort du monde de ne me pas donner le loisir de l'entendre jusqu'à la fin.
LX NUIT.
Dinarzade, sur la fin de la nuit suivante, ne manqua pas d'adresser ces paroles à la sultane: Si vous ne dormez pas, ma soeur, je vous prie de nous raconter la suite de la merveilleuse histoire du troisième calender. - Très-volontiers, répondit Scheherazade; voici de quelle manière le prince en reprit le fil:
«J'avais, dit-il, à peine achevé de m'habiller le lendemain, que les trente-neuf autres dames vinrent dans mon appartement, toutes parées autrement que le jour précédent. Elles me souhaitèrent le bonjour et me demandèrent des nouvelles de ma santé. Ensuite elles me conduisirent au bain, où elles me lavèrent elles-mêmes et me rendirent malgré moi tous les services dont on y a besoin, et lorsque j'en sortis, elles me firent prendre un autre habit, qui était encore plus magnifique que le premier.
«Nous passâmes la journée presque toujours à table, et quand l'heure de se coucher fut venue, elles me prièrent encore de choisir une d'entre elles pour me tenir compagnie. Enfin, madame, pour ne vous point ennuyer en répétant toujours la même chose, je vous dirai que je passai une année entière avec les quarante dames, en les recevant dans mon lit l'une après l'autre, et que pendant tout ce temps-là, cette vie voluptueuse ne fut point interrompue par le moindre chagrin.
«Au bout de l'année (rien ne pouvait me surprendre davantage), les quarante dames, au lieu de se présenter à moi avec leur gaieté ordinaire et de me demander comment je me portais, entrèrent un matin dans mon appartement, les joues baignées de pleurs. Elles vinrent m'embrasser tendrement l'une après l'autre, en me disant: «Adieu! cher prince, adieu! il faut que nous vous quittions.»
«Leurs larmes m'attendrirent; je les suppliai de me dire le sujet de leur affliction et de cette séparation dont elles me parlaient: «Au nom de Dieu, mes belles dames, ajoutai-je, apprenez-moi s'il est en mon pouvoir de vous consoler ou si mon secours vous est inutile!» Au lieu de me répondre précisément: «Plût à Dieu, dirent-elles, que nous ne vous eussions jamais vu ni connu! Plusieurs cavaliers, avant vous, nous ont fait l'honneur de nous visiter, mais pas un n'avait cette grâce, cette douceur, cet enjouement et ce mérite que vous avez. Nous ne savons comment nous pourrons vivre sans vous.» En achevant ces paroles, elles recommencèrent à pleurer amèrement. «Mes aimables dames, repris- je, de grâce, ne me faites pas languir davantage, dites-moi la cause de votre douleur. - Hélas! répondirent-elles, quel autre sujet serait capable de nous affliger, que la nécessité de nous séparer de vous? Peut-être ne vous reverrons-nous jamais! Si pourtant vous le vouliez bien et si vous aviez assez de pouvoir sur vous pour cela, il ne serait pas impossible de nous rejoindre. - Mesdames, repartis-je, je ne comprends rien à ce que vous dites; je vous prie de me parler plus clairement.»
«- Eh bien! dit l'une d'elles, pour vous satisfaire, nous vous dirons que nous sommes toutes princesses, filles de rois. Nous vivons ici ensemble avec l'agrément que vous avez vu, mais au bout de chaque année, nous sommes obligées de nous absenter pendant quarante jours pour des devoirs indispensables, ce qu'il ne nous est pas permis de révéler; après quoi nous revenons dans ce château. L'année finit hier, il faut que nous vous quittions aujourd'hui; c'est ce qui fait le sujet de notre affliction. Avant que de partir, nous vous laisserons les clefs de toutes choses, particulièrement celles des cent portes, où vous trouverez de quoi contenter votre curiosité et adoucir votre solitude pendant notre absence; mais pour votre bien et pour notre intérêt particulier, nous vous recommandons de vous abstenir d'ouvrir la porte d'or. Si vous l'ouvrez, nous ne vous reverrons jamais, et la crainte que nous en avons augmente notre douleur. Nous espérons que vous profiterez de l'avis que nous vous donnons. Il y va de votre repos et du bonheur de votre vie; prenez-y garde, si vous cédiez à votre indiscrète curiosité, vous vous feriez un tort considérable. Nous vous conjurons donc de ne pas commettre cette faute et de nous donner la consolation de vous retrouver ici dans quarante jours. Nous emporterions bien la clef de la porte d'or avec nous; mais ce serait faire une offense à un prince tel que vous, que de douter de sa discrétion et de sa retenue.»
Scheherazade voulait continuer, mais elle vit paraître le jour. Le sultan, curieux de savoir ce que ferait le calender seul dans le château, après le départ des quarante dames, remit au jour suivant à s'en éclaircir.
LXI NUIT.
L'officieuse Dinarzade s'étant réveillée assez longtemps avant le jour, appela la sultane: Si vous ne dormez pas, ma soeur, lui dit- elle, songez qu'il est temps de raconter au sultan, notre seigneur, la suite de l'histoire que vous avez commencée. Scheherazade alors s'adressant à Schahriar, lui dit: Sire, votre majesté saura que le calender poursuivit ainsi son histoire:
«Madame, dit-il, le discours de ces belles princesses me causa une véritable douleur. Je ne manquai pas de leur témoigner que leur absence me causerait beaucoup de peine, et je les remerciai des bons avis qu'elles me donnaient. Je les assurai que j'en profiterais et que je ferais des choses encore plus difficiles pour me procurer le bonheur de passer le reste de mes jours avec des dames d'un si rare mérite. Nos adieux furent des plus tendres; je les embrassai toutes l'une après l'autre; elles partirent ensuite, et je restai seul dans le château.
«L'agrément de la compagnie, la bonne chère, les concerts, les plaisirs m'avaient tellement occupé durant l'année, que je n'avais pas eu le temps ni la moindre envie de voir les merveilles qui pouvaient être dans ce palais enchanté. Je n'avais pas même fait attention à mille objets admirables que j'avais tous les jours devant les yeux, tant j'avais été charmé de la beauté des dames et du plaisir de les voir uniquement occupées du soin de me plaire. Je fus sensiblement affligé de leur départ, et, quoique leur absence ne dût être que de quarante jours, il me parut que j'allais passer un siècle sans elles.
«Je me promettais bien de ne pas oublier l'avis important qu'elles m'avaient donné de ne pas ouvrir la porte d'or; mais comme, à cela près, il m'était permis de satisfaire ma curiosité, je pris la première des clefs des autres portes, qui étaient rangées par ordre.
«J'ouvris la première porte et j'entrai dans un jardin fruitier, auquel je crois que dans l'univers il n'y en a point qui lui soit comparable. Je ne pense pas même que celui que notre religion nous promet après la mort puisse le surpasser. La symétrie, la propreté, la disposition admirable des arbres, l'abondance et la diversité des fruits de mille espèces inconnues, leur fraîcheur, leur beauté, tout ravissait ma vue. Je ne dois pas négliger, madame, de vous faire remarquer que ce jardin délicieux était arrosé d'une manière fort singulière: des rigoles, creusées avec art et proportion, portaient de l'eau abondamment à la racine des arbres qui en avaient besoin pour pousser leurs premières feuilles et leurs fleurs; d'autres en portaient moins à ceux dont les fruits étaient déjà noués, d'autres encore moins à ceux où ils grossissaient; d'autres n'en portaient que ce qu'il en fallait précisément à ceux dont le fruit avait acquis la grosseur convenable et n'attendait plus que sa maturité; mais cette grosseur surpassait de beaucoup celle des fruits ordinaires de nos jardins. Les autres rigoles, enfin, qui aboutissaient aux arbres dont le fruit était mûr, n'avaient d'humidité que ce qui était nécessaire pour le conserver dans le même état sans le corrompre.
«Je ne pouvais me lasser d'examiner et d'admirer un si beau lieu, et je n'en serais jamais sorti si je n'eusse pas conçu dès lors une plus grande idée des autres choses que je n'avais point vues. J'en sortis l'esprit rempli de ces merveilles; je fermai la porte, et ouvris celle qui suivait.
«Au lieu d'un jardin de fruits, j'en trouvai un de fleurs, qui n'était pas moins singulier dans son genre: il renfermait un parterre spacieux, arrosé, non pas avec la même profusion que le précédent, mais avec un plus grand ménagement, pour ne pas fournir plus d'eau que chaque fleur n'en avait besoin. La rose, le jasmin, la violette, le narcisse, l'hyacinthe, l'anémone, la tulipe, la renoncule, l'oeillet, le lis, et une infinité d'autres fleurs, qui ne fleurissent ailleurs qu'en différents temps, se trouvaient là fleuries toutes à la fois; et rien n'était plus doux que l'air qu'on respirait dans ce jardin.
«J'ouvris la troisième porte; je trouvai une volière très-vaste; elle était pavée de marbre de plusieurs sortes de couleurs, du plus fin, du moins commun; la cage était de sandal et de bois d'aloès; elle renfermait une infinité de rossignols, de chardonnerets, de serins, d'alouettes, et d'autres oiseaux encore plus harmonieux, dont je n'avais entendu parler de ma vie. Les vases où étaient leur grain et leur eau étaient de jaspe ou d'agate la plus précieuse.
«D'ailleurs, cette volière était d'une grande propreté; à voir sa capacité, je jugeai qu'il ne fallait pas moins de cent personnes pour la tenir aussi nette qu'elle était. Personne, toutefois, n'y paraissait, non plus que dans les jardins où j'avais été, dans lesquels je n'avais pas remarqué une mauvaise herbe, ni la moindre superfluité qui m'eût blessé la vue.
«Le soleil était déjà couché, et je me retirai charmé du ramage de cette multitude d'oiseaux, qui cherchaient alors à se percher dans l'endroit le plus commode, pour jouir du repos de la nuit. Je me rendis à mon appartement, résolu d'ouvrir les autres portes les jours suivants, à l'exception de la centième.
«Le lendemain, je ne manquai pas d'aller ouvrir la quatrième porte. Si ce que j'avais vu le jour précédent avait été capable de me causer de la surprise, ce que je vis alors me ravit en extase. Je mis le pied dans une grande cour environnée d'un bâtiment d'une architecture merveilleuse dont je ne vous ferai point la description, pour éviter la prolixité.
«Ce bâtiment avait quarante portes toutes ouvertes, dont chacune donnait entrée dans un trésor; et de ces trésors, il y en avait plusieurs qui valaient mieux que les plus grands royaumes. Le premier contenait des monceaux de perles; et, ce qui passe toute croyance, les plus précieuses, qui étaient grosses comme des oeufs de pigeon, surpassaient en nombre les médiocres; dans le second trésor, il y avait des diamants, des escarboucles et des rubis; dans le troisième, des émeraudes; dans le quatrième, de l'or en lingots; dans le cinquième, du monnayé; dans le sixième, de l'argent en lingots; dans les deux suivants, du monnayé. Les autres contenaient des améthystes, des chrysolites, des topazes, des opales, des turquoises, des hyacinthes, et toutes les autres pierres fines que nous connaissons, sans parler de l'agate, du jaspe, de la cornaline et du corail, dont il y avait un magasin rempli, non-seulement de branches, mais même d'arbres entiers.
«Rempli de surprise et d'admiration, je m'écriai, après avoir vu toutes ces richesses: Non, quand tous les trésors de tous les rois de l'univers seraient assemblés en un même lieu, ils n'approcheraient pas de ceux-ci. Quel est mon bonheur de posséder tous ces biens avec tant d'aimables princesses!
«Je ne m'arrêterai point, madame, à vous faire le détail de toutes les autres choses rares et précieuses que je vis les jours suivants. Je vous dirai seulement qu'il ne me fallut pas moins de trente-neuf jours pour ouvrir les quatre-vingt-dix-neuf portes et admirer tout ce qui s'offrit à ma vue. Il ne restait plus que la centième porte, dont l'ouverture m'était défendue......»
Le jour, qui vint éclairer l'appartement du sultan des Indes, imposa silence à Scheherazade en cet endroit. Mais cette histoire faisait trop de plaisir à Schahriar pour qu'il n'en voulût pas entendre la suite le lendemain. Ce prince se leva dans cette résolution.
LXII NUIT.
Dinarzade, qui ne souhaitait pas moins ardemment que Schahriar d'apprendre quelles merveilles pouvaient être renfermées sous la clef de la centième porte, appela la sultane de très-bonne heure. Si vous ne dormez pas, ma soeur, lui dit-elle, je vous prie d'achever la surprenante histoire du troisième calender. - Il la continua de cette sorte, dit Scheherazade:
«J'étais, dit-il, au quarantième jour depuis le départ des charmantes princesses. Si j'avais pu ce jour-là conserver sur moi le pouvoir que je devais avoir, je serais aujourd'hui le plus heureux de tous les hommes, au lieu que je suis le plus malheureux. Elles devaient arriver le lendemain, et le plaisir de les revoir devait servir de frein à ma curiosité; mais par une faiblesse dont je ne cesserai jamais de me repentir, je succombai à la tentation du démon, qui ne me donna point de repos que je ne me fusse livré moi-même à la peine que j'ai éprouvée.
«J'ouvris la porte fatale que j'avais promis de ne pas ouvrir, et je n'eus pas avancé le pied pour entrer, qu'une odeur assez agréable, mais contraire à mon tempérament, me fit tomber évanoui. Néanmoins, je revins à moi, et au lieu de profiter de cet avertissement, de refermer la porte et de perdre pour jamais l'envie de satisfaire ma curiosité, j'entrai après avoir attendu quelque temps que le grand air eût modéré cette odeur. Je n'en fus plus incommodé.
«Je trouvai un lieu vaste, bien voûté et dont le pavé était parsemé de safran. Plusieurs flambeaux d'or massif avec des bougies allumées qui rendaient l'odeur d'aloès et d'ambre gris, y servaient de lumière, et cette illumination était encore augmentée par des lampes d'or et d'argent remplies d'une huile composée de diverses sortes d'odeurs.
«Parmi un assez grand nombre d'objets qui attirèrent mon attention, j'aperçus un cheval noir, le plus beau et le mieux fait qu'on puisse voir au monde. Je m'approchai de lui pour le considérer de près: je trouvai qu'il avait une selle et une bride d'or massif, d'un ouvrage excellent; que son auge, d'un côté, était remplie d'orge mondé et de sésame, et de l'autre, d'eau de rose. Je le pris par la bride et le tirai dehors pour le voir au jour. Je le montai et voulus le faire avancer; mais comme il ne branlait pas, je le frappai d'une houssine que j'avais ramassée dans son écurie magnifique. Mais à peine eut-il senti le coup qu'il se mit à hennir avec un bruit horrible; puis, étendant des ailes dont je ne m'étais point aperçu, il s'éleva dans l'air à perte de vue. Je ne songeai plus qu'à me tenir ferme, et malgré la frayeur dont j'étais saisi, je ne me tenais point mal. Il reprit ensuite son vol vers la terre, et se posa sur le toit en terrasse d'un château, où, sans me donner le temps de mettre pied à terre, il me secoua si violemment qu'il me fit tomber en arrière, et du bout de sa queue il me creva l'oeil droit.
«Voilà de quelle manière je devins borgne, et je me souvins bien alors de ce que m'avaient prédit les dix jeunes seigneurs. Le cheval reprit son vol et disparut. Je me relevai, fort affligé du malheur que j'avais cherché moi-même. Je marchai sur la terrasse, la main sur mon oeil, qui me faisait beaucoup de douleur. Je descendis et me trouvai dans un salon qui me fit connaître par les dix sofas disposés en rond, et un autre moins élevé au milieu, que ce château était celui d'où j'avais été enlevé par le roc.
«Les dix jeunes seigneurs borgnes n'étaient pas dans le salon. Je les y attendis, et ils arrivèrent peu de temps après avec le vieillard. Ils ne parurent pas étonnés de me revoir ni de la perte de mon oeil. «Nous sommes bien fâchés, me dirent-ils, de ne pouvoir vous féliciter sur votre retour de la manière que nous le souhaiterions. Mais nous ne sommes pas la cause de votre malheur. - J'aurais tort de vous en accuser, leur répondis-je; je me le suis attiré moi-même, et je m'en impute toute la faute. - Si la consolation des malheureux, reprirent-ils, est d'avoir des semblables, notre exemple peut vous en fournir un sujet. Tout ce qui vous est arrivé nous est arrivé aussi. Nous avons goûté toute sorte de plaisirs pendant une année entière, et nous aurions continué de jouir du même bonheur si nous n'eussions pas ouvert la porte d'or pendant l'absence des princesses. Vous n'avez pas été plus sage que nous, et vous avez éprouvé la même punition. Nous voudrions bien vous recevoir parmi nous pour faire la pénitence que nous faisons et dont nous ne savons pas quelle sera la durée, mais nous vous avons déjà déclaré les raisons qui nous en empêchent. C'est pourquoi retirez-vous et vous en allez à la cour de Bagdad; vous y trouverez celui qui doit décider de votre destinée.» Ils m'enseignèrent la route que je devais tenir, et je me séparai d'eux.
«Je me fis raser en chemin la barbe et les sourcils, et pris l'habit de calender. Il y a longtemps que je marche. Enfin je suis arrivé aujourd'hui en cette ville à l'entrée de la nuit. J'ai rencontré à la porte ces calenders, mes confrères, tous trois fort surpris de nous voir borgnes du même oeil. Mais nous n'avons pas eu le temps de nous entretenir de cette disgrâce qui nous est commune. Nous n'avons eu, madame, que celui de venir implorer le secours que vous nous avez généreusement accordé.»
Le troisième calender ayant achevé de raconter son histoire, Zobéide prit la parole, et s'adressant à lui et à ses confrères: «Allez, leur dit-elle, vous êtes libres tous trois; retirez-vous où il vous plaira.» Mais l'un d'entre eux lui répondit: «Madame, nous vous supplions de nous pardonner notre curiosité et de nous permettre d'entendre l'histoire de ces seigneurs, qui n'ont pas encore parlé.» Alors la dame se tournant du côté du calife, du vizir Giafar et de Mesrour, qu'elle ne connaissait pas pour ce qu'ils étaient, leur dit: «C'est à vous à me raconter votre histoire, parlez.»
Le grand vizir Giafar, qui avait toujours porté la parole, répondit encore à Zobéide: «Madame, pour vous obéir, nous n'avons qu'à répéter ce que nous vous avons déjà dit avant que d'entrer chez vous. Nous sommes, poursuivit-il, des marchands de Moussoul, et nous venons à Bagdad négocier nos marchandises, qui sont en magasin dans un khan où nous sommes logés. Nous avons dîné aujourd'hui avec plusieurs autres personnes de notre profession, chez un marchand de cette ville, lequel, après nous avoir régalés de mets délicats et de vins exquis, a fait venir des danseurs et des danseuses, avec des chanteurs et des joueurs d'instruments. Le grand bruit que nous faisions tous ensemble a attiré le guet, qui a arrêté une partie des gens de l'assemblée. Pour nous, par bonheur, nous nous sommes sauvés; mais comme il était déjà tard et que la porte de notre khan était fermée, nous ne savions où nous retirer. Le hasard a voulu que nous ayons passé par votre rue, et que nous ayons entendu qu'on se réjouissait chez vous. Cela nous a déterminés à frapper à votre porte. Voilà, madame, le compte que nous avons à rendre pour obéir à vos ordres.»
Zobéide, après avoir écouté ce discours, semblait hésiter sur ce qu'elle devait dire. De quoi les calenders s'apercevant, la supplièrent d'avoir pour les trois marchands de Moussoul la même bonté qu'elle avait eue pour eux. «Eh bien! leur dit-elle, j'y consens. Je veux que vous m'ayez tous la même obligation. Je vous fais grâce, mais c'est à condition que vous sortirez tous de ce logis présentement et que vous vous retirerez où il vous plaira.» Zobéide, ayant donné cet ordre d'un ton qui marquait qu'elle voulait être obéie, le calife, le vizir, Mesrour, les trois calenders et le porteur sortirent sans répliquer, car la présence des sept esclaves armés les tenait en respect. Lorsqu'ils furent hors de la maison et que la porte fut fermée, le calife dit aux calenders, sans leur faire connaître qui il était: «Et vous, seigneurs, qui êtes étrangers et nouvellement arrivés en cette ville, de quel côté allez-vous présentement, qu'il n'est pas jour encore? - Seigneur, lui répondirent-ils, c'est ce qui nous embarrasse. - Suivez-nous, reprit le calife, nous allons vous tirer d'embarras.» Après avoir achevé ces paroles, il parla au grand vizir et lui dit: «Conduisez-les chez vous, et demain matin vous me les amènerez. Je veux faire écrire leurs histoires; elles méritent d'avoir place dans les annales de mon règne.»
Le vizir Giafar emmena avec lui les trois calenders; le porteur se retira dans sa maison, et le calife, accompagné de Mesrour, se rendit à son palais. Il se coucha, mais il ne put fermer les yeux, tant il avait l'esprit agité de toutes les choses extraordinaires qu'il avait vues et entendues. Il était surtout fort en peine de savoir qui était Zobéide, quel sujet elle pouvait avoir de maltraiter les deux chiennes noires, et pourquoi Amine avait le sein meurtri. Le jour parut qu'il était encore occupé de ces pensées. Il se leva, et se rendit dans la chambre où il tenait son conseil et donnait audience. Il s'assit sur son trône.