Les mille et une nuits - Tome premier

Chapter 16

Chapter 164,064 wordsPublic domain

«Pendant que le fils du joaillier me racontait son histoire, je me moquais en moi-même des astrologues qui avaient prédit que je lui ôterais la vie, et je me sentais si éloigné de vérifier la prédiction, qu'à peine eut-il achevé de parler que je lui dis avec transport: «Mon cher seigneur, ayez de la confiance en la bonté de Dieu et ne craignez rien. Comptez que c'était une dette que vous aviez à payer et que vous en êtes quitte dès à présent. Je suis ravi, après avoir fait naufrage, de me trouver heureusement ici pour vous défendre contre ceux qui voudraient attenter à votre vie. Je ne vous abandonnerai pas durant ces quarante jours que les vaines conjectures des astrologues vous font appréhender. Je vous rendrai pendant ce temps-là tous les services qui dépendront de moi. Après cela je profiterai de l'occasion de gagner la terre ferme en m'embarquant avec vous sur votre bâtiment, avec la permission de votre père et la vôtre, et quand je serai de retour en mon royaume, je n'oublierai point l'obligation que je vous aurai, et je tâcherai de vous en témoigner ma reconnaissance de la manière que je le devrai.»

«Je rassurai par ce discours le fils du joaillier et m'attirai sa confiance. Je me gardai bien, de peur de l'épouvanter, de lui dire que j'étais cet Agib qu'il craignait, et je pris grand soin de ne lui en donner aucun soupçon. Nous nous entretînmes de plusieurs choses jusqu'à la nuit, et je connus que le jeune homme avait beaucoup d'esprit. Nous mangeâmes ensemble de ses provisions: il en avait une si grande quantité qu'il en aurait eu de reste au bout de quarante jours, quand il aurait eu d'autres hôtes que moi. Après le souper, nous continuâmes de nous entretenir quelque temps, et ensuite nous nous couchâmes.

«Le lendemain à son lever, je lui présentai le bassin et l'eau. Il se lava, je préparai le dîner et le servis quand il en fut temps. Après le repas, j'inventai un jeu pour nous désennuyer non- seulement ce jour-là, mais encore les suivants. Je préparai le souper de la même manière que j'avais apprêté le dîner. Nous soupâmes et nous nous couchâmes comme le jour précédent.

«Nous eûmes le temps de contracter amitié ensemble. Je m'aperçus qu'il avait de l'inclination pour moi, et de mon côté j'en avais conçu une si forte pour lui, que je me disais souvent à moi-même que les astrologues qui avaient prédit au père que son fils serait tué par mes mains étaient des imposteurs, et qu'il n'était pas possible que je pusse commettre une si méchante action. Enfin, madame, nous passâmes trente-neuf jours le plus agréablement du monde dans ce lieu souterrain.

«Le quarantième arriva. Le matin, le jeune homme en s'éveillant me dit, avec un transport de joie dont il ne fut pas le maître: «Prince, me voilà aujourd'hui au quarantième jour, et je ne suis pas mort, grâces à Dieu et à votre bonne compagnie. Mon père ne manquera pas tantôt de vous en marquer sa reconnaissance et de vous fournir tous les moyens et toutes les commodités nécessaires pour vous en retourner dans votre royaume. Mas en attendant, ajouta-t-il, je vous supplie de vouloir bien faire chauffer de l'eau pour me laver tout le corps dans le bain portatif; je veux me décrasser et changer d'habit pour mieux recevoir mon père.»

«Je mis de l'eau sur le feu, et lorsqu'elle fut tiède j'en remplis le bain portatif. Le jeune homme se mit dedans; je le lavai et le frottai moi-même. Il en sortit ensuite, se coucha dans son lit, que j'avais préparé, et je le couvris de sa couverture. Après qu'il se fut reposé et qu'il eut dormi quelque temps: «Mon prince, me dit-il, obligez-moi de m'apporter un melon et du sucre, que j'en mange pour me rafraîchir.»

«De plusieurs melons qui nous restaient, je choisis le meilleur et le mis dans un plat, et comme je ne trouvais pas de couteau pour le couper, je demandai au jeune homme s'il ne savait pas où il y en avait. «Il y en a un me répondit-il, sur cette corniche au- dessus de ma tête.» Effectivement j'y en aperçus un; mais je me pressai si fort pour le prendre, et dans le temps que je l'avais à la main, mon pied s'embarrassa de sorte dans la couverture, que je tombai et glissai si malheureusement sur le jeune homme, que je lui enfonçai le couteau dans le coeur. Il expira dans le moment.

«À ce spectacle, je poussai des cris épouvantables. Je me frappai la tête, le visage et la poitrine; je déchirai mon habit et me jetai par terre avec une douleur et des regrets inexprimables. «Hélas! m'écriai-je, il ne lui restait que quelques heures pour être hors du danger contre lequel il avait cherché un asile, et dans le temps que je compte moi-même que le péril est passé, c'est alors que je deviens son assassin et que je rends la prédiction véritable. Mais, Seigneur, ajoutai-je enlevant la tête et les mains au ciel, je vous en demande pardon, et si je suis coupable de sa mort, ne me laissez pas vivre plus longtemps.»

Scheherazade, voyant paraître le jour en cet endroit, fut obligée d'interrompre ce récit funeste. Le sultan des Indes en fut ému, et se sentant quelque inquiétude sur ce que deviendrait après cela le calender, il se garda bien de faire mourir ce jour-là Scheherazade, qui seule pouvait le tirer de peine.

LVI NUIT.

Dinarzade, suivant sa coutume, éveilla la sultane le lendemain: Si vous ne dormez pas, ma soeur, lui dit-elle, je vous prie de nous raconter ce qui se passa après la mort du jeune homme. Scheherazade prit aussitôt la parole et parla de cette sorte:

«Madame, poursuivit le troisième calender en s'adressant à Zobéide, après le malheur qui venait de m'arriver, j'aurais reçu la mort sans frayeur si elle s'était présentée à moi. Mais le mal, ainsi que le bien, ne nous arrive pas toujours lorsque nous le souhaitons.

«Néanmoins, faisant réflexion que mes larmes et ma douleur ne feraient pas revivre le jeune homme, et que, les quarante jours finissant, je pourrais être surpris par son père, je sortis de cette demeure souterraine et montai au haut de l'escalier. J'abaissai la grosse pierre sur l'entrée et la couvris de terre.

«J'eus à peine achevé que, portant la vue sur la mer du côté de la terre ferme, j'aperçus le bâtiment qui venait reprendre le jeune homme. Alors, me consultant sur ce que j'avais à faire, je dis en moi-même: «Si je me fais voir, le vieillard ne manquera pas de me faire arrêter et massacrer peut-être par ses esclaves quand il aura vu son fils dans l'état où je l'ai mis. Tout ce que je pourrai alléguer pour me justifier ne le persuadera point de mon innocence. Il vaut mieux, puisque j'en ai le moyen, me soustraire à son ressentiment que de m'y exposer.»

«Il y avait près du lieu souterrain un gros arbre dont l'épais feuillage me parut propre à me cacher. J'y montai, et je ne me fus pas plus tôt placé de manière que je ne pouvais être aperçu, que je vis aborder le bâtiment au même endroit que la première fois.

«Le vieillard et les esclaves débarquèrent bientôt et s'avancèrent vers la demeure souterraine d'un air qui marquait qu'ils avaient quelque espérance; mais lorsqu'ils virent la terre nouvellement remuée, ils changèrent de visage, et particulièrement le vieillard. Ils levèrent la pierre et descendirent. Ils appellent le jeune homme par son nom, il ne répond point: leur crainte redouble; ils le cherchent et le retrouvent enfin étendu sur son lit, avec le couteau au milieu du coeur, car je n'avais pas eu le courage de l'ôter. À cette vue, ils poussèrent des cris de douleur qui renouvelèrent la mienne. Le vieillard en tomba évanoui; ses esclaves, pour lui donner de l'air, l'apportèrent en haut entre leurs bras et le posèrent au pied de l'arbre où j'étais. Mais, malgré tous leurs soins, ce malheureux père demeura longtemps en cet état, et leur fit plus d'une fois désespérer de sa vie.

«Il revint toutefois de ce long évanouissement. Alors les esclaves apportèrent le corps de son fils, revêtu de ses plus beaux habillements, et dès que la fosse qu'on lui faisait fut achevée, on l'y descendit. Le vieillard, soutenu par deux esclaves, et le visage baigné de larmes, lui jeta, le premier, un peu de terre, après quoi les esclaves en comblèrent la fosse.

«Cela étant fait, l'ameublement de la demeure souterraine fut enlevé, et embarqué avec le reste des provisions. Ensuite le vieillard, accablé de douleur, ne pouvant se soutenir, fut mis sur une espèce de brancard et transporté dans le vaisseau, qui remit à la voile. Il s'éloigna de l'île en peu de temps et je le perdis de vue.» Le jour, qui éclairait déjà l'appartement du sultan des Indes, obligea Scheherazade à s'arrêter en cet endroit. Schahriar se leva à son ordinaire, et par la même raison que le jour précédent, prolongea encore la vie de la sultane, qu'il laissa avec Dinarzade.

LVII NUIT.

Le lendemain avant le jour, Dinarzade adressa ces paroles à la sultane: Ma chère soeur, si vous ne dormez pas, je vous prie de poursuivre les aventures du troisième calender. - Hé bien! ma soeur, répondit Scheherazade, vous saurez que ce prince continua de les raconter ainsi à Zobéide et à sa compagnie:

«Après le départ, dit-il, du vieillard, de ses esclaves et du navire, je restai seul dans l'île; je passais la nuit dans la demeure souterraine, qui n'avait pas été rebouchée, et le jour je me promenais autour de l'île, et m'arrêtais dans les endroits les plus propres à prendre du repos quand j'en avais besoin.

«Je menai cette vie ennuyeuse pendant un mois. Au bout de ce temps-là, je m'aperçus que la mer diminuait considérablement et que l'île devenait plus grande; il semblait que la terre ferme s'approchait. Effectivement, les eaux devinrent si basses qu'il n'y avait plus qu'un petit trajet de mer entre moi et la terre ferme. Je le traversai et n'eus de l'eau presque qu'à mi-jambe. Je marchai si longtemps sur le sable, que j'en fus très-fatigué. À la fin je gagnai un terrain plus ferme, et j'étais déjà assez éloigné de la mer lorsque je vis fort loin au-devant de moi comme un grand feu, ce qui me donna quelque joie. Je trouverai quelqu'un, disais- je, et il n'est pas possible que ce feu se soit allumé de lui- même. Mais à mesure que je m'en approchais, mon erreur se dissipait, et je reconnus bientôt que ce que j'avais pris pour du feu était un château de cuivre rouge, que les rayons du soleil faisaient paraître de loin comme enflammé.

«Je m'arrêtai près de ce château et m'assis, autant pour en considérer la structure admirable que pour me remettre un peu de ma lassitude. Je n'avais pas encore donné à cette maison magnifique toute l'attention qu'elle méritait, quand j'aperçus dix jeunes hommes bien faits, qui paraissaient venir de la promenade. Mais ce qui me parut assez surprenant, ils étaient tous borgnes de l'oeil droit. Ils accompagnaient un vieillard d'une taille haute et d'un air vénérable.

«J'étais étrangement étonné de rencontrer tant de borgnes à la fois et tous privés du même oeil. Dans le temps que je cherchais dans mon esprit par quelle aventure ils pouvaient être assemblés, ils m'abordèrent et me témoignèrent de la joie de me voir. Après les premiers compliments, ils me demandèrent ce qui m'avait amené là. Je leur répondis que mon histoire était un peu longue et que s'ils voulaient prendre la peine de s'asseoir, je leur donnerais la satisfaction qu'ils souhaitaient. Ils s'assirent et je leur racontai ce qui m'était arrivé depuis que j'étais sorti de mon royaume jusqu'alors, ce qui leur causa une grande surprise.

«Après que j'eus achevé mon discours, ces jeunes seigneurs me prièrent d'entrer avec eux dans le château. J'acceptai leur offre. Nous traversâmes une infinité de salles, d'antichambres, de chambres et de cabinets fort proprement meublés, et nous arrivâmes dans un grand salon, où il y avait en rond dix petits sofas bleus et séparés, tant pour s'asseoir et se reposer le jour que pour dormir la nuit. Au milieu de ce rond était un onzième sofa moins élevé et de la même couleur, sur lequel se plaça le vieillard dont on a parlé, et les jeunes seigneurs s'assirent sur les dix autres.

«Comme chaque sofa ne pouvait tenir qu'une personne, un de ces jeunes gens me dit: «Camarade, asseyez-vous sur le tapis au milieu de la place et ne vous informez de quoi que ce soit qui nous regarde, non plus que du sujet pourquoi nous sommes tous borgnes de l'oeil droit: contentez-vous de voir, et ne portez pas plus loin votre curiosité.»

«Le vieillard ne demeura pas longtemps assis. Il se leva et sortit; mais il revint quelques moments après, apportant le souper des dix seigneurs, auxquels il distribua à chacun sa portion en particulier. Il me servit aussi la mienne, que je mangeai seul, à l'exemple des autres, et sur la fin du repas, le même vieillard nous présenta une tasse de vin à chacun.

«Mon histoire leur avait paru si extraordinaire qu'ils me la firent répéter à l'issue du souper, et elle donna lieu à un entretien qui dura une grande partie de la nuit. Un des seigneurs faisant réflexion qu'il était tard, dit au vieillard: «Vous voyez qu'il est temps de dormir, et vous ne nous apportez pas de quoi nous acquitter de notre devoir.» À ces mots, le vieillard se leva et entra dans un cabinet, d'où il apporta sur sa tête dix bassins, l'un après l'autre, tous couverts d'une étoffe bleue. Il en posa un avec un flambeau devant chaque seigneur.

«Ils découvrirent leurs bassins, dans lesquels il y avait de la cendre, du charbon en poudre et du noir à noircir. Ils mêlèrent toutes ces choses ensemble, et commencèrent à s'en frotter et barbouiller le visage, de manière qu'ils étaient affreux à voir. Après s'être noircis de la sorte, ils se mirent a pleurer et à se frapper la tête et la poitrine en criant sans cesse: «Voilà le fruit de notre oisiveté et de nos débauches!»

«Ils passèrent presque toute la nuit dans cette étrange occupation. Ils la cessèrent enfin; après quoi le vieillard leur apporta de l'eau dont ils se lavèrent le visage et les mains; ils quittèrent aussi leurs habits, qui étaient gâtés, et en prirent d'autres, de sorte qu'il ne paraissait pas qu'ils eussent rien fait des choses étonnantes dont je venais d'être spectateur.

Jugez, madame, de la contrainte où j'avais été durant tout ce temps-là. J'avais, été mille fois tenté de rompre le silence que ces seigneurs m'avaient imposé, pour leur faire des questions, et il me fut impossible de dormir le reste de la nuit.

«Le jour suivant, d'abord que nous fûmes levés, nous sortîmes pour prendre l'air, et alors je leur dis: «Seigneurs, je vous déclare que je renonce à la loi que vous me prescrivîtes hier au soir: je ne puis l'observer. Vous êtes des gens sages et vous avez tous de l'esprit infiniment, vous me l'avez fait assez connaître: néanmoins, je vous ai vus faire des actions dont toutes autres personnes que des insensés ne peuvent être capables. Quelque malheur qui puisse m'arriver, je ne saurais m'empêcher de vous demander pourquoi vous vous êtes barbouillé le visage de cendres, de charbon et de noir à noircir, et enfin pourquoi vous n'avez tous qu'un oeil. Il faut que quelque chose de singulier en soit la cause: c'est pourquoi je vous conjure de satisfaire ma curiosité.» À des instances si pressantes, ils ne répondirent rien, sinon que les demandes que je leur faisais ne me regardaient pas, que je n'y avais pas le moindre intérêt et que je demeurasse en repos.

«Nous passâmes la journée à nous entretenir de choses indifférentes, et quand la nuit fut venue, après avoir tous soupé séparément, le vieillard apporta encore les bassins bleus; les jeunes seigneurs se barbouillèrent, ils pleurèrent, se frappèrent et crièrent: «Voilà le fruit de notre oisiveté et de nos débauches!» Ils firent, le lendemain et les jours suivants, la même action.

«À la fin je ne pus résister à ma curiosité, et je les priai très- sérieusement de la contenter ou de m'enseigner par quel chemin je pourrais retourner dans mon royaume, car je leur dis qu'il ne m'était pas possible de demeurer plus longtemps avec eux et d'avoir toutes les nuits un spectacle si extraordinaire sans qu'il me fût permis d'en savoir les motifs.

«Un des seigneurs me répondit pour tous les autres: «Ne vous étonnez pas de notre conduite à votre égard; si jusqu'à présent nous n'avons pas cédé à vos prières, ce n'a été que par pure amitié pour vous et que pour vous épargner le chagrin d'être réduit au même état où vous nous voyez. Si vous voulez bien éprouver notre malheureuse destinée, vous n'avez qu'à parler, nous allons vous donner la satisfaction que vous nous demandez.» Je leur dis que j'étais résolu à tout événement. «Encore une fois, reprit le même seigneur, nous vous conseillons de modérer votre curiosité: il y va de la perte de votre oeil droit. - Il n'importe, repartis-je, je vous déclare que si ce malheur m'arrive, je ne vous en tiendrai pas coupables et que je ne l'imputerai qu'à moi-même.»

«Il me représenta encore que quand j'aurais perdu un oeil, je ne devais point espérer de demeurer avec eux, supposé que j'eusse cette pensée, parce que leur nombre était complet et qu'il ne pouvait pas être augmenté. Je leur dis que je me ferais un plaisir de ne me séparer jamais d'aussi honnêtes gens qu'eux; mais que si c'était une nécessité, j'étais prêt encore à m'y soumettre, puisqu'à quelque prix que ce fût, je souhaitais qu'ils m'accordassent ce que je leur demandais.

«Les dix seigneurs, voyant que j'étais inébranlable dans ma résolution, prirent un mouton, qu'ils égorgèrent, et après lui avoir ôté la peau, ils me présentèrent le couteau dont ils s'étaient servis, et me dirent: «Prenez ce couteau, il vous servira dans l'occasion que nous vous dirons bientôt. Nous allons vous coudre dans cette peau, dont il faut que vous vous enveloppiez: ensuite nous vous laisserons sur la place, et nous nous retirerons. Alors un oiseau d'une grosseur énorme, qu'on appelle roc[34], paraîtra dans l'air, et, vous prenant pour un mouton, fondra sur vous et vous enlèvera jusqu'aux nues. Mais que cela ne vous épouvante pas: il reprendra son vol vers la terre et vous posera sur la cime d'une montagne. D'abord que vous vous sentirez à terre, fendez la peau avec le couteau, et vous développez. Le roc ne vous aura pas plus tôt vu, qu'il s'envolera de peur et vous laissera libre. Ne vous arrêtez point, marchez jusqu'à ce que vous arriviez à un château d'une grandeur prodigieuse, tout couvert de plaques d'or, de grosses émeraudes et d'autres pierreries fines. Présentez-vous à la porte, qui est toujours ouverte, et entrez. Nous avons été dans ce château tous tant que nous sommes ici. Nous ne vous disons rien de ce que nous y avons vu ni de ce qui nous est arrivé: vous l'apprendrez par vous-même. Ce que nous pouvons vous dire, c'est qu'il nous en coûte à chacun notre oeil droit; et la pénitence dont vous avez été témoin est une chose que nous sommes obligés de faire pour y avoir été. L'histoire de chacun de nous en particulier est remplie d'aventures extraordinaires et on en ferait un gros livre; mais nous ne pouvons vous en dire davantage.»

En achevant ces mots, Scheherazade interrompit son conte et dit au sultan des Indes: Comme ma soeur m'a réveillée aujourd'hui un peu plus tôt que de coutume, je commençais à craindre d'ennuyer votre majesté; mais voilà le jour qui paraît à propos et m'impose silence. La curiosité de Schahriar l'emporta encore sur le serment cruel qu'il avait fait.

LVIII NUIT.

Dinarzade ne fut pas si matineuse cette nuit que la précédente: elle ne laissa pas néanmoins d'appeler la sultane avant le jour: Si vous ne dormez pas, ma soeur, lui dit-elle, je vous prie de continuer l'histoire du troisième calender. Scheherazade la poursuivit ainsi, en faisant toujours parler le calender à Zobéide:

«Madame, un des dix seigneurs borgnes m'ayant tenu le discours que je viens de vous rapporter, je m'enveloppai dans la peau du mouton, saisi du couteau qui m'avait été donné, et après que les jeunes seigneurs eurent pris la peine de me coudre dedans, ils me laissèrent sur la place et se retirèrent dans leur salon. Le roc dont ils m'avaient parlé ne fut pas longtemps à se faire voir: il fondit sur moi, me prit entre ses griffes, comme un mouton, et me transporta au haut d'une montagne.

«Lorsque je me sentis à terre, je ne manquai pas de me servir du couteau, je fendis la peau, me développai et parus devant le roc, qui s'envola dès qu'il m'aperçut. Ce roc est un oiseau blanc d'une grandeur et d'une grosseur monstrueuse; pour sa force, elle est telle qu'il enlève les éléphants dans les plaines et les porte sur le sommet des montagnes, où il en fait sa pâture.

«Dans l'impatience que j'avais d'arriver au château, je ne perdis point de temps, et je pressai si bien le pas qu'en moins d'une demi-journée je m'y rendis, et je puis dire que je le trouvai encore plus beau qu'on ne me l'avait dépeint.

«La porte était ouverte; j'entrai dans une cour carrée, et si vaste qu'il y avait autour quatre-vingt-dix-neuf portes de bois de sandal et d'aloès, et une d'or, sans compter celles de plusieurs escaliers magnifiques qui conduisaient aux appartements d'en haut, et d'autres encore que je ne voyais pas. Les cent que je dis donnaient entrée dans des jardins ou des magasins remplis de richesses, ou enfin dans des lieux qui renfermaient des choses surprenantes à voir.

«Je vis en face une porte ouverte, par où j'entrai dans un grand salon où étaient assises quarante jeunes dames d'une beauté si parfaite que l'imagination même ne saurait aller au delà. Elles étaient habillées très-magnifiquement. Elles se levèrent toutes ensemble sitôt qu'elles m'aperçurent, et, sans attendre mon compliment, elles me dirent avec de grandes démonstrations de joie: «Brave seigneur, soyez le bienvenu, soyez le bienvenu;» et une d'entre elles prenant la parole pour les autres: «Il y a longtemps, dit-elle, que nous attendions un cavalier comme vous: votre air nous marque assez que vous avez toutes les bonnes qualités que nous pouvons souhaiter, et nous espérons que vous ne trouverez pas notre compagnie désagréable et indigne de vous.»

«Après beaucoup de résistance de ma part, elles me forcèrent de m'asseoir dans une place un peu élevée au-dessus des leurs, et comme je témoignais que cela me faisait de la peine: «C'est votre place, me dirent-elles, vous êtes de ce moment notre seigneur, notre maître et notre juge, et nous sommes vos esclaves, prêtes à recevoir vos commandements.»

«Rien au monde, madame, ne m'étonna tant que l'ardeur et l'empressement de ces belles filles à me rendre tous les services imaginables. L'une apporta de l'eau chaude et me lava les pieds; une autre me versa de l'eau de senteur sur les mains; celles-ci apportèrent tout ce qui était nécessaire pour me faire changer d'habillement; celles-là me servirent une collation magnifique, et d'autres enfin se présentèrent le verre à la main, prêtes à me verser d'un vin délicieux, et tout cela s'exécutait sans confusion, avec un ordre, une union admirable, et des manières dont j'étais charmé. Je bus et mangeai; après quoi toutes les dames s'étant placées autour de moi, me demandèrent une relation de mon voyage. Je leur fis un détail de mes aventures qui dura jusqu'à l'entrée de la nuit.»

Scheherazade s'étant arrêtée en cet endroit, sa soeur lui en demanda la raison. Ne voyez-vous pas bien qu'il est jour, répondit la sultane; pourquoi ne m'avez-vous pas plus tôt éveillée? Le sultan, à qui l'arrivée du calender au palais des quarante belles dames promettait d'agréables choses, ne voulant pas se priver du plaisir de les entendre, différa encore la mort de la sultane.

LIX NUIT.

Dinarzade ne fut pas plus diligente cette nuit que la dernière, et il était presque jour lorsqu'elle dit à la sultane: Ma chère soeur, si vous ne dormez pas, je vous supplie de m'apprendre ce qui se passa dans le beau château où vous nous laissâtes hier. - Je vais vous le dire, répondit Scheherazade, et s'adressant au sultan: Sire, poursuivit-elle, le prince calender reprit sa narration dans ces termes: