Les mille et une nuits - Tome premier
Chapter 15
Quelque temps avant le jour, Dinarzade, éveillée, appela la sultane: Ma chère soeur, lui dit-elle, si vous ne dormez pas, je vous supplie d'achever l'histoire du second calender. Scheherazade prit aussitôt la parole et poursuivit ainsi son conte:
Le calender, parlant toujours à Zobéide, lui dit: «Madame, le sultan laissa la princesse Dame de beauté achever le récit de son combat, et quand elle l'eut fini, il lui dit d'un ton qui marquait la vive douleur dont il était pénétré: «Ma fille, vous voyez en quel état est votre père. Hélas! je m'étonne que je sois encore en vie! L'eunuque votre gouverneur est mort, et le prince que vous venez de délivrer de son enchantement a perdu un oeil.» Il n'en put dire davantage, car les larmes, les soupirs et les sanglots lui coupèrent la parole. Nous fûmes extrêmement touchés de son affliction, sa fille et moi, et nous pleurâmes avec lui.
«Pendant que nous nous affligions comme à l'envi l'un de l'autre, la Princesse se mit à crier: «Je brûle! je brûle!» Elle sentit que le feu qui la consumait s'était enfin emparé de tout son corps, et elle ne cessa de crier: «Je brûle!» que la mort n'eût mis fin à ses douleurs insupportables. L'effet de ce feu fut si extraordinaire qu'en peu de moments elle fut réduite toute en cendres, comme le génie.
«Je ne vous dirai pas, madame, jusqu'à quel point je fus touché d'un spectacle si funeste. J'aurais mieux aimé être toute ma vie singe ou chien que de voir ma bienfaitrice périr si misérablement. De son côté, le sultan, affligé au delà de tout ce qu'on peut s'imaginer, poussa des cris pitoyables en se donnant de grands coups à la tête et sur la poitrine, jusqu'à ce que, succombant à son désespoir, il s'évanouit, et me fit craindre pour sa vie.
«Cependant les eunuques et les officiers accoururent aux cris du sultan, qu'ils n'eurent pas peu de peine à faire revenir de sa faiblesse. Ce prince et moi n'eûmes pas besoin de leur faire un long récit de cette aventure pour les persuader de la douleur que nous en avions: les deux monceaux de cendres en quoi la princesse et le génie avaient été réduits la leur firent assez concevoir. Comme le sultan pouvait à peine se soutenir, il fut obligé de s'appuyer sur eux pour gagner son appartement.
«Dès que le bruit d'un événement si tragique se fut répandu dans le palais et dans la ville, tout le monde plaignit le malheur de la princesse Dame de beauté et prit part à l'affliction du sultan. On mena grand deuil durant sept jours; on fit beaucoup de cérémonies; on jeta au vent les cendres du génie; on recueillit celles de la princesse dans un vase précieux, pour y être conservées, et ce vase fut déposé dans un superbe mausolée que l'on bâtit au même endroit où les cendres avaient été recueillies.
«Le chagrin que conçut le sultan de la perte de sa fille lui causa une maladie qui l'obligea de garder le lit un mois entier. Il n'avait pas encore entièrement recouvré sa santé, qu'il me fit appeler: «Prince, me dit-il, écoutez l'ordre que j'ai à vous donner: il y va de votre vie si vous ne l'exécutez.» Je l'assurai que j'obéirais exactement. Après quoi, reprenant la parole:» J'avais toujours vécu, poursuivit-il, dans une parfaite félicité, et jamais aucun accident ne l'avait traversée; votre arrivée a fait évanouir le bonheur dont je jouissais: ma fille est morte, son gouverneur n'est plus, et ce n'est que par un miracle que je suis en vie. Vous êtes donc la cause de tous ces malheurs, dont il n'est pas possible que je puisse me consoler. C'est pourquoi retirez-vous en paix, mais retirez-vous incessamment; je périrais moi-même si vous demeuriez ici davantage, car je suis persuadé que votre présence porte malheur: c'est tout ce que j'avais à vous dire. Partez, et prenez garde de paraître jamais dans mes états: aucune considération ne m'empêcherait de vous en faire repentir.» Je voulus parler; mais il me ferma la bouche par des paroles remplies de colère, et je fus obligé de m'éloigner de son palais.
«Rebuté, chassé, abandonné de tout le monde, et ne sachant ce que je deviendrais, avant que de sortir de la ville j'entrai dans un bain, je me fis raser la barbe et les sourcils, et pris l'habit de calender. Je me mis en chemin en pleurant moins ma misère que la mort des belles princesses que j'avais causée. Je traversai plusieurs pays sans me faire connaître; enfin je résolus de venir à Bagdad, dans l'espérance de me faire présenter au commandeur des croyants et d'exciter sa compassion par le récit d'une histoire si étrange. J'y suis arrivé ce soir, et la première personne que j'ai rencontrée en arrivant, c'est le calender notre frère qui vient de parler avant moi. Vous savez le reste, madame, et pourquoi j'ai l'honneur de me trouver dans votre hôtel.»
Quand le second calender eut achevé son histoire, Zobéide, à qui il avait adressé la parole, lui dit: «Voilà qui est bien; allez, retirez-vous où il vous plaira, je vous en donne la permission.» Mais, au lieu de sortir, il supplia aussi la dame de lui faire la même grâce qu'au premier calender, auprès de qui il alla prendre place... Mais, sire, dit Scheherazade en achevant ces derniers mots, il est jour, et il ne m'est pas permis de continuer. J'ose assurer néanmoins que quelque agréable que soit l'histoire du second calender, celle du troisième n'est pas moins belle: que votre majesté se consulte; qu'elle voie si elle veut avoir la patience de l'entendre. Le sultan, curieux de savoir si elle était aussi merveilleuse que la dernière, se leva résolu de prolonger encore la vie de Scheherazade, quoique le délai qu'il avait accordé fût fini depuis plusieurs jours.
LIII NUIT.
Sur la fin de la nuit suivante, Dinarzade adressa ces paroles à la sultane: Ma chère soeur, si vous ne dormez pas, je vous prie, en attendant le jour, qui paraîtra bientôt, de me raconter quelqu'un de ces beaux contes que vous savez. - Je voudrais bien, dit alors Schahriar, entendre l'histoire du troisième calender. - Sire, répondit Scheherazade, vous allez être obéi. Le troisième calender, ajouta-t-elle, voyant que c'était à lui à parler, s'adressant comme les autres à Zobéide, commença son histoire de cette manière:
HISTOIRE DU TROISIÈME CALENDER, FILS DE ROI. «Très-honorable dame, ce que j'ai à vous raconter est bien différent de ce que vous venez d'entendre. Les deux princes qui ont parlé avant moi ont perdu chacun un oeil par un pur effet de leur destinée, et moi je n'ai perdu le mien que par ma faute, qu'en prévenant moi-même et cherchant mon propre malheur, comme vous l'apprendrez par la suite de mon discours.
«Je m'appelle Agib[32], et suis fils d'un roi qui se nommait Cassib. Après sa mort, je pris possession de ses états, et établis mon séjour dans la même ville où il avait demeuré. Cette ville est située sur le bord de la mer. Elle a un port des plus beaux et des plus sûrs, avec un arsenal assez grand pour fournir à l'armement de cent cinquante vaisseaux de guerre toujours prêts à servir dans l'occasion; pour en équiper cinquante en marchandise et autant de petites frégates légères pour les promenades et les divertissements sur l'eau. Plusieurs belles provinces composaient mon royaume en terre ferme, avec un grand nombre d'îles considérables, presque toutes situées à la vue de ma capitale.
«Je visitai premièrement les provinces; je fis ensuite armer et équiper toute ma flotte, et j'allai descendre dans mes îles pour me concilier, par ma présence, le coeur de mes sujets et les affermir dans le devoir. Quelque temps après que j'en fus revenu, j'y retournai, et ces voyages, en me donnant quelque teinture de la navigation, m'y firent prendre tant de goût que je résolus d'aller faire des découvertes au delà de mes îles. Pour cet effet je fis équiper dix vaisseaux seulement, je m'embarquai, et nous mîmes à la voile.
«Notre navigation fut heureuse pendant quarante jours de suite; mais la nuit du quarante-unième, le vent devint contraire et même si furieux, que nous fûmes battus d'une tempête violente qui pensa nous submerger. Néanmoins, à la pointe du jour, le vent s'apaisa, les nuages se dissipèrent, et le soleil ayant ramené le beau temps, nous abordâmes à une île, où nous nous arrêtâmes deux jours à prendre des rafraîchissements. Cela étant fait, nous nous remîmes en mer. Après dix jours de navigation, nous commencions à espérer de voir terre, car la tempête que nous avions essuyée m'avait détourné de mon dessein, et j'avais fait prendre la route de mes états, lorsque je m'aperçus que mon pilote ne savait où nous étions. Effectivement, le dixième jour un matelot, commandé pour faire la découverte au haut du grand mât, rapporta qu'à la droite et à la gauche il n'avait vu que le ciel et la mer qui bornassent l'horizon; mais que devant lui, du côté où nous avions la proue, il avait remarqué une grande noirceur.
«Le pilote changea de couleur à ce récit, jeta d'une main son turban sur le tillac, et de l'autre se frappant le visage: «Ah! sire, s'écria-t-il, nous sommes perdus! Personne de nous ne peut échapper au danger où nous nous trouvons, et avec toute mon expérience, il n'est pas en mon pouvoir de nous en garantir.» En disant ces paroles il se mit à pleurer comme un homme qui croyait sa perte inévitable, et son désespoir jeta l'épouvante dans tout le vaisseau. Je lui demandai quelle raison il avait de se désespérer ainsi. «Hélas! sire, me répond-il, la tempête que nous avons essuyée nous a tellement égarés de notre route, que demain, à midi, nous nous trouverons près de cette noirceur, qui n'est autre chose que la montagne noire; et cette montagne noire est une mine d'aimant qui, dès à présent, attire toute votre flotte, à cause des clous et des ferrements qui entrent dans la structure des vaisseaux. Lorsque nous en serons demain à une certaine distance, la force de l'aimant sera si violente que tous les clous se détacheront et iront se coller contre la montagne: vos vaisseaux se dissoudront et seront submergés. Comme l'aimant a la vertu d'attirer le fer à soi et de se fortifier par cette attraction, cette montagne, du côté de la mer, est couverte des clous d'une infinité de vaisseaux qu'elle a fait périr, ce qui conserve et augmente en même temps cette vertu[33].
«Cette montagne, poursuivit le pilote, est très-escarpée, et au sommet il y a un dôme de bronze fin, soutenu de colonnes de même métal; au haut du dôme paraît un cheval aussi de bronze, sur lequel est un cavalier qui a la poitrine couverte d'une plaque de plomb, sur laquelle sont gravés des caractères talismaniques. La tradition, sire, est que cette statue est la cause principale de la perte de tant de vaisseaux et de tant d'hommes qui ont été submergés en cet endroit, et qu'elle ne cessera d'être funeste à tous ceux qui auront le malheur d'en approcher, jusqu'à ce qu'elle soit renversée.»
«Le pilote ayant tenu ce discours, se remit à pleurer, et ses larmes excitèrent celles de tout l'équipage. Je ne doutai pas moi- même que je ne fusse arrivé à la fin de mes jours. Chacun, toutefois, ne laissa pas de songer à sa conservation et de prendre pour cela toutes les mesures possibles. Et dans l'incertitude de l'événement, ils se firent tous héritiers les uns des autres par un testament en faveur de ceux qui se sauveraient.
«Le lendemain matin nous aperçûmes à découvert la montagne noire, et l'idée que nous en avions conçue nous la fit paraître plus affreuse qu'elle n'était. Sur le midi nous nous en trouvâmes si près que nous éprouvâmes ce que le pilote nous avait prédit. Nous vîmes voler les clous et tous les autres ferrements de la flotte vers la montagne, où, par la violence de l'attraction, ils se collèrent avec un bruit horrible. Les vaisseaux s'entr'ouvrirent et s'abîmèrent dans le fond de la mer, qui était si haute en cet endroit, qu'avec la sonde nous n'aurions pu en découvrir la profondeur. Tous mes gens furent noyés; mais Dieu eut pitié de moi et permit que je me sauvasse en me saisissant d'une planche qui fut poussée par le vent droit au pied de la montagne. Je ne me fis pas le moindre mal, mon bonheur m'ayant fait aborder dans un endroit où il y avait des degrés pour monter au sommet.»
Scheherazade voulait poursuivre ce conte; mais le jour, qui vint à paraître, lui imposa silence. Le sultan jugea bien par le commencement que la sultane ne l'avait pas trompé. Ainsi, il n'y a pas lieu de s'étonner s'il ne la fit pas encore mourir ce jour-là.
LIV NUIT.
Au nom de Dieu, ma soeur, s'écria le lendemain Dinarzade, si vous ne dormez pas, continuez, je vous en conjure, l'histoire du troisième calender. - Ma chère soeur, répondit Scheherazade, voici comment ce prince la reprit:
«À la vue de ces degrés, dit-il, car il n'y avait pas de terrain à droite ni à gauche où l'on pût mettre le pied et par conséquent se sauver, je remerciai Dieu et invoquai son saint nom en commençant à monter. L'escalier était si étroit, si raide et si difficile, que pour peu que le vent eût eu de violence, il m'aurait renversé et précipité dans la mer. Mais enfin, j'arrivai jusqu'au haut sans accident: j'entrai sous le dôme, et, me prosternant contre terre, je remerciai Dieu de la grâce qu'il m'avait faite.
«Je passai la nuit sous ce dôme; pendant que je dormais, un vénérable vieillard s'apparut à moi et me dit: «Écoute, Agib, lorsque tu seras éveillé, creuse la terre sous tes pieds; tu y trouveras un arc de bronze, et trois flèches de plomb fabriquées sous certaines constellations pour délivrer le genre humain de tant de maux qui le menacent. Tire les trois flèches contre la statue: le cavalier tombera dans la mer et le cheval de ton côté, que tu enterreras au même endroit d'où tu auras tiré l'arc et les flèches. Cela fait, la mer s'enflera et montera jusqu'au pied du dôme, à la hauteur de la montagne. Lorsqu'elle y sera montée, tu verras aborder une chaloupe, où il n'y aura qu'un seul homme avec une rame à chaque main. Cet homme sera de bronze, mais différent de celui que tu auras renversé. Embarque-toi avec lui sans prononcer le nom de Dieu, et te laisse conduire. Il te conduira en dix jours dans une autre mer, où tu trouveras le moyen de retourner chez toi sain et sauf, pourvu que, comme je te l'ai dit, tu ne prononces pas le nom de Dieu pendant le voyage.»
«Tel fut le discours du vieillard. D'abord que je fus éveillé, je me levai extrêmement consolé de cette vision, et je ne manquai pas de faire ce que le vieillard m'avait commandé. Je déterrai l'arc et les flèches, et les tirai contre le cavalier. À la troisième flèche, je le renversai dans la mer, et le cheval tomba de mon côté. Je l'enterrai à la place de l'arc et des flèches, et dans cet intervalle, la mer s'enfla peu à peu. Lorsqu'elle fut arrivée au pied du dôme, à la hauteur de la montagne, je vis de loin, sur la mer, une chaloupe qui venait à moi. Je bénis Dieu, voyant que les choses succédaient conformément au songe que j'avais eu.
«Enfin la chaloupe aborda, et j'y vis l'homme de bronze tel qu'il m'avait été dépeint. Je m'embarquai et me gardai bien de prononcer le nom de Dieu; je ne dis pas même un seul autre mot. Je m'assis, et l'homme de bronze recommença de ramer en s'éloignant de la montagne. Il vogua sans discontinuer jusqu'au neuvième jour, que je vis des îles qui me firent espérer que je serais bientôt hors du danger que j'avais à craindre. L'excès de ma joie me fit oublier la défense qui m'avait été faite. Dieu soit béni! dis-je alors, Dieu soit loué!
«Je n'eus pas achevé ces paroles, que la chaloupe s'enfonça dans la mer avec l'homme de bronze. Je demeurai sur l'eau et je nageai, le reste du jour, du côté de la terre qui me parut la plus voisine. Une nuit fort obscure succéda, et comme je ne savais plus où j'étais, je nageais à l'aventure. Mes forces s'épuisèrent à la fin, et je commençais à désespérer de me sauver, lorsque le vent venant à se fortifier, une vague plus grosse qu'une montagne me jeta sur une plage, où elle me laissa en se retirant. Je me hâtai aussitôt de prendre terre, de crainte qu'une autre vague ne me reprît, et la première chose que je fis fut de me dépouiller, d'exprimer l'eau de mon habit, et de l'étendre pour le faire sécher sur le sable, qui était encore échauffé de la chaleur du jour.
«Le lendemain le soleil eut bientôt achevé de sécher mon habit. Je le repris et m'avançai pour reconnaître où j'étais. Je n'eus pas marché longtemps que je connus que j'étais dans une petite île déserte fort agréable, où il y avait plusieurs sortes d'arbres fruitiers et sauvages. Mais je remarquai qu'elle était considérablement éloignée de terre, ce qui diminua fort la joie que j'avais d'être échappé à la mer. Néanmoins je me remettais à Dieu du soin de disposer de mon sort selon sa volonté, quand j'aperçus un petit bâtiment qui venait de terre ferme à pleines voiles et avait la proue sur l'île où j'étais.
«Comme je ne doutais pas qu'il n'y vînt mouiller, et que j'ignorais si les gens qui étaient dessus seraient amis ou ennemis, je crus ne devoir pas me montrer d'abord. Je montai sur un arbre fort touffu, d'où je pouvais impunément examiner leur contenance. Le bâtiment vint se ranger dans une petite anse, où débarquèrent dix esclaves qui portaient une pelle et d'autres instruments propres à remuer la terre. Ils marchèrent vers le milieu de l'île, où je les vis s'arrêter et remuer la terre quelque temps, et à leur action il me parut qu'ils levèrent une trappe. Ils retournèrent ensuite au bâtiment, débarquèrent plusieurs sortes de provisions et de meubles, et en firent chacun une charge qu'ils portèrent à l'endroit où ils avaient remué la terre, et ils y descendirent, ce qui me fit comprendre qu'il y avait là un lieu souterrain. Je les vis encore une fois aller au vaisseau, et en ressortir peu de temps après avec un vieillard qui menait avec lui un jeune homme de quatorze ou quinze ans, très- bien fait. Ils descendirent tous où la trappe avait été levée, et quand ils furent remontés, qu'ils eurent abaissé la trappe qu'ils l'eurent recouverte de terre et qu'ils reprirent le chemin de l'anse où était le navire, je remarquai que le jeune homme n'était pas avec eux; d'où je conclus qu'il était resté dans le lieu souterrain, circonstance qui me causa un extrême étonnement.
«Le vieillard et les esclaves se rembarquèrent, et le bâtiment, remis à la voile, reprit la route de la terre ferme. Quand je le vis si éloigné que je ne pouvais être aperçu de l'équipage, je descendis de l'arbre et me rendis promptement à l'endroit où j'avais vu remuer la terre. Je la remuai à mon tour jusqu'à ce que, trouvant une pierre de deux ou trois pieds en carré, je la levai, et je vis qu'elle couvrait l'entrée d'un escalier aussi de pierre. Je le descendis, et me trouvai au bas dans une grande chambre où il y avait un tapis de pied et un sofa garni d'un autre tapis et de coussins d'une riche étoffe, où le jeune homme était assis avec un éventail à la main. Je distinguai toutes ces choses à la clarté de deux bougies, aussi bien que des fruits et des pots de fleurs qu'il avait près de lui.
«Le jeune homme fut effrayé de ma vue. Mais, pour le rassurer, je lui dis en entrant: «Qui que vous soyez, seigneur, ne craignez rien; un roi et un fils de roi tel que je suis n'est pas capable de vous faire la moindre injure. C'est, au contraire, votre bonne destinée qui a voulu apparemment que je me trouvasse ici pour vous tirer de ce tombeau, où il semble qu'on vous ait enterré tout vivant pour des raisons que j'ignore. Mais ce qui m'embarrasse et ce que je ne puis concevoir (car je vous dirai que j'ai été témoin de tout ce qui s'est passé depuis que vous êtes arrivé dans cette île), c'est qu'il m'a paru que vous vous êtes laissé ensevelir dans ce lieu sans résistance......» Scheherazade se tut en cet endroit, et le sultan se leva très-impatient d'apprendre pourquoi ce jeune homme avait ainsi été abandonné dans une île déserte, ce qu'il se promit d'entendre la nuit suivante.
LV NUIT.
Dinarzade, lorsqu'il en fut temps, appela la sultane: Si vous ne dormez pas, ma soeur, lui dit-elle, je vous prie de reprendre l'histoire du troisième calender. Scheherazade ne se le fit pas répéter et la poursuivit de cette sorte:
«Le jeune homme, continua le troisième calender, se rassura à ces paroles, et me pria d'un air riant de m'asseoir près de lui. Dès que je fus assis: «Prince, me dit-il, je vais vous apprendre une chose qui vous surprendra par sa singularité. Mon père est un marchand joaillier qui a acquis de grands biens par son travail et par son habileté dans sa profession. Il a un grand nombre d'esclaves et de commissionnaires, qui font des voyages par mer sur des vaisseaux qui lui appartiennent, afin d'entretenir les correspondances qu'il a en plusieurs cours où il fournit les pierreries dont on a besoin.
«Il y avait longtemps qu'il était marié sans avoir eu d'enfants, lorsqu'il apprit qu'il aurait un fils dont la vie néanmoins ne serait pas de longue durée, ce qui lui donna beaucoup de chagrin à son réveil. Quelques jours après, ma mère lui annonça qu'elle était grosse, et le temps qu'elle croyait avoir conçu s'accordait fort avec le jour du songe de mon père. Elle accoucha de moi dans le terme des neuf mois, et ce fut une grande joie dans la famille.
«Mon père, qui avait exactement observé le moment de ma naissance, consulta les astrologues, qui lui dirent: «Votre fils vivra sans nul accident jusqu'à l'âge de quinze ans. Mais alors il courra risque de perdre la vie et il sera difficile qu'il en échappe. Si néanmoins son bonheur veut qu'il ne périsse pas, sa vie sera de longue durée. C'est qu'en ce temps-là, ajoutèrent-ils, la statue équestre de bronze qui est au haut de la montagne d'aimant aura été renversée dans la mer par le prince Agib, fils du roi Cassib, et que les astres marquent que, cinquante jours après, votre fils doit être tué par ce prince.»
«Comme cette prédiction s'accordait avec le songe de mon père, il en fut vivement frappé et affligé. Il ne laissa pas pourtant de prendre beaucoup de soin de mon éducation jusqu'à cette présente année, qui est la quinzième de mon âge. Il apprit hier que depuis dix jours le cavalier de bronze a été jeté dans la mer par le prince que je viens de vous nommer. Cette nouvelle lui a coûté tant de pleurs et causé tant d'alarmes qu'il n'est pas reconnaissable dans l'état où il est.
«Sur la prédiction des astrologues, il a cherché les moyens de tromper mon horoscope et de me conserver la vie. Il y a longtemps qu'il a pris la précaution de faire bâtir cette demeure, pour m'y tenir caché durant cinquante jours dès qu'il apprendrait que la statue serait renversée. C'est pourquoi, comme il a su qu'elle l'était depuis dix jours, il est venu promptement me cacher ici, et il a promis que dans quarante il viendra me reprendre. Pour moi, ajouta-t-il, j'ai bonne espérance et je ne crois pas que le prince Agib vienne me chercher sous terre au milieu d'une île déserte. Voilà, seigneur, ce que j'avais à vous dire.»