Les mille et une nuits - Tome premier
Chapter 13
«- Hélas! prince, dit-elle en soupirant encore, vous avez bien raison de croire que cette prison si riche et si pompeuse ne laisse pas d'être un séjour fort ennuyeux. Les lieux les plus charmants ne sauraient plaire lorsqu'on y est contre sa volonté. Il n'est pas possible que vous n'ayez jamais entendu parler du grand Epitimarus, roi de l'île d'Ébène, ainsi nommée à cause de ce bois précieux qu'elle produit si abondamment. Je suis la princesse sa fille.
«Le roi mon père m'avait choisi pour époux un prince qui était mon cousin; mais la première nuit de mes noces, au milieu des réjouissances de la cour et de la capitale du royaume de l'île d'Ébène, avant que je fusse livrée à mon mari, un génie m'enleva. Je m'évanouis en ce moment, je perdis toute connaissance, et lorsque j'eus repris mes esprits, je me trouvai dans ce palais. J'ai été longtemps inconsolable; mais le temps et la nécessité m'ont accoutumée à voir et à souffrir le génie. Il y a vingt-cinq ans, comme je vous l'ai déjà dit, que je suis dans ce lieu, où je puis dire que j'ai à souhait tout ce qui est nécessaire à la vie et tout ce qui peut contenter une princesse qui n'aimerait que les parures et les ajustements.
«De dix en dix jours, continua la princesse, le génie vient coucher une nuit avec moi; il n'y couche pas plus souvent, et l'excuse qu'il en apporte est qu'il est marié à une autre femme, qui aurait de la jalousie si l'infidélité qu'il lui fait venait à sa connaissance. Cependant si j'ai besoin de lui, soit de jour, soit de nuit, je n'ai pas plus tôt touché un talisman qui est à l'entrée de ma chambre, que le génie paraît[27]. Il y a aujourd'hui quatre jours qu'il est venu: ainsi, je ne l'attends que dans six. C'est pourquoi vous en pourrez demeurer cinq avec moi, pour me tenir compagnie, si vous le voulez bien, et je tâcherai de vous régaler selon votre qualité et votre mérite.»
«Je me serais estimé trop heureux d'obtenir une si grande faveur en la demandant, pour la refuser après une offre si obligeante. La princesse me fit entrer dans un bain le plus propre, le plus commode et le plus somptueux que l'on puisse s'imaginer, et lorsque j'en sortis, à la place de mon habit, j'en trouvai un autre très-riche, que je pris moins pour sa richesse que pour me rendre plus digne d'être avec elle.
«Nous nous assîmes sur un sofa garni d'un superbe tapis et de coussins d'appui du plus beau brocart des Indes, et quelque temps après, elle mit sur une table des mets très-délicats. Nous mangeâmes ensemble, nous passâmes le reste de la journée très- agréablement, et la nuit elle me reçut dans son lit.
«Le lendemain, comme elle cherchait tous les moyens de me faire plaisir, elle servit au dîner une bouteille de vin vieux, le plus excellent que l'on puisse goûter, et elle voulut bien par complaisance en boire quelques coups avec moi. Quand j'eus la tête un peu échauffée de cette liqueur agréable: «Belle princesse, lui dis-je, il y a trop longtemps que vous êtes enterrée toute vive. Suivez-moi, venez jouir de la clarté du véritable jour, dont vous êtes privée depuis tant d'années. Abandonnez la fausse lumière dont vous jouissez ici.»
«- Prince, me répondit-elle en souriant, laissez là ce discours. Je compte pour rien le plus beau jour du monde pourvu que de dix vous m'en donniez neuf et que vous cédiez le dixième au génie. - Princesse, repris-je, je vois bien que la crainte du génie vous fait tenir ce langage. Pour moi, je le redoute si peu que je vais mettre son talisman en pièces avec le grimoire qui est écrit dessus. Qu'il vienne alors, je l'attends. Quelque brave, quelque redoutable qu'il puisse être, je lui ferai sentir le poids de mon bras. Je fais serment d'exterminer tout ce qu'il y a de génies au monde, et lui le premier.» La princesse, qui en savait la conséquence, me conjura de ne pas toucher au talisman. «Ce serait, me dit-elle, le moyen de nous perdre vous et moi. Je connais les génies mieux que vous ne les connaissez.» Les vapeurs du vin ne me permirent pas de goûter les raisons de la princesse: je donnai du pied dans le talisman et le mis en plusieurs morceaux.»
En achevant ces paroles, Scheherazade, remarquant qu'il était jour, se tut, et le sultan se leva. Mais comme il ne douta point que le talisman brisé ne fût suivi de quelque événement remarquable, il résolut d'entendre le reste de l'histoire.
XLIV NUIT.
Quelque temps avant le jour, Dinarzade s'étant réveillée, dit à la sultane: Ma soeur, si vous ne dormez pas, apprenez-nous, je vous en supplie, ce qui arriva dans le palais souterrain après que le prince eut brisé le talisman. - Je vais vous le dire, répondit Scheherazade. Et aussitôt reprenant sa narration, elle continua de parler ainsi sous la personne du second calender.
«Le talisman ne fut pas si tôt rompu que le palais s'ébranla, prêt à s'écrouler, avec un bruit effroyable et pareil à celui du tonnerre, accompagné d'éclairs redoublés et d'une grande obscurité. Ce fracas épouvantable dissipa en un moment les fumées du vin et me fit connaître, mais trop tard, la faute que j'avais faite. «Princesse, m'écriai-je, que signifie ceci?» Elle me répondit, tout effrayée et sans penser à son propre malheur: «Hélas! c'est fait de vous si vous ne vous sauvez.»
«Je suivis son conseil, et mon épouvante fut si grande que j'oubliai ma cognée et mes pabouches[28]. J'avais à peine gagné l'escalier par où j'étais descendu, que le palais enchanté s'entr'ouvrit et fit un passage au génie. Il demanda en colère à la princesse: «Que vous est-il arrivé et pourquoi m'appelez-vous? - Un mal de coeur, lui répondit la princesse, m'a obligée d'aller chercher la bouteille que vous voyez: j'en ai bu deux ou trois coups; par malheur, j'ai fait un faux pas et je suis tombée sur le talisman, qui s'est brisé; Il n'y a pas autre chose.»
«À cette réponse, le génie, furieux, lui dit: «Vous êtes une impudente, une menteuse: la cognée et les pabouches que voilà, pourquoi se trouvent-elles ici? - Je ne les ai jamais vues qu'en ce moment, reprit la princesse. De l'impétuosité dont vous êtes venu, vous les avez peut-être enlevées avec vous en passant par quelque endroit, et vous les avez apportées sans y prendre garde.»
«Le génie ne repartit que par des injures et par des coups, dont j'entendis le bruit. Je n'eus pas la fermeté d'ouïr les pleurs et les cris pitoyables de la princesse maltraitée d'une manière si cruelle. J'avais déjà quitté l'habit qu'elle m'avait fait prendre, et repris le mien, que j'avais porté sur l'escalier le jour précédent à la sortie du bain. Ainsi j'achevai de monter, d'autant plus pénétré de douleur et de compassion que j'étais la cause d'un si grand malheur, et qu'en sacrifiant la plus belle princesse de la terre à la barbarie d'un génie implacable, je m'étais rendu criminel et le plus ingrat de tous les hommes.
«Il est vrai, disais-je, qu'elle est prisonnière depuis vingt-cinq ans; mais, la liberté à part, elle n'avait rien à désirer pour être heureuse. Mon emportement met fin à son bonheur et la soumet à la cruauté d'un démon impitoyable. J'abaissai la trappe, la recouvris de terre et retournai à la ville, avec une charge de bois, que j'accommodai sans savoir ce que je faisais, tant j'étais troublé et affligé.
«Le tailleur mon hôte marqua une grande joie de me revoir.» Votre absence, me dit-il, m'a causé beaucoup d'inquiétude à cause du secret de votre naissance que vous m'avez confié. Je ne savais ce que je devais penser, et je craignais que quelqu'un ne vous eût reconnu. Dieu soit loué de votre retour. Je le remerciai de son zèle et de son affection; mais je ne lui communiquai rien de ce qui m'était arrivé, ni de la raison pourquoi je retournais sans cognée et sans babouches. Je me retirai dans ma chambre, où je me reprochai mille fois l'excès de mon imprudence. Rien, disais-je, n'aurait égalé le bonheur de la princesse et le mien si j'eusse pu me contenir et que je n'eusse pas brisé le talisman.
«Pendant que je m'abandonnais à ces pensées affligeantes, le tailleur entra et me dit: «Un vieillard que je ne connais pas vient d'arriver avec votre cognée et vos babouches, qu'il a trouvées en son chemin, à ce qu'il dit. Il a appris de vos camarades qui vont au bois avec vous que vous demeuriez ici. Venez lui parler, il veut vous les rendre en main propre.»
«À ce discours je changeai de couleur et tout le corps me trembla. Le tailleur m'en demandait le sujet, lorsque le pavé de ma chambre s'entr'ouvrit. Le vieillard, qui n'avait pas eu la patience d'attendre, parut et se présenta à nous avec la cognée et les babouches. C'était le génie ravisseur de la belle princesse de l'île d'Ébène, qui s'était ainsi déguisé, après l'avoir traitée avec la dernière barbarie. «Je suis génie, nous dit-il, fils de la fille d'Eblis, prince des génies. N'est-ce pas là ta cognée? ajouta-t-il en s'adressant à moi. Ne sont-ce pas là tes babouches?»
Scheherazade, en cet endroit, aperçut le jour et cessa de parler. Le sultan trouvait l'histoire du second calender trop belle pour ne pas vouloir en entendre davantage. C'est pourquoi il se leva dans l'intention d'en apprendre la suite le lendemain.
XLV NUIT.
Le jour suivant, Dinarzade appela la sultane. Ma chère soeur, lui dit-elle, je vous prie de nous raconter de quelle manière le génie traita le prince. - Je vais satisfaire votre curiosité, répondit Scheherazade. Alors elle reprit de cette sorte l'histoire du second calender.
Le calender continuant de parler à Zobéide: «Madame, dit-il, le génie m'ayant fait cette question, ne me donna pas le temps de lui répondre, et je ne l'aurais pu faire, tant sa présence affreuse m'avait mis hors de moi-même. Il me prit par le milieu du corps, me traîna hors de la chambre, et, s'élançant dans l'air, m'enleva jusqu'au ciel avec tant de force et de vitesse, que je m'aperçus plutôt que j'étais monté si haut que du chemin qu'il m'avait fait faire en peu de moments. Il fondit de même vers la terre, et l'ayant fait entr'ouvrir en frappant du pied, il s'y enfonça, et aussitôt je me trouvai dans le palais enchanté, devant la belle princesse de l'île d'Ébène. Mais, hélas! quel spectacle! je vis une chose qui me perça le coeur. Cette princesse était nue et tout en sang, étendue sur la terre, plus morte que vive, et les joues baignées de larmes.
«Perfide, lui dit le génie en me montrant à elle, n'est-ce pas là ton amant?» Elle jeta sur moi ses yeux languissants et répondit tristement: «Je ne le connais pas, jamais je ne l'ai vu qu'en ce moment. - Quoi! reprit le génie, il est cause que tu es dans l'état où te voilà si justement, et tu oses dire que tu ne le connais pas? - Si je ne le connais pas, repartit la princesse, voulez-vous que je fasse un mensonge qui soit cause de sa perte? - Eh bien, dit le génie en tirant un sabre et le présentant à la princesse, si tu ne l'as jamais vu, prends ce sabre et lui coupe la tête. - Hélas! dit la princesse, comment pourrais-je exécuter ce que vous exigez de moi? Mes forces sont tellement épuisées que je ne saurais lever le bras, et quand je le pourrais, aurais-je le courage de donner la mort à une personne que je ne connais point, à un innocent? - Ce refus, dit alors le génie à la princesse, me fait connaître tout ton crime.» Ensuite, se tournant de mon côté: «Et toi, me dit-il, ne la connais-tu pas?»
«J'aurais été le plus ingrat et le plus perfide de tous les hommes si je n'eusse pas eu pour la princesse la même fidélité qu'elle avait pour moi, qui étais la cause de son malheur. C'est pourquoi je répondis au génie: «Comment la connaîtrais-je, moi qui ne l'ai jamais vue que cette seule fois? - Si cela est, reprit-il, prends donc ce sabre et coupe-lui la tête. C'est à ce prix que je te mettrai en liberté, et que je serai convaincu que tu ne l'as jamais vue qu'à présent, comme tu le dis. - Très-volontiers, lui repartis-je. Je pris le sabre de sa main...» Mais, sire, dit Scheherazade en s'interrompant en cet endroit, il est jour, et je ne dois point abuser de la patience de votre majesté. - Voilà des événements merveilleux, dit le sultan en lui-même: nous verrons demain si le prince eut la cruauté d'obéir au génie.
XLVI NUIT.
Sur la fin de la nuit, Dinarzade ayant appelé la sultane, lui dit: Ma soeur, si vous ne dormez pas, je vous prie de continuer l'histoire que vous ne pûtes achever hier. - Je le veux, répondit Scheherazade; et, sans perdre de temps, vous saurez que le second calender poursuivit ainsi:
«Ne croyez pas, madame, que je m'approchai de la belle princesse de l'île d'Ébène pour être le ministre de la barbarie du génie; je le fis seulement pour lui marquer par mes gestes, autant qu'il me l'était permis, que comme elle avait la fermeté de sacrifier sa vie pour l'amour de moi, je ne refusais pas d'immoler aussi la mienne pour l'amour d'elle. La princesse comprit mon dessein. Malgré ses douleurs et son affliction, elle me le témoigna par un regard obligeant, et me fit entendre qu'elle mourait volontiers et qu'elle était contente de voir que je voulais aussi mourir pour elle. Je reculai alors, et jetant le sabre par terre: «Je serais, dis-je au génie, éternellement blâmable devant tous les hommes si j'avais la lâcheté de massacrer, je ne dis pas une personne que je ne connais point, mais même une dame comme celle que je vois, dans l'état où elle est, près de rendre l'âme. Vous ferez de moi ce qu'il vous plaira, puisque je suis à votre discrétion; mais je ne puis obéir à votre commandement barbare.
«- Je vois bien, dit le génie, que vous me bravez l'un et l'autre, et que vous insultez à ma jalousie. Mais par le traitement que je vous ferai, vous connaîtrez tous deux de quoi je suis capable.» À ces mots le monstre reprit le sabre, et coupa une des mains de la princesse, qui n'eut que le temps de me faire un signe de l'autre, pour me dire un éternel adieu, car le sang qu'elle avait déjà perdu et celui qu'elle perdit alors ne lui permirent pas de vivre plus d'un moment ou deux après cette dernière cruauté dont le spectacle me fit évanouir.
«Lorsque je fus revenu à moi, je me plaignis au génie de ce qu'il me faisait languir dans l'attente de la mort. «Frappez, lui dis- je, je suis prêt à recevoir le coup mortel; je l'attends de vous comme la plus grande grâce que vous me puissiez faire.» Mais au lieu de me l'accorder: «Voilà me dit-il, de quelle sorte les génies traitent les femmes qu'ils soupçonnent d'infidélité. Elle t'a reçu ici; si j'étais assuré qu'elle m'eût fait un plus grand outrage, je te ferais périr dans ce moment; mais je me contenterai de te changer en chien, en âne, en lion ou en oiseau: choisis un de ces changements; je veux bien te laisser maître du choix.»
«Ces paroles me donnèrent quelque espérance de le fléchir. Ô génie! lui dis-je, modérez votre colère, et puisque vous ne voulez pas m'ôter la vie, accordez-la-moi généreusement. Je me souviendrai toujours de votre clémence si vous me pardonnez, de même que le meilleur homme du monde pardonna à un de ses voisins qui lui portait une envie mortelle.» Le génie me demanda ce qui s'était passé entre ces deux voisins, en disant qu'il voulait bien avoir la patience d'écouter cette histoire. Voici de quelle manière je lui en fis le récit. Je crois, madame, que vous ne serez pas fâchée que je vous la raconte aussi.
HISTOIRE DE L'ENVIEUX ET DE L'ENVIÉ. «Dans une ville assez considérable, deux hommes demeuraient porte à porte. L'un conçut contre l'autre une envie si violente, que celui qui en était l'objet résolut de changer de demeure et de s'éloigner, persuadé que le voisinage seul lui avait attiré l'animosité de son voisin, car, quoiqu'il lui eût rendu de bons offices, il s'était aperçu qu'il n'en était pas moins haï. C'est pourquoi il vendit sa maison avec le peu de bien qu'il avait, et se retirant à la capitale du pays, qui n'était pas bien éloignée, il acheta une petite terre environ à une demi-lieue de la ville. Il y avait une maison assez commode, un beau jardin et une cour raisonnablement grande, dans laquelle était une citerne profonde dont on ne se servait plus.
«Le bon homme, ayant fait cette acquisition, prit l'habit de derviche, pour mener une vie plus retirée, et fit faire plusieurs cellules dans la maison, où il établit en peu de temps une communauté nombreuse de derviches. Sa vertu le fit bientôt connaître et ne manqua pas de lui attirer une infinité de monde, tant du peuple que des principaux de la ville. Enfin chacun l'honorait et le chérissait extrêmement. On venait aussi de bien loin se recommander à ses prières, et tous ceux qui se retiraient d'auprès de lui publiaient les bénédictions qu'ils croyaient avoir reçues du ciel par son moyen.
«La grande réputation du personnage s'étant répandue dans la ville d'où il était sorti, l'envieux en eut un chagrin si vif qu'il abandonna sa maison et ses affaires, dans la résolution de l'aller perdre. Pour cet effet, il se rendit au nouveau couvent de derviches, dont le chef, ci-devant son voisin, le reçut avec toutes les marques d'amitié imaginables. L'envieux lui dit qu'il était venu exprès pour lui communiquer une affaire importante, dont il ne pouvait l'entretenir qu'en particulier. «Afin, ajouta- t-il, que personne ne nous entende, promenons-nous, je vous prie, dans votre cour, et puisque la nuit approche, commandez à vos derviches de se retirer dans leurs cellules.» Le chef des derviches fit ce qu'il souhaitait.
«Lorsque l'envieux se vit seul avec ce bon homme, il commença de lui raconter ce qui lui plut, en marchant l'un à côté de l'autre dans la cour, jusqu'à ce que se trouvant sur le bord de la citerne, il le poussa et le jeta dedans sans que personne fût témoin d'une si méchante action. Cela étant fait, il s'éloigna promptement, gagna la porte du couvent, d'où il sortit sans être vu, et retourna chez lui, fort content de son voyage et persuadé que l'objet de son envie n'était plus au monde. Mais il se trompait fort.»
Scheherazade n'en put dire davantage, car le jour paraissait. Le sultan fut indigné de la malice de l'envieux. Je souhaite fort, dit-il en lui-même, qu'il n'arrive point de mal au bon derviche. J'espère que j'appendrai demain que le ciel ne l'abandonna point dans cette occasion.
XLVII NUIT.
Si vous ne dormez pas, ma soeur, s'écria Dinarzade à son réveil, apprenez-nous, je vous en conjure, si le bon derviche sortit sain et sauf de la citerne.
- Oui, répondit Scheherazade; et le second calender poursuivant son histoire: «La vieille citerne, dit-il, était habitée par des fées et par des génies, qui se trouvèrent si à propos pour secourir le chef des derviches, qu'ils le reçurent et le soutinrent jusqu'au bas, de manière qu'il ne se fit aucun mal. Il s'aperçut bien qu'il y avait quelque chose d'extraordinaire dans une chute dont il devait perdre la vie; mais il ne voyait ni ne sentait rien. Néanmoins il entendit bientôt une voix qui dit: «Savez-vous qui est ce bon homme à qui nous venons de rendre ce bon office?» Et d'autres voix ayant répondu que non, la première reprit: «Je vais vous le dire. Cet homme, par la plus grande charité du monde, a abandonné la ville où il demeurait et est venu s'établir en ce lieu dans l'espérance de guérir un de ses voisins de l'envie qu'il avait contre lui. Il s'est attiré ici une estime si générale que l'envieux, ne pouvant le souffrir, est venu dans le dessein de le faire périr, ce qu'il aurait exécuté sans le secours que nous avons prêté à ce bon homme, dont la réputation est si grande, que le sultan qui fait son séjour dans la ville voisine, doit venir demain le visiter, pour recommander la princesse sa fille à ses prières.»
«Une autre voix demanda quel besoin la princesse avait des prières du derviche. À quoi la première repartit: «Vous ne savez donc pas qu'elle est possédée du génie Maimoun, fils de Dimdim, qui est devenu amoureux d'elle? Mais je sais bien comment ce bon chef des derviches pourrait la guérir: la chose est très-aisée, et je vais vous la dire. Il a dans son couvent un chat noir[29], qui a une tache blanche au bout de la queue, environ de la grandeur, d'une petite pièce de monnaie d'argent. Il n'a qu'à arracher sept brins de poil de cette tache blanche, les brûler et parfumer la tête de la princesse de leur fumée. À l'instant elle sera si bien guérie et si bien délivrée de Maimoun, fils de Dimdim, que jamais il ne s'avisera d'approcher d'elle une seconde fois.»
«Le chef des derviches ne perdit pas un mot de cet entretien des fées et des génies, qui gardèrent un grand silence toute la nuit après avoir dit ces paroles. Le lendemain au commencement du jour, dès qu'il put distinguer les objets, comme la citerne était démolie en plusieurs endroits, il aperçut un trou par où il sortit sans peine.
«Les derviches, qui le cherchaient, furent ravis de le revoir. Il leur raconta en peu de mots la méchanceté de l'hôte qu'il avait si bien reçu le jour précédent, et se retira dans sa cellule. Le chat noir dont il avait ouï parler la nuit dans l'entretien des fées et des génies ne fut pas longtemps à venir lui faire des caresses à son ordinaire. Il lui arracha sept brins de poil de la tache blanche qu'il avait à la queue, et les mit à part pour s'en servir quand il en aurait besoin.
«Il n'y avait pas longtemps que le soleil était levé lorsque le sultan, qui ne voulait rien négliger de ce qu'il croyait pouvoir apporter une prompte guérison à la princesse, arriva à la porte du couvent. Il ordonna à sa garde de s'y arrêter, et entra avec les principaux officiers qui l'accompagnaient. Les derviches le reçurent avec un profond respect.
Le sultan tira leur chef à l'écart: «Bon scheikh[30], lui dit-il, vous savez peut-être déjà le sujet qui m'amène. - Oui, sire, répondit modestement le derviche: c'est, si je ne me trompe, la maladie de la princesse qui m'attire cet honneur que je ne mérite pas. - C'est cela même, répliqua le sultan. Vous me rendriez la vie si, comme je l'espère, vos prières obtenaient la guérison de ma fille. - Sire, repartit le bon homme, si votre majesté veut bien la faire venir ici, je me flatte, par l'aide et faveur Dieu, qu'elle retournera en parfaite santé.»
«Le prince, transporté de joie, envoya sur-le-champ chercher sa fille, qui parut bientôt accompagnée d'une nombreuse suite de femmes et d'eunuques, et voilée de manière qu'on ne lui voyait pas le visage. Le chef des derviches fit tenir un poêle au-dessus de la tête de la princesse, et il n'eut pas si tôt posé les sept brins de poil sur les charbons allumés qu'il avait fait apporter, que le génie Maimoun, fils de Dimdim, fit un grand cri, sans que l'on vît rien, et laissa la princesse libre.
«Elle porta d'abord la main au voile qui lui couvrait le visage, et le leva voir où elle était. «Où suis-je? s'écria-t-elle, qui m'a amenée ici?» À ces paroles, le sultan ne put cacher l'excès de sa joie; il embrassa sa fille et la baisa aux yeux. Il baisa aussi la main du chef des derviches, et dit aux officiers qui l'accompagnaient: «Dites-moi votre sentiment. Quelle récompense mérite celui qui a ainsi guéri ma fille?» Ils répondirent tous qu'il méritait de l'épouser. «C'est ce que j'avais dans la pensée, reprit le sultan, et je le fais mon gendre dès ce moment.».
«Peu de temps après, le premier vizir mourut. Le sultan mit le derviche à sa place. Et le sultan étant mort lui-même sans enfants mâles, les ordres de religion et de milice assemblés, le bon homme fut déclaré et reconnu sultan d'un commun consentement.»
Le jour, qui paraissait, obligea Scheherazade à s'arrêter en cet endroit. Le derviche parut à Schahriar digne de la couronne qu'il venait d'obtenir; mais ce prince était en peine de savoir si l'envieux n'en serait pas mort de chagrin, et il se leva dans la résolution de l'apprendre la nuit suivante.
XLVIII NUIT.
Dinarzade, quand il en fut temps, adressa ces paroles à la sultane: Ma chère soeur, si vous ne dormez pas, je vous prie de nous raconter la fin de l'histoire de l'envié et de l'envieux. - Très-volontiers, répondit Scheherazade. Voici comment le second calender la poursuivit: