Les mille et une nuits - Tome premier
Chapter 12
«Le roi m'écouta avec quelque sorte de consolation, et quand j'eus achevé: «Mon neveu, me dit-il, le récit que vous venez de me faire me donne quelque espérance. J'ai su que mon fils faisait bâtir ce tombeau, et je sais à peu près en quel endroit. Avec l'idée qui vous en est restée, je me flatte que nous le trouverons. Mais puisqu'il l'a fait faire secrètement et qu'il a exigé de vous le secret, je suis d'avis que nous l'allions chercher tous deux seuls, pour éviter l'éclat.» Il avait une autre raison, qu'il ne disait pas, d'en vouloir dérober la connaissance à tout le monde. C'était une raison très-importante, comme la suite de mon discours le fera connaître.
«Nous nous déguisâmes l'un et l'autre, et nous sortîmes par une porte du jardin qui ouvrait sur la campagne. Nous fûmes assez heureux pour trouver bientôt ce que nous cherchions. Je reconnus le tombeau et j'en eus d'autant plus de joie que je l'avais en vain cherché longtemps. Nous y entrâmes, et nous trouvâmes la trappe de fer abattue sur l'entrée de l'escalier. Nous eûmes de la peine à la lever, parce que le prince l'avait scellée en dedans avec le plâtre et l'eau dont j'ai parlé; mais enfin nous la levâmes.
«Le roi mon oncle descendit le premier. Je le suivis, et nous descendîmes environ cinquante degrés. Quand nous fûmes au bas de l'escalier, nous nous trouvâmes dans une espèce d'antichambre remplie d'une fumée épaisse et de mauvaise odeur, dont la lumière que rendait un très-beau lustre était obscurcie.
«De cette antichambre nous passâmes dans une chambre fort grande, soutenue de grosses colonnes et éclairée de plusieurs autres lustres. Il y avait une citerne au milieu, et l'on voyait plusieurs sortes de provisions de bouche rangées d'un côté. Nous fûmes assez surpris de n'y voir personne. Il y avait en face un sopha assez élevé, où l'on montait par quelques degrés, et au- dessus duquel paraissait un lit fort large dont les rideaux étaient fermés. Le roi monta, et les ayant ouverts, il aperçut le prince son fils et la dame couchés ensemble, mais brûlés et changés en charbon, comme si on les eût jetés dans un grand feu et qu'on les en eût retirés avant que d'être consumés.
Ce qui me surprit plus que toute autre chose, c'est qu'à ce spectacle, qui faisait horreur, le roi mon oncle, au lieu de témoigner de l'affliction en voyant son fils dans un état si affreux, lui cracha au visage, en lui disant d'un air indigné: «Voilà quel est le châtiment de ce monde; mais celui de l'autre durera éternellement.» Il ne se contenta pas d'avoir prononcé ces paroles, il se déchaussa et donna sur la joue de son fils un coup de sa babouche[22].»
Mais, sire, dit Scheherazade, il est jour; je suis fâchée que votre majesté n'ait pas le loisir de m'écouter davantage. Comme cette histoire du premier calender n'était pas encore finie et qu'elle paraissait étrange au sultan, il se leva dans la résolution d'en entendre le reste la nuit suivante.
XXXIX NUIT.
Le lendemain, Dinarzade s'étant encore éveillée de meilleure heure qu'à son ordinaire, elle appela sa soeur Scheherazade. Ma bonne sultane, lui dit-elle, si vous ne dormez pas, je vous prie d'achever l'histoire du premier calender, car je meurs d'impatience d'en savoir la fin.
Hé bien! dit Scheherazade, vous saurez donc que le premier calender continua de raconter son histoire à Zobéide: «Je ne puis vous exprimer, madame, poursuivit-il, quel fut mon étonnement lorsque je vis le roi mon oncle maltraiter ainsi le prince son fils après sa mort. «Sire, lui dis-je quelque douleur qu'un objet si funeste soit capable de me causer, je ne laisse pas de la suspendre pour demander à votre majesté quel crime peut avoir commis, le prince mon cousin pour mériter que vous traitiez ainsi son cadavre. - Mon neveu, me répondit le roi, je vous dirai que mon fils, indigne de porter ce nom, aima sa soeur dès ses premières années et que sa soeur l'aima de même. Je ne m'opposai point à leur amitié naissante parce que je ne prévoyais pas le mal qui en pouvait arriver: et qui aurait pu le prévoir? Cette tendresse augmenta avec l'âge, et parvint à un point que j'en craignis enfin la suite. J'y apportai alors le remède qui était en mon pouvoir. Je ne me contentai pas de prendre mon fils en particulier et de lui faire une forte réprimande, en lui représentant l'horreur de la passion dans laquelle il s'engageait, et la honte éternelle dont il allait couvrir ma famille s'il persistait dans des sentiments si criminels; je représentai les mêmes choses à ma fille, et je la renfermai de sorte qu'elle n'eût plus de communication avec son frère. Mais la malheureuse avait avalé le poison, et tous les obstacles que put mettre ma prudence à leur amour ne servirent qu'à l'irriter.
«Mon fils, persuadé que sa soeur était toujours la même pour lui, sous prétexte de se faire bâtir un tombeau, fit préparer cette demeure souterraine, dans l'espérance de trouver un jour l'occasion d'enlever le coupable objet de sa flamme, et de l'amener ici. Il a choisi le temps de mon absence pour forcer la retraite où était sa soeur, et c'est une circonstance que mon honneur ne m'a pas permis de publier. Après une action si condamnable, il s'est venu renfermer avec elle dans ce lieu, qu'il a muni, comme vous voyez, de toutes sortes de provisions, afin d'y pouvoir jouir longtemps de ses détestables amours, qui doivent faire horreur à tout le monde. Mais Dieu n'a pas voulu souffrir cette abomination et les a justement châtiés l'un et l'autre.» Il fondit en pleurs en achevant ces paroles, et je mêlai mes larmes avec les siennes.
«Quelque temps après, il jeta les yeux sur moi.» Mais, mon cher neveu, reprit-il en m'embrassant, si je perds un indigne fils, je retrouve heureusement en vous de quoi mieux remplir la place qu'il occupait.» Les réflexions qu'il fit encore sur la triste fin du prince et de la princesse sa fille nous arrachèrent de nouvelles larmes.
«Nous remontâmes par le même escalier et sortîmes enfin de ce lieu funeste. Nous abaissâmes la trappe de fer et la couvrîmes de terre et des matériaux dont le sépulcre avait été bâti, afin de cacher autant qu'il nous était possible un effet si terrible de la colère de Dieu.
«Il n'y avait pas longtemps que nous étions de retour au palais, sans que personne se fût aperçu de notre absence, lorsque nous entendîmes un bruit confus de trompettes, de timbales, de tambours et d'autres instruments de guerre. Une poussière épaisse dont l'air était obscurci nous apprit bientôt ce que c'était, et nous annonça l'arrivée d'une armée formidable. C'était le même vizir qui avait détrôné mon père et usurpé ses états, qui venait pour s'emparer aussi de ceux du roi mon oncle, avec des troupes innombrables.
«Ce prince, qui n'avait alors que sa garde ordinaire, ne put résister à tant d'ennemis. Ils investirent la ville, et comme les portes leur furent ouvertes sans résistance, ils eurent peu de peine à s'en rendre maîtres. Ils n'en eurent pas davantage à pénétrer jusqu'au palais du roi mon oncle, qui se mit en défense; mais il fut tué après avoir vendu chèrement sa vie. De mon côté, je combattis quelque temps; mais voyant qu'il fallait céder à la force, je songeai à me retirer, et j'eus le bonheur de me sauver par des détours et de me rendre chez un officier du roi dont la fidélité m'était connue.
«Accablé de douleur, persécuté par la fortune, j'eus recours à un stratagème, qui était la seule ressource qui me restait pour me conserver la vie. Je me fis raser la barbe et les sourcils, et ayant pris l'habit de calender, je sortis de la ville sans que personne me reconnût. Après cela il me fut aisé de m'éloigner du royaume du roi mon oncle, en marchant par des chemins écartés. J'évitai de passer par les villes, jusqu'à ce qu'étant arrivé dans l'empire du puissant commandeur des croyants[23], le glorieux et renommé calife Haroun Alraschid, je cessai de craindre. Alors, me consultant sur ce que j'avais à faire, je pris la résolution de venir à Bagdad[24] me jeter aux pieds de ce grand monarque, dont on vante partout la générosité. Je le toucherai, disais-je, par le récit d'une histoire aussi surprenante que la mienne; il aura pitié sans doute d'un malheureux prince, et je n'implorerai pas vainement son appui.
«Enfin, après un voyage de plusieurs mois, je suis arrivé aujourd'hui à la porte de cette ville: j'y suis entré sur la fin du jour, et m'étant un peu arrêté pour reprendre mes esprits et délibérer de quel côté je tournerais mes pas, cet autre calender que voici près de moi arriva aussi en voyageur. Il me salue, je le salue de même. «À vous voir, lui dis-je, vous êtes étranger comme moi.» Il me répond que je ne me trompe pas. Dans le moment qu'il me fait cette réponse, le troisième calender que vous voyez survient. Il nous salue et fait connaître qu'il est aussi étranger et nouveau venu à Bagdad. Comme frères nous nous joignons ensemble, et nous résolvons de ne nous pas séparer.
«Cependant il était tard, et nous ne savions où aller loger dans une ville où nous n'avions aucune habitude, et où nous n'étions jamais venus. Mais notre bonne fortune nous ayant conduits devant votre porte, nous avons pris la liberté de frapper; vous nous avez reçus avec tant de charité et de bonté que nous ne pouvons assez vous en remercier. Voilà, madame, ajouta-t-il, ce que vous m'avez commandé de vous raconter: pourquoi j'ai perdu mon oeil droit, pourquoi j'ai la barbe et les sourcils ras et pourquoi je suis en ce moment chez vous.
«- C'est assez, dit Zobéide, nous sommes contentes; retirez-vous où il vous plaira. Le calender s'en excusa et supplia la dame de lui permettre de demeurer, pour avoir la satisfaction d'entendre l'histoire de ses deux confrères, qu'il ne pouvait, disait-il, abandonner honnêtement, et celle des trois autres personnes de la compagnie.»
Sire, dit en cet endroit Scheherazade, le jour, que je vois, m'empêche de passer à l'histoire du second calender; mais si votre majesté veut l'entendre demain, elle n'en sera pas moins satisfaite que de celle du premier. Le sultan y consentit, et se leva pour aller tenir son conseil.
XL NUIT.
Dinarzade, ne doutant point qu'elle ne prit autant de plaisir à l'histoire du second calender qu'elle en avait pris à l'autre, ne manqua pas d'éveiller la sultane avant le jour: Si vous ne dormez pas, ma soeur, lui dit-elle, je vous prie de commencer l'histoire que vous nous avez promise. Scheherazade aussitôt adressa la parole au sultan, et parla dans ces termes:
Sire, l'histoire du premier calender parut étrange à toute la compagnie et particulièrement au calife. La présence des esclaves avec leurs sabres à la main ne l'empêcha pas de dire tout bas au vizir: «Depuis que je me connais, j'ai bien entendu des histoires, mais je n'ai jamais rien ouï qui approchât de celle de ce calender.» Pendant qu'il parlait ainsi, le second calender prit la parole, et l'adressant à Zobéide:
HISTOIRE DU SECOND CALENDER, FILS DE ROI. «Madame, dit-il, pour obéir à votre commandement et vous apprendre par quelle étrange aventure je suis devenu borgne de l'oeil droit, il faut que je vous conte toute l'histoire de ma vie.
«J'étais à peine hors de l'enfance, que le roi mon père, car vous saurez, madame, que je suis né prince, remarquant en moi beaucoup d'esprit n'épargna rien pour le cultiver. Il appela auprès de moi tout ce qu'il y avait dans ses états de gens qui excellaient dans les sciences et dans les beaux-arts.
«Je ne sus pas plus tôt lire et écrire que j'appris par coeur l'Alcoran[25] tout entier ce livre admirable qui contient le fondement, les préceptes et la règle de notre religion[26]. Et afin de m'en instruire à fond, je lus les ouvrages des auteurs les plus approuvés et qui l'ont éclairci par leurs commentaires. J'ajoutai à cette lecture la connaissance de toutes les traditions recueillies de la bouche de notre prophète par les grands hommes ses contemporains. Je ne me contentai pas de ne rien ignorer de tout ce qui regardait notre religion: je me fis une étude particulière de nos histoires; je me perfectionnai dans les belles-lettres, dans la lecture de nos poètes, dans la versification; je m'attachai à la géographie, à la chronologie et à parler purement notre langue, sans toutefois négliger aucun des exercices qui conviennent à un prince. Mais une chose que j'aimais beaucoup et à quoi je réussissais principalement, c'était à former les caractères de notre langue arabe. J'y fis tant de progrès que je surpassai tous les maîtres écrivains de notre royaume qui s'étaient acquis le plus de réputation.
«La renommée me fit plus d'honneur que je ne méritais. Elle ne se contenta pas de semer le bruit de mes talents dans les états du roi mon père, elle le porta jusqu'à la cour des Indes, dont le puissant monarque, curieux de me voir, envoya un ambassadeur avec de riches présents pour me demander à mon père, qui fut ravi de cette ambassade pour plusieurs raisons. Il était persuadé que rien ne convenait mieux à un prince de mon âge que de voyager dans les cours étrangères, et d'ailleurs il était bien aise de s'attirer l'amitié du sultan des Indes. Je partis donc avec l'ambassadeur, mais avec peu d'équipage, à cause de la longueur et de la difficulté des chemins.
«Il y avait un mois que nous étions en marche lorsque nous découvrîmes de loin un gros nuage de poussière, sous lequel nous vîmes bientôt paraître cinquante cavaliers bien armés. C'étaient des voleurs, qui venaient à nous au grand galop...» Scheherazade étant en cet endroit, aperçut le jour et en avertit le sultan, qui se leva; mais voulant savoir ce qui se passerait entre les cinquante cavaliers et l'ambassadeur des Indes, ce prince attendit la nuit suivante impatiemment.
XLI NUIT.
Il était presque jour lorsque Dinarzade se réveilla le lendemain. Ma chère soeur, s'écria-t-elle, si vous ne dormez pas, je vous supplie de continuer l'histoire du second calender. Scheherazade la reprit de cette manière:
«Madame, poursuivit le calender, en parlant toujours à Zobéide, comme nous avions dix chevaux chargés de notre bagage et des présents que je devais faire au sultan des Indes, de la part du roi mon père, et que nous étions peu de monde, vous jugez bien que ces voleurs ne manquèrent pas de venir à nous hardiment. N'étant pas en état de repousser la force par la force, nous leur dîmes que nous étions des ambassadeurs du sultan des Indes et que nous espérions qu'ils ne feraient rien contre le respect qu'ils lui devaient. Nous crûmes sauver par-là notre équipage et nos vies; mais les voleurs nous répondirent insolemment: «Pourquoi voulez- vous que nous respections le sultan votre maître? nous ne sommes pas ses sujets et nous ne sommes pas même sur ses terres.» En achevant ces paroles, ils nous enveloppèrent et nous attaquèrent. Je me défendis le plus longtemps qu'il me fut possible; mais me sentant blessé et voyant que l'ambassadeur, ses gens et les miens avaient tous été jetés par terre, je profitai du reste des forces de mon cheval, qui avait aussi été fort blessé, et je m'éloignai d'eux. Je le poussai tant qu'il put me porter; mais venant tout à coup à manquer sous moi, il tomba raide mort de lassitude et du sang qu'il avait perdu. Je me débarrassai de lui assez vite, et remarquant que personne ne me poursuivait, je jugeai que les voleurs n'avaient pas voulu s'écarter du butin qu'ils avaient fait.»
En cet endroit, Scheherazade, s'apercevant qu'il était jour, fut obligée de s'arrêter. Ah! ma soeur, dit Dinarzade, je suis bien fâchée que vous ne puissiez pas continuer cette histoire. - Si vous n'aviez pas été paresseuse aujourd'hui, répondit la sultane, j'en aurais dit davantage. - Hé bien! reprit Dinarzade, je serai demain plus diligente, et j'espère que vous dédommagerez la curiosité du sultan de ce que ma négligence lui a fait perdre. Schahriar se leva sans rien dire, et alla à ses occupations ordinaires.
XLII NUIT.
Dinarzade ne manqua pas d'appeler la sultane de meilleure heure que le jour précédent. Ma chère soeur, lui dit-elle, si vous ne dormez pas, reprenez, je vous prie, le conte du second calender. - J'y consens, répondit Scheherazade. En même temps elle le continua dans ces termes:
«Me voilà donc, madame, dit le calender, seul, blessé, destitué de tout secours, dans un pays qui m'était inconnu. Je n'osai reprendre le grand chemin, de peur de retomber entre les mains de ces voleurs. Après avoir bandé ma plaie, qui n'était pas dangereuse, je marchai le reste du jour et j'arrivai au pied d'une montagne, où j'aperçus à demi-côte l'ouverture d'une grotte: j'y entrai et j'y passai la nuit peu tranquillement, après avoir mangé quelques fruits que j'avais cueillis en mon chemin.
«Je continuai de marcher le lendemain et les jours suivants, sans trouver d'endroit où m'arrêter. Mais au bout d'un mois je découvris une grande ville très-peuplée et située d'autant plus avantageusement qu'elle était arrosée, aux environs, de plusieurs rivières, et qu'il y régnait un printemps perpétuel.
«Les objets agréables qui se présentèrent alors à mes yeux me causèrent de la joie, et suspendirent pour quelques moments la tristesse mortelle où j'étais de me voir en l'état où je me trouvais. J'avais le visage, les mains et les pieds d'une couleur basanée, car le soleil me les avait brûlés, et à force de marcher, ma chaussure s'était usée, et j'avais été réduit à marcher nu- pieds: outre cela, mes habits étaient tout en lambeaux.
«J'entrai dans la ville pour prendre langue et m'informer du lieu où j'étais; je m'adressai à un tailleur qui travaillait à sa boutique. À ma jeunesse et à mon air qui marquait autre chose que ce que je paraissais, il me fit asseoir près de lui. Il me demanda qui j'étais, d'où je venais et ce qui m'avait amené. Je ne lui déguisai rien de tout ce qui m'était arrivé, et je ne fis pas même difficulté de lui découvrir ma condition.
«Le tailleur m'écouta avec attention, mais lorsque j'eus achevé de parler, au lieu de me donner de la consolation, il augmenta mes chagrins. «Gardez-vous bien, me dit-il, de faire confidence à personne de ce que vous venez de m'apprendre, car le prince qui règne en ces lieux est le plus grand ennemi qu'ait le roi votre père, et il vous ferait sans doute quelque outrage, s'il était informé de votre arrivée en cette ville. Je ne doutai point de la sincérité du tailleur quand il m'eut nommé le prince. Mais comme l'inimitié qui est entre mon père et lui n'a pas de rapport avec mes aventures, vous trouverez bon, madame, que je la passe sous silence.
«Je remerciai le tailleur de l'avis qu'il me donnait, et lui témoignai que je me remettais entièrement à ses bons conseils et que je n'oublierais jamais le plaisir qu'il me ferait. Comme il jugea que je ne devais pas manquer d'appétit, il me fit apporter à manger et m'offrit même un logement chez lui, ce que j'acceptai.
«Quelques jours après mon arrivée, remarquant que j'étais assez remis de la fatigue du long et pénible voyage que je venais de faire, et n'ignorant pas que la plupart des princes de notre religion, par précaution contre les revers de la fortune, apprennent quelque art ou quelque métier, pour s'en servir en cas de besoin, il me demanda si j'en savais quelqu'un dont je pusse vivre sans être à charge à personne. Je lui répondis que je savais l'un et l'autre droits, que j'étais grammairien, poète, etc., et surtout que j'écrivais parfaitement bien. «Avec tout ce que vous venez de dire, répliqua-t-il, vous ne gagnerez pas dans ce pays-ci de quoi vous avoir un morceau de pain: rien n'est ici plus inutile que ces sortes de connaissances. Si vous voulez suivre mon conseil, ajouta-t-il, vous prendrez un habit court, et comme vous me paraissez robuste et d'une bonne constitution, vous irez dans la forêt prochaine faire du bois à brûler: vous viendrez l'exposer en vente à la place, et je vous assure que vous vous ferez un petit revenu dont vous vivrez indépendamment de personne. Par ce moyen, vous vous mettrez en état d'attendre que le ciel vous soit favorable et qu'il dissipe le nuage de mauvaise fortune qui traverse le bonheur de votre vie et vous oblige à cacher votre naissance. Je me charge de vous faire trouver une corde et une cognée.»
«La crainte d'être reconnu et la nécessité de vivre me déterminèrent à prendre ce parti, malgré la bassesse et la peine qui y étaient attachées.
«Dès le jour suivant, le tailleur m'acheta une cognée et une corde avec un habit court, et me recommandant à de pauvres habitants qui gagnaient leur vie de la même manière, il les pria de me mener avec eux. Ils me conduisirent à la forêt, et dès le premier jour, j'en rapportai sur ma tête une grosse charge de bois, que je vendis une demi-pièce de monnaie d'or du pays, car, quoique la forêt ne fût pas éloignée, le bois ne laissait pas d'être cher en cette ville, à cause du peu de gens qui se donnaient la peine d'en aller couper. En peu de temps je gagnai beaucoup, et je rendis au tailleur l'argent qu'il avait avancé pour moi.
«Il y avait plus d'une année que je vivais de cette sorte lorsqu'un jour, ayant pénétré dans la forêt plus avant que de coutume, j'arrivai dans un endroit fort agréable, où je me mis à couper du bois. En arrachant une racine d'arbre, j'aperçus un anneau de fer attaché à une trappe de même métal; j'ôtai aussitôt la terre qui la couvrait, je la levai, et je vis un escalier par où je descendis avec ma cognée.
«Quand je fus au bas de l'escalier, je me trouvai dans un vaste palais, qui me causa une grande admiration par la lumière qui l'éclairait, comme s'il eût été sur la terre dans l'endroit le mieux exposé. Je m'avançai par une galerie soutenue de colonnes de jaspe, avec des bases et des chapiteaux d'or massif; mais voyant venir au-devant de moi une dame, elle me parut avoir un air si noble, si aisé, et une beauté si extraordinaire, que, détournant mes yeux de tout autre objet, je m'attachai uniquement à la regarder.»
Là, Scheherazade cessa de parler, parce qu'elle vit qu'il était jour. Ma chère soeur, dit alors Dinarzade, je vous avoue que je suis fort contente de ce que vous avez raconté aujourd'hui, et je m'imagine que ce qui vous reste à raconter n'est pas moins merveilleux. - Vous ne vous trompez pas, répondit la sultane, car la suite de l'histoire de ce second calender est plus digne de l'attention du sultan mon seigneur que tout ce qu'il a entendu jusqu'à présent. - J'en doute, dit Schahriar en se levant; mais nous verrons cela demain.
XLIII NUIT.
Dinarzade fut encore très-diligente cette nuit. Si vous ne dormez pas, ma soeur, dit-elle à la sultane, je vous prie de nous raconter ce qui se passa dans ce palais souterrain entre la dame et le prince. - Vous l'allez entendre, répondit Scheherazade. Écoutez-moi:
Le second calender, continua-t-elle, poursuivant son histoire: «Pour épargner à la belle dame, dit-il, la peine de venir jusqu'à moi, je me hâtai de la joindre, et dans le temps que je lui faisais une profonde révérence, elle me dit: «Qui êtes-vous? êtes- vous homme ou génie? - Je suis homme, madame, lui répondis-je en me relevant, et je n'ai point de commerce avec les génies. - Par quelle aventure, reprit-elle avec un grand soupir, vous trouvez- vous ici? Il y a vingt-cinq ans que j'y demeure, et pendant tout ce temps-là je n'y ai pas vu d'autre homme que vous.»
«Sa grande beauté, qui m'avait déjà donné dans la vue, sa douceur et l'honnêteté avec laquelle elle me recevait, me donnèrent la hardiesse de lui dire: «Madame, avant que j'aie l'honneur de satisfaire votre curiosité, permettez-moi de vous dire que je me sais un gré infini de cette rencontre imprévue, qui m'offre l'occasion de me consoler dans l'affliction où je suis et peut- être celle de vous rendre plus heureuse que vous n'êtes.» Je lui racontai fidèlement par quel étrange accident elle voyait en ma personne le fils d'un roi dans l'état où je paraissais en sa présence, et comment le hasard avait voulu que je découvrisse l'entrée de la prison magnifique où je la trouvais, mais ennuyeuse selon toutes les apparences.