Les mille et une nuits - Tome premier
Chapter 11
Sire, après que Zobéide eut repris sa place, toute la compagnie garda quelque temps le silence. Enfin Safie, qui était assise sur le siège au milieu de la salle, dit à sa soeur Amine: «Ma chère soeur, levez-vous, je vous en conjure; vous comprenez bien ce que je veux dire.» Amine se leva et alla dans un autre cabinet que celui d'où les deux chiennes avaient été amenées. Elle en revint tenant un étui garni de satin jaune, relevé d'une riche broderie d'or et de soie verte. Elle s'approcha de Safie et ouvrit l'étui, d'où elle tira un luth, qu'elle lui présenta. Elle le prit, et après avoir mis quelque temps à l'accorder, elle commença de le toucher, et, l'accompagnant de sa voix, elle chanta une chanson sur les tourments de l'absence, avec tant d'agrément, que le calife et tous les autres en furent charmés. Lorsqu'elle eut achevé, comme elle avait chanté avec beaucoup de passion et d'action en même temps: «Tenez, ma soeur, dit-elle à l'agréable Amine, je n'en puis plus et la voix me manque; obligez la compagnie en jouant et en chantant à ma place. - Très-volontiers,» répondit Amine en s'approchant de Safie, qui lui remit le luth entre les mains et lui céda sa place.
Amine ayant un peu préludé pour voir si l'instrument était d'accord, joua et chanta presque aussi longtemps sur le même sujet, mais avec tant de véhémence, et elle était si touchée, ou, pour mieux dire, si pénétrée du sens des paroles qu'elle chantait, que ses forces lui manquèrent en achevant.
Zobéide voulut lui marquer sa satisfaction: «Ma soeur, dit-elle, vous avez fait des merveilles; on voit bien que vous sentez le mal que vous exprimez si vivement.» Amine n'eut pas le temps de répondre à cette honnêteté. Elle se sentit le coeur si pressé en ce moment, qu'elle ne songea qu'à se donner de l'air en laissant voir à toute la compagnie sa gorge et un sein, non pas blanc tel qu'une dame comme Amine devait l'avoir, mais tout meurtri de cicatrices; ce qui fit une espèce d'horreur aux spectateurs. Néanmoins cela ne lui donna pas de soulagement et ne l'empêcha pas de s'évanouir... Mais, sire, dit Scheherazade, je ne m'aperçois pas que voilà le jour. À ces mots, elle cessa de parler, et le sultan se leva. Quand ce prince n'aurait pas résolu de différer la mort de la sultane, il n'aurait pu encore se résoudre à lui ôter la vie. Sa curiosité était trop intéressée à entendre jusqu'à la fin un conte rempli d'événements si peu attendus.
XXXVI NUIT.
Dinarzade, suivant sa coutume, dit à la sultane: Ma chère soeur, si vous ne dormez pas, je vous supplie de continuer l'histoire des dames et des calenders. Scheherazade la reprit ainsi:
Pendant que Zobéide et Safie coururent au secours de leur soeur, un des calenders ne put s'empêcher de dire: «Nous aurions mieux aimé coucher à l'air que d'entrer ici, si nous avions cru y voir de pareils spectacles.» Le calife, qui l'entendit, s'approcha de lui et des autres calenders, et s'adressant à eux: «Que signifie tout ceci? dit-il.» Celui qui venait de parler lui répondit: «Seigneur, nous ne le savons pas plus que vous. - Quoi! reprit le calife, vous n'êtes pas de la maison, ni vous ne pouvez rien nous apprendre de ces deux chiennes noires, et de cette dame évanouie et si indignement maltraitée? - Seigneur, repartirent les calenders, de notre vie nous ne sommes venus en cette maison, et nous n'y sommes entrés que quelques moments avant vous.»
Cela augmenta l'étonnement du calife. «Peut-être, répliqua-t-il, que cet homme qui est avec vous en sait quelque chose.» L'un des calenders fit signe au porteur de s'approcher, et lui demanda s'il ne savait pas pourquoi les chiennes noires avaient été fouettées et pourquoi le sein d'Amine paraissait meurtri. «Seigneur, répondit le porteur, je puis jurer par le grand Dieu vivant que si vous ne savez rien de tout cela, nous n'en savons pas plus les uns que les autres. Il est bien vrai que je suis de cette ville; mais je ne suis jamais entré qu'aujourd'hui dans cette maison, et si vous êtes surpris de m'y voir, je ne le suis pas moins de m'y trouver en votre compagnie. Ce qui redouble ma surprise, ajouta-t- il, c'est de ne voir ici aucun homme avec ces dames.»
Le calife, sa compagnie et les calenders avaient cru que le porteur était du logis, et qu'il pourrait les informer de ce qu'ils désiraient savoir. Le calife, résolu de satisfaire sa curiosité à quelque prix que ce fût, dit aux autres: «Écoutez, puisque nous voilà sept hommes et que nous n'avons affaire qu'à trois dames, obligeons-les à nous donner l'éclaircissement que nous souhaitons. Si elles refusent de nous le donner de bon gré, nous sommes en état de les y contraindre.»
Le grand vizir Giafar s'opposa à cet avis et en fit voir les conséquences au calife, sans toutefois faire connaître ce prince aux calenders, et lui adressant la parole, comme s'il eût été marchand: «Seigneur, dit-il, considérez, je vous prie, que nous avons notre réputation à conserver. Vous savez à quelle condition ces dames ont bien voulu nous recevoir chez elles: nous l'avons acceptée. Que dirait-on de nous si nous y contrevenions? Nous serions encore plus blâmables s'il nous arrivait quelque malheur. Il n'y a pas d'apparence qu'elles aient exigé de nous cette promesse sans être en état de nous faire repentir si nous ne la tenons pas.»
En cet endroit, le vizir tira le calife à part, et lui parlant tout bas: «Seigneur, poursuivit-il, la nuit ne durera pas encore longtemps; que votre majesté se donne un peu de patience. Je viendrai prendre ces dames demain matin, je les amènerai devant votre trône, et vous apprendrez d'elles tout ce que vous voulez savoir.» Quoique ce conseil fût très-judicieux, le calife le rejeta, imposa silence au vizir, en lui disant qu'il prétendait avoir à l'heure même l'éclaircissement qu'il désirait.
Il ne s'agissait plus que de savoir qui porterait la parole. Le calife tâcha d'engager les calenders à parler les premiers; mais ils s'en excusèrent. À la fin, ils convinrent tous ensemble que ce serait le porteur. Il se préparait à faire la question fatale, lorsque Zobéide, après avoir secouru Amine, qui était revenue de son évanouissement, s'approcha d'eux. Comme elle les avait ouïs parler haut et avec chaleur, elle leur dit: «Seigneurs, de quoi parlez-vous? quelle est votre contestation?»
Le porteur prit alors la parole: «Madame, dit-il, ces seigneurs vous supplient, de vouloir bien leur expliquer pourquoi, après avoir maltraité vos deux chiennes, vous avez pleuré avec elles, et d'où vient que la dame qui s'est évanouie a le sein couvert de cicatrices. C'est, madame, ce que je suis chargé de vous demander de leur part.»
Zobéide, à ces mots, prit un air fier, et se tournant du côté du Calife, de sa compagnie et des calenders: «Est-il vrai, seigneurs, leur dit-elle, que vous l'ayez chargé de me faire cette demande?» Ils répondirent tous que oui, excepté le vizir Giafar, qui ne dit mot. Sur cet aveu, elle leur dit, d'un ton qui marquait combien elle se tenait offensée: «Avant que de vous accorder la grâce que vous nous avez demandée de vous recevoir, afin de prévenir tout sujet d'être mécontentes de vous, parce que nous sommes seules, nous l'avons fait sous la condition que nous vous avons imposée de ne pas parler de ce qui ne vous regarderait point, de peur d'entendre ce qui ne vous plairait pas. Après vous avoir reçus et régalés du mieux qu'il nous a été possible, vous ne laissez pas toutefois de manquer de parole. Il est vrai que cela arrive par la facilité que nous avons eue; mais c'est ce qui ne vous excuse point, et votre procédé n'est pas honnête.» En achevant ces paroles elle frappa fortement des pieds et des mains par trois fois, et cria: Venez vite. Aussitôt une porte s'ouvrit, et sept esclaves noirs, puissants et robustes, entrèrent le sabre à la main, se saisirent chacun d'un des sept hommes de la compagnie, les jetèrent par terre, les traînèrent au milieu de la salle, et se préparèrent à leur couper la tête.
Il est aisé de se représenter quelle fut la frayeur du calife. Il se repentit alors, mais trop tard, de n'avoir pas voulu suivre le conseil de son vizir. Cependant ce malheureux prince, Giafar, Mesrour, le porteur et les calenders étaient près de payer de leurs vies leur indiscrète curiosité; mais avant qu'ils reçussent le coup de la mort, un des esclaves dit à Zobéide et à ses soeurs: «Hautes, puissantes et respectables maîtresses, nous commandez- vous de leur couper le cou? - Attendez, lui répondit Zobéide; il faut que je les interroge auparavant. - Madame, interrompit le porteur effrayé, au nom de Dieu, ne me faites pas mourir pour le crime d'autrui. Je suis innocent, ce sont eux qui sont les coupables. Hélas! continua-t-il en pleurant, nous passions le temps si agréablement! ces calenders borgnes sont la cause de ce malheur; il n'y a pas de ville qui ne tombe en ruine devant des gens de si mauvais augure. Madame, je vous supplie de ne pas confondre le premier avec le dernier, et songez qu'il est plus beau de pardonner à un misérable comme moi, dépourvu de tout secours, que de l'accabler de votre pouvoir et le sacrifier à votre ressentiment.»
Zobéide, malgré sa colère, ne put s'empêcher de rire en elle-même des lamentations du porteur. Mais, sans s'arrêter à lui, elle adressa la parole aux autres une seconde fois. «Répondez-moi, dit- elle, et m'apprenez qui vous êtes: autrement vous n'avez plus qu'un moment à vivre. Je ne puis croire que vous soyez d'honnêtes gens ni des personnes d'autorité ou de distinction dans votre pays, quel qu'il puisse être. Si cela était, vous auriez eu plus de retenue et plus d'égards pour nous.»
Le calife, impatient de son naturel, souffrait infiniment plus que les autres de voir que sa vie dépendait du commandement d'une dame offensée et justement irritée; mais il commença de concevoir quelque espérance quand il vit qu'elle voulait savoir qui ils étaient tous, car il s'imagina qu'elle ne lui ferait pas ôter la vie lorsqu'elle serait informée de son rang. C'est pourquoi il dit tout bas au vizir, qui était près de lui, de déclarer promptement qui il était. Mais le vizir, prudent et sage, voulant sauver l'honneur de son maître et ne pas rendre public le grand affront qu'il s'était attiré lui-même, répondit seulement: «Nous n'avons que ce que nous méritons.» Mais, quand pour obéir au calife, il aurait voulu parler, Zobéide ne lui en aurait pas donné le temps. Elle s'était déjà adressée aux calenders, et les voyant tous trois borgnes, elle leur demanda s'ils étaient frères. Un d'entre eux lui répondit pour les autres: «Non, madame, nous ne sommes pas frères par le sang; nous ne le sommes qu'en qualité de calenders, c'est-à-dire en observant le même genre de vie. - Vous, reprit- elle en parlant à un seul en particulier, êtes-vous borgne de naissance? - Non, madame, répondit-il, je le suis par une aventure si surprenante qu'il n'y a personne qui n'en profitât si elle était écrite. Après ce malheur, je me fis raser la barbe et les sourcils, et me fis calender, en prenant l'habit que je porte.»
Zobéide fit la même question aux deux autres calenders, qui lui firent la même réponse que le premier. Mais le dernier qui parla ajouta: «Pour vous faire connaître, madame, que nous ne sommes pas des personnes du commun, et afin que vous ayez quelque considération pour nous, apprenez que nous sommes tous trois fils de rois. Quoique nous ne nous soyons jamais vus que ce soir, nous avons eu toutefois le temps de nous faire connaître les uns aux autres pour ce que nous sommes, et j'ose vous assurer que les rois de qui nous tenons le jour font quelque bruit dans le monde.»
À ce discours, Zobéide modéra son courroux et dit aux esclaves: «Donnez, leur un peu de liberté, mais demeurez ici. Ceux qui nous raconteront leur histoire et le sujet qui les a amenés en cette maison, ne leur faites point de mal, laissez-les aller où il leur plaira; mais n'épargnez pas ceux qui refuseront de nous donner cette satisfaction...» À ces mots, Shéhérazade se tut, et son silence, aussi bien que le jour qui paraissait, faisant connaître à Schahriar qu'il était temps qu'il se levât, ce prince le fit, se proposant d'entendre le lendemain Scheherazade, parce qu'il souhaitait de savoir qui étaient les trois calenders borgnes.
XXXVII NUIT.
Dinarzade, qui prenait toujours un plaisir extrême aux contes de la sultane, la réveilla vers la fin de la nuit suivante. Ma chère soeur, lui dit-elle, si vous ne dormez pas, poursuivez, je vous en conjure, l'agréable histoire des calenders.
Scheherazade en demanda la permission au sultan, et l'ayant obtenue: Sire, continua-t-elle, les trois calenders, le calife, le grand vizir Giafar, l'eunuque Mesrour et le porteur étaient tous au milieu de la salle, assis sur le tapis de pied, en présence des trois dames, qui étaient sur le sofa, et des esclaves prêts à exécuter tous les ordres qu'elles voudraient leur donner.
Le porteur ayant compris qu'il ne s'agissait que de raconter son histoire pour se délivrer d'un si grand danger, prit la parole le premier, et dit: «Madame, vous savez déjà mon histoire et le sujet qui m'a amené chez vous. Ainsi ce que j'ai à vous raconter sera bientôt achevé. Madame votre soeur que voilà m'a pris ce matin à la place, où, en qualité de porteur, j'attendais que quelqu'un m'employât et me fît gagner ma vie. Je l'ai suivie chez un marchand de vin, chez un vendeur d'herbes, chez un vendeur d'oranges, de limons et de citrons, puis chez un vendeur d'amandes, de noix, de noisettes et d'autres fruits; ensuite chez un autre confiturier et chez un droguiste; de chez le droguiste, mon panier sur la tête et chargé autant que je le pouvais être, je suis venu jusque chez vous, où vous avez eu la bonté de me souffrir jusqu'à présent. C'est une grâce dont je me souviendrai éternellement. Voilà mon histoire.»
Quand le porteur eut achevé, Zobéide, satisfaite, lui dit: «Sauve- toi, marche, que nous ne te voyons plus. - Madame, reprit le porteur, je vous supplie de me permettre encore de demeurer. Il ne serait pas juste qu'après avoir donné aux autres le plaisir d'entendre mon histoire, je n'eusse pas aussi celui d'écouter la leur.» En disant cela, il prit place sur un bout du sofa, fort joyeux de se voir hors d'un péril qui l'avait tant alarmé. Après lui, un des trois calenders prenant la parole et s'adressant à Zobéide comme à la principale des trois dames et comme à celle qui lui avait commandé de parler, commença ainsi son histoire.
HISTOIRE DU PREMIER CALENDER, FILS DE ROI. «Madame, pour vous apprendre pourquoi j'ai perdu mon oeil droit, et la raison qui m'a obligé de prendre l'habit de calender, je vous dirai que je suis né fils de roi. Le roi mon père avait un frère qui régnait comme lui dans un état voisin. Ce frère eut deux enfants, un prince et une princesse, et le prince et moi nous étions à peu près de même âge.
«Lorsque j'eus fait tous mes exercices et que le roi mon père m'eut donné une liberté honnête, j'allais régulièrement chaque année voir le roi mon oncle, et je demeurais à sa cour un mois ou deux; après quoi je me rendais auprès du roi mon père. Ces voyages nous donnèrent occasion, au prince mon cousin et à moi, de contracter ensemble une amitié très-forte et très-particulière. La dernière fois que je le vis, il me reçut avec de plus grandes démonstrations de tendresse qu'il n'avait fait encore, et voulant un jour me régaler, il fit pour cela des préparatifs extraordinaires. Nous fûmes longtemps à table, et après que nous eûmes bien soupé tous deux: «Mon cousin, me dit-il, vous ne devineriez jamais à quoi je me suis occupé depuis votre dernier voyage. Il y a un an qu'après votre départ, je mis un grand nombre d'ouvriers en besogne pour un dessein que je médite. J'ai fait faire un édifice qui est achevé, et on y peut loger présentement; vous ne serez pas fâché de le voir, mais il faut auparavant que vous fassiez serment de me garder le secret et la fidélité: ce sont deux choses que j'exige de vous.»
«L'amitié et la familiarité qui étaient entre nous ne me permettant pas de lui rien refuser, je fis sans hésiter un serment tel qu'il le souhaitait, et alors il me dit: «Attendez-moi ici, je suis à vous dans un moment.» En effet, il ne tarda pas à revenir, et je le vis rentrer avec une dame d'une beauté singulière et magnifiquement habillée. Il ne me dit pas qui elle était, et je ne crus pas devoir m'en informer. Nous nous remîmes à table avec la dame, et nous y demeurâmes encore quelque temps en nous entretenant de choses indifférentes et en buvant des rasades à la santé l'un de l'autre. Après cela, le prince me dit: «Mon cousin, nous n'avons pas de temps à perdre; obligez-moi d'emmener avec vous cette dame et de la conduire d'un tel côté, à un endroit où vous verrez un tombeau en dôme nouvellement bâti. Vous le reconnaîtrez aisément; la porte est ouverte: entrez-y ensemble, et m'attendez. Je m'y rendrai bientôt.»
Fidèle à mon serment, je n'en voulus pas savoir davantage; je présentai la main à la dame, et aux enseignes que le prince mon cousin m'avait données, je la conduisis heureusement au clair de la lune sans m'égarer. À. peine fûmes-nous arrivés au tombeau, que nous vîmes paraître le prince, qui nous suivait, chargé d'une petite cruche pleine d'eau, d'une houe et d'un petit sac où il y avait du plâtre.
La houe lui servit à démolir le sépulcre vide qui était au milieu du tombeau; il ôta les pierres l'une après l'autre, et les rangea dans un coin. Quand il les eut toutes ôtées, il creusa la terre, et je vis une trappe qui était sous le sépulcre. Il la leva, et au-dessous j'aperçus le haut d'un escalier en limaçon. Alors mon cousin, s'adressant à la dame, lui dit: «Madame, voilà par où l'on se rend au lieu dont je vous ai parlé.» La dame, à ces mots, s'approcha et descendit, et le prince se mit en devoir de la suivre; mais se tournant auparavant de mon côté: «Mon cousin, me dit-il, je vous suis infiniment obligé de la peine que vous avez prise; je vous en remercie. Adieu. - Mon cher cousin, m'écriai-je, qu'est-ce que cela signifie? - Que cela vous suffise, me répondit- il; vous pouvez reprendre le chemin par où vous êtes venu.»
Scheherazade en était là lorsque le jour, venant à paraître, l'empêcha de passer outre. Le sultan se leva, fort en peine de savoir le dessein du prince et de la dame, qui semblaient vouloir s'enterrer tout vifs. Il attendit impatiemment la nuit suivante pour en être éclairci.
XXXVIII NUIT.
Si vous ne dormez pas, ma soeur, s'écria Dinarzade le lendemain avant le jour, je vous supplie de continuer l'histoire du premier calender. Schahriar ayant aussi témoigné à la sultane qu'elle lui ferait plaisir de poursuivre ce conte, elle en reprit le fil dans ces termes:
«Madame, dit le calender à Zobéide, je ne pus tirer autre chose du prince mon cousin, et je fus obligé de prendre congé de lui. En m'en retournant au palais du roi mon oncle, les vapeurs du vin me montaient à la tête. Je ne laissai pas néanmoins de gagner mon appartement et de me coucher. Le lendemain à mon réveil, faisant réflexion sur ce qui m'était arrivé la nuit, et après avoir rappelé toutes les circonstances d'une aventure si singulière, il me sembla que c'était un songe. Prévenu de cette pensée, j'envoyai savoir si le prince mon cousin était en état d'être vu. Mais lorsqu'on me rapporta qu'il n'avait pas couché chez lui, qu'on ne savait ce qu'il était devenu, et qu'on en était fort en peine, je jugeai bien que l'étrange événement du tombeau n'était que trop véritable. J'en fus vivement affligé, et, me dérobant à tout le monde, je me rendis secrètement au cimetière public, où il y avait une infinité de tombeaux semblables à celui que j'avais vu. Je passai la journée à les considérer l'un après l'autre; mais je ne pus démêler celui que je cherchais, et je fis durant quatre jours la même recherche inutilement.
«Il faut savoir que pendant ce temps-là le roi mon oncle était absent. Il y avait plusieurs jours qu'il était à la chasse. Je m'ennuyai de l'attendre, et après avoir prié ses ministres de lui faire mes excuses à son retour, je partis de son palais pour me rendre à la cour de mon père, dont je n'avais pas coutume d'être éloigné si longtemps. Je laissai les ministres du roi mon oncle fort en peine d'apprendre ce qu'était devenu le prince mon cousin. Mais pour ne pas violer le serment que j'avais fait de lui garder le secret, je n'osai les tirer d'inquiétude et ne voulus rien leur communiquer de ce que je savais.
«J'arrivai à la capitale, où le roi mon père faisait sa résidence, et, contre l'ordinaire, je trouvai à la porté de son palais une grosse garde dont je fus environné en entrant. J'en demandai la raison, et l'officier, prenant la parole, me répondit: «Prince, l'armée a reconnu le grand vizir à la place du roi votre père, qui n'est plus, et je vous arrête prisonnier, de la part du nouveau roi.» À ces mots, les gardes se saisirent de moi et me conduisirent devant le tyran. Jugez, madame, de ma surprise et de ma douleur.
«Ce rebelle vizir avait conçu pour moi une forte haine, qu'il nourrissait depuis longtemps. En voici le sujet. Dans ma plus tendre jeunesse, j'aimais à tirer de l'arbalète: j'en tenais une un jour au haut du palais, sur la terrasse, et je me divertissais à en tirer. Il se présenta un oiseau devant moi, je mirai à lui, mais je le manquai, et la balle, par hasard, alla donner droit contre l'oeil du vizir, qui prenait l'air sur la terrasse de sa maison, et le creva. Lorsque j'appris ce malheur, j'en fis faire des excuses au vizir, et je lui en fis moi-même; mais il ne laissa pas d'en conserver un vif ressentiment, dont il me donnait des marques quand l'occasion s'en présentait. Il le fit éclater d'une manière barbare quand il me vit en son pouvoir. Il vint à moi comme un furieux d'abord qu'il m'aperçut, et, enfonçant ses doigts dans mon oeil droit, il l'arracha lui-même. Voilà par quelle aventure je suis borgne.
«Mais l'usurpateur ne borna pas là sa cruauté. Il me fit enfermer dans une caisse et ordonna au bourreau de me porter en cet état fort loin du palais, et de m'abandonner aux oiseaux de proie après m'avoir coupé la tête. Le bourreau, accompagné d'un autre homme, monta à cheval, chargé de la caisse, et s'arrêta dans la campagne pour exécuter son ordre. Mais je fis si bien par mes prières et par mes larmes, que j'excitai sa compassion. «Allez, me dit-il, sortez promptement du royaume et gardez-vous bien d'y revenir, car vous y rencontreriez votre perte et vous seriez cause de la mienne.» Je le remerciai de la grâce qu'il me faisait, et je ne fus pas plus tôt seul, que je me consolai d'avoir perdu mon oeil en songeant que j'avais évité un plus grand malheur.
«Dans l'état où j'étais, je ne faisais pas beaucoup de chemin. Je me retirais en des lieux écartés pendant le jour, et je marchais la nuit autant que mes forces me le pouvaient permettre. J'arrivai enfin dans les états du roi mon oncle, et je me rendis à sa capitale.
«Je lui fis un long détail de la cause tragique de mon retour et du triste état où il me voyait. «Hélas! s'écria-t-il, n'était-ce pas assez d'avoir perdu mon fils! fallait-il que j'apprisse encore la mort d'un frère qui m'était cher, et que je vous visse dans le déplorable état où vous êtes réduit!» Il me marqua l'inquiétude où il était de n'avoir reçu aucune nouvelle du prince son fils, quelques perquisitions qu'il en eût fait faire et quelque diligence qu'il y eût apportée. Ce malheureux père pleurait à chaudes larmes en me parlant, et il me parut tellement affligé que je ne pus résister à sa douleur. Quelque serment que j'eusse fait au prince mon cousin, il me fut impossible de le garder. Je racontai au roi son père tout ce que je savais.