Les mille et une nuits - Tome premier

Chapter 1

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Traduit par Antoine Galland

LES MILLE ET UNE NUITS

Tome premier

(1704)

Table des matières

CONTES ARABES. FABLE. L'ÂNE, LE BOEUF ET LE LABOUREUR. I NUIT. LE MARCHAND ET LE GÉNIE. II NUIT. III NUIT. IV NUIT. HISTOIRE DU PREMIER VIEILLARD ET DE LA BICHE. V NUIT. VI NUIT. HISTOIRE DU SECOND VIEILLARD ET DES DEUX CHIENS NOIRS. VII NUIT. VIII NUIT. HISTOIRE DU PÊCHEUR. IX NUIT. X NUIT. XI NUIT. HISTOIRE DU ROI GREC ET DU MÉDECIN DOUBAN. XII NUIT. XIII NUIT. XIV NUIT. HISTOIRE DU MARI ET DU PERROQUET. XV NUIT. HISTOIRE DU VIZIR PUNI. XVI NUIT. XVII NUIT. XVIII NUIT. XIX NUIT. XX NUIT. XXI NUIT. XXII NUIT. HISTOIRE DU JEUNE ROI DES ÎLES NOIRES. XXIII NUIT. XXIV NUIT. XXV NUIT. XXVI NUIT. XXVII NUIT. XXVIII NUIT. HISTOIRE DE TROIS CALENDERS, FILS DE ROIS, ET DE CINQ DAMES DE BAGDAD. XXIX NUIT. XXX NUIT. XXXI NUIT. XXXII NUIT. XXXIII NUIT. XXXIV NUIT. XXXV NUIT. XXXVI NUIT. XXXVII NUIT. HISTOIRE DU PREMIER CALENDER, FILS DE ROI. XXXVIII NUIT. XXXIX NUIT. XL NUIT. HISTOIRE DU SECOND CALENDER, FILS DE ROI. XLI NUIT. XLII NUIT. XLIII NUIT. XLIV NUIT. XLV NUIT. XLVI NUIT. HISTOIRE DE L'ENVIEUX ET DE L'ENVIÉ. XLVII NUIT. XLVIII NUIT. XLIX NUIT. L NUIT. LI NUIT. LII NUIT. LIII NUIT. HISTOIRE DU TROISIÈME CALENDER, FILS DE ROI. LIV NUIT. LV NUIT. LVI NUIT. LVII NUIT. LVIII NUIT. LIX NUIT. LX NUIT. LXI NUIT. LXII NUIT. LXIII NUIT. HISTOIRE DE ZOBÉIDE. LXIV NUIT. LXV NUIT. LXVI NUIT. LXVII NUIT. HISTOIRE D'AMINE. LXVIII NUIT. LXIX NUIT. HISTOIRE DES TROIS POMMES. LXX NUIT. LXXI NUIT. HISTOIRE DE LA DAME MASSACRÉE ET DU JEUNE HOMME SON MARI. LXXII NUIT. HISTOIRE DE NOUREDDIN ALI ET DE BEDREDDIN HASSAN. LXXIII NUIT. LXXIV NUIT. LXXV NUIT. LXXVI NUIT. LXXVII MUT. LXXVIII NUIT. LXXIX NUIT. LXXX NUIT. LXXXI NUIT. LXXXII NUIT. LXXXIII NUIT. LXXXIV NUIT. LXXXV NUIT. LXXXVI NUIT. LXXXVII NUIT. LXXXVIII NUIT. LXXXIX NUIT. XC NUIT. XCI NUIT. XCII NUIT. XCIII NUIT. XCIV NUIT. XCV NUIT. XCVI NUIT. XCVII NUIT. XCVIII NUIT. XCIX NUIT. C NUIT. HISTOIRE DU PETIT BOSSU. CI NUIT. CII NUIT. CIII NUIT. CIV NUIT. CV NUIT. HISTOIRE QUE RACONTA LE MARCHAND CHRÉTIEN. CVI NUIT. CVII NUIT. CVIII NUIT. CIX NUIT. CX NUIT. CXI NUIT. CXII NUIT. CXIII NUIT. CXIV NUIT. CXV NUIT. CXVI NUIT. CXVII NUIT. HISTOIRE RACONTÉE PAR LE POURVOYEUR DU SULTAN DE CASGAR. CXVIII NUIT. CXIX NUIT. CXX NUIT. CXXI NUIT. CXXII NUIT. CXXIII NUIT. CXXIV NUIT. CXXV NUIT. CXXVI NUIT. CXXVII NUIT. HISTOIRE RACONTÉE PAR LE MÉDECIN JUIF. CXXVIII NUIT. CXXIX NUIT. CXXX NUIT. CXXXI NUIT. CXXXII NUIT. CXXXIII NUIT. CXXXIV NUIT. HISTOIRE QUE RACONTA LE TAILLEUR. CXXXV NUIT. CXXXVI NUIT. CXXXVII NUIT. CXXXVIII NUIT. CXXXIX NUIT. CXL NUIT. CXLI NUIT. CXLII NUIT. CXLIII NUIT. HISTOIRE DU BARBIER. CXLIV NUIT. HISTOIRE DU PREMIER FRÈRE DU BARBIER. CXLV NUIT. CXLVI NUIT. CXLVII NUIT. HISTOIRE DU SECOND FRÈRE DU BARBIER. CXLVIII NUIT. CXLIX NUIT.

CONTES ARABES.

Les chroniques des Sassanides, anciens rois de Perse, qui avaient étendu leur empire dans les Indes, dans les grandes et petites îles qui en dépendent, et bien loin au delà du Gange, jusqu'à la Chine, rapportent qu'il y avait autrefois un roi de cette puissante maison, qui était le plus excellent prince de son temps. Il se faisait autant aimer de ses sujets par sa sagesse et sa prudence, qu'il s'était rendu redoutable à ses voisins par le bruit de sa valeur et par la réputation de ses troupes belliqueuses et bien disciplinées. Il avait deux fils: l'aîné, appelé Schahriar, digne héritier de son père, en possédait toutes les vertus; et le cadet, nommé Schahzenan, n'avait pas moins de mérite que son frère.

Après un règne aussi long que glorieux, ce roi mourut, et Schahriar monta sur le trône. Schahzenan, exclu de tout partage par les lois de l'empire, et obligé de vivre comme un particulier, au lieu de souffrir impatiemment le bonheur de son aîné, mit toute son attention à lui plaire. Il eut peu de peine à y réussir. Schahriar, qui avait naturellement de l'inclination pour ce prince, fut charmé de sa complaisance; et par un excès d'amitié, voulant partager avec lui ses états, il lui donna le royaume de la Grande Tartarie. Schahzenan en alla bientôt prendre possession, et il établit son séjour à Samarcande, qui en était la capitale.

Il y avait déjà dix ans que ces deux rois étaient séparés, lorsque Schahriar, souhaitant passionnément de revoir son frère, résolut de lui envoyer un ambassadeur pour l'inviter à venir à sa cour. Il choisit pour cette ambassade son premier vizir[1], qui partit avec une suite conforme à sa dignité, et fit toute la diligence possible. Quand il fut près de Samarcande, Schahzenan, averti de son arrivée, alla au-devant de lui avec les principaux seigneurs de sa cour, qui, pour faire plus d'honneur au ministre du sultan, s'étaient tous habillés magnifiquement. Le roi de Tartarie le reçut avec de grandes démonstrations de joie, et lui demanda d'abord des nouvelles du sultan son frère. Le vizir satisfit sa curiosité; après quoi il exposa le sujet de son ambassade. Schahzenan en fut touché: «Sage vizir, dit-il, le sultan mon frère me fait trop d'honneur, et il ne pouvait rien me proposer qui me fût plus agréable. S'il souhaite de me voir, je suis pressé de la même envie: le temps, qui n'a point diminué son amitié, n'a point affaibli la mienne. Mon royaume est tranquille, et je ne veux que dix jours pour me mettre en état de partir avec vous. Ainsi il n'est pas nécessaire que vous entriez dans la ville pour si peu de temps. Je vous prie de vous arrêter dans cet endroit et d'y faire dresser vos tentes. Je vais ordonner qu'on vous apporte des rafraîchissements en abondance, pour vous et pour toutes les personnes de votre suite.» Cela fut exécuté sur-le-champ: le roi fut à peine rentré dans Samarcande, que le vizir vit arriver une prodigieuse quantité de toutes sortes de provisions, accompagnées de régals et de présents d'un très-grand prix.

Cependant Schahzenan, se disposant à partir, régla les affaires les plus pressantes, établit un conseil pour gouverner son royaume pendant son absence, et mit à la tête de ce conseil un ministre dont la sagesse lui était connue et en qui il avait une entière confiance. Au bout de dix jours, ses équipages étant prêts, il dit adieu à la reine sa femme, sortit sur le soir de Samarcande, et, suivi des officiers qui devaient être du voyage, il se rendit au pavillon royal qu'il avait fait dresser auprès des tentes du vizir. Il s'entretint avec cet ambassadeur jusqu'à minuit. Alors, voulant encore une fois embrasser la reine, qu'il aimait beaucoup, il retourna seul dans son palais. Il alla droit à l'appartement de cette princesse, qui, ne s'attendant pas à le revoir, avait reçu dans son lit un des derniers officiers de sa maison. Il y avait déjà longtemps qu'ils étaient couchés et ils dormaient d'un profond sommeil.

Le roi entra sans bruit, se faisant un plaisir de surprendre par son retour une épouse dont il se croyait tendrement aimé. Mais quelle fut sa surprise, lorsqu'à la clarté des flambeaux, qui ne s'éteignent jamais la nuit dans les appartements des princes et des princesses, il aperçut un homme dans ses bras! Il demeura immobile durant quelques moments, ne sachant s'il devait croire ce qu'il voyait. Mais n'en pouvant douter: «Quoi! dit-il en lui-même, je suis à peine hors de mon palais, je suis encore sous les murs de Samarcande, et l'on m'ose outrager! Ah! perfide, votre crime ne sera pas impuni! Comme roi, je dois punir les forfaits qui se commettent dans mes états; comme époux offensé, il faut que je vous immole à mon juste ressentiment.» Enfin ce malheureux prince, cédant à son premier transport, tira son sabre, s'approcha du lit, et d'un seul coup fit passer les coupables du sommeil à la mort. Ensuite, les prenant l'un après l'autre, il les jeta par une fenêtre, dans le fossé dont le palais était environné.

S'étant vengé de cette sorte, il sortit de la ville, comme il y était venu, et se retira sous son pavillon. Il n'y fut pas plus tôt arrivé, que, sans parler à personne de ce qu'il venait de faire, il ordonna de plier les tentes et de partir. Tout fut bientôt prêt, et il n'était pas jour encore, qu'on se mit en marche au son des timbales et de plusieurs autres instruments qui inspiraient de la joie à tout le monde, hormis au roi. Ce prince, toujours occupé de l'infidélité de la reine, était en proie à une affreuse mélancolie, qui ne le quitta point pendant tout le voyage.

Lorsqu'il fut près de la capitale des Indes, il vit venir au- devant de lui le sultan[2] Schahriar avec toute sa cour. Quelle joie pour ces princes de se revoir! Ils mirent tous deux pied à terre pour s'embrasser; et, après s'être donné mille marques de tendresse, ils remontèrent à cheval, et entrèrent dans la ville aux acclamations d'une foule innombrable de peuple. Le sultan conduisit le roi son frère jusqu'au palais qu'il lui avait fait préparer: ce palais communiquait au sien par un même jardin; il était d'autant plus magnifique, qu'il était consacré aux fêtes et aux divertissements de la cour; et on en avait encore augmenté la magnificence par de nouveaux ameublements.

Schahriar quitta d'abord le roi de Tartarie, pour lui donner le temps d'entrer au bain et de changer d'habit; mais dès qu'il sut qu'il en était sorti, il vint le retrouver. Ils s'assirent sur un sofa, et comme les courtisans se tenaient éloignés par respect, ces deux princes commencèrent à s'entretenir de tout ce que deux frères, encore plus unis par l'amitié que par le sang, ont à se dire après une longue absence. L'heure du souper étant venue, ils mangèrent ensemble; et après le repas, ils reprirent leur entretien, qui dura jusqu'à ce que Schahriar, s'apercevant que la nuit était fort avancée, se retira pour laisser reposer son frère.

L'infortuné Schahzenan se coucha; mais si la présence du sultan son frère avait été capable de suspendre pour quelque temps ses chagrins, ils se réveillèrent alors avec violence; au lieu de goûter le repos dont il avait besoin, il ne fit que rappeler dans sa mémoire les plus cruelles réflexions; toutes les circonstances de l'infidélité de la reine se présentaient si vivement à son imagination, qu'il en était hors de lui-même. Enfin, ne pouvant dormir, il se leva; et se livrant tout entier à des pensées si affligeantes, il parut sur son visage une impression de tristesse que le sultan ne manqua pas de remarquer: «Qu'a donc le roi de Tartarie? disait-il; qui peut causer ce chagrin que je lui vois? Aurait-il sujet de se plaindre de la réception que je lui ai faite? Non: je l'ai reçu comme un frère que j'aime, et je n'ai rien là-dessus à me reprocher. Peut-être se voit-il à regret éloigné de ses états ou de la reine sa femme. Ah! si c'est cela qui l'afflige, il faut que je lui fasse incessamment les présents que je lui destine, afin qu'il puisse partir quand il lui plaira, pour s'en retourner à Samarcande.» Effectivement, dès le lendemain il lui envoya une partie de ces présents, qui étaient composés de tout ce que les Indes produisent de plus rare, de plus riche et de plus singulier. Il ne laissait pas néanmoins d'essayer de le divertir tous les jours par de nouveaux plaisirs; mais les fêtes les plus agréables, au lieu de le réjouir, ne faisaient qu'irriter ses chagrins.

Un jour Schahriar ayant ordonné une grande chasse à deux journées de sa capitale, dans un pays où il y avait particulièrement beaucoup de cerfs, Schahzenan le pria de le dispenser de l'accompagner, en lui disant que l'état de sa santé ne lui permettait pas d'être de la partie. Le sultan ne voulut pas le contraindre, le laissa en liberté et partit avec toute sa cour pour aller prendre ce divertissement. Après son départ, le roi de la Grande Tartarie, se voyant seul, s'enferma dans son appartement. Il s'assit à une fenêtre qui avait vue sur le jardin. Ce beau lieu et le ramage d'une infinité d'oiseaux qui y faisaient leur retraite, lui auraient donné du plaisir, s'il eût été capable d'en ressentir; mais, toujours déchiré par le souvenir funeste de l'action infâme de la reine, il arrêtait moins souvent ses yeux sur le jardin, qu'il ne les levait au ciel pour se plaindre de son malheureux sort.

Néanmoins, quelque occupé qu'il fût de ses ennuis, il ne laissa pas d'apercevoir un objet qui attira toute son attention. Une porte secrète du palais du sultan s'ouvrit tout à coup, et il en sortit vingt femmes, au milieu desquelles marchait la sultane[3] d'un air qui la faisait aisément distinguer. Cette princesse, croyant que le roi de la Grande Tartarie était aussi à la chasse, s'avança avec fermeté jusque sous les fenêtres de l'appartement de ce prince, qui, voulant par curiosité l'observer, se plaça de manière qu'il pouvait tout voir sans être vu. Il remarqua que les personnes qui accompagnaient la sultane, pour bannir toute contrainte, se découvrirent le visage qu'elles avaient eu couvert jusqu'alors, et quittèrent de longs habits qu'elles portaient par- dessus d'autres plus courts. Mais il fut dans un extrême étonnement de voir que dans cette compagnie, qui lui avait semblé toute composée de femmes, il y avait dix noirs, qui prirent chacun leur maîtresse. La sultane, de son côté, ne demeura pas longtemps sans amant; elle frappa des mains en criant: Masoud! Masoud! et aussitôt un autre noir descendit du haut d'un arbre, et courut à elle avec beaucoup d'empressement.

La pudeur ne me permet pas de raconter tout ce qui se passa entre ces femmes et ces noirs, et c'est un détail qu'il n'est pas besoin de faire; il suffit de dire que Schahzenan en vit assez pour juger que son frère n'était pas moins à plaindre que lui. Les plaisirs de cette troupe amoureuse durèrent jusqu'à minuit. Ils se baignèrent tous ensemble dans une grande pièce d'eau qui faisait un des plus beaux ornements du jardin; après quoi, ayant repris leurs habits, ils rentrèrent par la porte secrète dans le palais du sultan; et Masoud, qui était venu de dehors par-dessus la muraille du jardin, s'en retourna par le même endroit.

Comme toutes ces choses s'étaient passées sous les yeux du roi de la Grande Tartarie, elles lui donnèrent lieu de faire une infinité de réflexions: «Que j'avais peu raison, disait-il, de croire que mon malheur était si singulier! C'est sans doute l'inévitable destinée de tous les maris, puisque le sultan mon frère, le souverain de tant d'états, le plus grand prince du monde, n'a pu l'éviter. Cela étant, quelle faiblesse de me laisser consumer de chagrin! C'en est fait: le souvenir d'un malheur si commun ne troublera plus désormais le repos de ma vie.» En effet, dès ce moment il cessa de s'affliger; et comme il n'avait pas voulu souper qu'il n'eût vu toute la scène qui venait de se jouer sous ses fenêtres, il fit servir alors, mangea de meilleur appétit qu'il n'avait fait depuis son départ de Samarcande, et entendit même avec quelque plaisir un concert agréable de voix et d'instruments dont on accompagna le repas.

Les jours suivants il fut de très-bonne humeur; et lorsqu'il sut que le sultan était de retour, il alla au-devant de lui, et lui fit son compliment d'un air enjoué. Schahriar d'abord ne prit pas garde à ce changement; il ne songea qu'à se plaindre obligeamment de ce que ce prince avait refusé de l'accompagner à la chasse; et sans lui donner le temps de répondre à ses reproches, il lui parla du grand nombre de cerfs et d'autres animaux qu'il avait pris, et enfin du plaisir qu'il avait eu. Schahzenan, après l'avoir écouté avec attention, prit la parole à son tour. Comme il n'avait plus de chagrin qui l'empêchât de faire paraître combien il avait d'esprit, il dit mille choses agréables et plaisantes.

Le sultan, qui s'était attendu à le retrouver dans le même état où il l'avait laissé, fut ravi de le voir si gai: «Mon frère, lui dit-il, je rends grâces au ciel de l'heureux changement qu'il a produit en vous pendant mon absence: j'en ai une véritable joie; mais j'ai une prière à vous faire, et je vous conjure de m'accorder ce que je vais vous demander. - Que pourrais-je vous refuser? répondit le roi de Tartarie. Vous pouvez tout sur Schahzenan. Parlez; je suis dans l'impatience de savoir ce que vous souhaitez de moi. - Depuis que vous êtes dans ma cour, reprit Schahriar, je vous ai vu plongé dans une noire mélancolie, que j'ai vainement tenté de dissiper par toutes sortes de divertissements. Je me suis imaginé que votre chagrin venait de ce que vous étiez éloigné de vos états; j'ai cru même que l'amour y avait beaucoup de part, et que la reine de Samarcande, que vous avez dû choisir d'une beauté achevée, en était peut-être la cause. Je ne sais si je me suis trompé dans ma conjecture; mais je vous avoue que c'est particulièrement pour cette raison que je n'ai pas voulu vous importuner là-dessus, de peur de vous déplaire. Cependant, sans que j'y aie contribué en aucune manière, je vous trouve à mon retour de la meilleure humeur du monde et l'esprit entièrement dégagé de cette noire vapeur qui en troublait tout l'enjouement: dites-moi, de grâce, pourquoi vous étiez si triste, et pourquoi vous ne l'êtes plus.»

À ce discours, le roi de la Grande Tartarie demeura quelque temps rêveur, comme s'il eût cherché ce qu'il avait à y répondre. Enfin il repartit dans ces termes: «Vous êtes mon sultan et mon maître; mais dispensez-moi, je vous supplie, de vous donner la satisfaction que vous me demandez. - Non, mon frère, répliqua le sultan; il faut que vous me l'accordiez: je la souhaite, ne me la refusez pas.» Schahzenan ne put résister aux instances de Schahriar: «Hé bien! mon frère, lui dit-il, je vais vous satisfaire, puisque vous me le commandez.» Alors il lui raconta l'infidélité de la reine de Samarcande; et lorsqu'il en eut achevé le récit: «Voilà, poursuivit-il, le sujet de ma tristesse; jugez si j'avais tort de m'y abandonner. - Ô mon frère! s'écria le sultan d'un ton qui marquait combien il entrait dans le ressentiment du roi de Tartarie, quelle horrible histoire venez- vous de me raconter! Avec quelle impatience je l'ai écoutée jusqu'au bout! Je vous loue d'avoir puni les traîtres qui vous ont fait un outrage si sensible. On ne saurait vous reprocher cette action: elle est juste; et pour moi, j'avouerai qu'à votre place j'aurais eu peut-être moins de modération que vous: je ne me serais pas contenté d'ôter la vie à une seule femme; je crois que j'en aurais sacrifié plus de mille à ma rage. Je ne suis pas étonné de vos chagrins: la cause en était trop vive et trop mortifiante pour n'y pas succomber. Ô ciel, quelle aventure! Non, je crois qu'il n'en est jamais arrivé de semblable à personne qu'à vous. Mais enfin il faut louer Dieu de ce qu'il vous a donné de la consolation; et comme je ne doute pas qu'elle ne soit bien fondée, ayez encore la complaisance de m'en instruire, et faites-moi la confidence entière.»

Schahzenan fit plus de difficulté sur ce point que sur le précédent, à cause de l'intérêt que son frère y avait; mais il fallut céder à ses nouvelles instances: «Je vais donc vous obéir, lui dit-il, puisque vous le voulez absolument. Je crains que mon obéissance ne vous cause plus de chagrins que je n'en ai eu; mais vous ne devez vous en prendre qu'à vous-même, puisque c'est vous qui me forcez à vous révéler une chose que je voudrais ensevelir dans un éternel oubli. - Ce que vous me dites, interrompit Schahriar, ne fait qu'irriter ma curiosité; hâtez-vous de me découvrir ce secret, de quelque nature qu'il puisse être.» Le roi de Tartarie, ne pouvant plus s'en défendre, fit alors le détail de tout ce qu'il avait vu du déguisement des noirs, de l'emportement de la sultane et de ses femmes, et il n'oublia pas Masoud: «Après avoir été témoin de ces infamies, continua-t-il, je pensai que toutes les femmes y étaient naturellement portées, et qu'elles ne pouvaient résister à leur penchant. Prévenu de cette opinion, il me parut que c'était une grande faiblesse à un homme d'attacher son repos à leur fidélité. Cette réflexion m'en fit faire beaucoup d'autres; et enfin je jugeai que je ne pouvais prendre un meilleur parti que de me consoler. Il m'en a coûté quelques efforts; mais j'en suis venu à bout; et si vous m'en croyez, vous suivrez mon exemple.»

Quoique ce conseil fût judicieux, le sultan ne put le goûter. Il entra même en fureur: «Quoi! dit-il, la sultane des Indes est capable de se prostituer d'une manière si indigne! Non, mon frère, ajouta-t-il, je ne puis croire ce que vous me dites, si je ne le vois de mes propres yeux. Il faut que les vôtres vous aient trompé; la chose est assez importante pour mériter que j'en sois assuré par moi-même. - Mon frère, répondit Schahzenan, si vous voulez en être témoin, cela n'est pas fort difficile: vous n'avez qu'à faire une nouvelle partie de chasse; quand nous serons hors de la ville avec votre cour et la mienne, nous nous arrêterons sous nos pavillons, et la nuit nous reviendrons tous deux seuls dans mon appartement. Je suis assuré que le lendemain vous verrez ce que j'ai vu.» Le sultan approuva le stratagème, et ordonna aussitôt une nouvelle chasse; de sorte que dès le même jour, les pavillons furent dressés au lieu désigné.