Les mille et une nuits: contes choisis

Part 8

Chapter 84,063 wordsPublic domain

Ce prince, qui n'avait alors que sa garde ordinaire, ne put résister à tant d'ennemis. Ils investirent la ville; et comme les portes leur furent ouvertes sans résistance, ils eurent peu de peine à s'en rendre maîtres. Ils n'en eurent pas davantage à pénétrer jusqu'au palais du roi mon oncle, qui se mit en défense; mais il fut tué, après avoir vendu chèrement sa vie. De mon côté, je combattis quelque temps; mais voyant bien qu'il fallait céder à la force, je songeai à me retirer, et j'eus le bonheur de me sauver par des détours, et de me rendre chez un officier du roi dont la fidélité m'était connue.

Accablé de douleur, persécuté par la fortune, j'eus recours à un stratagème, qui était la seule ressource qui me restait pour me conserver la vie. Je me fis raser la barbe et les sourcils; et ayant pris l'habit de Calender, je sortis de la ville sans que personne me reconnût. Après cela, il me fut aisé de m'éloigner du royaume du roi mon oncle, en marchant par des chemins écartés. J'évitais de passer par les villes, jusqu'à ce qu'étant arrivé dans l'empire du puissant Commandeur des croyants, le glorieux et renommé calife Haroun-al-Raschid, je cessai de craindre. Alors me consultant sur ce que j'avais à faire, je pris la résolution de venir à Bagdad me jeter aux pieds de ce grand monarque, dont on vante partout la générosité. Je le toucherai, disais-je, par le récit d'une histoire aussi surprenante que la mienne; il aura pitié, sans doute, d'un malheureux prince, et je n'implorerai pas vainement son appui.

Enfin, après un voyage de plusieurs mois, je suis arrivé aujourd'hui à la porte de cette ville; j'y suis entré sur la fin du jour; et m'étant un peu arrêté pour reprendre mes esprits, et délibérer de quel côté je tournerais mes pas, cet autre Calender que voici près de moi arriva aussi en voyageur. Il me salue, je le salue de même. A vous voir, lui dis-je, vous êtes étranger comme moi. Il me répond que je ne me trompe pas. Dans le moment qu'il me fait cette réponse, le troisième Calender que vous voyez survient. Il nous salue, fait connaître qu'il est aussi étranger et nouveau venu à Bagdad. Comme frères, nous nous joignons ensemble, et nous résolvons de ne nous pas séparer.

Cependant il était tard, et nous ne savions où aller loger dans une ville où nous n'avions aucune habitude, et où nous n'étions jamais venus. Mais notre bonne fortune nous ayant conduits devant votre porte, nous avons pris la liberté de frapper; vous nous avez reçus avec tant de charité et de bonté, que nous ne pouvons assez vous en remercier. Voilà, madame, ajouta-t-il, ce que vous m'avez commandé de vous raconter, pourquoi j'ai perdu mon œil droit, pourquoi j'ai la barbe et les sourcils ras, et pourquoi je suis en ce moment chez vous.

C'est assez, dit Zobéide, nous sommes contentes: retirez-vous où il vous plaira. Le Calender s'en excusa, et supplia la dame de lui permettre de demeurer, pour avoir la satisfaction d'entendre l'histoire de ses deux confrères, qu'il ne pouvait, disait-il, abandonner honnêtement, et celle des trois autres personnes de la compagnie.

Sire, dit en cet endroit Scheherazade, le jour que je vois m'empêche de passer à l'histoire du second Calender; mais si Votre Majesté veut l'entendre demain, elle n'en sera pas moins satisfaite que de celle du premier. Le sultan y consentit, et se leva pour aller tenir son conseil.

XXXIII^{E} NUIT

Dinarzade ne doutant point qu'elle ne prît autant de plaisir à l'histoire du second Calender qu'elle en avait pris à l'autre, ne manqua pas d'éveiller la sultane avant le jour, en la priant de commencer l'histoire qu'elle avait promise. Scheherazade aussitôt adressa la parole au sultan, et parla dans ces termes:

Sire, l'histoire du premier Calender parut étrange à toute la compagnie, et particulièrement au calife. La présence des esclaves avec leur sabre à la main ne l'empêcha pas de dire tout bas au visir: Depuis que je me connais, j'ai bien entendu des histoires, mais je n'ai jamais rien ouï qui approchât de celle de ce Calender. Pendant qu'il parlait ainsi, le second Calender prit la parole, et l'adressant à Zobéide:

HISTOIRE DU SECOND CALENDER, FILS DE ROI

Madame, dit-il, pour obéir à votre commandement, et vous apprendre par quelle étrange aventure je suis devenu borgne de l'œil droit, il faut que je vous conte toute l'histoire de ma vie.

J'étais à peine hors de l'enfance, que le roi mon père (car vous saurez, madame, que je suis né prince), remarquant en moi beaucoup d'esprit, n'épargna rien pour le cultiver. Il appela auprès de moi tout ce qu'il y avait dans ses États de gens qui excellaient dans les sciences et dans les beaux-arts.

Je ne sus pas plutôt lire et écrire, que j'appris par cœur l'Alcoran tout entier, ce livre admirable, qui contient le fondement, les préceptes et la règle de notre religion. Et afin de m'en instruire à fond, je lus les ouvrages des auteurs les plus approuvés, et qui l'ont éclairci par leurs commentaires. J'ajoutai à cette lecture la connaissance de toutes les traductions recueillies de la bouche de nos prophètes par les grands hommes ses contemporains. Mais une chose que j'aimais beaucoup, et à quoi je réussissais principalement, c'était à former les caractères de notre langue arabe. J'y fis tant de progrès, que je surpassai tous les maîtres écrivains de notre royaume qui s'étaient acquis le plus de réputation.

La renommée me fit plus d'honneur que je ne méritais. Elle ne se contenta pas de semer le bruit de mes talents dans les États du roi mon père, elle le porta jusqu'à la cour des Indes, dont le puissant monarque, curieux de me voir, envoya un ambassadeur avec de riches présents, pour me demander à mon père, qui fut ravi de cette ambassade pour plusieurs raisons. Je partis donc avec l'ambassadeur, mais avec peu d'équipage, à cause de la longueur et de la difficulté des chemins.

Il y avait un mois que nous étions en marche, lorsque nous découvrîmes de loin un gros nuage de poussière, sous lequel nous vîmes bientôt paraître cinquante cavaliers bien armés. C'étaient des voleurs qui venaient à nous au grand galop.

Scheherazade, étant en cet endroit, aperçut le jour, et en avertit le sultan, qui se leva; mais voulant savoir ce qui se passerait entre les cinquante cavaliers et l'ambassadeur des Indes, ce prince attendit la nuit suivante impatiemment.

XXXIV^{E} NUIT

Il était presque jour lorsque Scheherazade reprit de cette manière l'histoire du second Calender:

Madame, poursuivit le Calender en parlant toujours à Zobéide, comme nous avions dix chevaux chargés de notre bagage et des présents que je devais faire au sultan des Indes de la part du roi mon père, et que nous étions peu de monde, vous jugez bien que ces voleurs ne manquèrent pas de venir à nous hardiment. Nous n'étions pas en état de repousser la force par la force. L'ambassadeur fut tué, je fus blessé et je ne dus mon salut qu'à une prompte fuite...

XXXV^{E} NUIT

Dinarzade ne manqua pas d'appeler la sultane de meilleure heure que le jour précédent, et Scheherazade continua dans ces termes le conte du second Calender:

Me voilà donc, madame, dit le Calender, seul, blessé, destitué de tout secours, dans un pays qui m'était inconnu. Je n'osais reprendre le grand chemin, de peur de retomber entre les mains de ces voleurs. Au bout d'un mois de marche, je découvris une grande ville très-peuplée, et située d'autant plus avantageusement qu'elle était arrosée, aux environs, par plusieurs rivières, et qu'il y régnait un printemps perpétuel.

Les objets agréables qui se présentèrent alors à mes yeux me causèrent de la joie, et suspendirent pour quelques moments la tristesse mortelle où j'étais de me voir en l'état où je me trouvais. J'avais le visage, les mains et les pieds d'une couleur basanée, car le soleil me les avait brûlés; à force de marcher, ma chaussure s'était usée, et j'avais été réduit à marcher nu-pieds; outre cela, mes habits étaient tout en lambeaux.

J'entrai dans la ville pour prendre langue, et m'informer du lieu où j'étais; je m'adressai à un tailleur qui travaillait à sa boutique. A ma jeunesse, et à mon air qui marquait autre chose que je ne paraissais, il me fit asseoir près de lui. Il me demanda qui j'étais, d'où je venais, et ce qui m'avait amené. Je ne lui déguisai rien de tout ce qui m'était arrivé, et je ne fis pas même difficulté de lui découvrir ma condition.

Le tailleur m'écouta avec attention; mais lorsque j'eus achevé de parler, au lieu de me donner de la consolation, il augmenta mes chagrins. Gardez-vous bien, me dit-il, de faire confidence à personne de ce que vous venez de m'apprendre, car le prince qui règne en ces lieux est le plus grand ennemi qu'ait le roi votre père, et il vous ferait sans doute quelque outrage, s'il était informé de votre arrivée en cette ville. Je ne doutai point de la sincérité du tailleur, quand il m'eut nommé le prince. Mais comme l'inimitié qui est entre mon père et lui n'a pas de rapport avec mes aventures, vous trouverez bon, madame, que je la passe sous silence.

Je remerciai le tailleur de l'avis qu'il me donnait, et lui témoignai que je m'en remettais entièrement à ses bons conseils. Comme il jugea que je ne devais pas manquer d'appétit, il me fit apporter à manger, et m'offrit même un logement chez lui; ce que j'acceptai.

Quelques jours après mon arrivée, remarquant que j'étais assez remis de la fatigue du long et pénible voyage que je venais de faire, et n'ignorant pas que la plupart des princes de notre religion, par précaution contre les revers de la fortune, apprennent quelque art ou métier pour s'en servir en cas de besoin, il me demanda si j'en savais quelqu'un dont je pusse vivre sans être à charge à personne. Je lui répondis que je savais l'un et l'autre droit, que j'étais grammairien, poëte, et surtout que j'écrivais parfaitement bien. Avec tout ce que vous venez de dire, répliqua-t-il, vous ne gagnerez pas dans ce pays-ci de quoi vous avoir un morceau de pain. Si vous voulez suivre mon conseil, ajouta-t-il, vous prendrez un habit court, et comme vous paraissez robuste et d'une bonne constitution, vous irez dans la forêt prochaine faire du bois à brûler; vous viendrez l'exposer en vente à la place, et je vous assure que vous vous ferez un petit revenu dont vous vivrez indépendamment de personne. La crainte d'être reconnu, et la nécessité de vivre, me déterminèrent à prendre ce parti, malgré la bassesse et la peine qui y étaient attachées.

Dès le jour suivant, le tailleur m'acheta une cognée et une corde, avec un habit court; et me recommandant à de pauvres habitants qui gagnaient leur vie de la même manière, il les pria de me mener avec eux. Ils me conduisirent à la forêt; et dès le premier jour j'en rapportai sur ma tête une grosse charge de bois, que je vendis une demi-pièce de monnaie d'or du pays; car quoique la forêt ne fût pas éloignée, le bois, néanmoins, ne laissait pas d'être cher en cette ville, à cause du peu de gens qui se donnaient la peine d'en aller couper. En peu de temps je gagnai beaucoup, et je rendis au tailleur l'argent qu'il avait avancé pour moi.

Il y avait déjà plus d'une année que je vivais de cette sorte, lorsqu'un jour, ayant pénétré dans la forêt plus avant que de coutume, j'arrivai dans un endroit fort agréable, où je me mis à couper du bois. En arrachant une racine d'arbre, j'aperçus un anneau de fer attaché à une trappe de même métal. J'ôtai aussitôt la terre qui la couvrait; je la levai, et je vis un escalier par où je descendis avec ma cognée.

Quand je fus au bas de l'escalier, je me trouvai dans un vaste palais, qui me causa une grande admiration par la lumière qui l'éclairait, comme s'il eût été sur la terre dans l'endroit le mieux exposé. Je m'avançai par une galerie soutenue de colonnes de jaspe avec des vases et des chapiteaux d'or massif; mais voyant venir au-devant de moi une dame, elle me parut avoir un air si noble et si aisé, et une beauté si extraordinaire, que, détournant mes yeux de tout autre objet, je m'attachai uniquement à la regarder.

XXXVI^{E} NUIT

Le second Calender, continua la sultane, poursuivant son histoire:

Pour épargner à la belle dame, dit-il, la peine de venir jusqu'à moi, je me hâtai de la joindre; et dans le temps que je lui faisais une profonde révérence, elle me dit: Qui êtes-vous? êtes-vous homme ou génie? Je suis homme, madame, lui répondis-je en me relevant, et je n'ai point de commerce avec les génies. Par quelle aventure, reprit-elle avec un grand soupir, vous trouvez-vous ici? Il y a vingt-cinq ans que j'y demeure, et pendant ce temps-là, je n'y ai pas vu d'autre homme que vous.

Sa grande beauté, sa douceur et l'honnêteté avec laquelle elle me recevait, me donnèrent la hardiesse de lui dire: Madame, avant que j'aie l'honneur de satisfaire votre curiosité, permettez-moi de vous dire que je me sais un gré infini de cette rencontre imprévue, qui m'offre l'occasion de me consoler dans l'affliction où je suis, et peut-être celle de vous rendre plus heureuse que vous n'êtes. Je lui racontai fidèlement par quel étrange accident elle voyait en ma personne le fils d'un roi, dans l'état où je paraissais en sa présence, et comment le hasard avait voulu que je découvrisse l'entrée de la prison magnifique où je la trouvais, mais ennuyeuse, selon toutes les apparences.

Hélas! prince, dit-elle en soupirant encore, vous avez bien raison de croire que cette prison si riche et si pompeuse ne laisse pas d'être un séjour fort ennuyeux. Les lieux les plus charmants ne sauraient plaire lorsqu'on y est contre sa volonté. Il n'est pas possible que vous n'ayez jamais entendu parler du grand Épitimarus, roi de l'île d'Ébène, ainsi nommée à cause de ce bois précieux qu'elle produit si abondamment. Je suis la princesse sa fille.

Le roi mon père m'avait choisi pour époux un prince qui était mon cousin; mais la première nuit de mes noces, au milieu des réjouissances de la cour et de la capitale du royaume de l'île d'Ébène, un génie m'enleva. Je m'évanouis en ce moment, je perdis toute connaissance; et lorsque j'eus repris mes esprits, je me trouvai dans ce palais. J'ai été longtemps inconsolable; mais le temps et la nécessité m'ont accoutumée à voir et à souffrir le génie. Il y a vingt-cinq ans, comme je vous l'ai déjà dit, que je suis dans ce lieu, où je puis dire que j'ai à souhait tout ce qui est nécessaire à la vie, et tout ce qui peut contenter une princesse qui n'aimerait que les parures et les ajustements.

De dix jours en dix jours, continua la princesse, le génie vient me voir, il n'y vient jamais plus souvent. Cependant, si j'ai besoin de lui, soit de jour, soit de nuit, je n'ai pas plutôt touché un talisman qui est à l'entrée de ma chambre, que le génie paraît. Il y a aujourd'hui quatre jours qu'il est venu, ainsi je ne l'attends que dans six. C'est pourquoi vous en pourrez demeurer cinq avec moi, pour me tenir compagnie, si vous le voulez bien, et je tâcherai de vous régaler selon votre qualité et votre mérite.

Je me serais estimé trop heureux d'obtenir une si grande faveur en la demandant, pour la refuser après une offre si obligeante. La princesse me fit entrer dans un bain, le plus propre, le plus commode et le plus somptueux que l'on puisse s'imaginer; et lorsque j'en sortis, à la place de mon habit, j'en trouvai un autre très-riche, que je pris moins pour sa richesse que pour me rendre plus digne d'être avec elle.

Nous nous assîmes sur un sofa garni d'un superbe tapis, et de coussin d'appui, du plus beau brocart des Indes; et quelque temps après, elle mit sur une table des mets très-délicats. Nous mangeâmes ensemble, et nous passâmes le reste de la journée très-agréablement.

Le lendemain, comme elle cherchait tous les moyens de me faire plaisir, elle me servit au dîner une bouteille de vin vieux, le plus excellent que l'on puisse goûter; et elle voulut bien, par complaisance, en boire quelques coups avec moi. Quand j'eus la tête échauffée de cette liqueur agréable: Belle princesse, lui dis-je, il y a trop longtemps que vous êtes enterrée toute vive; suivez-moi, venez jouir de la clarté du véritable jour, dont vous êtes privée depuis tant d'années. Abandonnez la fausse position dont vous jouissez ici.

Prince, me répondit-elle en souriant, laissez là ce discours dépourvu de toute raison. Ce que vous me demandez est impossible. Princesse, repris-je, je vois bien que la crainte du génie vous fait tenir ce langage. Pour moi, je le redoute si peu, que je vais mettre son talisman en pièces avec le grimoire qui est écrit dessus. Qu'il vienne alors, je l'attends. Quelque brave, quelque redoutable qu'il puisse être, je lui ferai sentir le poids de mon bras. Je fais le serment d'exterminer tout ce qu'il y a de génies au monde, et lui le premier. La princesse, qui en savait la conséquence, me conjura de ne pas toucher au talisman. Ce serait le moyen, me dit-elle, de nous perdre vous et moi. Je connais les génies mieux que vous ne les connaissez. Les vapeurs du vin ne me permirent pas de goûter les raisons de la princesse; je donnai du pied dans le talisman et le mis en plusieurs morceaux...

XXXVII^{E} NUIT

Le talisman ne fut pas plutôt rompu, continua le Calender, que le palais s'ébranla, prêt à s'écrouler, avec un bruit effroyable et pareil à celui du tonnerre, accompagné d'éclairs redoublés et d'une grande obscurité. Ce fracas épouvantable dissipa en un moment les fumées du vin, et me fit connaître, mais trop tard, la faute que j'avais faite. Princesse, m'écriai-je, que signifie ceci? Elle me répondit tout effrayée, et sans penser à son propre malheur: Hélas! c'est fait de vous, si vous ne vous sauvez.

Je suivis son conseil; et mon épouvante fut si grande que j'oubliai ma cognée et mes babouches. J'avais à peine gagné l'escalier par où j'étais descendu, que le palais enchanté s'entr'ouvrit, et fit un passage au génie. Il demanda en colère à la princesse: Que vous est-il arrivé? et pourquoi m'appelez-vous? Un mal de cœur, lui répondit la princesse, m'a obligée d'aller chercher la bouteille que vous voyez; j'en ai bu deux ou trois coups; par malheur j'ai fait un faux pas, et je suis tombée sur le talisman, qui s'est brisé. Il n'y a pas autre chose.

A cette réponse, le génie furieux lui dit: Vous êtes une impudente, une menteuse. La cognée et les babouches que voilà, pourquoi se trouvent-elles ici? Je ne les ai jamais vues qu'en ce moment, reprit la princesse. De l'impétuosité dont vous êtes venu, vous les avez peut-être enlevées avec vous, en passant par quelque endroit, et vous les avez apportées sans y prendre garde.

Le génie ne repartit que par des injures et par des coups dont j'entendis le bruit. Je n'eus pas la fermeté d'ouïr les pleurs et les cris pitoyables de la princesse, maltraitée d'une manière si cruelle. J'avais déjà quitté l'habit qu'elle m'avait fait prendre, et repris le mien que j'avais porté sur l'escalier le jour précédent, à la sortie du bain.

Il est vrai, disais-je, qu'elle est prisonnière depuis vingt-cinq ans; mais, la liberté à part, elle n'avait rien à désirer pour être heureuse. Mon emportement met fin à son bonheur et la soumet à la cruauté d'un démon impitoyable.

Le tailleur, mon hôte, marqua une grande joie de me revoir. Votre absence, me dit-il, m'a causé une grande inquiétude, à cause du secret de votre naissance que vous m'avez confié. Je ne savais ce que je devais penser, et je craignais que quelqu'un ne vous eût reconnu. Dieu soit loué de votre retour! Je le remerciai de son zèle et de son affection; mais je ne lui communiquai rien de ce qui m'était arrivé, ni de la raison pourquoi je retournais sans cognée et sans babouches. Je me retirai dans ma chambre, où je me reprochai mille fois l'excès de mon imprudence. Rien, me disais-je, n'aurait égalé le bonheur de la princesse et le mien, si j'eusse pu me contenir et que je n'eusse pas brisé le talisman.

Pendant que je m'abandonnais à ces pensées affligeantes, le tailleur entra, et me dit: Un vieillard que je ne connais pas vient d'arriver avec votre cognée et vos babouches qu'il a trouvées en son chemin, à ce qu'il dit. Il a appris de vos camarades, qui vont au bois avec vous, que vous demeuriez ici. Venez lui parler, il veut vous les rendre en main propre.

A ce discours, je changeai de couleur et tout le corps me trembla. Le tailleur m'en demandait le sujet, lorsque le pavé de ma chambre s'entr'ouvrit. Le vieillard, qui n'avait pas eu la patience d'attendre, parut, et se présenta à nous avec la cognée et les babouches. C'était le génie ravisseur de la belle princesse de l'île d'Ébène, qui s'était ainsi déguisé, après l'avoir traitée avec la dernière barbarie. Je suis génie, nous dit-il, fils de la fille d'Éblis, prince des génies. N'est-ce pas là ta cognée? ajouta-t-il en s'adressant à moi; ne sont-ce pas là tes babouches?...

XXXVIII^{E} NUIT

Le jour suivant Scheherazade se mit à raconter de cette sorte l'histoire du second Calender:

Le Calender, continuant de parler à Zobéide:

Madame, dit-il, le génie m'ayant fait cette question, ne me donna pas le temps de lui répondre, et je ne l'aurais pu faire, tant sa présence affreuse m'avait mis hors de moi-même. Il me prit par le milieu du corps, me traîna hors de la chambre; et s'élançant dans l'air, m'enleva jusqu'au ciel avec tant de force et de vitesse, que je m'aperçus plutôt que j'étais monté si haut, que du chemin qu'il m'avait fait faire en peu de moments. Il fondit de même vers la terre; et l'ayant fait entr'ouvrir en frappant du pied, il s'y enfonça, et aussitôt je me trouvai dans le palais enchanté, devant la belle princesse de l'île d'Ébène. Mais, hélas! quel spectacle! je vis une chose qui me perça le cœur. Cette princesse était tout en sang, étendue sur la terre, plus morte que vive, et les joues baignées de larmes.

Perfide, lui dit le génie en me montrant à elle, ne reconnais-tu pas cet homme? Elle jeta sur moi ses yeux languissants, et répondit tristement: Je ne le connais pas; jamais je ne l'ai vu qu'en ce moment. Quoi! reprit le génie, il est cause que tu es dans l'état où te voilà si justement, et tu oses dire que tu ne le connais pas! Si je ne le connais pas, repartit la princesse, voulez-vous que je fasse un mensonge qui soit la cause de sa perte? Hé bien! dit le génie en tirant un sabre, et le présentant à la princesse, si tu ne l'as jamais vu, prends ce sabre et lui coupe la tête. Hélas! dit la princesse, comment pourrais-je exécuter ce que vous exigez de moi? Mes forces sont tellement épuisées que je ne saurais lever les bras, et quand je le pourrais, aurais-je le courage de donner la mort à une personne que je ne connais point, à un innocent? Ce refus, dit alors le génie à la princesse, me fait connaître tout ton crime. Ensuite se tournant de mon côté: Et toi, me dit-il, ne la connais-tu pas?

Je répondis au génie: Comment la connaîtrais-je, moi qui ne l'ai jamais vue que cette seule fois? Si cela est, reprit-il, prends donc ce sabre et coupe lui la tête. C'est à ce prix que je te mettrai en liberté, et que je serai convaincu que tu ne l'as jamais vue qu'à présent, comme tu le dis. Très-volontiers, lui repartis-je. Je pris le sabre de sa main...

XXXIX^{E} NUIT

Vous saurez, continua la sultane, que le Calender poursuivit ainsi. Je pris le sabre, et le jetant par terre: Je serais, dis-je au génie, éternellement blâmable devant tous les hommes, si j'avais la lâcheté de massacrer, je ne dis pas une personne que je ne connais point, mais même une dame comme celle que je vois, dans l'état où elle est, prête à rendre l'âme. Vous ferez de moi ce qu'il vous plaira, puisque je suis à votre discrétion; mais je ne puis obéir à votre commandement barbare.