Les mille et une nuits: contes choisis

Part 2

Chapter 24,111 wordsPublic domain

Sire, quand le vieillard qui conduisait la biche vit que le génie s'était saisi du marchand, et l'allait tuer impitoyablement, il se jeta aux pieds de ce monstre, et les lui baisant: Prince des génies, lui dit-il, je vous supplie très-humblement de suspendre votre colère, et de me faire la grâce de m'écouter. Je vais vous raconter mon histoire et celle de cette biche que vous voyez: mais si vous la trouvez plus merveilleuse et plus surprenante que l'aventure de ce marchand à qui vous voulez ôter la vie, puis-je espérer que vous voudrez bien remettre à ce pauvre malheureux le tiers de son crime? Le génie fut quelque temps à se consulter là-dessus; mais enfin il répondit: Eh bien! voyons, j'y consens.

HISTOIRE DU PREMIER VIEILLARD ET DE LA BICHE

Je vais donc, reprit le vieillard, commencer le récit; écoutez-moi, je vous prie, avec attention. Cette biche que vous voyez est ma cousine, et de plus ma femme. Elle n'avait que douze ans quand je l'épousai; ainsi, je puis dire qu'elle ne devait pas moins me regarder comme son père que comme son parent et son mari.

Nous avons vécu ensemble trente années sans avoir eu d'enfants. Le désir d'en avoir me fit acheter une esclave, dont j'eus un fils qui montrait d'heureuses dispositions. Ma femme en conçut de la jalousie, prit en aversion la mère et l'enfant, et cacha si bien ses sentiments que je ne les connus que trop tard.

Cependant mon fils croissait, et il avait déjà dix ans, lorsque je fus obligé de faire un voyage. Avant mon départ, je recommandai à ma femme, dont je ne me défiais point, l'esclave et son fils, et je la priai d'en avoir soin pendant mon absence, qui dura une année entière. Elle profita de ce temps-là pour contenter sa haine. Elle s'attacha à la magie; et quand elle sut assez de cet état diabolique pour exécuter l'horrible dessein qu'elle méditait, la scélérate mena mon fils dans un lieu écarté. Là, par ses enchantements, elle le changea en veau, et le donna à mon fermier, avec ordre de le nourrir comme un veau, disait-elle, qu'elle avait acheté. Elle ne borna point sa fureur à cette action abominable; elle changea l'esclave en vache, et la donna aussi à mon fermier.

A mon retour, je lui demandai des nouvelles de la mère et de l'enfant. Votre esclave est morte, me dit-elle; et pour votre fils, il y a deux mois que je ne l'ai vu, et que je ne sais ce qu'il est devenu. Je fus touché de la mort de l'esclave; mais comme mon fils n'avait fait que disparaître, je me flattai que je pourrais le revoir bientôt. Néanmoins, huit mois se passèrent sans qu'il revînt; et je n'en avais aucune nouvelle, lorsque la fête du grand Baïram arriva. Pour la célébrer, je demandai à mon fermier de m'amener une vache des plus grasses pour en faire un sacrifice. Il n'y manqua pas. La vache qu'il m'amena était l'esclave elle-même, la malheureuse mère de mon fils. Je la liai; mais, dans le moment que je me préparais à la sacrifier, elle se mit à faire des beuglements pitoyables, et je m'aperçus qu'il coulait de ses yeux des ruisseaux de larmes. Cela me parut assez extraordinaire; et me sentant, malgré moi, saisi d'un mouvement de pitié, je ne pus me résoudre à frapper. J'ordonnai à mon fermier de m'en aller prendre une autre.

Ma femme, qui était présente, frémit de ma compassion; et s'opposant à un ordre qui rendait sa malice inutile: Que faites-vous, mon ami? s'écria-t-elle; immolez cette vache: votre fermier n'en a pas de plus belle, ni qui soit plus propre à l'usage que nous en voulons faire. Par complaisance pour ma femme, je m'approchai de la vache; et, combattant la pitié qui en suspendait le sacrifice, j'allais porter le coup mortel, quand la victime, redoublant ses pleurs et ses beuglements, me désarma une seconde fois. Alors je mis le maillet entre les mains du fermier, en lui disant: Prenez, et sacrifiez-la vous-même; ses beuglements et ses larmes me fendent le cœur.

Le fermier, moins pitoyable que moi, la sacrifia. Mais, en l'écorchant, il se trouva qu'elle n'avait que les os, quoiqu'elle nous eût paru très-grasse. J'en eus un véritable chagrin. Prenez-la pour vous, dis-je au fermier, je vous l'abandonne; faites-en des régals et des aumônes à qui vous voudrez: et si vous avez un veau bien gras, amenez-le-moi à sa place. Je ne m'informai pas de ce qu'il fit de la vache; mais peu de temps après qu'il l'eut fait enlever de devant mes yeux, je le vis arriver avec un veau fort gras. Quoique j'ignorasse que ce veau fût mon fils, je ne laissai pas de sentir émouvoir mes entrailles à sa vue. De son côté, dès qu'il m'aperçut, il fit un si grand effort pour venir à moi, qu'il en rompit sa corde. Il se jeta à mes pieds, la tête contre terre, comme s'il eût voulu exciter ma compassion, et me conjurer de n'avoir pas la cruauté de lui ôter la vie, en m'avertissant, autant qu'il lui était possible, qu'il était mon fils.

Je fus encore plus surpris et plus touché de cette action, que je ne l'avais été des pleurs de la vache. Je sentis une tendre pitié qui m'intéressa pour lui, ou, pour mieux dire, le sang fit en moi son devoir. Allez, dis-je au fermier, ramenez ce veau chez vous; ayez-en un grand soin, et à sa place amenez-en un autre incessamment.

Dès que ma femme m'entendit parler ainsi, elle ne manqua pas de s'écrier encore: Que faites-vous, mon mari? Croyez-moi, ne sacrifiez pas un autre veau que celui-là. Ma femme, lui répondis-je, je n'immolerai pas celui-ci; je veux lui faire grâce; je vous prie de ne point vous y opposer. Elle n'eut garde, la méchante femme, de se rendre à ma prière. Elle haïssait trop mon fils pour consentir que je le sauvasse. Elle m'en demanda le sacrifice avec tant d'opiniâtreté, que je fus obligé de le lui accorder. Je liai le veau, et prenant le couteau funeste...

Scheherazade s'arrêta en cet endroit, parce qu'elle aperçut le jour. Ma sœur, dit alors Dinarzade, je suis enchantée de ce conte, qui soutient si agréablement mon attention. Si le sultan me laisse vivre encore aujourd'hui, repartit Scheherazade, vous verrez que ce que je vous raconterai demain vous divertira bien davantage. Schahriar, curieux de savoir ce que deviendrait le fils du vieillard qui conduisait la biche, dit à la sultane qu'il serait bien aise d'entendre, la nuit prochaine, la fin de ce conte.

V^{E} NUIT

Sire, poursuivit Scheherazade, le premier vieillard qui conduisait la biche continuant de raconter son histoire au génie, aux deux autres vieillards et au marchand: Je pris donc, leur dit-il, le couteau, et j'allais l'enfoncer dans la gorge de mon fils, lorsque, tournant vers moi languissamment ses yeux baignés de pleurs, il m'attendrit à un point que je n'eus pas la force de l'immoler. Je laissai tomber le couteau, et je dis à ma femme que je voulais absolument tuer un autre veau que celui-là. Elle n'épargna rien pour me faire changer de résolution; mais quoi qu'elle pût me représenter, je demeurai ferme, et lui promis, seulement pour l'apaiser, que je le sacrifierais au Baïram de l'année prochaine.

Le lendemain matin, mon fermier demanda à me parler en particulier. Je viens, me dit-il, vous apprendre une nouvelle dont j'espère que me saurez bon gré. J'ai une fille qui a quelque connaissance de la magie. Hier, comme je ramenais au logis le veau dont vous n'aviez pas voulu faire le sacrifice, je remarquai qu'elle rit en le voyant, et qu'un moment après elle se mit à pleurer. Je lui demandai pourquoi elle faisait en même temps deux choses si contraires. Mon père, me répondit-elle, ce veau que vous ramenez est le fils de notre maître. J'ai ri de joie de le voir encore vivant; et j'ai pleuré en me souvenant du sacrifice qu'on fit hier de sa mère, qui était changée en vache. Ces deux métamorphoses ont été faites par les enchantements de la femme de notre maître, laquelle haïssait la mère et l'enfant. Voilà ce que m'a dit ma fille, poursuivit le fermier, et je viens vous apporter cette nouvelle.

A ces paroles, ô génie! continua le vieillard, je vous laisse à juger quelle fut ma surprise! Je partis sur-le-champ avec mon fermier, pour parler moi-même à sa fille. En arrivant, j'allai d'abord à l'étable où était mon fils. Il ne put répondre à mes embrassements; mais il les reçut d'une manière qui acheva de me persuader qu'il était mon fils.

La fille du fermier arriva. Ma bonne fille, lui dis-je, pouvez-vous rendre à mon fils sa première forme? Oui, je le puis, me répondit-elle. Ah! si vous en venez à bout, repris-je, je vous fais maîtresse de tous mes biens. Alors elle me repartit en souriant: Vous êtes notre maître, et je sais trop bien ce que je vous dois; mais je vous avertis que je ne puis remettre votre fils dans son premier état qu'à deux conditions: la première, que vous me le donnerez pour époux, et la seconde, qu'il me sera permis de punir la personne qui l'a changé en veau. Pour la première condition, lui dis-je, je l'accepte de bon cœur; je dis plus, je vous promets de vous donner beaucoup de bien pour vous en particulier, indépendamment de celui que je destine à mon fils. Enfin, vous verrez comment je reconnaîtrai le grand service que j'attends de vous. Pour la condition qui regarde ma femme, je veux bien l'accepter encore: une personne qui a été capable de faire une action si criminelle mérite bien d'en être punie, je vous l'abandonne, faites-en ce qui vous plaira; je vous prie seulement de ne lui pas ôter la vie. Je vais donc, répliqua-t-elle, la traiter de la même manière qu'elle a traité votre fils. J'y consens, lui repartis-je; mais rendez-moi mon fils auparavant.

Alors cette fille prit un vase plein d'eau, prononça dessus des paroles que je n'entendis pas, et s'adressant au veau: O veau! dit-elle, si tu as été créé par le tout-puissant et souverain maître du monde tel que tu parais en ce moment, demeure sous cette forme; mais si tu es homme, et que tu sois changé en veau par enchantement, reprends ta figure naturelle par la permission du souverain Créateur. En achevant ces mots, elle jeta de l'eau sur lui, et à l'instant il reprit sa première forme.

Mon fils! mon cher fils! m'écriai-je aussitôt en l'embrassant avec un transport dont je ne fus pas le maître: c'est Dieu qui nous a envoyé cette jeune fille pour détruire l'horrible charme dont vous étiez environné, et vous venger du mal qui vous a été fait, à vous et à votre mère. Je ne doute pas que, par reconnaissance, vous ne vouliez bien la prendre pour votre femme, comme je m'y suis engagé. Il y consentit avec joie; mais avant qu'ils se mariassent, la jeune fille changea ma femme en biche, et c'est elle que vous voyez ici. Je souhaitai qu'elle eût cette forme plutôt qu'une autre moins agréable, afin que nous la vissions sans répugnance dans la famille.

Depuis ce temps-là mon fils est devenu veuf, et est allé voyager. Comme il y a plusieurs années que je n'ai eu de ses nouvelles, je me suis mis en chemin pour tâcher d'en apprendre; et n'ayant pas voulu confier à personne le soin de ma femme, pendant que je ferais enquête de lui, j'ai jugé à propos de la mener partout avec moi. Voilà donc mon histoire et celle de cette biche. N'est-elle pas des plus surprenantes et des plus merveilleuses? J'en demeure d'accord, dit le génie, et en sa faveur je t'accorde le tiers de la grâce de ce marchand.

Quand le premier vieillard, sire, continua la sultane, eut achevé son histoire, le second, qui conduisait les deux chiens noirs, s'adressa au génie et lui dit: Je vais vous raconter ce qui m'est arrivé, à moi et à ces deux chiens noirs que voici, et je suis sûr que vous trouverez mon histoire encore plus étonnante que celle que vous venez d'entendre. Mais quand je vous l'aurai contée, m'accorderez-vous le second tiers de la grâce de ce marchand? Oui, répondit le génie, pourvu que ton histoire surpasse celle de la biche. Après ce consentement, le second vieillard commença de cette manière...

VI^{E} NUIT

La sixième nuit étant venue, le sultan et son épouse se couchèrent. Dinarzade se réveilla à l'heure ordinaire, et appela la sultane. Schahriar, prenant la parole: Je souhaiterais, dit-il, d'entendre l'histoire du second vieillard et des deux chiens noirs. Je vais contenter votre curiosité, sire, répondit Scheherazade. Le second vieillard, poursuivit-elle, s'adressant au génie, commença ainsi son histoire:

HISTOIRE DU SECOND VIEILLARD ET DES DEUX CHIENS NOIRS

Grand prince des génies, vous saurez que nous sommes trois frères; ces deux chiens noirs que vous voyez, et moi, qui suis le troisième. Notre père nous avait laissé en mourant à chacun mille sequins. Avec cette somme, nous embrassâmes tous trois la même profession: nous nous fîmes marchands. Peu de temps après que nous eûmes ouvert boutique, mon frère aîné, l'un de ces deux chiens, résolut de voyager et d'aller négocier dans les pays étrangers. Dans ce dessein, il vendit tout son fonds, et en acheta des marchandises propres au négoce qu'il voulait faire.

Il partit, et fut absent une année entière. Au bout de ce temps-là, un pauvre qui me parut demander l'aumône, se présenta à ma boutique. Je lui dis: Dieu vous assiste. Dieu vous assiste aussi, me répondit-il; est-il possible que vous ne me reconnaissiez pas? Alors, l'envisageant avec attention, je le reconnus. Ah! mon frère, m'écriai-je en l'embrassant, comment vous aurais-je pu reconnaître en cet état? Je le fis entrer dans ma maison, je lui demandai des nouvelles de sa santé et du succès de son voyage. Ne me faites pas cette question, me dit-il; en me voyant, vous voyez tout. Ce serait renouveler mon affliction que de vous faire le détail de tous les malheurs qui me sont arrivés depuis un an, et qui m'ont réduit à l'état où je suis.

Je fis aussitôt fermer ma boutique; et abandonnant tout autre soin, je le menai au bain, et lui donnai les plus beaux habits de ma garde-robe. J'examinai mes registres de vente et d'achat, et, trouvant que j'avais doublé mon fonds, c'est-à-dire que j'étais riche de deux mille sequins, je lui en donnai la moitié. Avec cela, mon frère, lui dis-je, vous pourrez oublier la perte que vous avez faite. Il accepta les mille sequins avec joie, rétablit ses affaires, et nous vécûmes ensemble comme nous avions vécu auparavant.

Quelque temps après, mon second frère, qui est l'autre de ces deux chiens, voulut aussi vendre son fonds. Nous fîmes, son aîné et moi, tout ce que nous pûmes pour l'en détourner, mais il n'y eut pas moyen. Il le vendit; et de l'argent qu'il en fit, il acheta des marchandises propres au négoce étranger qu'il voulait entreprendre. Il se joignit à une caravane, et partit. Il revint au bout de l'an dans le même état que son frère aîné. Je le fis habiller; et comme j'avais encore mille sequins par-dessus mon fonds, je les lui donnai. Il releva boutique, et continua d'exercer sa profession.

Un jour mes deux frères vinrent me trouver pour me proposer de faire un voyage, et d'aller trafiquer avec eux. Je rejetai d'abord leur proposition. Vous avez voyagé, leur dis-je, qu'y avez-vous gagné? Qui m'assurera que je serai plus heureux que vous? En vain ils me représentèrent là-dessus tout ce qui leur sembla devoir m'éblouir, et m'encourager à tenter la fortune; je refusai d'entrer dans leur dessein. Mais ils revinrent tant de fois à la charge, qu'après avoir, pendant cinq ans, résisté constamment à leurs sollicitations, je m'y rendis enfin. Mais quand il fallut faire les préparatifs du voyage, et qu'il fut question d'acheter les marchandises dont nous avions besoin, il se trouva qu'ils avaient tout mangé, et qu'il ne leur restait rien des mille sequins que je leur avais donnés à chacun. Je ne leur en fis pas le moindre reproche. Au contraire, comme mon fonds était de six mille sequins, j'en partageai la moitié avec eux, en leur disant: Mes frères, il faut risquer ces trois mille sequins, et cacher les autres en quelque endroit sûr, afin que si notre voyage n'est pas plus heureux que ceux que vous avez déjà faits, nous ayons de quoi nous en consoler, et reprendre notre ancienne profession. Je donnai donc mille sequins à chacun, j'en gardai autant pour moi, et j'enterrai les trois mille autres dans un coin de ma maison. Nous achetâmes des marchandises; et après les avoir embarquées sur un vaisseau que nous frétâmes entre nous trois, nous fîmes mettre à la voile avec un vent favorable. Après un mois de navigation...

Mais je vois le jour, poursuivit Scheherazade, il faut que j'en demeure là.

Ma sœur, dit Dinarzade, voilà un conte qui promet beaucoup; je m'imagine que la suite en est fort extraordinaire. Vous ne vous trompez pas, répondit la sultane; et si le sultan, me permet de vous la conter, je suis persuadée qu'elle vous divertira fort. Schahriar se leva, comme le jour précédent, sans s'expliquer là-dessus, et ne donna point ordre au grand vizir de faire mourir sa fille.

VII^{E} NUIT

Sur la fin de la septième nuit, Dinarzade supplia la sultane de conter la suite de ce beau conte qu'elle n'avait pu achever la veille.

Je le veux bien, répondit Scheherazade; et, pour en reprendre le fil, je vous dirai que le vieillard qui menait les deux chiens noirs, continuant de raconter son histoire au génie, aux deux autres vieillards et au marchand: Enfin, leur dit-il, après deux mois de navigation, nous arrivâmes heureusement à un port de mer, où nous débarquâmes, et fîmes un très-grand débit de nos marchandises. Moi, surtout, je vendis si bien les miennes, que je gagnai dix pour un. Nous achetâmes des marchandises du pays pour les transporter et les négocier au nôtre.

Dans le temps que nous étions prêts à nous rembarquer pour notre retour, je rencontrai sur le bord de la mer une dame assez bien faite, mais fort pauvrement habillée. Elle m'aborda, me baisa la main, et me pria, avec les dernières instances, de la prendre pour femme et de l'embarquer avec moi. Je fis difficulté de lui accorder ce qu'elle me demandait; mais elle me dit tant de choses pour me persuader que je ne devais pas prendre garde à sa pauvreté, et que j'aurais lieu d'être content de sa conduite; que je me laissai vaincre. Je lui fis faire des habits propres; et après l'avoir épousée par un contrat de mariage en bonne forme, je l'embarquai avec moi, et nous mîmes à la voile.

Pendant notre navigation, je trouvai de si belles qualités dans la femme que je venais de prendre, que je l'aimais tous les jours de plus en plus. Cependant, mes deux frères, qui n'avaient pas si bien fait leurs affaires que moi, et qui étaient jaloux de ma prospérité, me portaient envie. Leur fureur alla même jusqu'à conspirer contre ma vie. Une nuit, que ma femme et moi nous dormions, ils nous jetèrent à la mer.

Ma femme était fée, et par conséquent génie. Vous jugez bien qu'elle ne se noya pas. Pour moi, il est certain que je serais mort sans son secours; mais je fus à peine tombé dans l'eau qu'elle m'enleva et me transporta dans une île. Quand il fut jour, la fée me dit: Vous voyez, mon mari, qu'en vous sauvant la vie, je ne vous ai pas mal récompensé du bien que vous m'avez fait. Vous saurez que je suis fée, et que me trouvant sur le bord de la mer lorsque vous alliez vous embarquer, je me sentis une forte inclination pour vous. Je voulus éprouver la bonté de votre cœur: je me présentai devant vous déguisée comme vous m'avez vue. Vous en avez usé avec moi généreusement. Je suis ravie d'avoir trouvé l'occasion de vous en marquer ma reconnaissance. Mais je suis irritée contre vos frères, et je ne serai pas satisfaite que je ne leur aie ôté la vie.

J'écoutai avec admiration ce discours de la fée; je la remerciai le mieux qu'il me fut possible de la grande obligation que je lui avais: Mais, madame, lui dis-je, pour ce qui est de mes frères, je vous supplie de leur pardonner; quelque sujet que j'aie de me plaindre d'eux, je ne suis pas assez cruel pour vouloir leur perte. Je lui racontai ce que j'avais fait pour l'un et l'autre; et mon récit augmentant son indignation contre eux: Il faut, s'écria-t-elle, que je vole tout à l'heure après ces traîtres et ces ingrats, et que j'en tire une prompte vengeance. Je vais submerger leur vaisseau, et les précipiter dans le fond de la mer. Non, ma belle dame, repris-je, au nom de Dieu, n'en faites rien, modérez votre courroux; songez que ce sont mes frères, et qu'il faut faire le bien pour le mal.

J'apaisai la fée par ces paroles; et lorsque je les eus prononcées, elle me transporta, en un instant, de l'île où nous étions sur le toit de mon logis, qui était en terrasse, et elle disparut un moment après. Je descendis, j'ouvris les portes, et je déterrai les trois mille sequins que j'avais cachés. J'allai ensuite à la place où était ma boutique; je l'ouvris, et je reçus, des marchands mes voisins, des compliments sur mon retour. Quand je rentrai chez moi, j'aperçus ces deux chiens qui vinrent m'aborder d'un air soumis. Je ne savais ce que cela signifiait, et j'en étais fort étonné; mais la fée, qui parut bientôt, m'en éclaircit. Mon mari, me dit-elle, ne soyez pas surpris de voir ces deux chiens chez vous; ce sont vos deux frères. Je frémis à ces mots, et je lui demandai par quelle puissance ils se trouvaient en cet état. C'est moi qui les y ai mis, me répondit-elle; au moins c'est une de mes sœurs, à qui j'en ai donné la commission, et qui, en même temps, a coulé à fond leur vaisseau. Vous y perdez les marchandises que vous y aviez, mais je vous récompenserai d'ailleurs. A l'égard de vos frères, je les ai condamnés à demeurer dix ans sous cette forme: leur perfidie ne les rend que trop dignes de cette pénitence. Enfin, après m'avoir enseigné où je pourrais avoir de ses nouvelles, elle disparut.

Présentement que les dix années sont accomplies, je suis en chemin pour l'aller chercher; et comme, en passant par ici, j'ai rencontré ce marchand et le bon vieillard qui mène sa biche, je me suis arrêté avec eux. Voilà quelle est mon histoire, ô prince des génies: ne vous paraît-elle pas des plus extraordinaires? J'en conviens, répondit le génie; et je remets aussi en sa faveur le second tiers du crime dont ce marchand est coupable envers moi.

Aussitôt que le second vieillard eut achevé son histoire, le troisième prit la parole, et fit au génie la même demande que les deux premiers, c'est-à-dire de remettre au marchand le troisième tiers de son crime, supposé que l'histoire qu'il avait à lui raconter surpassât en événements singuliers les deux qu'il venait d'entendre. Le génie lui fit la même réponse qu'aux autres. Écoutez donc, lui dit alors le vieillard... Mais le jour paraît, dit Scheherazade en se reprenant, il faut que je m'arrête en cet endroit.

VIII^{E} NUIT

Sire, reprit la sultane, le troisième vieillard raconta son histoire au génie; je ne vous la dirai point, car elle n'est pas venue à ma connaissance; mais je sais qu'elle se trouva si fort au-dessus des deux précédentes par la diversité des aventures merveilleuses qu'elle contenait, que le génie en fut étonné. Il n'en eut pas plutôt ouï la fin, qu'il dit au troisième vieillard: Je t'accorde le dernier tiers de la grâce du marchand; il doit bien vous remercier tous trois de l'avoir tiré d'intrigue par vos histoires; sans vous il ne serait plus au monde. En achevant ces mots, il disparut, au grand contentement de la compagnie.

Le marchand ne manqua pas de rendre à ses trois libérateurs toutes les grâces qu'il leur devait, ils se réjouirent avec lui de le voir hors de péril; après quoi ils se dirent adieu, et chacun reprit son chemin. Le marchand s'en retourna auprès de sa femme et de ses enfants, et passa tranquillement avec eux le reste de ses jours. Mais, sire, ajouta Scheherazade, quelque beaux que soient les contes que j'ai racontés jusqu'ici à Votre Majesté, ils n'approchent pas de celui du pêcheur. Dinarzade voyant que la sultane s'arrêtait, lui dit: Ma sœur, puisqu'il nous reste encore du temps, de grâce, racontez-nous l'histoire de ce pêcheur; le sultan le voudra bien. Schahriar y consentit; et Scheherazade, reprenant son discours, poursuivit de cette manière:

HISTOIRE DU PÊCHEUR