Les mille et une nuits: contes choisis

Part 17

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Cependant les deux rocs approchèrent en poussant des cris effroyables, qu'ils redoublèrent quand ils eurent vu l'état où l'on avait mis l'œuf, et que leur petit n'y était plus. Dans le dessein de se venger, ils reprirent leur vol du côté d'où ils étaient venus, et disparurent pendant quelque temps, pendant que nous fîmes force de voiles pour nous éloigner, et prévenir ce qui ne laissa pas de nous arriver.

Ils revinrent, et nous remarquâmes qu'ils tenaient entre leurs griffes chacun un morceau de rocher d'une grosseur énorme. Lorsqu'ils furent précisément au-dessus de mon vaisseau, ils s'arrêtèrent, et se soutenant en l'air, l'un lâcha la pièce de rocher qu'il tenait; mais par l'adresse du timonier, qui détourna le navire d'un coup de timon, elle ne tomba pas dessus; elle tomba à côté dans la mer, qui s'entr'ouvrit d'une manière que nous en vîmes presque le fond. L'autre oiseau, pour notre malheur, laissa tomber sa roche si justement au milieu du vaisseau, qu'elle le rompit et brisa en mille pièces. Les matelots et les passagers furent tous écrasés du coup, ou submergés. Je fus submergé moi-même; mais en revenant au-dessus de l'eau, j'eus le bonheur de me prendre à une pièce du débris. Ainsi, en m'aidant tantôt d'une main, tantôt de l'autre, sans me dessaisir de ce que je tenais, avec le vent et le courant qui m'étaient favorables, j'arrivai enfin à une île dont le rivage était fort escarpé. Je surmontai néanmoins cette difficulté, et me sauvai.

Je m'assis sur l'herbe pour me remettre un peu de ma fatigue; après quoi je me levai et m'avançai dans l'île, pour reconnaître le terrain. Il me sembla que j'étais dans un jardin délicieux; je voyais partout des arbres, les uns chargés de fruits verts, et les autres de mûres, et des ruisseaux d'une eau douce et claire, qui faisaient d'agréables détours. Je mangeai de ces fruits, que je trouvai excellents, et je bus de cette eau, qui m'invitait à boire. Puis je me levai, et marchai entre les arbres, non sans quelque appréhension.

Lorsque je fus un peu avant dans l'île, j'aperçus un vieillard qui me parut fort cassé. Il était assis sur le bord d'un ruisseau; je m'imaginai d'abord que c'était quelqu'un qui avait fait naufrage comme moi. Je m'approchai de lui, je le saluai, et il me fit seulement une inclination de tête. Je lui demandai ce qu'il faisait là; mais au lieu de me répondre, il me fit signe de le charger sur mes épaules, et de le passer au delà du ruisseau, en me faisant comprendre que c'était pour aller cueillir des fruits.

Je crus qu'il avait besoin que je lui rendisse ce service; c'est pourquoi, l'ayant chargé sur mon dos, je passai le ruisseau. Descendez, lui dis-je alors, en me baissant pour faciliter sa descente. Mais au lieu de se laisser aller à terre (j'en ris encore toutes les fois que j'y pense), ce vieillard, qui m'avait paru décrépit, passa légèrement autour de mon cou ses deux jambes, dont je vis que la peau ressemblait à celle d'une vache, et se mit à califourchon sur mes épaules, en me serrant si fortement la gorge, qu'il semblait vouloir m'étrangler. La frayeur me saisit en ce moment, et je tombai évanoui...

LXXV^{E} NUIT

Nonobstant mon évanouissement, dit Sindbad, l'incommode vieillard demeura toujours attaché à mon cou; il écarta seulement un peu les jambes, pour me donner lieu de revenir à moi. Lorsque j'eus repris mes esprits, il m'appuya fortement contre l'estomac un de ses pieds, et de l'autre me frappant rudement le côté, il m'obligea de me lever malgré moi. Étant debout, il me fit marcher sous des arbres; il me forçait de m'arrêter pour cueillir et manger les fruits que nous rencontrions. Il ne quittait point prise pendant le jour, et quand je voulais me reposer la nuit, il s'étendait par terre avec moi, toujours attaché à mon cou. Tous les matins, il ne manquait pas de me pousser pour m'éveiller; ensuite il me faisait lever et marcher en me pressant de ses pieds. Représentez-vous, mes seigneurs, la peine que j'avais de me voir chargé de ce fardeau, sans pouvoir m'en défaire.

Un jour que je trouvai dans mon chemin plusieurs calebasses sèches qui étaient tombées d'un arbre qui en portait, j'en pris une assez grosse; et après l'avoir bien nettoyée, j'exprimai dedans le jus de plusieurs grappes de raisin, fruit que l'île produisait en abondance, et que nous rencontrions à chaque pas. Lorsque j'en eus rempli la calebasse, je la posai dans un endroit où j'eus l'adresse de me faire conduire par le vieillard plusieurs jours après. Là, je pris la calebasse, et, la portant à ma bouche, je bus d'un excellent vin qui me fit oublier, pour quelque temps, le chagrin mortel dont j'étais accablé. Cela me donna de la vigueur. J'en fus même si réjoui, que je me mis à chanter et à sauter en marchant.

Le vieillard, qui s'aperçut de l'effet que cette boisson avait produit en moi, et que je le portais plus légèrement que de coutume, me fit signe de lui en donner à boire: je lui présentai la calebasse, il la prit; et comme la liqueur lui parut agréable, il l'avala jusqu'à la dernière goutte. Il y en avait assez pour l'enivrer; aussi s'enivra-t-il, et bientôt la fumée du vin lui montant à la tête, il commença de chanter à sa manière, et de se trémousser sur mes épaules. Les secousses qu'il se donnait lui firent rendre ce qu'il avait dans l'estomac, et ses jambes se relâchèrent peu à peu; de sorte que, voyant qu'il ne me serrait plus, je le jetai par terre, où il demeura sans mouvement. Alors je pris une très-grosse pierre et lui écrasai la tête.

Je sentis une grande joie de m'être délivré pour jamais de ce maudit vieillard, et je marchai vers le bord de la mer, où je rencontrai des gens d'un navire qui venait de mouiller là pour faire de l'eau, et prendre en passant quelques rafraîchissements. Ils furent extrêmement étonnés de me voir, et d'entendre le détail de mon aventure. Vous étiez tombé, me dirent-ils, entre les mains du vieillard de la mer, et vous êtes le premier qu'il n'ait pas étranglé; il n'a jamais abandonné ceux dont il s'était rendu maître, qu'après les avoir étouffés; et il a rendu cette île fameuse par le nombre de personnes qu'il a tuées: les matelots et les marchands qui y descendaient n'osaient s'y avancer qu'en bonne compagnie.

Après m'avoir informé de ces choses, ils m'emmenèrent avec eux dans leur navire, dont le capitaine se fit un plaisir de me recevoir, lorsqu'il apprit tout ce qui m'était arrivé. Il remit à la voile; et, après quelques jours de navigation, nous abordâmes au port d'une grande ville dont les maisons étaient bâties de bonnes pierres.

Un des marchands du vaisseau, qui m'avait pris en amitié, m'obligea de l'accompagner, et me conduisit dans un logement destiné pour servir de retraite aux marchands étrangers. Il me donna un grand sac; ensuite m'ayant recommandé à quelques gens de la ville qui avaient un sac comme moi, et les ayant priés de me mener avec eux amasser du coco: Allez, me dit-il, suivez-les, faites comme vous les verrez faire, et ne vous écartez pas d'eux, car vous mettriez votre vie en danger. Il me donna des vivres pour la journée, et je partis avec ces gens.

Nous arrivâmes à une grande forêt d'arbres extrêmement hauts et fort droits, et dont le tronc était si lisse, qu'il n'était pas possible de s'y prendre pour monter jusqu'aux branches où était le fruit. Tous les arbres étaient des arbres de coco, dont nous voulions abattre le fruit et en remplir nos sacs. En entrant dans la forêt, nous vîmes un grand nombre de gros et de petits singes, qui prirent la fuite devant nous dès qu'ils nous aperçurent, et qui montèrent jusqu'au haut des arbres avec une agilité surprenante....

LXXVI^{E} NUIT

Les marchands avec qui j'étais, continua Sindbad, ramassèrent des pierres, et les jetèrent de toute leur force au haut des arbres contre les singes. Je suivis leur exemple, et je vis que les singes, instruits de notre dessein, cueillaient les cocos et nous les jetaient avec des gestes qui marquaient leur colère et leur animosité. Nous amassions les cocos, et nous jetions de temps en temps des pierres pour irriter les singes. Par cette ruse, nous remplissions nos sacs de ce fruit, qu'il nous eût été impossible d'avoir autrement.

Lorsque nous en eûmes plein nos sacs, nous nous en retournâmes à la ville, où le marchand qui m'avait envoyé à la forêt me donna la valeur du sac de cocos que j'avais apporté.

Continuez, me dit-il, et allez tous les jours faire la même chose, jusqu'à ce que vous ayez gagné de quoi vous reconduire chez vous. Je le remerciai du bon conseil qu'il me donnait; et insensiblement je fis un si grand amas de cocos, que j'en avais pour une somme considérable.

Le vaisseau sur lequel j'étais venu avait fait voile avec des marchands qui l'avaient chargé de cocos qu'ils avaient achetés. J'attendis l'arrivée d'un autre, qui aborda bientôt au port de la ville pour faire un pareil chargement. Je fis embarquer dessus tout le coco qui m'appartenait, et lorsqu'il fut prêt à partir, j'allai prendre congé du marchand à qui j'avais tant d'obligation. Il ne put s'embarquer avec moi, parce qu'il n'avait pas encore achevé ses affaires.

Nous mîmes à la voile, et prîmes la route de l'île où le poivre croit en plus grande abondance. De là nous gagnâmes l'île de Comari, qui porte la meilleure espèce de bois d'aloès, et dont les habitants se sont fait une loi inviolable de ne pas boire de vin, ni de souffrir aucun lieu de débauche.

J'échangeai mon coco dans ces deux îles contre du poivre et du bois d'aloès, et me rendis avec d'autres marchands à la pêche des perles, où je pris des plongeurs à gage pour mon compte. Ils m'en pêchèrent un grand nombre de très-grosses et de très-parfaites. Je me remis en mer avec joie sur un vaisseau qui arriva heureusement à Balsora; de là je revins à Bagdad, où je fis de très-grosses sommes d'argent du poivre, du bois d'aloès et des perles que j'avais apportés. Je distribuai en aumônes la dixième partie de mon gain, de même qu'au retour de mes autres voyages, et je cherchai à me délasser de mes fatigues dans toutes sortes de divertissements.

Ayant achevé ces paroles, Sindbad fit donner cent sequins à Hindbad, qui se retira avec tous les autres convives. Le lendemain, la même compagnie se trouva chez le riche Sindbad, qui, après l'avoir régalée comme les jours précédents, demanda audience, et fit le récit de son sixième voyage de la manière que je vais vous le raconter.

SIXIÈME VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN

Mes seigneurs, leur dit-il, vous êtes sans doute en peine de savoir comment, après avoir fait cinq voyages et avoir essuyé tant de périls, je pus me résoudre encore à tenter la fortune, et à chercher de nouvelles disgrâces. J'en suis étonné moi-même quand j'y fais réflexion; et il fallait assurément que j'y fusse entraîné par mon étoile. Quoi qu'il en soit, au bout d'une année de repos, je me préparai à faire un sixième voyage, malgré les prières de mes parents et de mes amis, qui firent tout ce qui leur fut possible pour me retenir.

Au lieu de prendre ma route par le golfe Persique, je passai encore une fois par plusieurs provinces de la Perse et des Indes, et j'arrivai à un port de mer où je m'embarquai sur un bon navire, dont le capitaine était résolu de faire une longue navigation. Elle fut très-longue à la vérité, mais en même temps si malheureuse, que le capitaine et le pilote perdirent leur route, de manière qu'ils ignoraient où nous étions. Ils la reconnurent enfin; mais nous n'eûmes pas sujet de nous en réjouir, tout ce que nous étions de passagers; et nous fûmes un jour dans un étonnement extrême de voir le capitaine quitter son poste en poussant des cris. Il jeta son turban par terre, s'arracha la barbe, et se frappa la tête comme un homme à qui le désespoir a troublé l'esprit. Nous lui demandâmes pourquoi il s'affligeait ainsi. Je vous annonce, nous répondit-il, que nous sommes dans l'endroit de toute la mer le plus dangereux. Un courant très-rapide emporte le navire, et nous allons tous périr dans moins d'un quart d'heure. Priez Dieu qu'il nous délivre de ce danger. Nous ne saurions en échapper, s'il n'a pitié de nous. A ces mots, il ordonna de faire ranger les voiles; mais les cordages se rompirent dans la manœuvre, et le navire, sans qu'il fût possible d'y remédier, fut emporté par le courant au pied d'une montagne inaccessible, où il échoua et se brisa, de manière pourtant qu'en sauvant nos personnes, nous eûmes encore le temps de débarquer nos vivres et nos plus précieuses marchandises.

Cela étant fait, le capitaine nous dit: Dieu vient de faire ce qui lui a plu. Nous pouvons nous creuser ici chacun notre fosse, et nous dire le dernier adieu; car nous sommes dans un lieu si funeste, que personne de ceux qui y ont été jetés avant nous ne s'en est retourné chez soi. Ce discours nous jeta tous dans une affliction mortelle, et nous nous embrassâmes les uns les autres les larmes aux yeux, en déplorant notre malheureux sort.

La montagne au pied de laquelle nous étions faisait la côte d'une île fort longue et très-vaste. Cette côte était toute couverte de débris de vaisseaux qui y avaient fait naufrage; et, par une infinité d'ossements qu'on y rencontrait d'espace en espace, et qui nous faisaient horreur, nous jugeâmes qu'il s'y était perdu bien du monde. C'est aussi une chose presque incroyable, que la quantité de marchandises et de richesses qui se présentaient à nos yeux de toutes parts. Tous ces objets ne servirent qu'à augmenter la désolation où nous étions. Au lieu que partout ailleurs les rivières sortent de leur lit pour se jeter dans la mer, tout au contraire une grosse rivière d'eau douce s'éloigne de la mer, et pénètre dans la côte au travers d'une grotte obscure, dont l'ouverture est extrêmement haute et large. Ce qu'il y a de remarquable dans ce lieu, c'est que les pierres de la montagne sont de cristal, de rubis, ou d'autres pierres précieuses. On y voit aussi la source d'une espèce de poix ou de bitume qui coule dans la mer, que les poissons avalent, et rendent ensuite changé en ambre gris, que les vagues rejettent sur la grève qui en est couverte. Il y croît aussi des arbres, dont, la plupart sont de bois d'aloès, qui ne le cèdent point en bonté à ceux de Comari.

Nous demeurâmes sur le rivage comme des gens qui ont perdu l'esprit, et nous attendions la mort de jour en jour. D'abord nous avions partagé nos vivres également: ainsi chacun vécut plus ou moins longtemps que les autres, selon son tempérament, et suivant l'usage qu'il fit de ses provisions.

LXXVII^{E} NUIT

Ceux qui moururent les premiers, poursuivit Sindbad, furent enterrés par les autres; pour moi, je rendis les derniers devoirs à tous mes compagnons; et il ne faut pas s'en étonner, car, outre que j'avais mieux ménagé qu'eux les provisions qui m'étaient tombées en partage, j'en avais encore en particulier d'autres dont je m'étais bien gardé de faire part à mes camarades. Néanmoins lorsque j'enterrai le dernier, il me restait si peu de vivres, que je jugeai que je ne pourrais pas aller loin; de sorte que je creusai moi-même mon tombeau, résolu de me jeter dedans, puisque personne ne vivait pour m'enterrer. Je vous avouerai qu'en m'occupant de ce travail, je ne pus m'empêcher de me représenter que j'étais la cause de ma perte, et de me repentir de m'être engagé dans ce dernier voyage. Je n'en demeurai pas même aux réflexions; je m'ensanglantai les mains à belles dents, et peu s'en fallut que je ne hâtasse ma mort.

Mais Dieu eut encore pitié de moi, et m'inspira la pensée d'aller jusqu'à la rivière qui se perdait sous la voûte de la grotte. Là, après avoir examiné la rivière avec beaucoup d'attention, je dis en moi-même: Cette rivière qui se cache ainsi sous la terre, en doit sortir par quelque endroit; en construisant un radeau, et m'abandonnant dessus au courant de l'eau, j'arriverai à une terre habitée, ou je périrai: si je péris, je n'aurai fait que changer de genre de mort; si je sors, au contraire, de ce lieu fatal, non-seulement j'éviterai la triste destinée de mes camarades, mais je trouverai peut-être une nouvelle occasion de m'enrichir. Que sait-on si la fortune ne m'attend pas au sortir de cet affreux écueil, pour me dédommager de mon naufrage avec usure?

Je n'hésitai pas de travailler au radeau après ce raisonnement; je le fis de bonnes pièces de bois et de gros câbles, car j'en avais à choisir; je les liai ensemble si fortement que j'en fis un petit bâtiment assez solide. Quand il fut achevé, je le chargeai de quelques ballots de rubis, d'émeraudes, d'ambre gris, de cristal de roche, et d'étoffes précieuses. Ayant mis toutes ces choses en équilibre, et les ayant bien attachées, je m'embarquai sur le radeau avec deux petites rames que je n'avais pas oublié de faire; et me laissant aller au cours de la rivière, je m'abandonnai à la volonté de Dieu.

Sitôt que je fus sous la voûte, je ne vis plus de lumière, et le fil de l'eau m'entraîna sans que je pusse remarquer où il m'emportait. Je voguai quelques jours dans cette obscurité, sans jamais apercevoir le moindre rayon de lumière. Je trouvai une fois la voûte si basse, qu'elle pensa me blesser la tête; ce qui me rendit fort attentif à éviter un pareil danger. Pendant ce temps-là, je ne mangeais des vivres qui me restaient qu'autant qu'il en fallait naturellement pour soutenir ma vie. Mais, avec quelque frugalité que je pusse vivre, j'achevai de consumer mes provisions. Alors, sans que je pusse m'en défendre, un doux sommeil vint saisir mes sens. Je ne puis vous dire si je dormis longtemps; mais en me réveillant, je me vis avec surprise dans une vaste campagne, au bord d'une rivière où mon radeau était attaché, et au milieu d'un grand nombre de noirs. Je me levai dès que je les aperçus, et je les saluai. Ils me parlèrent; mais je n'entendais pas leur langage.

En ce moment je me sentis si transporté de joie, que je ne savais si je devais me croire éveillé. Étant persuadé que je ne dormais pas, je m'écriai, et récitai ces vers arabes:

«Invoque la Toute-Puissance, elle viendra à ton secours: il n'est pas besoin que tu t'embarrasses d'autre chose. Ferme l'œil, et, pendant que tu dormiras, Dieu changera ta fortune de mal en bien.»

Un des noirs qui entendait l'arabe m'ayant ouï parler ainsi, s'avança et prit la parole: Mon frère, me dit-il, ne soyez pas surpris de nous voir. Nous habitons la campagne que vous voyez, et nous sommes venus arroser aujourd'hui nos champs de l'eau de ce fleuve qui sort de la montagne voisine, en la détournant par de petits canaux. Nous avons remarqué que l'eau emportait quelque chose; nous sommes vite accourus pour voir ce que c'était, et nous avons trouvé que c'était ce radeau; aussitôt l'un de nous s'est jeté à la nage, et l'a amené. Nous l'avons arrêté et attaché comme vous le voyez, et nous attendions que vous vous éveillassiez. Nous vous supplions de nous raconter votre histoire, qui doit être fort extraordinaire. Dites-nous comment vous vous êtes hasardé sur cette eau, et d'où vous venez. Je leur répondis qu'ils me donnassent premièrement à manger, et qu'après cela je satisferais leur curiosité.

Ils me présentèrent plusieurs sortes de mets; et quand j'eus contenté ma faim, je leur fis un rapport fidèle de tout ce qui m'était arrivé; ce qu'ils parurent écouter avec admiration. Sitôt que j'eus fini mon discours: Voilà, me dirent-ils par la bouche de l'interprète qui leur avait expliqué ce que je venais de dire, voilà une histoire des plus surprenantes. Il faut que vous veniez en informer le roi vous-même: la chose est trop extraordinaire pour lui être rapportée par un autre que par celui à qui elle est arrivée. Je leur repartis que j'étais prêt à faire ce qu'ils voudraient.

Les noirs envoyèrent aussitôt chercher un cheval, que l'on amena peu de temps après. Ils me firent monter dessus; et pendant qu'une partie marcha devant moi pour me montrer le chemin, les autres, qui étaient les plus robustes, chargèrent sur leurs épaules le radeau tel qu'il était avec les ballots, et commencèrent à me suivre...

LXXVIII^{E} NUIT

Nous marchâmes tous ensemble, poursuivit Sindbad, jusqu'à la ville de Serendid; car c'était dans cette île que je me trouvais. Les noirs me présentèrent à leur roi. Je m'approchai de son trône, où il était assis, et le saluai comme on a coutume de saluer les rois des Indes, c'est-à-dire que je me prosternai à ses pieds et baisai la terre. Ce prince me fit relever; et, me recevant d'un air très-obligeant, il me fit avancer et prendre place auprès de lui.

Je ne cachai rien au roi, je lui fis le même récit que vous venez d'entendre; et il en fut si surpris et si charmé, qu'il commanda qu'on écrivît mon aventure en lettres d'or pour être conservée dans les archives de son royaume. On apporta ensuite le radeau, et l'on ouvrit les ballots en sa présence. Il admira la quantité de bois d'aloès et d'ambre gris, mais surtout les rubis et les émeraudes; car il n'en avait point dans son trésor qui en approchassent.

Remarquant qu'il considérait mes pierreries avec plaisir, et qu'il en examinait les plus belles les unes après les autres, je me prosternai, et pris la liberté de lui dire: Sire, ma personne n'est pas seulement au service de Votre Majesté, la charge du radeau est aussi à elle, et je la supplie d'en disposer comme d'un bien qui lui appartient. Il me dit en souriant: Sindbad, je me garderai bien d'en avoir la moindre envie, ni de vous ôter rien de ce que Dieu vous a donné. Loin de diminuer vos richesses, je prétends les augmenter; et je ne veux point que vous sortiez de mes États sans emporter avec vous des marques de ma libéralité.

J'allais tous les jours, à certaines heures, faire ma cour au roi, et j'employais le reste du temps à voir la ville, et ce qu'il y avait de plus digne de ma curiosité.

Lorsque je fus de retour dans la ville, je suppliai le roi de me permettre de retourner en mon pays; ce qu'il m'accorda d'une manière très-obligeante et très-honorable. Il me força de recevoir un riche présent, qu'il fit tirer de son trésor; et lorsque j'allai prendre congé de lui, il me chargea d'un autre présent bien plus considérable, et en même temps d'une lettre pour le Commandeur des croyants, notre souverain seigneur, en me disant: Je vous prie de présenter de ma part ce régal et cette lettre au calife Haroun-al-Raschid, et de l'assurer de mon amitié. Je pris le présent et la lettre avec respect, en promettant à Sa Majesté d'exécuter ponctuellement les ordres dont elle me faisait l'honneur de me charger. Avant que je m'embarquasse, ce prince envoya querir le capitaine et les marchands qui devaient s'embarquer avec moi, et leur ordonna d'avoir pour moi tous les égards imaginables.

La lettre du roi de Serendib était écrite sur la peau d'un certain animal fort précieux à cause de sa rareté, et dont la couleur tire sur le jaune. Les caractères de cette lettre étaient d'azur; et voici ce qu'elle contenait en langue indienne:

LE ROI DES INDES, DEVANT QUI MARCHENT MILLE ÉLÉPHANTS, QUI DEMEURE DANS UN PALAIS DONT LE TOIT BRILLE DE L'ÉCLAT DE CENT MILLE RUBIS, ET QUI POSSÈDE EN SON TRÉSOR VINGT MILLE COURONNES ENRICHIES DE DIAMANTS: AU CALIFE HAROUN AL-RASCHID.

«Quoique le présent que nous vous envoyons soit peu considérable, ne laissez pas néanmoins de le recevoir en frère et en ami; en considération de l'amitié que nous conservons pour vous dans notre cœur, et dont nous sommes bien aise de vous donner un témoignage. Nous vous demandons la même part dans le vôtre, attendu que nous croyons le mériter, étant d'un rang égal à celui que vous tenez. Nous vous en conjurons en qualité de frère. Adieu.»