Les mille et une nuits: contes choisis

Part 12

Chapter 124,053 wordsPublic domain

Le troisième Calender ayant achevé de raconter son histoire, Zobéide prit la parole; et s'adressant à lui et à ses confrères: Allez, leur dit-elle, vous êtes libres tous trois, retirez-vous où il vous plaira. Mais l'un d'entre eux lui répondit: Madame, nous vous supplions de nous pardonner notre curiosité, et de nous permettre d'entendre l'histoire de ces seigneurs qui n'ont pas encore parlé. Alors la dame, se tournant du côté du calife, du vizir Giafar et de Mesrour, qu'elle ne connaissait pas pour ce qu'ils étaient, leur dit: C'est à vous à me raconter votre histoire; parlez.

Le grand vizir Giafar, qui avait toujours porté la parole, répondit encore à Zobéide: Madame, pour vous obéir, nous n'avons qu'à répéter ce que nous avons déjà dit avant que d'entrer chez vous. Nous sommes, poursuivit-il, des marchands de Moussoul, et nous venons à Bagdad négocier nos marchandises, qui sont en magasin dans un khan où nous sommes logés. Nous avons dîné aujourd'hui avec plusieurs autres personnes de notre profession, chez un marchand de cette ville, lequel, après nous avoir régalés de mets délicats et de vins exquis, a fait venir des danseurs et des danseuses, avec des chanteurs et des joueurs d'instruments. Le grand bruit que nous faisions tous ensemble a attiré le guet, qui a arrêté une partie des gens de l'assemblée. Pour nous, par bonheur nous nous sommes sauvés; mais comme il était déjà tard, et que la porte de notre khan était fermée, nous ne savions où nous retirer. Le hasard a voulu que nous ayons passé par votre rue, et que nous ayons entendu qu'on se réjouissait chez vous: cela nous a déterminés à frapper à votre porte. Voilà, madame, le compte que nous avons à vous rendre, pour obéir à vos ordres.

Zobéide, après avoir écouté ce discours, semblait hésiter sur ce qu'elle devait dire. De quoi les Calenders s'apercevant, la supplièrent d'avoir pour les prétendus marchands de Moussoul la même bonté qu'elle avait eue pour eux. Hé bien, leur dit-elle, j'y consens. Je veux que vous m'ayez tous la même obligation. Je vous fais grâce; mais c'est à condition que vous sortirez tous de ce logis présentement, et que vous vous retirerez où il vous plaira. Zobéide ayant donné cet ordre d'un ton qui marquait qu'elle voulait être obéie, le calife, le vizir, Mesrour, les trois Calenders et le porteur sortirent sans répliquer; car la présence des sept esclaves armés les tenait en respect. Lorsqu'ils furent hors de la maison, et que la porte fut fermée, le calife dit aux Calenders, sans leur faire connaître qui il était: Et vous, seigneurs, qui êtes étrangers et nouvellement arrivés en cette ville, de quel côté allez-vous présentement, qu'il n'est pas jour encore? Seigneur, lui répondirent-ils, c'est ce qui nous embarrasse. Suivez-nous, reprit le calife, nous allons vous tirer d'embarras. Après avoir achevé ces paroles, il parla bas au vizir, et lui dit: Conduisez-les chez vous; et demain matin vous me les amènerez. Je veux faire écrire leurs histoires; elles méritent bien d'avoir place dans les annales de mon règne.

Le vizir Giafar emmena avec lui les trois Calenders; le porteur se retira dans sa maison; et le calife, accompagné de Mesrour, se rendit à son palais. Il se coucha; mais il ne put fermer l'œil, tant il avait l'esprit agité de toutes les choses extraordinaires qu'il avait vues et entendues. Il était surtout fort en peine de savoir qui était Zobéide, quel sujet elle pouvait avoir de maltraiter les deux chiennes noires, et pourquoi Amine avait le sein meurtri. Le jour parut, qu'il était encore occupé de ces pensées. Il se leva, et se rendit dans la chambre où il tenait son conseil et donnait audience: il s'assit sur son trône.

Le grand vizir arriva peu de temps après, et il lui rendit ses respects à l'ordinaire. Vizir, lui dit le calife, les affaires que nous aurions à régler présentement ne sont pas fort pressantes; celle des trois dames et des deux chiennes noires l'est davantage. Je n'aurai pas l'esprit en repos que je ne sois pleinement instruit de tant de choses qui m'ont surpris.

Allez, faites venir ces dames, et amenez en même temps les Calenders. Partez, et souvenez-vous que j'attends impatiemment votre retour.

Le vizir, qui connaissait l'humeur vive et bouillante de son maître, se hâta de lui obéir. Il arriva chez les dames, et leur exposa d'une manière très-honnête l'ordre qu'il avait de les conduire au calife, sans toutefois leur parler de ce qui s'était passé la nuit chez elles.

Les dames se couvrirent de leur voile, et partirent avec le vizir, qui prit en passant chez lui les trois Calenders, qui avaient eu le temps d'apprendre qu'ils avaient vu le calife, et qu'ils lui avaient parlé sans le connaître. Le vizir les mena au palais, et s'acquitta de sa commission avec tant de diligence, que le calife en fut fort satisfait. Ce prince, pour garder la bienséance devant tous les officiers de sa maison qui étaient présents, fit placer les trois dames derrière la portière de la salle conduisant à son appartement, et retint près de lui les trois Calenders, qui firent assez connaître par leur respect qu'ils n'ignoraient pas devant qui ils avaient l'honneur de paraître.

Lorsque les dames furent placées, le calife se tourna de leur côté, et leur dit: Mesdames, en vous apprenant que je me suis introduit chez vous cette nuit déguisé en marchand, je vais sans doute vous alarmer; vous craindrez de m'avoir offensé, et vous croirez peut-être que je ne vous ai fait venir ici que pour vous donner des marques de mon ressentiment; mais rassurez-vous: soyez persuadées que j'ai oublié le passé, et que je suis même très-content de votre conduite. Je souhaiterais que toutes les dames de Bagdad eussent autant de sagesse que vous m'en avez fait voir. Je me souviendrai toujours de la modération que vous eûtes après l'incivilité que nous avons commise. J'étais alors marchand de Moussoul; mais je suis à présent Haroun-al-Raschid, le cinquième calife de la glorieuse maison d'Abbas, qui tiens la place de notre grand Prophète. Je vous ai mandées seulement pour savoir de vous qui vous êtes, et vous demander pour quel sujet l'une de vous, après avoir maltraité les deux chiennes noires, a pleuré avec elles. Je ne suis pas moins curieux d'apprendre pourquoi une autre a le sein tout couvert de cicatrices.

Quoique le calife eût prononcé ces paroles très-distinctement et que les trois dames les eussent entendues, le vizir Giafar, par un air de cérémonie, ne laissa pas de les leur répéter...

Mais, sire, dit Scheherazade, il est jour. Si Votre Majesté veut que je lui raconte la suite, il faut qu'elle ait la bonté de prolonger encore ma vie jusqu'à demain. Le sultan y consentit, jugeant bien que Scheherazade lui conterait l'histoire de Zobéide, qu'il n'avait pas peu d'envie d'entendre.

LIV^{E} NUIT

Ma chère sœur, s'écria Dinarzade sur la fin de la nuit, dites-nous, je vous en conjure, l'histoire de Zobéide, car cette dame la raconta sans doute au calife. Elle n'y manqua pas, répondit Scheherazade. Dès que le prince l'eut rassurée par le discours qu'il venait de faire, elle lui donna de cette sorte la satisfaction qu'il lui demandait.

HISTOIRE DE ZOBÉIDE

Commandeur des croyants, dit-elle, l'histoire que j'ai à raconter à Votre Majesté est une des plus surprenantes dont on ait jamais ouï parler. Les deux chiennes noires et moi sommes trois sœurs, nées d'une même mère et d'un même père, et je vous dirai par quel accident étrange elles ont été changées en chiennes.

Les deux dames qui demeurent avec moi, et qui sont ici présentes, sont aussi mes sœurs de même père, mais d'une autre mère. Celle qui a le sein couvert de cicatrices se nomme Amine; l'autre s'appelle Safie, et moi Zobéide.

Après la mort de notre père, et lorsque nous eûmes touché ce qui nous appartenait, mes deux aînées, car je suis la cadette, se marièrent, suivirent leurs maris, et me laissèrent seule. Peu de temps après leur mariage, le mari de la première vendit tout ce qu'il avait de biens et de meubles, et avec l'argent qu'il en put faire et celui de ma sœur, ils passèrent tous deux en Afrique. Là, le mari dépensa en bonne chère et en débauche tout son bien et celui que ma sœur lui avait apporté. Ensuite, se voyant réduit à la dernière misère, il trouva un prétexte pour la répudier et la chassa.

Elle revint à Bagdad, non sans avoir souffert des maux incroyables dans un si long voyage, et vint se réfugier chez moi, dans un état si digne de pitié, qu'elle en aurait inspiré aux cœurs les plus durs. Je la fis entrer au bain, je lui donnai de mes propres habits, et lui dis: Ma sœur, vous êtes mon aînée, et je vous regarde comme ma mère. Pendant votre absence, Dieu a béni le peu de bien qui m'est tombé en partage et l'emploi que j'en fais à nourrir et à élever des vers à soie. Comptez que je n'ai rien qui ne soit à vous, et dont vous ne puissiez disposer comme moi-même.

Nous demeurâmes toutes deux, et vécûmes ensemble pendant plusieurs mois en bonne intelligence. Comme nous nous entretenions souvent de notre troisième sœur, et que nous étions surprises de ne pas apprendre de ses nouvelles, elle arriva en aussi mauvais état que notre aînée. Son mari l'avait traitée de la même sorte; je la reçus avec la même amitié.

Il y avait un an que nous vivions dans une union parfaite; et voyant que Dieu avait béni mon petit fonds, je formai le dessein de faire un voyage par mer, et de hasarder quelque chose dans le commerce. Pour cet effet, je me rendis avec mes deux sœurs à Bassora, où j'achetai un vaisseau tout équipé, et je le chargeai de marchandises que j'avais fait venir de Bagdad. Nous mîmes à la voile avec un vent favorable, et nous sortîmes bientôt du golfe Persique. Quand nous fûmes en pleine mer, nous prîmes la route des Indes; et, après vingt jours de navigation, nous vîmes terre. C'était une montagne fort haute, au pied de laquelle nous aperçûmes une ville de grande apparence. Comme nous avions le vent frais, nous arrivâmes de bonne heure au port, et nous y jetâmes l'ancre.

Je n'eus pas la patience d'attendre que mes sœurs fussent en état de m'accompagner, je me fis débarquer seule, et j'allai droit à la porte de la ville. J'y vis une garde nombreuse de gens assis, et d'autres qui étaient debout avec un bâton à la main. Mais ils avaient tous l'air si hideux, que j'en fus effrayée. Remarquant toutefois qu'ils étaient immobiles, et qu'ils ne remuaient pas même les yeux, je me rassurai; et m'étant approchée d'eux, je reconnus qu'ils étaient pétrifiés.

J'entrai dans la ville, et passai par plusieurs rues où il y avait des hommes, d'espace en espace, dans toutes sortes d'attitudes; mais ils étaient tous sans mouvement et pétrifiés. Au quartier des marchands, je trouvai la plupart des boutiques fermées, et j'aperçus dans celles qui étaient ouvertes des personnes aussi pétrifiées; je jetai la vue sur les cheminées, et n'en voyant pas sortir de fumée, cela me fit juger que tout ce qui était dans les maisons, de même que ce qui était dehors, était changé, en pierre.

Étant arrivée dans une vaste place au milieu de la ville, je découvris une grande porte couverte de plaques d'or, et dont les deux battants étaient ouverts. Une portière d'étoffe de soie paraissait tirée devant, et l'on voyait une lampe suspendue au-dessus de la porte. Après avoir considéré le bâtiment, je ne doutai pas que ce ne fût le palais du prince qui régnait en ce pays-là. Mais, fort étonnée de n'avoir rencontré aucun être vivant, j'allai jusque-là, dans l'espérance d'en trouver quelqu'un. Je levai la portière; et, ce qui augmenta ma surprise, je ne vis sous le vestibule que quelques portiers ou gardes pétrifiés, les uns debout, et les autres assis, ou à demi couchés.

Je traversai une grande cour où il y avait beaucoup de monde: les uns semblaient aller et les autres venir; néanmoins ils ne bougeaient de leur place, parce qu'ils étaient pétrifiés comme ceux que j'avais déjà vus. Je passai dans une seconde cour, et de celle-là dans une troisième; mais ce n'était partout qu'une solitude, et il y régnait un silence affreux.

M'étant avancée dans une quatrième cour, je vis en face un très-beau bâtiment dont les fenêtres étaient fermées d'un treillis d'or massif. Je jugeai que c'était l'appartement de la reine. J'y entrai. Il y avait dans une grande salle plusieurs eunuques noirs pétrifiés. Je passai ensuite dans une chambre très-richement meublée, où j'aperçus une dame aussi changée en pierre. Je reconnus que c'était la reine à une couronne d'or qu'elle avait sur sa tête, et à un collier de perles très-rondes, et plus grosses que des noisettes. Je les examinai de près, et il me parut qu'on ne pouvait rien voir de plus beau.

J'admirai quelque temps les richesses et la magnificence de cette chambre; et surtout le tapis de pied, les coussins et le sofa garni d'une étoffe des Indes à fond d'or, avec des figures d'hommes et d'animaux en argent, trait d'un travail admirable...

LV^{E} NUIT

Sire, continua Zobéide, de la chambre de la reine pétrifiée je passai dans plusieurs autres appartements et cabinets propres et magnifiques, qui me conduisirent dans une chambre d'une grandeur extraordinaire, où il y avait un trône d'or massif, élevé de quelques degrés, et enrichi de grosses émeraudes enchâssées; et, sur le trône, un lit d'une riche étoffe, sur laquelle éclatait une broderie de perles. Ce qui me surprit plus que tout le reste, ce fut une lumière brillante qui partait de dessus ce lit. Curieuse de savoir ce qui la rendait, je montai, et, avançant la tête, je vis, sur un petit tabouret, un diamant gros comme un œuf d'autruche, et si parfait, que je n'y remarquai nul défaut. Il brillait tellement, que je ne pouvais en soutenir l'éclat en le regardant au jour.

Il y avait, au chevet du lit, de l'un et de l'autre côté, un flambeau allumé dont je ne compris pas l'usage. Cette circonstance néanmoins me fit juger qu'il y avait quelqu'un de vivant dans ce superbe palais; car je ne pouvais croire que ces flambeaux pussent s'entretenir allumés d'eux-mêmes. Plusieurs autres singularités m'arrêtèrent dans cette chambre, que le seul diamant dont je viens de parler rendait inestimable.

Comme toutes les portes étaient ouvertes ou poussées seulement, je parcourus encore d'autres appartements aussi beaux que ceux que j'avais déjà vus. J'allai jusqu'aux offices et aux garde-meubles, qui étaient remplis de richesses infinies, et je m'occupai si fort de toutes ces merveilles, que je m'oubliai moi-même. Je ne pensais plus ni à mon vaisseau, ni à mes sœurs, je ne songeais qu'à satisfaire ma curiosité. Cependant la nuit s'approchait, et son approche m'avertissant qu'il était temps de me retirer, je voulus reprendre le chemin des cours par où j'étais venue; mais il ne me fut pas aisé de le retrouver. Je m'égarai dans les appartements; et me retrouvant dans la grande chambre où était le trône, le lit, le gros diamant et les flambeaux allumés, je résolus d'y passer la nuit, et de remettre au lendemain de grand matin à regagner mon vaisseau. Je me jetai sur le lit, non sans quelque frayeur de me voir seule dans un lieu si désert; et ce fut sans doute cette crainte qui m'empêcha de dormir.

Il était environ minuit, lorsque j'entendis la voix d'un homme qui lisait l'Alcoran de la même manière et du ton que nous avons coutume de le lire dans nos temples. Cela me donna beaucoup de joie. Je me levai aussitôt, et prenant un flambeau pour me conduire, j'allai de chambre en chambre du côté où j'entendais la voix. Je m'arrêtai à la porte d'un cabinet d'où je ne pouvais douter qu'elle ne partît. Je posai le flambeau à terre, et regardant par une fente, il me parut que c'était un oratoire. En effet, il y avait, comme dans nos temples, une niche qui marquait où il fallait se tourner pour faire la prière, des lampes suspendues et allumées, et deux chandeliers avec de gros cierges de cire blanche allumés de même.

Je vis aussi un petit tapis étendu, de la forme de ceux qu'on étend chez nous pour se poser dessus et faire sa prière. Un jeune homme de bonne mine, assis sur ce tapis, récitait avec grande attention l'Alcoran qui était posé devant lui sur un petit pupitre. A cette vue, ravie d'admiration, je cherchais en mon esprit comment il se pouvait faire qu'il fût le seul vivant dans une ville où tout le monde était pétrifié, et je ne doutais pas qu'il n'y eût en cela quelque chose de très-merveilleux.

Comme la porte n'était que poussée, je l'ouvris; j'entrai, et me tenant debout devant la niche, je fis cette prière à haute voix: Louange à Dieu qui nous a favorisés d'une heureuse navigation! Qu'il nous fasse la grâce de nous protéger de même jusqu'à notre arrivée en notre pays. Écoutez-moi Seigneur, et exaucez ma prière.

Le jeune homme jeta les yeux sur moi, et me dit: Ma bonne dame, je vous prie de me dire qui vous êtes, et ce qui vous a amenée en cette ville désolée. En récompense, je vous apprendrai qui je suis, ce qui m'est arrivé, pour quel sujet les habitants de cette ville sont réduits en l'état où vous les avez vus, et pourquoi moi seul je suis sain et sauf dans un désastre si épouvantable.

Je lui racontai en peu de mots d'où je venais, ce qui m'avait engagée à faire ce voyage, et de quelle manière j'avais heureusement pris port après une navigation de vingt jours. En achevant, je le suppliai de s'acquitter à son tour de la promesse qu'il m'avait faite, et je lui témoignai combien j'étais frappée de la désolation affreuse que j'avais remarquée dans tous les endroits par où j'avais passé.

Ma chère dame, dit alors le jeune homme, donnez-vous un moment de patience. A ces mots, il ferma l'Alcoran, le mit dans un étui précieux, et le posa dans la niche. Il me fit asseoir près de lui; et avant qu'il commençât son discours, je ne pus m'empêcher de lui dire: Aimable seigneur, on ne peut attendre avec plus d'impatience que je l'attends l'éclaircissement de tant de choses surprenantes qui ont frappé ma vue depuis le premier pas que j'ai fait pour entrer en cette ville; et ma curiosité ne saurait être assez tôt satisfaite. Parlez, je vous en conjure; apprenez-moi par quel miracle vous êtes seul en vie parmi tant de personnes mortes d'une manière inouïe.

LVI^{E} NUIT

Zobéide, dit Scheherazade, poursuivit son histoire dans ces termes:

Madame, me dit le jeune homme, vous m'avez fait assez voir que vous avez la connaissance du vrai Dieu, par la prière que vous venez de lui adresser. Vous allez entendre un effet très-remarquable de sa grandeur et de sa puissance. Je vous dirai que cette ville était la capitale d'un puissant royaume dont le roi mon père portait le nom. Ce prince, toute sa cour, les habitants de la ville et tous les autres sujets étaient mages, adorateurs du feu, et de Nardoun, ancien roi des géants rebelles à Dieu.

Quoique né d'un père et d'une mère idolâtres, j'ai eu le bonheur d'avoir, dans mon enfance, pour gouvernante une bonne dame musulmane, qui savait l'Alcoran par cœur, et l'expliquait parfaitement bien. Mon prince, me disait-elle souvent, il n'y a qu'un vrai Dieu. Prenez garde d'en reconnaître et d'en adorer d'autres. Elle m'apprit à lire en arabe; et le livre qu'elle me donna pour m'exercer fut l'Alcoran. Dès que je fus capable de raison, elle m'expliqua tous les points de cet excellent livre, et m'en inspirait tout l'esprit à l'insu de mon père et de tout le monde. Elle mourut; mais ce fut après m'avoir fait toutes les instructions dont j'avais besoin pour être pleinement convaincu des vérités de la religion musulmane. Depuis sa mort, j'ai persisté constamment dans les sentiments qu'elle m'a fait prendre, et j'ai en horreur le faux dieu Nardoun et l'adoration du feu.

Il y a trois ans et quelques mois qu'une voix bruyante se fit tout à coup entendre par toute la ville si distinctement, que personne ne perdit une de ces paroles qu'elle dit: «Habitants, abandonnez le culte de Nardoun et du feu. Adorez le Dieu unique qui fait miséricorde.»

La même voix se fit ouïr trois années de suite: mais personne ne s'étant converti, le dernier jour de la troisième, à trois ou quatre heures du matin, tous les habitants généralement furent changés en pierre en un instant, chacun dans l'état et la posture où il se trouva. Le roi mon père éprouva le même sort: il fut métamorphosé en une pierre noire, tel qu'on le voit dans un endroit de ce palais, et la reine ma mère eut une pareille destinée.

Je suis le seul sur qui Dieu n'ait pas fait tomber ce châtiment terrible. Depuis ce temps-là, je continue de le servir avec plus de ferveur que jamais, et je suis persuadé, ma belle dame, qu'il vous envoie pour ma consolation: je lui en rends des grâces infinies, car je vous avoue que cette solitude m'est bien ennuyeuse.

Prince, lui répondis-je, il n'en faut pas douter, c'est la Providence qui m'a attirée dans votre port, pour vous présenter l'occasion de vous éloigner d'un lieu si funeste. Le vaisseau sur lequel je suis venue peut vous persuader que je suis en quelque considération à Bagdad, où j'ai laissé d'autres biens assez considérables. J'ose vous offrir une retraite jusqu'à ce que le puissant Commandeur des croyants, le vicaire du grand Prophète que vous reconnaissez, vous ait rendu tous les honneurs que vous méritez. Mon vaisseau est à votre service, et vous en pouvez disposer absolument. Il accepta l'offre, et nous passâmes le reste de la nuit à nous entretenir de notre embarquement.

Dès que le jour parut, nous sortîmes du palais et nous nous rendîmes au port, où nous trouvâmes mes sœurs, le capitaine et mes esclaves fort en peine de moi. Après avoir présenté mes sœurs au prince, je leur racontai ce qui m'avait empêché de revenir au vaisseau le jour précédent, la rencontre du jeune prince, son histoire, et le sujet de la désolation d'une si belle ville.

Les matelots employèrent plusieurs jours à débarquer les marchandises que j'avais apportées, et à embarquer à leur place tout ce qu'il y avait de plus précieux dans le palais en pierreries, en or et en argent. Nous laissâmes les meubles et une infinité de pièces d'orfèvrerie, parce que nous ne pouvions les emporter. Il nous aurait fallu plusieurs vaisseaux pour transporter à Bagdad toutes les richesses que nous avions devant les yeux.

Après que nous eûmes chargé le vaisseau des choses que nous y voulûmes mettre, nous prîmes les provisions et l'eau dont nous jugeâmes avoir besoin pour notre voyage. Enfin, nous mîmes à la voile avec un vent tel que nous pouvions le souhaiter...

LVII^{E} NUIT

Zobéide reprit ainsi son histoire, en s'adressant toujours au calife:

Sire, dit-elle, le jeune prince, mes sœurs et moi, nous nous entretenions tous les jours agréablement ensemble, mais, hélas! notre union ne dura pas longtemps. Mes sœurs devinrent jalouses de l'intelligence qu'elles remarquèrent entre le jeune prince et moi, et me demandèrent un jour malicieusement ce que nous ferions de lui, lorsque nous serions arrivées à Bagdad. Je m'aperçus bien qu'elles ne me faisaient cette question que pour découvrir mes sentiments. C'est pourquoi, faisant semblant de tourner la chose en plaisanterie, je leur répondis que je le prendrais pour mon époux; ensuite, me tournant vers le prince, je lui dis: Mon prince, je vous supplie d'y consentir. D'abord que nous serons à Bagdad, mon dessein est de vous offrir ma personne, pour être votre très-humble esclave, pour vous rendre mes services, et vous reconnaître pour le maître absolu de mes volontés.

Madame, répondit le prince, je ne sais si vous plaisantez; mais, pour moi, je vous déclare fort sérieusement, devant mesdames vos sœurs, que dès ce moment j'accepte de bon cœur l'offre que vous me faites, non pas pour vous regarder comme une esclave, mais comme ma dame et ma maîtresse, et je ne prétends avoir aucun empire sur vos actions. Mes sœurs changèrent de couleur à ce discours, et je remarquai depuis ce temps-là qu'elles n'avaient plus pour moi les mêmes sentiments qu'auparavant.