Les mille et une nuits: contes choisis

Part 10

Chapter 104,138 wordsPublic domain

Le chagrin que conçut le sultan de la perte de sa fille lui causa une maladie qui l'obligea de garder le lit un mois entier. Il n'avait pas encore entièrement recouvré la santé, qu'il me fit appeler. Prince, me dit-il, écoutez l'ordre que j'ai à vous donner: il y va de votre vie si vous ne l'exécutez. Je l'assurai que j'obéirais exactement. Après quoi, reprenant la parole: J'avais toujours vécu, poursuivit-il, dans une parfaite félicité, et jamais aucun accident ne l'avait traversée; votre arrivée a fait évanouir le bonheur dont je jouissais. Ma fille est morte, son gouverneur n'est plus, et ce n'est que par un miracle que je suis en vie. Vous êtes donc la cause de tous ces malheurs, dont il n'est pas possible que je puisse me consoler. C'est pourquoi, retirez-vous en paix; mais retirez-vous incessamment; je périrais moi-même si vous demeuriez ici davantage, car je suis persuadé que votre présence porte malheur: c'est tout ce que j'avais à vous dire.

Rebuté, chassé, abandonné de tout le monde, et ne sachant ce que je deviendrais, avant que de sortir de la ville j'entrai dans un bain, je me fis raser la barbe et les sourcils, et pris l'habit de Calender. Je me mis en chemin, en pleurant moins ma misère que les belles princesses dont j'avais causé la mort. Je traversai plusieurs pays, sans me faire connaître; enfin je résolus de venir à Bagdad, dans l'espérance de me faire présenter au Commandeur des croyants, et d'exciter sa compassion par le récit d'une histoire si étrange. J'y suis arrivé ce soir, et la première personne que j'ai rencontrée en arrivant, c'est le Calender notre frère, qui vient de parler avant moi. Vous savez le reste, madame, et pourquoi j'ai l'honneur de me trouver dans votre hôtel.

Quand le second Calender eut achevé son histoire, Zobéide, à qui il avait adressé la parole, lui dit: Voilà qui est bien; allez, retirez-vous où il vous plaira, je vous en donne la permission. Mais au lieu de sortir, il supplia aussi la dame de lui faire la même grâce qu'au premier Calender, auprès de qui il alla prendre place.

XLIV^{E} NUIT

Je voudrais bien, dit Schahriar sur la fin de la nuit, entendre l'histoire du troisième Calender. Sire, répondit Scheherazade, vous allez être obéi. Le troisième Calender, ajouta-t-elle, voyant que c'était à lui à parler, s'adressant, comme les autres, à Zobéide, commença son histoire de cette manière:

HISTOIRE DU TROISIÈME CALENDER, FILS DE ROI.

Je m'appelle Agib, et suis fils d'un roi qui se nommait Cassib. Après sa mort, je pris possession de ses États, et établis mon séjour dans la même ville où il avait demeuré. Cette ville est située sur le bord de la mer, elle a un port des plus beaux et des plus sûrs, avec un arsenal assez grand pour fournir à l'armement de cent cinquante vaisseaux de guerre, toujours prêts à servir dans l'occasion, pour en équiper cinquante en marchandises, et autant de petites frégates légères pour les promenades et les divertissements sur l'eau.

Je visitai premièrement les provinces; je fis ensuite armer et équiper toute ma flotte, et j'allai descendre dans mes îles, pour me concilier par ma présence le cœur de mes sujets, et les affermir dans le devoir. Quelque temps après que j'en fus revenu, j'y retournai; et ces voyages, en me donnant quelque teinture de la navigation, m'y firent prendre tant de goût, que je résolus d'aller faire des découvertes au delà de mes îles. Pour cet effet, je fis équiper dix vaisseaux seulement. Je m'embarquai, et nous mîmes à la voile.

Notre navigation fut heureuse pendant quarante jours de suite; mais la nuit du quarante-unième, le vent devint contraire et même si furieux, que nous fûmes battus d'une tempête violente qui pensa nous submerger. Un matelot, commandé pour faire la découverte au haut du grand mât, rapporta qu'à la droite et à la gauche il n'avait vu que le ciel et la mer qui bornassent l'horizon; mais que devant lui, du côté où nous avions la proue, il avait remarqué une grande noirceur.

Le pilote changea de couleur à ce récit, jeta d'une main son turban sur le tillac, et de l'autre se frappant le visage: Ah! sire, s'écria-t-il, nous sommes perdus! Personne de nous ne peut échapper au danger où nous nous trouvons; et, avec toute mon expérience, il n'est pas en mon pouvoir de nous en garantir. Je lui demandai quelle raison il avait de se désespérer ainsi: Hélas! sire, me répondit-il, la tempête que nous avons essuyée nous a tellement égarés de notre route, que demain à midi nous nous trouverons près de cette noirceur, qui n'est autre chose que la montagne Noire; et cette montagne Noire est une mine d'aimant, qui dès à présent attire votre flotte, à cause des clous et des ferrements qui entrent dans la structure des vaisseaux. Lorsque nous en serons demain à une certaine distance, la force de l'aimant sera si violente, que tous les clous se détacheront, et iront se coller contre la montagne: vos vaisseaux se dissoudront et seront submergés. Comme l'aimant a la vertu d'attirer le fer à soi, et de se fortifier par cette attraction, cette montagne, du côté de la mer, est couverte des clous d'une infinité de vaisseaux qu'elle a fait périr, ce qui conserve et augmente en même temps cette vertu.

Cette montagne, poursuivit le pilote, est très-escarpée, et au sommet il y a un dôme de bronze fin, soutenu de colonnes du même métal; au haut du dôme paraît un cheval de bronze, lequel porte un cavalier qui a la poitrine couverte d'une plaque de plomb, sur laquelle sont gravés des caractères talismaniques. La tradition, sire, ajouta-t-il, est que cette statue est la cause principale de la perte de tant de vaisseaux et de tant d'hommes qui ont été submergés en cet endroit, et qu'elle ne cessera d'être funeste à tous ceux qui auront le malheur d'en approcher, jusqu'à ce qu'elle soit renversée.

Le pilote, ayant tenu ce discours, se remit à pleurer, et ses larmes excitèrent celles de tout l'équipage. Je ne doutai pas moi-même que je ne fusse arrivé à la fin de mes jours.

En effet, le lendemain matin, nous aperçûmes à découvert la montagne Noire; et l'idée que nous en avions conçue nous la fit paraître plus affreuse qu'elle n'était. Sur le midi, nous nous en trouvâmes si près, que nous éprouvâmes ce que le pilote nous avait prédit. Nous vîmes voler les clous et tous les autres ferrements de la flotte vers la montagne, où, par la violence de l'attraction, ils se collèrent avec un bruit horrible. Les vaisseaux s'entr'ouvrirent, et s'abîmèrent dans la mer, qui était si haute en cet endroit, qu'avec la sonde nous n'aurions pu en découvrir la profondeur. Tous mes gens furent noyés; mais Dieu eut pitié de moi, et permit que je me sauvasse, en me saisissant d'une planche, qui fut poussée par le vent droit au pied de la montagne. Je ne me fis pas le moindre mal, mon bonheur m'ayant fait aborder à un endroit où il y avait des degrés pour monter au sommet...

XLV^{E} NUIT

Au nom de Dieu, ma sœur, s'écria le lendemain Dinarzade, continuez, je vous en conjure, l'histoire du troisième Calender. Ma chère sœur, répondit Scheherazade, voici comment ce prince la reprit:

A la vue de ces degrés, dit-il (car il n'y avait pas de terrain ni à droite ni à gauche où l'on pût mettre le pied, et par conséquent se sauver), je remerciai Dieu et invoquai son saint nom en commençant à monter. L'escalier était si étroit, si roide et si difficile, que pour peu que le vent eût eu de violence, il m'aurait renversé et précipité dans la mer. Mais enfin j'arrivai jusqu'au bout sans accident; j'entrai sous le dôme, en me prosternant contre terre, je remerciai Dieu de la grâce qu'il m'avait faite.

Je passai la nuit sous le dôme. Pendant que je dormais, un vénérable vieillard m'apparut, et me dit: Écoute, Agib: lorsque tu seras éveillé, creuse la terre sous tes pieds; tu y trouveras un arc de bronze, et trois flèches de plomb, fabriqués sous certaines constellations, pour délivrer le genre humain de tant de maux qui le menacent. Tire les trois flèches contre la statue: le cavalier tombera dans la mer, et le cheval de ton côté, que tu enterreras au même endroit d'où tu auras tiré l'arc et les flèches. Cela étant fait, la mer s'enflera, et montera jusqu'au pied du dôme, à la hauteur de la montagne. Lorsqu'elle y sera montée, tu verras aborder une chaloupe où il n'y aura qu'un seul homme avec une rame à chaque main. Cet homme sera de bronze, mais différent de celui que tu auras renversé. Embarque-toi avec lui sans prononcer le nom de Dieu, et te laisse conduire. Il te conduira en dix jours dans une autre mer, où tu trouveras le moyen de retourner chez toi sain et sauf, pourvu que, comme je te l'ai déjà dit, tu ne prononces pas le nom de Dieu pendant tout le voyage.

Tel fut le discours du vieillard. D'abord que je fus éveillé, je me levai extrêmement consolé de cette vision, et je ne manquai pas de faire ce que le vieillard m'avait commandé. Je déterrai l'arc et les flèches, et les tirai contre le cavalier. A la troisième flèche, je le renversai dans la mer, et le cheval tomba de mon côté. Je l'enterrai à la place de l'arc et des flèches; et dans cet intervalle la mer s'enfla et s'éleva peu à peu. Lorsqu'elle fut arrivée au pied du dôme, à la hauteur de la montagne, je vis de loin sur la mer une chaloupe qui venait à moi. Je bénis Dieu, voyant que les choses succédaient conformément au songe que j'avais eu.

Enfin la chaloupe aborda, et j'y vis l'homme de bronze tel qu'il m'avait été dépeint. Je m'embarquai, et me gardai bien de prononcer le nom de Dieu; je ne dis pas même un seul autre mot. Je m'assis; et l'homme de bronze recommença de ramer en s'éloignant de la montagne. Il vogua sans discontinuer jusqu'au neuvième jour, que je vis des îles qui me firent espérer que je serais bientôt hors du danger que j'avais à craindre. L'excès de ma joie me fit oublier la défense qui m'avait été faite: Dieu soit béni! dis-je alors; Dieu soit loué!

Je n'eus pas achevé ces paroles, que la chaloupe s'enfonça dans la mer avec l'homme de bronze. Je demeurai sur l'eau, et je nageai le reste du jour du côté de la terre qui me parut la plus voisine. Une nuit fort obscure succéda; et comme je ne savais plus où j'étais, je nageais à l'aventure. Mes forces s'épuisèrent à la fin, et je commençais à désespérer de me sauver, lorsque le vent venant à se fortifier, une vague plus grosse qu'une montagne me jeta sur une plage, où elle me laissa en se retirant. Je me hâtai aussitôt de prendre terre, de crainte qu'une autre vague ne me reprît; bientôt j'aperçus un petit bâtiment qui venait de terre ferme à pleines voiles, et avait la proue sur l'île où j'étais.

Comme j'ignorais si les gens qui étaient dessus seraient amis ou ennemis, je crus ne devoir pas me montrer d'abord. Le bâtiment vint se ranger dans une petite anse, où débarquèrent dix esclaves qui portaient une pelle et d'autres instruments propres à remuer la terre. Ils marchèrent vers le milieu de l'île, et à leur action, il me parut qu'ils levaient une trappe. Ils retournèrent ensuite au bâtiment, débarquèrent plusieurs sortes de provisions et de meubles. Je les vis encore une fois aller au vaisseau, et en ressortir peu de temps après avec un vieillard qui menait avec lui un jeune homme de quatorze ou quinze ans, très-bien fait. Ils descendirent tous où la trappe avait été levée; et lorsqu'ils furent remontés, qu'ils eurent abaissé la trappe, qu'ils l'eurent recouverte de terre, et qu'ils reprirent le chemin de l'anse où était le navire, je remarquai que le jeune homme n'était pas avec eux, d'où je conclus qu'il était resté dans le lieu souterrain: circonstance qui me causa un extrême étonnement.

Le vieillard et les esclaves se rembarquèrent; et le bâtiment ayant remis à la voile, reprit la route de la terre ferme. Quand je le vis si éloigné que je ne pouvais être aperçu de l'équipage, je descendis de l'arbre, et me rendis promptement à l'endroit où j'avais vu remuer la terre. Je la remuai à mon tour, jusqu'à ce que, trouvant une pierre de deux ou trois pieds en carré, je la levai, et je vis qu'elle couvrait l'entrée d'un escalier aussi de pierre. Je le descendis, et me trouvai au bas d'une grande chambre où il y avait un tapis de pied et un sofa garni d'un autre tapis et de coussins d'une riche étoffe, où le jeune homme était assis avec un éventail à la main. Je distinguai toutes ces choses à la clarté de deux bougies, aussi bien que des fruits et des pots de fleurs qu'il avait près de lui.

Le jeune homme fut effrayé de me voir; mais, pour le rassurer, je lui dis en entrant: Qui que vous soyez, seigneur, ne craignez rien; un roi et fils de roi, tel que je le suis, n'est pas capable de vous faire la moindre injure.

XLVI^{E} NUIT

Dinarzade, lorsqu'il en fut temps, appela la sultane; et Scheherazade, sans se faire prier, poursuivit de cette sorte l'histoire du troisième Calender:

Le jeune homme, continua le troisième Calender, se rassura à ces paroles, et me pria, d'un air riant, de m'asseoir près de lui. Dès que je fus assis: Prince, me dit-il, je vais vous apprendre une chose qui vous surprendra par sa singularité. Mon père est un marchand joaillier qui a acquis de grands biens par son travail et par son habileté dans sa profession. Il a un grand nombre d'esclaves et de commissionnaires, qui font des voyages par mer sur des vaisseaux qui lui appartiennent, afin d'entretenir les correspondances qu'il a en plusieurs cours, où il fournit les pierreries dont on a besoin.

Il y avait longtemps qu'il était marié, sans avoir eu d'enfants, lorsqu'il apprit qu'il aurait un fils, dont la vie néanmoins ne serait pas de longue durée: ce qui lui donna beaucoup de chagrin à son réveil. Quelques jours après, ma mère lui annonça qu'elle était grosse; et le temps où elle croyait avoir conçu s'accordait fort avec le jour du songe de mon père. Elle accoucha de moi dans le terme de neuf mois, et ce fut une grande joie dans la famille.

Mon père, qui avait exactement observé le moment de ma naissance, consulta les astrologues, qui lui dirent: Votre fils vivra sans accident jusqu'à l'âge de quinze ans. Mais alors il courra risque de perdre la vie, et il sera difficile qu'il en échappe. C'est qu'en ce temps-là, ajoutèrent-ils, la statue équestre de bronze qui est au haut de la montagne d'aimant aura été renversée dans la mer par le prince Agib, fils du roi Cassib, et que les astres marquent que, cinquante jours après, votre fils doit être tué par ce prince.

Comme cette prédiction s'accordait avec le songe de mon père, il en fut vivement frappé et affligé. Il ne laissa pas pourtant de prendre beaucoup de soin de mon éducation, jusqu'à cette présente année, qui est la quinzième de mon âge. Il apprit hier que depuis dix jours le cavalier de bronze a été jeté dans la mer par le prince que je viens de vous nommer. Cette nouvelle lui a coûté tant de pleurs et causé tant d'alarmes qu'il n'est pas reconnaissable dans l'état où il est.

Sur la prédiction des astrologues, il a cherché les moyens de tromper mon horoscope et de me conserver la vie. Il y a longtemps qu'il a pris la précaution de faire bâtir cette demeure, pour m'y tenir caché durant cinquante jours, dès qu'il apprendrait que la statue serait renversée. C'est pourquoi, comme il a su qu'elle l'était depuis dix jours, il est venu promptement me cacher ici, et il a promis que dans quarante il viendrait me reprendre. Pour moi, ajouta-t-il, j'ai bonne espérance; et je ne crois pas que le prince Agib vienne me chercher sous terre au milieu d'une île déserte. Voilà, seigneur, ce que j'avais à vous dire.

Pendant que le fils du joaillier me racontait son histoire, je me moquais en moi-même des astrologues qui avaient prédit que je lui ôterais la vie; et je me sentais si éloigné de vérifier la prédiction, qu'à peine eut-il achevé de parler, je lui dis avec transport: Mon cher seigneur, ayez de la confiance en la bonté de Dieu, et ne craignez rien. Je ne vous abandonnerai pas durant ces quarante jours que les vaines conjectures des astrologues vous font appréhender. Après cela, je profiterai de l'occasion de gagner la terre ferme, en m'embarquant avec vous sur votre bâtiment, avec la permission de votre père et la vôtre.

Je rassurai, par ce discours, le fils du joaillier, et m'attirai sa confiance. Je me gardai bien, de peur de l'épouvanter, de lui dire que j'étais cet Agib qu'il craignait, et je pris grand soin de ne lui en donner aucun soupçon. Nous nous entretînmes de plusieurs choses jusqu'à la nuit, et je connus que le jeune homme avait beaucoup d'esprit. Nous mangeâmes ensemble de ses provisions. Il en avait une si grande quantité, qu'il en aurait eu de reste au bout de quarante jours, quand il aurait eu d'autres hôtes que moi.

Nous eûmes le temps de contracter amitié ensemble. Je m'aperçus qu'il avait de l'inclination pour moi; et de mon côté j'en avais conçu une si forte pour lui, que je me disais souvent à moi-même que les astrologues qui avaient prédit au père que son fils serait tué par mes mains étaient des imposteurs, et qu'il n'était pas possible que je pusse commettre une si méchante action. Enfin, madame, nous passâmes trente-neuf jours le plus agréablement du monde dans ce lieu souterrain.

Le quarantième jour arriva. Le matin, le jeune homme, en s'éveillant, me dit avec un transport de joie dont il ne fut pas le maître: Prince, me voilà aujourd'hui au quarantième jour et je ne suis pas mort, grâce à Dieu et à votre bonne compagnie; bientôt vous pourrez retourner dans votre royaume. Mais en attendant, ajouta-t-il, je vous supplie de vouloir bien faire chauffer de l'eau pour me laver tout le corps dans le bain portatif; je veux me décrasser et changer d'habit, pour mieux recevoir mon père.

Je mis de l'eau sur le feu; et lorsqu'elle fut tiède, j'en remplis le bain portatif. Le jeune homme se mit dedans; je le lavai et le frottai moi-même. Il en sortit ensuite, se coucha dans son lit que j'avais préparé, et je le couvris de sa couverture. Après qu'il se fut reposé, et qu'il eut dormi quelque temps: Mon prince, me dit-il, obligez-moi de m'apporter un melon et du sucre, que j'en mange pour me rafraîchir.

De plusieurs melons qui nous restaient je choisis le meilleur, et le mis dans un plat; et comme je ne trouvais pas de couteau pour le couper, je demandai au jeune homme s'il ne savait pas où il y en avait. Il y en a un, me répondit-il, sur cette corniche au-dessus de ma tête. Effectivement, j'y en aperçus un; mais je me pressai si fort pour le prendre, et dans le temps que je l'avais à la main mon pied s'embarrassa de telle sorte dans la couverture que je glissai, et je tombai si malheureusement sur le jeune homme, que je lui enfonçai le couteau dans le cœur. Il expira dans le moment.

A ce spectacle, je poussai des cris épouvantables. Je me frappai la tête, le visage et la poitrine. Je déchirai mon habit, et me jetai par terre avec une douleur et des regrets inexprimables. Hélas! m'écriai-je, il ne lui restait que quelques heures pour être hors du danger contre lequel il avait cherché un asile; et dans le temps que je compte moi-même que le péril est passé, c'est alors que je deviens son assassin, et que je rends la prédiction véritable. Mais, Seigneur, ajoutai-je en levant la tête et les mains au ciel, je vous en demande pardon; et si je suis coupable de sa mort, ne me laissez pas vivre plus longtemps.

XLVII^{E} NUIT

Madame, poursuivi le troisième Calender en s'adressant à Zobéide, après le malheur qui venait de m'arriver j'aurais reçu la mort sans frayeur, si elle s'était présentée à moi. Mais le mal, ainsi que le bien, ne nous arrive pas toujours lorsque nous le souhaitons.

Néanmoins, faisant réflexion que mes larmes et ma douleur ne feraient pas revivre le jeune homme, et que les quarante jours finissant, je pouvais être surpris par son père, je sortis de cette demeure souterraine, et montai au haut de l'escalier. J'abaissai la grosse pierre sur l'entrée, et la couvris de terre.

J'eus à peine achevé, que portant la vue sur la mer, du côté de la terre ferme, j'aperçus le bâtiment qui venait reprendre le jeune homme. Alors, me consultant sur ce que j'avais à faire, je dis en moi-même: Si je me fais voir, le vieillard ne manquera pas de me faire arrêter et massacrer peut-être par ses esclaves, quand il aura vu son fils dans l'état où je l'ai mis. Tout ce que je pourrai alléguer pour me justifier ne le persuadera point de mon innocence. Il vaut mieux, puisque j'en ai le moyen, me soustraire à son ressentiment, que de m'y exposer.

Il y avait près du lieu souterrain un gros arbre, dont l'épais feuillage me parut propre à me cacher. J'y montai, et je ne me fus pas plutôt placé de manière à ne pouvoir être aperçu, que je vis aborder le bâtiment au même endroit que la première fois.

Le vieillard et les esclaves débarquèrent bientôt, et s'avancèrent vers la demeure souterraine, d'un air qui marquait qu'ils avaient quelque espérance; mais lorsqu'ils virent la terre nouvellement remuée, ils changèrent de visage, et particulièrement le vieillard. Ils levèrent la pierre, et descendirent. Ils appellent le jeune homme par son nom, il ne répond point: leur crainte redouble: ils le cherchent, et le trouvent enfin étendu sur son lit, avec le couteau au milieu du cœur; car je n'avais pas eu le courage de l'ôter. A cette vue, ils poussèrent des cris de douleur qui renouvelèrent la mienne: le vieillard en tomba évanoui; ses esclaves, pour lui donner de l'air, l'apportèrent en haut entre leurs bras, et le posèrent au pied de l'arbre où j'étais. Mais, malgré tous leurs soins, ce malheureux père demeura longtemps en cet état, et leur fit plus d'une fois désespérer de sa vie.

Il revint toutefois de ce long évanouissement. Alors les esclaves apportèrent le corps de son fils, revêtu de ses plus beaux habillements; et dès que la fosse qu'on lui faisait fut achevée, on l'y descendit. Le vieillard, soutenu par deux esclaves, et le visage baigné de larmes, lui jeta le premier un peu de terre; après quoi les esclaves en comblèrent la fosse.

Cela étant fait, l'ameublement de la demeure souterraine fut enlevé et embarqué avec le reste des provisions. Ensuite le vieillard, accablé de douleur, ne pouvant se soutenir, fut mis sur une espèce de brancard, et transporté dans le vaisseau, qui remit à la voile. Il s'éloigna de l'île en peu de temps, et je le perdis de vue...

XLVIII^{E} NUIT

Le lendemain, Scheherazade, poursuivant les aventures du troisième Calender, dit: Ma sœur, vous saurez que ce prince continua de les raconter ainsi à Zobéide et à sa compagnie:

Après le départ, dit-il, du vieillard, de ses esclaves et du navire, je restai seul dans l'île: je passais la nuit dans la demeure souterraine, qui n'avait pas été rebouchée; et le jour, je me promenais autour de l'île, et m'arrêtais dans les endroits les plus propres à prendre du repos, quand j'en avais besoin.

Je menai cette vie ennuyeuse pendant onze mois. Au bout de ce temps-là, je m'aperçus que la mer diminuait considérablement, et que l'île devenait plus grande; il semblait que la terre ferme s'approchait. Effectivement, les eaux devinrent si basses, qu'il n'y avait plus qu'un petit trajet de mer entre moi et la terre ferme. Je le traversai, et n'eus de l'eau que jusqu'à mi-jambe. Je marchai si longtemps sur la plage et sur le sable, que j'en fus très-fatigué. A la fin, je gagnai un terrain plus ferme; et j'étais déjà assez éloigné de la mer, lorsque je vis fort loin au-devant de moi comme un grand feu; ce qui me donna quelque joie. Je trouverai quelqu'un, disais-je; et il n'est pas possible que ce feu se soit allumé de lui-même. Mais à mesure que je m'en approchais, mon erreur se dissipait, et je reconnus bientôt que ce que j'avais pris pour du feu était un château de cuivre rouge, que les rayons du soleil faisaient paraître de loin comme enflammé.