Chapter 9
Le bruit que je produisis en ouvrant la porte fit retourner le voleur. Il se pencha de mon côté, et essaya de plonger son regard dans les lointaines obscurités de l'église; mais le confessionnal était hors de la portée de la lumière, de sorte qu'il ne me vit réellement que lorsque j'entrai dans le cercle éclairé par la flamme tremblotante du cierge.
En apercevant un homme, le voleur s'appuya contre l'autel, tira un pistolet de sa ceinture et le dirigea vers moi.
Mais, à ma longue robe noire, il put bientôt voir que je n'étais qu'un simple prêtre inoffensif, et n'ayant pour toute sauvegarde que la foi, pour toute arme que la parole.
Malgré la menace du pistolet dirigé contre moi, j'avançai jusqu'aux marches de l'autel. Je sentais que, s'il tirait sur moi, ou le pistolet raterait, ou la balle dévierait; j'avais la main à ma médaille, et je me sentais tout entier couvert du saint amour de Notre-Dame.
Cette tranquillité du pauvre vicaire parut émouvoir le bandit.
--Que voulez-vous? me dit-il d'une voix qu'il s'efforçait de rendre assurée.--Vous êtes l'Artifaille? lui dis-je.--Parbleu, répondit-il, qui donc oserait, si ce n'était moi, pénétrer seul dans une église, comme je le fais?--Pauvre pécheur endurci qui tires orgueil de ton crime, lui dis-je, ne comprends-tu pas qu'à ce jeu que tu joues tu perds non seulement ton corps, mais encore ton âme?--Bah! dit-il, quant à mon corps, je l'ai sauvé déjà tant de fois, que j'ai bonne espérance de le sauver encore, et, quant à mon âme...--Eh bien! quant à ton âme!--Cela regarde ma femme: elle est sainte pour deux, et elle sauvera mon âme en même temps que la sienne.--Vous avez raison, votre femme est une sainte femme, mon ami, et elle mourrait certainement de douleur si elle apprenait que vous eussiez accompli le crime que vous étiez en train d'exécuter.--Oh! oh! vous croyez qu'elle mourra de douleur, ma pauvre femme?--J'en suis sûr.--Tiens! je vais donc être veuf, continua le brigand en éclatant de rire et étendant les mains vers les vases sacrés.
Mais je montai les trois marches de l'autel et lui arrêtai le bras.
--Non, lui dis-je, car vous ne commettrez pas ce sacrilège.--Et qui m'en empêchera?--Moi.--Par la force?--Non, par la persuasion. Dieu n'a pas envoyé ses ministres sur la terre pour qu'ils usassent de la force, qui est une chose humaine, mais de la persuasion, qui est une vertu céleste. Mon ami, ce n'est pas pour l'église, qui peut se procurer d'autres vases, mais pour vous, qui ne pourrez pas racheter votre péché; mon ami, vous ne commettrez pas ce sacrilège.--Ah çà! mais vous croyez donc que c'est le premier, mon brave homme?--Non, je sais que c'est le dixième, le vingtième, le trentième peut-être, mais qu'importe? Jusqu'ici vos yeux étaient fermés, vos yeux s'ouvriront ce soir, voilà tout. N'avez-vous pas entendu dire qu'il y avait un homme nommé Saul qui gardait les manteaux de ceux qui lapidaient saint Etienne? Eh bien! cet homme, il avait les yeux couverts d'écailles, comme il le dit lui-même; un jour les écailles tombèrent de ses yeux; il vit, et ce fut saint Paul.--Dites-moi donc, monsieur l'abbé, saint Paul n'a-t-il pas été pendu?--Oui.--Eh bien! a quoi cela lui a-t-il servi de voir?--Cela lui a servi à être convaincu que, parfois, le salut est dans le supplice. Aujourd'hui, saint Paul a laissé un nom vénéré sur la terre, et jouit de la béatitude éternelle dans le ciel.--A quel âge est-il arrivé à saint Paul de voir?--À trente-cinq ans.--J'ai passé l'âge, j'en ai quarante.--Il est toujours temps de se repentir. Sur la croix, Jésus disait au mauvais larron:--Un mot de prière, et je te sauve.--Ah ça! tu tiens donc à ton argenterie? dit le bandit en me regardant.--Non. Je tiens à ton âme, que je veux sauver.--A mon âme! Tu me feras accroire cela; tu t'en moques pas mal!--Veux-tu que je te prouve que c'est à ton âme que je tiens? lui dis-je.--Oui, donne-moi cette preuve, tu me feras plaisir.--A combien estimes-tu le vol que tu vas commettre cette nuit?--Eh! eh! fit le brigand en regardant les burettes, le calice, l'ostensoir et la robe de la Vierge avec complaisance, à mille écus.--A mille écus?--Je sais bien que cela vaut le double; mais il faudra perdre au moins les deux tiers dessus; ces diables de juifs sont si voleurs!--Viens chez moi.--Chez toi?--Oui, chez moi, au presbytère. J'ai une somme de mille francs, je te la donnerai acompte.--Et les deux autres mille?--Les deux autres mille? eh bien! je te promets, foi de prêtre, que j'irai dans mon pays; ma mère a quelque bien, je vendrai trois ou quatre arpents de terre pour faire les deux autres mille francs, et je le les donnerai.--Oui, pour que tu me donnes un rendez-vous et que tu me fasses tomber dans quelque piège?--Tu ne crois pas ce que tu dis là, fis-je en étendant la main vers lui.--Eh bien! c'est vrai, je n'y crois pas, dit-il d'un air sombre. Mais ta mère, elle est donc riche?--Ma mère est pauvre.--Elle sera ruinée, alors?--Quand je lui aurai dit qu'au prix de sa ruine j'ai sauvé une âme, elle me bénira. D'ailleurs, si elle n'a plus rien, elle viendra demeurer avec moi, et j'aurai toujours pour deux.--J'accepte, dit-il; allons chez toi.--Soit, mais attends.--Quoi?--Renferme dans le tabernacle les objets que tu y as pris, referme-le à clef, cela te portera bonheur.
Le sourcil du bandit se fronça comme celui d'un homme que la foi envahit malgré lui: il replaça les vases sacrés dans le tabernacle et le referma.--Viens, dit-il.--Fais d'abord le signe de la croix, lui dis-je.
Il essaya de jeter un rire moqueur, mais le rire commencé s'interrompit de lui-même.
Puis il fit le signe de la croix.
--Maintenant, suis-moi, lui dis-je.
Nous sortîmes par la petite porte; en moins de cinq minutes, nous fûmes chez moi.
Pendant le chemin, si court qu'il fût, le bandit avait paru fort inquiet, regardant autour de lui et craignant que je ne voulusse le faire tomber dans quelque embuscade.
Arrivé chez moi, il se tint près de la porte.
--Eh bien! ces mille francs? demanda-t-il.--Attends, répondis-je.
J'allumai une bougie à mon feu mourant; j'ouvris une armoire, j'en tirai un sac.
--Les voilà; lui dis-je.
Et je lui donnai le sac.
--Maintenant les deux autres mille, quand les aurai-je?--Je te demande six semaines.--C'est bien, je te donne six semaines.--A qui les remettrai-je?
Le bandit réfléchit un instant.
--A ma femme, dit-il.--C'est bien!--Mais elle ne saura pas d'où ils viennent ni comment je les ai gagnés?--Elle ne le saura pas, ni elle ni personne. Et jamais, à ton tour, tu ne tenteras rien ni contre Notre-Dame d'Étampes ni contre toute autre église sous l'invocation de la Vierge?--Jamais!--Sur ta parole?--Foi de l'Artifaille.--Va, mon frère, et ne pèche plus.
Je le saluai en lui faisant signe de la main qu'il était libre de se retirer.
Il parut hésiter un moment; puis, ouvrant la porte avec précaution, il disparut.
Je me mis à genoux... et je priai pour cet homme.
Je n'avais pas fini ma prière que j'entendis frapper à la porte.
--Entrez, dis-je sans me retourner.
Quelqu'un effectivement, me voyant en prière, s'arrêta en entrant et se tint debout derrière moi.
--Lorsque j'eus achevé mon oraison, je me retournai, et je vis l'Artifaille immobile et droit près de la porte, ayant son sac sous son bras.
--Tiens, me dit-il, je te rapporte tes mille francs.--Mes mille francs?--Oui, et je te tiens quitte des deux mille autres.--Et cependant la promesse que tu m'as faite subsiste?--Parbleu!--Tu te repens donc?--Je ne sais pas si je me repens, oui ou non, mais je ne veux pas de ton argent, voilà tout.
Et il posa le sac sur le rebord du buffet.
Puis, le sac déposé, il s'arrêta comme pour demander quelque chose; mais cette demande, on le sentait, avait peine à sortir de ses lèvres.
--Que désirez-vous? lui demandai-je. Parlez, mon ami. Ce que vous venez de faire est bien; n'ayez pas honte de faire mieux.--Tu as une grande dévotion à Notre-Dame? me demanda-t-il.--Une grande.--Et tu crois que, par son intercession, un homme, si coupable qu'il soit, peut être sauvé à l'heure de la mort? Eh bien! en échange de tes trois mille francs, dont je te tiens quitte, donne-moi quelque relique, quelque chapelet, quelque reliquaire que je puisse baiser à l'heure de ma mort.
Je détachai la médaille et la chaîne d'or que ma mère m'avait passées au cou le jour de ma naissance, qui ne m'avaient jamais quitté depuis, et je les donnai au brigand.
Le brigand posa ses lèvres sur la médaille et s'enfuit.
Un an s'écoula sans que j'entendisse parler de l'Artifaille; sans doute il avait quitté Étampes pour aller exercer ailleurs.
Sur ces entrefaites, je reçus une lettre de mon confrère, le vicaire de Fleury. Ma bonne mère était bien malade et m'appelait près d'elle. J'obtins un congé et je partis.
Six semaines ou deux mois de bons soins et de prières rendirent la santé à ma mère. Nous nous quittâmes, moi joyeux, elle bien portante, et je revins à Étampes.
J'arrivai un vendredi soir, toute la ville était en émoi. Le fameux voleur l'Artifaille s'était fait prendre du côté d'Orléans, avait été jugé au présidial de cette ville, qui, après condamnation, l'avait envoyé à Étampes pour être pendu, le canton Étampes ayant été principalement le théâtre de ses méfaits.
L'exécution avait eu lieu le matin même.
Voilà ce que j'appris dans la rue; mais, en entrant au presbytère, j'appris autre chose encore: c'est qu'une femme de la ville basse était venue depuis la veille au matin, c'est-à-dire depuis le moment où l'Artifaille était arrivé à Étampes pour y subir son supplice, était venue s'informer plus de dix fois si j'étais de retour.
Cette insistance n'était pas étonnante. J'avais écrit pour annoncer ma prochaine arrivée, et j'étais attendu d'un moment à l'autre.
Je ne connaissais dans la ville basse que la pauvre femme qui allait devenir veuve. Je résolus d'aller chez elle avant d'avoir même secoué la poussière de mes pieds.
Du presbytère à la ville basse, il n'y avait qu'un pas. Dix heures du soir sonnaient, il est vrai; mais je pensais que, puisque le désir de me voir était si ardent, la pauvre femme ne serait pas dérangée par ma visite.
Je descendis donc au faubourg et me fis indiquer sa maison. Comme tout le monde la connaissait pour une sainte, nul ne lui faisait un crime du crime de son mari, nul ne lui faisait une honte de sa honte.
J'arrivai à la porte. Le volet était ouvert, et, par le carreau de vitre, je pus voir la pauvre femme, au pied du lit, agenouillée et priant.
Au mouvement de ses épaules, on pouvait deviner qu'elle sanglotait en priant.
Je frappai à la porte.
Elle se leva, et vint vivement ouvrir.
--Ah! monsieur l'abbé! s'écria-t-elle, je vous devinais. Quand on a frappé, j'ai compris que c'était vous. Hélas! hélas! vous arrivez trop tard: mon mari est mort sans confession.--Est-il donc mort dans de mauvais sentiments?--Non; bien au contraire, je suis sûre qu'il était chrétien au fond du coeur; mais il avait déclaré qu'il ne voulait pas d'autre prêtre que vous, qu'il ne se confesserait qu'à vous, et que, s'il ne se confessait pas à vous, il ne se confesserait à personne qu'à Notre-Dame.--Il vous a dit cela?--Oui, et, tout en le disant, il baisait une médaille de la Vierge pendue à son cou avec une chaîne d'or, recommandant par-dessus toute chose qu'on ne lui ôtât point cette médaille, et affirmant que, si on parvenait à l'ensevelir avec cette médaille, le mauvais esprit n'aurait aucune prise sur son corps.--Est-ce tout ce qu'il a dit?--Non. En me quittant pour marcher à l'échafaud, il m'a dit encore que vous arriveriez ce soir, que vous viendriez me voir sitôt votre arrivée; voilà pourquoi je vous attendais.--Il vous a dit cela? fis-je avec étonnement,--Oui; et puis encore il m'a chargée d'une dernière prière.--Pour moi?--Pour vous. Il a dit qu'à quelque heure que vous veniez, je vous priasse... Mon Dieu! je n'oserai jamais vous dire une pareille chose.--Dites, ma bonne femme, dites.--Eh bien! que je vous priasse d'aller à la Justice[2], et là, sous son corps, de dire, au profit de son âme, cinq pater et cinq ave. Il a dit que vous ne me refuseriez pas, monsieur l'abbé.--Et il a eu raison, car je vais y aller.--Oh! que vous êtes bon!
[Footnote 2: On appelait ainsi l'endroit où l'on pendait les voleurs et les assassins.]
Elle me prit les mains, et voulut me les baiser.
Je me dégageai.
--Allons, ma bonne femme, lui dis-je, du courage.--Dieu m'en donne, monsieur l'abbé, je ne m'en plains pas.--Il n'a rien demandé autre chose?--Non.--C'est bien! S'il ne lui faut que ce désir accompli pour le repos de son âme, son âme sera en repos.
Je sortis.
Il était dix heures et demie à peu près. C'était dans les derniers jours d'avril, la bise était encore fraîche. Cependant le ciel était beau, beau pour un peintre surtout, car la lune roulait dans une mer de vagues sombres qui donnaient un grand caractère à l'horizon.
Je tournai autour des vieilles murailles de la ville, et j'arrivai à la porte de Paris. Passé onze heures du soir, c'était la seule porte d'Étampes qui restât ouverte.
Le but de mon excursion était sur une esplanade, qui, aujourd'hui comme alors, domine toute la ville. Seulement, aujourd'hui, il ne reste d'autres traces de la potence, qui alors était dressée sur cette esplanade, que trois fragments de la maçonnerie qui assurait les trois poteaux, reliés entre eux par deux poutres, et qui formaient le gibet.
Pour arriver à cette esplanade, située à gauche de la route, quand on vient d'Étampes à Paris, et à droite quand on vient de Paris à Étampes, pour arriver à cette esplanade, il fallait passer au pied de la tour de Guinette, ouvrage avancé, qui semble une sentinelle posée isolément dans la plaine pour garder la ville.
Cette tour, que vous devez connaître, chevalier Lenoir, et que Louis XI a essayé de faire sauter autrefois sans y réussir, est éventrée par l'explosion et semble regarder le gibet, dont elle ne voit que l'extrémité, avec l'orbite noire d'un grand oeil sans prunelle.
Le jour, c'est la demeure des corbeaux; la nuit, c'est le palais des chouettes et des chats-huants.
Je pris, au milieu de leurs cris et de leurs houhoulements, le chemin de l'esplanade, chemin étroit, difficile, raboteux, creusé dans le roc, percé à travers les broussailles.
Je ne puis pas dire que j'eusse peur. L'homme qui croit en Dieu, qui se confie à lui, ne doit avoir peur de rien, mais j'étais ému.
On n'entendait au monde que le tic-tac monotone du moulin de la basse ville, le cri des hiboux et des chouettes, et le sifflement du vent dans les broussailles.
La lune entrait dans un nuage noir, dont elle brodait les extrémités d'une frange blanchâtre.
Mon coeur battait. Il me semblait que j'allais voir, non pas ce que j'étais venu pour voir, mais quelque chose d'inattendu. Je montais toujours.
Arrivé à un certain point de la montée, je commençai à distinguer l'extrémité supérieure du gibet, composé de ses trois piliers et de cette double traverse de chêne dont j'ai déjà parlé.
C'est à ces traverses de chêne que pendent les croix de fer auxquelles on attache les suppliciés.
J'apercevais, comme une ombre mobile, le corps du malheureux l'Artifaille, que le vent balançait dans l'espace.
Tout à coup je m'arrêtai; je découvrais maintenant le gibet de son extrémité supérieure à sa base. J'apercevais une masse sans forme qui semblait un animal à quatre pattes et qui se mouvait.
Je m'arrêtai et me couchai derrière un rocher. Cet animal était plus gros qu'un chien et plus massif qu'un loup.
Tout à coup, il se leva sur les pattes de derrière, et je reconnus que cet animal n'était autre que celui que Platon appelait un animal à deux pieds et sans plumes, c'est-à-dire un homme.
Que pouvait venir faire, à celle heure, un homme sous un gibet, à moins qu'il n'y vînt avec un coeur religieux pour prier, ou avec un coeur irréligieux pour y faire quelque sacrilège?
Dans tous les cas, je résolus de me tenir coi et d'attendre.
En ce moment, la lune sortit du nuage qui l'avait cachée un instant, et donna en plein sur le gibet.
Alors, je pus voir distinctement l'homme, et même tous les mouvements qu'il faisait.
Cet homme ramassa une échelle couchée à terre, puis la dressa contre un des poteaux, le plus rapproché du cadavre du pendu.
Puis il monta à l'échelle.
Puis il forma avec le pendu un groupe étrange, où le vivant et le mort semblèrent se confondre dans un embrassement.
Tout à coup un cri terrible retentit. Je vis s'agiter les deux corps; j'entendis crier à l'aide d'une voix étranglée qui cessa bientôt d'être distincte; puis, un des deux corps se détacha du gibet, tandis que l'autre restait pendu à la corde et agitait ses bras et ses jambes.
Il m'était impossible de deviner ce qui se passait sous la machine infâme; mais enfin, oeuvre de l'homme ou du démon, il venait de s'y passer quelque chose d'extraordinaire, quelque chose qui appelait à l'aide, qui réclamait du secours.
Je m'élançai.
À ma vue, le pendu parut redoubler d'agitation, tandis que, dessous lui, était immobile et gisant le corps qui s'était détaché du gibet.
Je courus d'abord au vivant. Je montai vivement les degrés de l'échelle, et, avec mon couteau, je coupai la corde; le pendu tomba à terre, je sautai à bas de l'échelle.
Le pendu se roulait dans d'horribles convulsions, l'autre cadavre se tenait toujours immobile.
Je compris que le noeud coulant continuait de serrer le cou du pauvre diable. Je me couchai sur lui pour le fixer, et à grand'peine je desserrai le noeud coulant qui l'étranglait.
Pendant cette opération, qui me forçait à regarder cet homme face à face, je reconnus avec étonnement que cet homme était le bourreau.
Il avait les yeux hors de leur orbite, la face bleuâtre, la mâchoire presque tordue, et un souffle, qui ressemblait plus à un râle qu'à une respiration, s'échappait de sa poitrine.
Cependant l'air rentrait peu à peu dans ses poumons, et, avec l'air, la vie.
Je l'avais adossé à une grosse pierre; au bout d'un instant, il parut reprendre ses sens, toussa, tourna le cou en toussant, et finit par me regarder en face.
Son étonnement ne fut pas moins grand que l'avait été le mien.--Oh! oh! monsieur l'abbé, dit-il, c'est vous?--Oui, c'est moi--Et que venez-vous faire ici? me demanda-t-il.--Mais vous-même?
Il parut rappeler ses esprits. Il regarda encore une fois autour de lui; mais, cette fois, ses yeux s'arrêtèrent sur le cadavre.
--Ah! dit-il en essayant de se lever, allons-nous-en, monsieur l'abbé, au nom du ciel, allons-nous-en!--Allez-vous-en si vous voulez, mon ami; mais moi, j'ai un devoir à accomplir.--Ici?--Ici.--Quel est-il donc?--Ce malheureux, qui a été pendu par vous aujourd'hui, a désiré que je vinsse dire au pied du gibet cinq _pater_ et cinq _ave_ pour le salut de son âme.--Pour le salut de son âme? oh! monsieur l'abbé, vous aurez de la besogne si vous sauvez celle-là, c'est Satan en personne.--Comment! c'est Satan en personne?--Sans doute, ne venez-vous pas de voir ce qu'il m'a fait?--Comment, ce qu'il vous a fait, et que vous a-t-il donc fait?--Il m'a pendu, pardieu!--Il vous a pendu? mais il me semblait, au contraire, que c'était vous qui lui aviez rendu ce triste service? --Oui, ma foi! et je croyais l'avoir bel et bien pendu même. Il paraît que je m'étais trompé! Mais comment donc n'a-t-il pas profité du moment où j'étais branché à mon tour pour se sauver?
J'allai au cadavre, je le soulevai; il était roide et froid.
--Mais parce qu'il est mort, dis je.--Mort! répéta le bourreau. Mort! ah! diable! c'est bien pis; alors sauvons-nous, monsieur l'abbé, sauvons-nous.
Et il se leva.
--Non, par ma foi! dit-il, j'aime encore mieux rester, il n'aurait qu'à se relever et à courir après moi. Vous, au moins, qui êtes un saint homme, vous me défendrez.--Mon ami, dis-je à l'exécuteur en le regardant fixement, il y a quelque chose ià-dessous. Vous me demandiez tout à l'heure ce que je venais faire ici à cette heure. A mon tour, je vous demanderai: Que veniez-vous faire ici, vous?--Ah! ma foi, monsieur l'abbé, il faudra toujours bien que je vous le dise, en confession ou autrement Eh bien! je vais vous le dire autrement. Mais attendez donc...
Il fit un mouvement en arrière.
--Quoi donc?--Il ne bouge pas là-bas?--Non, soyez tranquille, le malheureux est bien mort.--Oh! bien mort... bien mort... n'importe! Je vais toujours vous dire pourquoi je suis venu, et, si je mens, il me démentira, voilà tout.--Dites.
--Il faut vous dire que ce mécréant-là n'a pas voulu entendre parler de confession. Il disait seulement de temps en temps: «L'abbé Moulle est-il arrivé?» On lui répondait: «Non, pas encore.» Il poussait un soupir; on lui offrait un prêtre, il répondait: «Non! l'abbé Moulle... et pas d'autre.»
--Oui, je sais cela.
--Au pied de la tour de Guinette, il s'arrêta: Regardez donc, me dit-il, si vous ne voyez pas venir l'abbé Moulle.--Non, lui dis-je. Et nous nous remîmes en chemin. Au pied de l'échelle, il s'arrêta encore.--L'abbé Moulle ne vient pas? demanda-t-il.--Eh non! que l'on vous dit. Il n'y a rien d'impatientant comme un homme qui vous répète toujours la même chose.--Allons! dit-il.--Je lui passai la corde au cou. Je lui mis les pieds contre l'échelle, et lui dis: Monte. Il monta sans trop se faire prier; mais, quand il fut arrivé aux deux tiers de l'échelle:--Attendez, me dit-il, que je m'assure que l'abbé Moulle ne vient pas.--Ah! regardez, lui dis-je, ça n'est pas défendu. Alors il regarda une dernière fois dans la foule; mais, ne vous voyant pas, il poussa un soupir. Je crus qu'il était résolu et qu'il n'y avait plus qu'à le pousser; mais il vit mon mouvement.--Attends, dit-il.--Quoi encore?--Je voudrais baiser une médaille de Notre-Dame, qui est à mon cou.--Ah! pour cela, lui dis-je, c'est trop juste; baise. Et je lui mis la médaille contre les lèvres.--Qu'y a-t-il donc encore? demandai-je.--Je veux être enterré avec cette médaille.--Hum! hum! fis-je, il me semble que toute la défroque du pendu appartient au bourreau.--Cela ne me regarde pas, je veux être enterré avec ma médaille.--Je veux! je veux! comme vous y allez!--Je veux, quoi! La patience m'échappa; il était tout prêt, il avait la corde au cou, l'autre bout de la corde était au crochet.--Va-t'en au diable! lui dis je. Et je le lançai dans l'espace. --Notre-Dame, ayez pi...--Ma foi, c'est tout ce qu'il put dire; la corde étrangla à la fois l'homme et la phrase. Au même instant, vous savez comme cela se pratique, j'empoignai la corde, je sautai sur ses épaules, et han! han! tout fut dit. Il n'eut pas à se plaindre de moi, et je vous réponds qu'il n'a pas souffert.