Les mille et un fantômes

Chapter 5

Chapter 53,898 wordsPublic domain

Et se retournant:--Me voilà! dit-il de cette voix puissante qui soulevait et calmait les orages de la rue, me voilà, attendez-moi.

Et il se rejeta dans l'intérieur du club.

Je restai seul à la porte avec mon inconnue.

--Maintenant, madame, lui dis-je, où faut-il que je vous conduise? je suis à vos ordres.

--Dame! chez la mère Ledieu, me répondit-elle en riant, vous savez bien que c'est ma mère.

--Mais où demeure la mère Ledieu?

--Rue Férou, n° 24.

--Allons chez la mère Ledieu, rue Férou, n° 24. Nous redescendîmes la rye des Fossés-Monsieur-le-Prince jusqu'à la rue des Fossés-Saint-Germain, puis la rue du Petit-Lion, puis nous remontâmes la place Saint-Sulpice, puis la rue Férou.

Tout ce chemin s'était fait sans que nous eussions échangé une parole.

Seulement, aux rayons de la lune, qui brillait dans toute sa splendeur, j'avais pu l'examiner à mon aise.

C'était une charmante personne de vingt à vingt-deux ans, brune, avec de grands yeux bleus, plus spirituels que mélancoliques, un nez fin et droit, des lèvres railleuses, des dents comme des perles, des mains de reine, des pieds d'enfant, tout cela ayant, sous le costume vulgaire de la fille de la mère Ledieu, conservé une allure aristocratique qui avait, à bon droit, éveillé la susceptibilité du brave sergent et de sa belliqueuse patrouille.

En arrivant à la porte, nous nous arrêtâmes, et nous nous regardâmes un instant en silence.

--Eh bien! que me voulez-vous, mon cher monsieur Albert? me dit mon inconnue en souriant.

--Je voulais vous dire, ma chère demoiselle Solange, que ce n'était point la peine de nous rencontrer pour nous quitter si vite.

--Mais je vous demande un million de pardons. Je trouve que c'est tout à fait la peine, au contraire, attendu que, si je ne vous eusse pas rencontré, on m'eût conduite au corps de garde; on m'eût reconnue pour n'être pas la fille de la mère Ledieu; on eût découvert que j'étais une aristocrate, et l'on m'eût très-probablement coupé le cou.

--Vous avouez donc que vous êtes une aristocrate?

--Moi, je n'avoue rien.

--Voyons, dites-moi au moins votre nom?

--Solange.

--Vous savez bien que ce nom, que je vous ai donné à tout hasard, n'est pas le vôtre.

--N'importe! je l'aime et je le garde, pour vous, du moins.

--Quel besoin avez-vous de le garder pour moi, si je ne dois pas vous revoir?

--Je ne dis pas cela. Je dis seulement que, si nous nous revoyons, il est aussi inutile que vous sachiez comment je m'appelle que moi comment vous vous appelez. Je vous ai nommé Albert, gardez ce nom d'Albert, comme je garde le nom de Solange.

--Eh bien! soit; mais écoutez, Solange, lui dis-je.

--Je vous écoute, Albert, répondit-elle.

--Vous êtes une aristocrate, vous l'avouez?

--Quand je ne l'avouerais point, vous le devineriez, n'est-ce pas? Ainsi, mon aveu perd beaucoup de son mérite.

--Et en votre qualité d'aristocrate, vous êtes poursuivie?

--Il y a bien quelque chose comme cela.

--Et vous vous cachez pour éviter les poursuites?

--Rue Férou, 24, chez la mère Ledieu, dont le mari a été cocher de mon père. Vous voyez que je n'ai pas de secrets pour vous.

--Et votre père?

--Je n'ai pas de secrets pour vous, mon cher monsieur Albert, en tant que ces secrets sont à moi; mais les secrets de mon père ne sont pas les miens. Mon père se cache de son côté en attendant une occasion d'émigrer. Voilà tout ce que je puis vous dire.

--Et vous, que comptez-vous faire?

--Partir avec mon père, si c'est possible; si c'est impossible, le laisser partir seul et aller le rejoindre.

--Et ce soir, quand vous avez été arrêtée, vous reveniez de voir votre père?

--J'en revenais.

--Écoutez-moi, chère Solange!

--Je vous écoute.

--Vous avez vu ce qui s'est passé ce soir?

--Oui, et cela m'a donné la mesure de votre crédit.

--Oh! mon crédit n'est pas grand, par malheur. Cependant, j'ai quelques amis.

--J'ai fait connaissance ce soir avec l'un d'entre eux.

--Et, vous le savez, celui-là n'est pas un des hommes les moins puissants de l'époque.

--Vous comptez employer son influence pour aider à la fuite de mon père?

--Non, je la réserve pour vous.

--Et pour mon père?

--Pour votre père, j'ai un autre moyen

--Vous avez un autre moyen! s'écria Solange, en s'emparant de mes mains, et en me regardant avec anxiété.

--Si je sauve votre père, garderez-vous un bon souvenir de moi?

--Oh! je vous serai reconnaissante toute ma vie. Et elle prononça ces mots avec une adorable expression de reconnaissance anticipée.

Puis, me regardant avec un ton suppliant:

--Mais cela vous suffira-t-il? demanda-t-elle.

--Oui, répondis-je.

--Allons! je ne m'étais pas trompée, vous êtes un noble coeur. Je vous remercie au nom de mon père et au mien, et, quand vous ne réussiriez pas dans l'avenir, je n'en suis pas moins votre redevable pour le passé.

--Quand nous reverrons-nous, Solange?

--Quand avez-vous besoin de me revoir?

--Demain, j'espère avoir quelque chose de bon à vous apprendre.

---Eh bien! revoyons-nous demain.

--Où cela?

--Ici, si vous voulez.

--Ici, dans la rue?

--Eh! mon Dieu! vous voyez que c'est encore le plus sûr; depuis une demi-heure que nous causons à cette porte, il n'est point passé une seule personne.

--Pourquoi ne monterais-je pas chez vous, ou pourquoi ne viendriez-vous pas chez moi?

--Parce que, venant chez moi, vous compromettez les braves gens qui m'ont donné asile; parce qu'en allant chez vous, je vous compromets.

--Oh bien! soit; je prendrai la carte d'une de mes parentes, et je vous la donnerai.

--Oui, pour qu'on guillotine votre parente si, par hasard, je suis arrêtée.

--Vous avez raison, je vous apporterai une carte au nom de Solange.

--À merveille! vous verrez que Solange finira par être mon seul et véritable nom.

--Votre heure?

--La même où nous nous sommes rencontrés aujourd'hui. Dix heures, si vous voulez.

--Soit, dix heures.

--Et comment nous rencontrerons-nous?

--Oh! ce n'est pas bien difficile. À dix heures moins cinq minutes, vous serez à la porte; à dix heures, je descendrai.

--Donc, demain, à dix heures, chère Solange.

--Demain, à dix heures, cher Albert.

Je voulus lui baiser la main, elle me présenta le front.

Le lendemain soir, à neuf heures et demie, j'étais dans la rue.

À dix heures moins un quart, Solange ouvrait la porte.

Chacun de nous avait devancé l'heure. Je ne fis qu'un bond jusqu'à elle.

--Je vois que vous avez de bonnes nouvelles, dit-elle en souriant.

--D'excellentes; d'abord, voici votre carte.

--D'abord, mon père. Et elle repoussa ma main.

--Votre père est sauvé, s'il le veut.

--S'il le veut? dites-vous; que faut-il qu'il fasse?

--Il faut qu'il ait confiance en moi.

--C'est déjà chose faite

--Vous l'avez vu?

--Oui

--Vous vous êtes exposée.

--Que voulez-vous? il le faut; mais Dieu est là!

--Et vous lui avez tout dit, à votre père?

--Je lui ai dit que vous m'aviez sauvé la vie hier, et que vous lui sauveriez peut-être la vie demain.

--Demain, oui, justement; demain, s'il veut, je lui sauve la vie.

--Comment cela? dites; voyons, parlez. Quelle admirable rencontre aurais-je faite si tout cela réussissait!

--Seulement... dis-je en hésitant.

--Eh bien?

--Vous ne pourrez point partir avec lui.

--Quant à cela, ne vous ai-je point dit que ma résolution était prise?

--D'ailleurs, plus tard, je suis sûr de vous avoir un passe-port.

--Parlons de mon père d'abord, nous parlerons de moi après.

--Eh bien! je vous ai dit que j'avais des amis, n'est-ce pas?

--Oui.

--J'en ai été voir un aujourd'hui.

--Après?

--Un homme que vous connaissez de nom, et dont le nom est un garant de courage, de loyauté et d'honneur.

--Et ce nom, c'est...

--Marceau.

--Le général Marceau?

--Justement.

--Vous avez raison; si celui-là a promis, il tiendra.

--Eh bien! il a promis.

--Mon Dieu! que vous me faites heureuse! Voyons, qu'a-t-il promis? dites.

--Il a promis de nous servir

--Comment cela?

--Ah! d'une manière bien simple. Kléber vient de le faire nommer général en chef de l'armée de l'Ouest. Il part demain soir.

--Demain soir? Mais nous n'aurons le temps de rien préparer.

--Nous n'avons rien à préparer.

--Je ne comprends pas.

--Il emmène votre père.

--Mon père!

--Oui, en qualité de secrétaire. Arrivé en Vendée, votre père engage à Marceau sa parole de ne pas servir contre la France, et, une nuit, il gagne un camp vendéen: de la Vendée, il passe en Bretagne, en Angleterre. Quand il est installé à Londres, il vous donne de ses nouvelles; je vous procure un passe-port, et vous allez le rejoindre à Londres.

--Demain! s'écria Solange. Mon père partirait demain!

--Mais il n'y a pas de temps à perdre.

--Mon père n'est pas prévenu.

--Prévenez-le.

--Ce soir?

--Ce soir.

--Mais comment, à cette heure?

--Vous avez une carte et mon bras.

--Vous avez raison. Ma carte.

Je la lui donnai; elle la mit dans sa poitrine.

--Maintenant, votre bras.

Je lui donnai mon bras, et nous partîmes.

Nous descendîmes jusqu'à la place Taranne, c'est-à-dire jusqu'à l'endroit où je l'avais rencontrée la veille.

--Attendez-moi ici, me dit-elle. Je m'inclinai et j'attendis.

Elle disparut au coin de l'ancien hôtel Matignon; puis, au bout d'un quart d'heure, elle reparut.

--Venez, dit-elle, mon père veut vous voir et vous remercier.

Elle reprit mon bras et me conduisit rue Saint-Guillaume, en face de l'hôtel Mortemart.

Arrivée là, elle tira une clef de sa poche, ouvrit une petite porte bâtarde, me prit par la main, me guida jusqu'au deuxième étage, et frappa d'une façon particulière.

Un homme de quarante-huit à cinquante ans ouvrit la porte. Il était vêtu en ouvrier, et paraissait exercer l'état de relieur de livres.

Mais, aux premiers mots qu'il me dit, aux premiers remercîments qu'il m'adressa, le grand seigneur s'était trahi.

--Monsieur, me dit-il, la Providence vous a envoyé à nous, et je vous reçois comme un envoyé de la Providence. Est-il vrai que vous pouvez me sauver, et surtout que vous voulez me sauver?

Je lui racontai tout, je lui dis comment Marceau se chargeait de l'emmener en qualité de secrétaire, et ne lui demandait rien autre chose que la promesse de ne point porter les armes contre la France.

--Cette promesse, je vous la fais de bon coeur, et je la lui renouvellerai.

--Je vous en remercie en son nom et au mien.

--Mais quand Marceau part-il?

--Demain.

--Dois-je me rendre chez lui cette nuit?

--Quand vous voudrez; il vous attendra toujours. Le père et la fille se regardèrent.

--Je crois qu'il serait plus prudent de vous y rendre dès ce soir, mon père, dit Solange.

--Soit. Mais si l'on m'arrête, je n'ai pas de carte de civisme.

--Voici la mienne.

--Mais, vous?

--Oh! moi, je suis connu.

--Où demeure Marceau?

--Rue de l'Université, n° 40, chez sa soeur, mademoiselle Desgraviers-Marceau.

--M'y accompagnez-vous?

--Je vous suivrai par derrière, pour pouvoir ramener mademoiselle, quand vous serez entré.

--Et comment Marceau saura t-il que je suis l'homme dont vous lui avez parlé?

--Vous lui remettrez cette cocarde tricolore, c'est le signe de reconnaissance.

--Que ferai-je pour mon libérateur?

--Vous me chargerez du salut de votre fille, comme elle m'a chargé du vôtre.

--Allons.

Il mit son chapeau et éteignit les lumières.

Nous descendîmes à la lueur d'un rayon de lune, qui filtrait par les fenêtres de l'escalier.

A la porte, il prit le bras de sa fille, appuya à droite, et, par la rue des Saints-Pères, gagna la rue de l'Université. Je les suivais toujours à dix pas. On arriva au n° 40, sans avoir rencontré personne. Je m'approchai d'eux.

--C'est de bon augure, dis-je; maintenant, voulez-vous que j'attende ou que je monte avec vous?

--Non, ne vous compromettez pas davantage; attendez ma fille ici.

Je m'inclinai.

--Encore une fois, merci et adieu, me dit-il, me tendant la main. La langue n'a point de mots pour traduire les sentiments que je vous ai voués. J'espère que Dieu un jour me mettra à même de vous exprimer toute ma reconnaissance.

Je lui répondis par un simple serrement de main. Il entra. Solange le suivit. Mais elle aussi, avant d'entrer, me serra la main.

Au bout de dix minutes, la porte se rouvrit.

--Eh bien? lui dis-je.

--Eh bien! reprit-elle, votre ami est bien digne d'être votre ami, c'est-à-dire qu'il a toutes les délicatesses. Il comprend que je serai heureuse de rester avec mon père jusqu'au moment du départ. Sa soeur me fait dresser un lit dans sa chambre. Demain, à trois heures de l'après-midi, mon père sera hors de tout danger. Demain, à dix heures du soir, comme aujourd'hui, si vous croyez que le remercîment d'une fille qui vous devra son père vaille la peine de vous déranger, venez le chercher rue Férou.

--Oh! certes, j'irai. Votre père ne vous a rien dit pour moi?

--Il vous remercie de votre carte, que voici, et vous prie de me renvoyer à lui le plus tôt qu'il vous sera possible.

--Ce sera quand vous voudrez, Solange, répondis-je le coeur serré.

--Faut-il au moins que je sache où rejoindre mon père, dit-elle. Oh! vous n'êtes pas encore débarrassé de moi.

Je pris sa main et la serrai contre mon coeur.

Mais elle, me présentant son front comme la veille:--A demain! dit-elle.

Et, appuyant mes lèvres contre son front, ce ne fut plus seulement sa main que je serrai contre mon coeur, mais sa poitrine frémissante, mais son coeur bondissant.

Je rentrai chez moi joyeux d'âme comme jamais je ne l'avais été. Était-ce la conscience de la bonne action que j'avais faite, était-ce que déjà j'aimais l'adorable créature?

Je ne sais si je dormis ou si je veillai; je sais que toutes les harmonies de la nature chantaient en moi; je sais que la nuit me parut sans fin, le jour immense; je sais que, tout en poussant le temps devant moi, j'eusse voulu le retenir pour ne pas perdre une minute des jours que j'avais encore à vivre.

Le lendemain, j'étais à neuf heures dans la nie Férou. A neuf heures et demie, Solange parut.

Elle vint à moi et me jeta les bras autour du cou.

--Sauvé, dit-elle, mon père est sauvé, et c'est à vous que je dois son salut! Oh! que je vous aime!

Quinze jours après, Solange reçut une lettre qui lui annonçait que son père était en Angleterre.

Le lendemain, je lui apportai un passe-port.

En le recevant, Solange fondit en larmes.

--Vous ne m'aimez donc pas? dit-elle.

--Je vous aime plus que ma vie, répondis-je; mais j'ai engagé ma parole à votre père, et, avant tout, je dois tenir ma parole.

--Alors, dit-elle, c'est moi qui manquerai à la mienne. Si tu as le courage de me laisser partir, Albert, moi, je n'ai pas le courage de te quitter.

Hélas! elle resta.

VII

ALBERT.

De même qu'à la première interruption du récit de M. Ledru, il se fît un moment de silence.

Silence mieux respecté encore que la première fois, car on sentait qu'on approchait de la fin de l'histoire, et M. Ledru avait dit que, cette histoire, il n'aurait peut-être pas la force de la finir. Mais presque aussitôt il reprit:

--Trois mois s'étaient écoulés depuis cette soirée où il avait été question du départ de Solange, et, depuis cette soirée, pas un mot de séparation n'avait été prononcé.

Solange avait désiré un logement rue Taranne, Je l'avais pris sous le nom de Solange; je ne lui en connaissais pas d'autre, comme elle ne m'en connaissait pas d'autre qu'Albert. Je l'avais fait entrer dans une institution de jeunes filles en qualité de sous-maîtresse, et cela pour la soustraire plus sûrement aux recherches de la police révolutionnaire, devenues plus actives que jamais.

Les dimanches et les jeudis, nous les passions ensemble dans ce petit appartement de la rue Taranne: de la fenêtre de la chambre à coucher, nous voyions la place où nous nous étions rencontrés pour la première fois.

Chaque jour nous recevions une lettre; elle au nom de Solange, moi au nom d'Albert.

Ces trois mois avaient été les plus heureux de ma vie.

Cependant, je n'avais pas renoncé à ce dessein qui m'était venu à la suite de ma conversation avec le valet du bourreau. J'avais demandé et obtenu la permission de faire des expériences sur la persistance de la vie après le supplice, et ces expériences m'avaient démontré que la douleur survivait au supplice, et devait être terrible.

--Ah! voilà ce que je nie! s'écria le docteur.

--Voyons, reprit M. Ledru, nierez-vous que le couteau frappe à l'endroit de notre corps le plus sensible, à cause des nerfs qui y sont réunis? Nierez-vous que le cou renferme tous les nerfs des membres supérieurs: le sympathique, le vagus, le phrémius, enfin la moelle épinière, qui est la source même des nerfs qui appartiennent aux membres inférieurs? Nierez-vous que le brisement, que l'écrasement de la colonne vertébrale osseuse, ne produise une des plus atroces douleurs qu'il soit donné à une créature humaine d'éprouver?

--Soit, dit le docteur; mais cette douleur ne dure que quelques secondes.

--Oh! c'est ce que je nie à mon tour! s'écria M. Ledru avec une profonde conviction; et puis, ne durât-elle que quelques secondes, pendant ces quelques secondes, le sentiment, la personnalité, le moi, restent vivants; la tête entend, voit, sent et juge la séparation de son être, et qui dira si la courte durée de la souffrance peut compenser l'horrible intensité de cette souffrance[1]?

[Footnote 1: Ce n'est pas pour faire de l'horrible à froid que nous nous appesantissons sur un pareil sujet, mais il nous semble qu'au moment où l'on se préoccupe de l'abolition de la peine de mort, une pareille dissertation n'était pas oiseuse.]

--Ainsi, à votre avis le décret de l'Assemblée constituante qui a substitué la guillotine à la potence était une erreur philanthropique, et mieux valait être pendu que décapité?

--Sans aucun doute, beaucoup se sont pendus ou ont été pendus, qui sont revenus à la vie. Eh bien! ceux-là ont pu dire la sensation qu'ils ont éprouvée. C'est celle d'une apoplexie foudroyante, c'est-à-dire d'un sommeil profond sans aucune douleur particulière, sans aucun sentiment d'une angoisse quelconque, une espèce de flamme qui jaillit devant les yeux, et qui, peu à peu, se change en couleur bleue, puis en obscurité, lorsque l'on tombe en syncope. Et, en effet, docteur, vous savez cela mieux que personne. L'homme auquel on comprime le cerveau avec le doigt, à un endroit où manque un morceau du crâne, cet homme n'éprouve aucune douleur, seulement il s'endort. Eh bien! le même phénomène arrive quand le cerveau est comprimé par un amoncellement du sang. Or, chez le pendu, le sang s'amoncelle, d'abord parce qu'il entre dans le cerveau par les artères vertébrales, qui, traversant les canaux osseux du cou, ne peuvent être compromises, ensuite parce que, tendant à refluer par les veines du cou, il se trouve arrêté par le lien qui noue le cou et les veines.

--Soit, dit le docteur, mais revenons aux expériences. J'ai hâte d'arriver à cette fameuse tête qui a parlé.

Je crus entendre comme un soupir s'échapper de la poitrine de M. Ledru. Quant à voir son visage, c'était impossible. Il faisait nuit complète.

--Oui, dit-il, en effet, je m'écarte de mon sujet, docteur, revenons à mes expériences.

Malheureusement, les sujets ne me manquaient point.

Nous étions au plus fort des exécutions, on guillotinait trente ou quarante personnes par jour, et une si grande quantité de sang coulait sur la place de la Révolution, que l'on avait été obligé de pratiquer autour de l'échafaud, un fossé de trois pieds de profondeur.

Ce fossé était recouvert de planches.

Une de ces planches tourna sous le pied d'un enfant de huit ou dix ans, qui tomba dans ce hideux fossé et s'y noya.

Il va sans dire que je me gardai bien de dire à Solange à quoi j'occupais mon temps le jour où je ne la voyais pas; au reste, je dois avouer que j'avais d'abord éprouvé une si forte répugnance pour ces pauvres débris humains, que j'avais été effrayé de l'arrière-douleur que mes expériences ajoutaient peut-être au supplice. Mais enfin, je m'étais dit que ces études auxquelles je me livrais étaient faites au profit de la société tout entière, attendu que, si je parvenais jamais à faire partager mes convictions à une réunion de législateurs, j'arriverais peut-être à faire abolir la peine de mort.

Au fur et à mesure que mes expériences donnaient des résultats, je les consignais dans un mémoire.

Au bout de deux mois, j'avais fait sur la persistance de la vie après le supplice toutes les expériences que l'on peut faire. Je résolus de pousser ces expériences encore plus loin s'il était possible, à l'aide du galvanisme et de l'électricité.

On me livra le cimetière de Clamart, et l'on mit à ma disposition toutes les têtes et tous les corps des suppliciés.

On avait changé pour moi en laboratoire une petite chapelle qui était bâtie à l'angle du cimetière. Vous le savez, après avoir chassé les rois de leurs palais, on chassa Dieu de ses églises.

J'avais là une machine électrique, et trois ou quatre de ces instruments appelés excitateurs.

Vers cinq heures arrivait le terrible convoi. Les corps étaient pêle-mêle dans le tombereau, les tètes pêle-mêle dans un sac.

Je prenais au hasard une ou deux têtes et un ou deux corps; on jetait le reste dans la fosse commune.

Le lendemain, les têtes et les corps sur lesquels j'avais expérimenté la veille étaient joints au convoi du jour. Presque toujours mon frère m'aidait dans ces expériences.

Au milieu de tous ces contacts avec la mort, mon amour pour Solange augmentait chaque jour. De son côté, la pauvre enfant m'aimait de toutes les forces de son coeur.

Bien souvent j'avais pensé à en faire ma femme, bien souvent nous avions mesuré le bonheur d'une pareille union; mais, pour devenir ma femme, il fallait que Solange dît son nom, et son nom, qui était celui d'un émigré, d'un aristocrate, d'un proscrit, portait la mort avec lui.

Son père lui avait écrit plusieurs fois pour hâter son départ, mais elle lui avait dit notre amour. Elle lui avait demandé son consentement à notre mariage, qu'il avait accordé; tout allait donc bien de ce côté-là.

Cependant, au milieu de tous ces procès terribles, un procès plus terrible que les autres nous avait profondément attristés tous deux.

C'était le procès de Marie-Antoinette.

Commencé le 4 octobre, ce procès se suivait avec activité: le 14 octobre, elle avait comparu devant le tribunal révolutionnaire, le 16 à quatre heures du matin, elle avait été condamnée; le même jour, à onze heures, elle était montée sur l'échafaud.

Le matin, j'avais reçu une lettre de Solange, qui m'écrivait qu'elle ne voulait point laisser passer une pareille journée sans me voir.

J'arrivai vers deux heures à notre petit appartement de la rue Taranne, et je trouvai Solange toute en pleurs. J'étais moi-même profondément affecté de cette exécution. La reine avait été si bonne pour moi dans ma jeunesse, que j'avais gardé un profond souvenir de cette bonté.

Oh! je me souviendrai toujours de cette journée; c'était un mercredi: il y avait dans Paris plus que de la tristesse, il y avait de la terreur.

Quant à moi, j'éprouvais un étrange découragement, quelque chose comme le pressentiment d'un grand malheur. J'avais voulu essayer de rendre des forces à Solange, qui pleurait, renversée dans mes bras, et les paroles consolatrices m'avaient manqué, parce que la consolation n'était pas dans mon coeur.

Nous passâmes, comme d'habitude, la nuit ensemble; notre nuit fut plus triste encore que notre journée. Je me rappelle qu'un chien, enfermé dans un appartement au-dessous du nôtre, hurla jusqu'à deux heures du matin.

Le lendemain nous nous informâmes: son maître était sorti en emportant la clef; dans la rue, il avait été arrêté, conduit au tribunal révolutionnaire; condamné à trois heures, il avait été exécuté à quatre.