Les mille et un fantômes

Chapter 14

Chapter 141,334 wordsPublic domain

En même temps, et d'un mouvement qui semblait être emboîté avec le sien, Grégoriska fit un pas en avant; alors, les yeux sur les yeux du mort, l'épée sur la poitrine de son frère, commença une marche lente, terrible, solennelle; quelque chose de pareil au passage de don Juan et du commandeur; le spectre reculant sous le glaive sacré, sous la volonté irrésistible du champion de Dieu; celui-ci le suivant pas à pas sans prononcer une parole; tous deux haletants, tous deux livides, le vivant poussant le mort devant lui, et le forçant d'abandonner ce château qui était sa demeure dans le passé, pour la tombe qui était sa demeure dans l'avenir.

Oh! c'était horrible à voir, je vous jure.

Et pourtant, mue moi-même par une force supérieure, invisible, inconnue, sans me rendre compte de ce que je faisais, je me levai et je les suivis. Nous descendîmes l'escalier, éclairés seulement par les prunelles ardentes de Kostaki. Nous traversâmes ainsi la galerie, ainsi la cour. Nous franchîmes ainsi la porte de ce même pas mesuré: le spectre à reculons, Grégoriska le bras tendu, moi les suivant.

Cette course fantastique dura une heure: il fallait reconduire le mort à sa tombe; seulement, au lieu de suivre le chemin habituel, Kostaki et Grégoriska avaient coupé le terrain en droite ligne, s'inquiétant peu des obstacles qui avaient cessé d'exister: sous leurs pieds, le sol s'aplanissait, les torrents se desséchaient, les arbres se reliaient, les rocs s'écartaient; le même miracle s'opérait pour moi qui s'opérait pour eux; seulement tout le ciel me semblait couvert d'un crêpe noir, la lune et les étoiles avaient disparu, et je ne voyais toujours dans la nuit briller que les yeux de flamme du vampire.

Nous arrivâmes ainsi à Hango, ainsi nous passâmes à travers la haie d'arbousiers qui servait de clôture au cimetière. A peine entrée, je distinguai dans l'ombre la tombe de Kostaki placée à côté de celle de son père; j'ignorais qu'elle fût là, et cependant je la reconnus.

Cette nuit-là je savais tout.

Au bord de la fosse ouverte, Grégoriska s'arrêta.

--Kostaki, dit-il, tout n'est pas encore fini pour toi, et une voix du ciel me dit que tu seras pardonné si tu te repens: promets-tu de rentrer dans ta tombe? promets-tu de n'en plus sortir? promets-tu de vouer enfin à Dieu le culte qui tu as voué à l'enfer?--Non! répondit Kostaki.--Te repens-tu? demanda Grégoriska.--Non!--Pour la dernière fois, Kostaki?--Non!--Eh bien! appelle à ton secours Satan, comme j'appelle Dieu au mien, et voyons, cette fois encore, à qui restera la victoire.

Deux cris retentirent en même temps; les fers se croisèrent tout jaillissants d'étincelles, et le combat dura une minute qui me parut un siècle.

Kostaki tomba; je vis se lever l'épée terrible, je la vis s'enfoncer dans son corps et clouer ce corps a la terre fraîchement remuée.

Un cri suprême, et qui n'avait rien d'humain, passa dans l'air.

J'accourus.

Grégoriska était resté debout, mais chancelant.

J'accourus et je le soutins dans mes bras.

--Etes-vous blessé? lui demandai-je avec anxiété.

--Non, me dit-il; mais dans un duel pareil, chère Hedwige, ce n'est pas la blessure qui tue, c'est la lutte. J'ai lutté avec la mort, j'appartiens à la mort.

--Ami, ami, m'écriai-je, éloigne-toi, éloigne-toi d'ici, et la vie reviendra peut-être.--Non, dit-il, voilà ma tombe, Hedwige; mais ne perdons pas de temps; prends un peu de cette terre imprégnée de son sang, et applique-la sur la morsure qu'il t'a faite; c'est le seul moyen de te préserver dans l'avenir de son horrible amour.

J'obéis en frissonnant. Je me baissai pour ramasser cette terre sanglante, et, en me baissant, je vis le cadavre cloué au sol; l'épée bénie lui traversait le coeur, et un sang noir et abondant sortait de sa blessure, comme s'il venait seulement de mourir à l'instant même.

Je pétris un peu de terre avec le sang, et j'appliquai l'horrible talisman sur ma blessure.

--Maintenant, mon Hedwige adorée, dit Grégoriska d'une voix affaiblie, écoute bien mes dernières instructions: quitte le pays aussitôt que tu pourras. La distance seule est une sécurité pour toi. Le père Bazile a reçu aujourd'hui mes volontés suprêmes, et il les accomplira. Hedwige! un baiser! le dernier, le seul, Hedwige! je meurs.

Et, en disant ces mots, Grégoriska tomba près de son frère.

Dans toute autre circonstance, au milieu de ce cimetière, près de cette tombe ouverte, avec ces deux cadavres couchés à côté l'un de l'autre, je fusse devenue folle; mais, je l'ai déjà dit, Dieu avait mis en moi une force égale aux événements dont il me faisait non-seulement le témoin, mais l'acteur.

Au moment où je regardais autour de moi, cherchant quelques secours, je vis s'ouvrir la porte du cloître, et les moines, conduits par le père Bazile, s'avancèrent deux à deux, portant des torches allumées et chantant les prières des morts.

Le père Bazile venait d'arriver au couvent; il avait prévu ce qui s'était passé, et, à la tête de toute la communauté, il se rendait au cimetière.

Il me trouva vivante près des deux morts.

Kostaki avait le visage bouleversé par une dernière convulsion.

Grégoriska, au contraire, était calme et presque souriant.

Comme l'avait recommandé Grégoriska, on l'enterra près de son frère: le chrétien gardant le damné.

Smérande, en apprenant ce nouveau malheur et la part que j'y avais prise, voulut me voir; elle vint me trouver au couvent de Hango et apprit de ma bouche tout ce qui s'était passé dans cette terrible nuit.

Je lui racontai dans tous ses détails la fantastique histoire; mais elle m'écouta comme m'avait écoutée Grégoriska, sans étonnement, sans frayeur.

--Hedwige, répondit-elle après un moment de silence, si étrange que soit ce que vous venez de raconter, vous n'avez dit cependant que la vérité pure.--La race des Brankovan est maudite, jusqu'à la troisième et quatrième génération, et cela parce qu'un Brankovan a tué un prêtre. Mais le terme de la malédiction est arrivé; car, quoique épouse, vous êtes vierge, et en moi la race s'éteint. Si mon fils vous a légué un million, prenez-le. Après moi, à part les legs pieux que je compte faire, vous aurez le reste de ma fortune. Maintenant, suivez au plus vite le conseil de votre époux. Retournez au plus vite dans les pays où Dieu ne permet point que s'accomplissent ces terribles prodiges. Je n'ai besoin de personne pour pleurer mes fils avec moi. Adieu, ne vous enquérez plus de moi. Mon sort à venir n'appartient plus qu'à moi et à Dieu.

Et, m'ayant embrassée sur le front comme d'habitude, elle me quitta et vint s'enfermer au château de Brankovan.

Huit jours après, je partis pour la France. Comme l'avait espéré Grégoriska, mes nuits cessèrent d'être fréquentées par le terrible fantôme. Ma santé même s'est rétablie, et je n'ai gardé de cet événement que cette pâleur mortelle qui accompagne jusqu'au tombeau toute créature qui a subi le baiser d'un vampire.

La dame se tut, minuit sonna, et j'oserai presque dire que le plus brave de nous tressaillit au timbre de la pendule.

Il était temps de se retirer; nous prîmes congé de M. Ledru.

Un an après, cet excellent homme mourut.

C'est la première fois que, depuis cette mort, j'ai l'occasion de payer un tribut au bon citoyen, au savant modeste, à l'honnête homme surtout. Je m'empresse de le faire.

Je ne suis jamais retourné à Fontenay-aux-Roses.

Mais le souvenir de cette journée laissa une si profonde impression dans ma vie, mais toutes ces histoires étranges, qui s'étaient accumulées dans une seule soirée, creusèrent un si profond sillon dans ma mémoire, qu'espérant éveiller chez les autres un intérêt que j'avais éprouvé moi-même, je recueillis dans les différents pays que j'ai parcourus depuis dix-huit ans, c'est-à-dire en Suisse, en Allemagne, en Italie, en Espagne, en Sicile, en Grèce et en Angleterre, toutes les traditions du même genre que les récits des différents peuples firent revivre à mon oreille, et que j'en composai cette collection que je livre aujourd'hui à mes lecteurs habituels, sous le titre: LES MILLE ET UN FANTÔMES.

FIN.

End of Project Gutenberg's Les mille et un fantomes, by Alexandre Dumas