Les miens

Part 4

Chapter 43,932 wordsPublic domain

Il serait sans doute plus sage de suivre les allées sablées, mais combien plus enivrante cette première course non surveillée, à travers l’herbe humide!

Bianca ne pense à rien: il lui suffit de bondir. Elle sème dans l’air les souvenirs de sa nuit, la cendre de ses rêves.

Près du grand marronnier, elle s’arrête, un peu essoufflée, le cœur rapide, et, soudain, tous les sujets de joie se proposent ensemble... on ne sait lequel choisir.

Cette chenille dont la fourrure porte comme une poudre de rosée, se détord à l’extrême bout de la tige qu’elle explore et fait d’étranges mouvements de ventre qui cherchent en vain leur appui.

Cette sauterelle demande impérieusement qu’on la poursuive, tant elle met de folie en ses longs sauts mécaniques.

Un gazouillis confus, au sein du feuillage, là-haut, sert de prélude à d’étincelantes chansons et oblige à lever la tête. La tête levée, on suit des yeux jusqu’à l’éblouissement quelque duvet végétal qui passe, le vol d’une guêpe jaune, d’un bourdon.

Enfin, ces quelques fleurs qui dessinent sur le bord de la pelouse un bouquet savant et naïf invitent avec courtoisie à s’approcher d’elles pour les mieux voir.

Tout cela (et certainement j’en oublie) facilite l’essor d’un songe, mais Bianca s’éloigne cependant à petits pas vers le fond du jardin, vers l’endroit où cesse le potager, où le verger commence, où se découvre un bassin d’eau claire, ombragé par trois jeunes arbres frissonnants.

Pour le moment, il ne s’y passe rien de singulier.

--Il faut attendre.

Un petit nuage court dans le miroir de l’eau tranquille, un nuage plus nébuleux, vraiment, plus aérien et d’une blancheur plus recherchée que son semblant qui traîne au fond du ciel. Bianca le regarde de ses yeux ravis, elle le suit, elle détaille ses diverses beautés, elle voudrait le saisir, le caresser de la main, ce petit nuage abîmé, plus lointain que l’autre qui s’exalte, mais plus près de son cœur.

Quelques minutes de silence et Bianca se met à rire.

Cette bizarre bête aux longues pattes fines qui esquisse des gestes de patinage, où va-t-elle?... La voilà perdue.

Cet oiseau, d’où vient-il?... Hélas, il est déjà parti. Il volait vite, mais Bianca l’a deviné quand même dans le ciel renversé.

Maintenant, elle fait le tour du bassin, elle s’assied sur un vieux banc de bois très branlant d’où l’on peut voir la maison réfléchie, avec ses fenêtres, sa terrasse, les plantes grimpantes qui fleurissent la balustrade. On voit aussi l’angle du toit, la girouette. Parfois, on voit tourner la girouette...

Or, sachez-le, c’est là que Bianca demeure réellement, dans cette mystérieuse maison couchée à ses pieds et que trois jeunes saules surveillent.

Sans bouger, simplement en fermant les yeux, Bianca entre chez elle, se promène, ébauche une audacieuse glissade sur la rampe de l’escalier, joue à la balle dans l’antichambre (avec moi, j’espère) tandis que ses parents se recueillent encore à leur premier étage.

Bianca parcourt le salon, le boudoir chinois dont les meubles l’intriguent, la salle à manger où sont des portraits de vieilles gens à l’air pompeux... Lequel est le grand oncle Arsène? lequel, l’illustre cousin Ludovic dont une amie très chère chantait, dit-on, à l’Opéra?

Bianca saura s’entendre avec la charmante bisaïeule qui tient sur ses genoux un chien fauve, mais le général grisonnant paraît bien sévère et le président du Parlement bien grave, bien engoncé dans son haut col bleu!

Et puis il y a encore, montant la garde aux côtés d’une vieille cousine sèche, vêtue de rouge et qui fait de la dentelle, deux messieurs dont la figure s’écaille, s’efface, dont l’expression incomplète se perd et qui, peut-être, intimideront Bianca par leur déchéance: le plus âgé, le plus chauve, n’a déjà qu’une moitié de nez... N’importe! on s’en accommodera! Elle compte même, un soir prochain, les prier tous de descendre des cadres qui les limitent (comment s’y prendront-ils?) et venir bavarder avec elle. Cette causerie sera pour demain.

Soudain, Bianca se sent distraite par une nouvelle image: elle n’avait pas, d’abord, remarqué cet iris, ce double iris dont la seule racine touche le bord de l’eau et dont une des tiges plonge avec sa fleur, cependant que l’autre lève sa fleur en l’air.

Bianca les compare... Ces fragiles apparences sont toute sa joie. Ah! qu’elle voudrait chanter pour la mieux exprimer! Son cœur déborde, mais c’est une terrible affaire que de se délivrer, même tout bas, car les gens, Ottavio comme les autres, n’y entendent rien, se donneraient-ils la peine d’écouter. Moins intelligents que les arbres, les bêtes et l’eau dormante, il leur suffit de hausser les épaules, et le sourire bienveillant, supérieur, un peu narquois, ajoute à leur stupidité.

Pour l’instant, Bianca, penchée, ramène autour de son visage ses cheveux sombres, elle en tient les deux ondes sous son menton, elle interroge son reflet...

Quand pourra-t-elle cueillir l’image, la senteur passagère comme font les miroirs et les brises? quand, exhaler sa joie en chansons, à la manière des oiseaux?

Le reflet semble méditer, hésiter, puis ses lèvres s’animent, ce qui permet l’espoir...

Hélas! les plus doux moments ont leur fin: une grenouille brusque et brune saute dans le bassin; aussitôt les trois saules s’arrêtent de frémir, sans qu’on sache pourquoi, et voici qu’un appel se fait entendre, un appel impérieux qui oblige à rentrer tout de suite.

Mais, vers le soir, Bianca visitera de nouveau le cher bassin magicien, à l’heure choisie où la lumière se voile d’hyacinthe, au sein de l’eau qui va dormir...

* * * * *

L’ami très cher à qui je montre aujourd’hui ce portrait de Bianca, (il est romancier de son état et, par ailleurs, excellent critique) se déclare peu satisfait et m’en dit les raisons.

«Le tableautin est fort gentiment troussé, Ottavio, mais je revois mieux Mlle Bianca à califourchon sur une branche de platane que batifolant devant la pièce d’eau. Vous avez composé un petit pas de chorégraphie en interprétant un de vos anciens souvenirs. Les ballets russes de 1912 ont passé par là. Plus que du soleil, l’éclairage me semble venir d’une rampe. Par un divertissement où elle peut se montrer gracieuse et charmante, vous pensez mettre votre étoile en valeur... non: vous l’éteignez; enfin certains détails trop littéraires me gênent. C’est vous-même que vous laissez voir à la place de votre jeune camarade, or c’est elle que vous projetiez de décrire.»

Mon ami le romancier est insupportable! Je tâche d’éclairer sa lanterne. Pas plus que je ne parlais nommément à Bianca de Pamphile, je ne m’entretenais avec elle de façon explicite de ses songes d’enfant, mais elle ne pouvait faire, me voyant tous les jours, que je n’y eusse, pour ainsi dire, assisté.

«Ne comprenez-vous pas, cher ami? Ce sont des impressions de témoin que je donne et non de confident. Nous rêvions de façon différente: elle, en poëtisant tout ce que touchait son regard, moi, en me créant un monde de fantaisie où vivre à ma guise. Nous suivions, l’un et l’autre, notre nature, je pense... Nous n’avons pas cessé de la suivre.

--D’accord, mais cela n’empêche que votre Pamphile, tout imaginaire qu’il soit, m’apparaît plus vivant que cette dernière vision de Mlle Bianca. Elle joue son rôle dans un petit poème composé à loisir... elle ne le joue pas pour s’amuser: elle vous amuse...»

A celui qui, dans ses livres, sut donner une conscience aux choses et nous communiquer l’expression si pathétique, si poignante de leur émoi, je ne trouve rien à répondre. Il se trompe, bien entendu!... et, cependant, je crains qu’il n’ait un peu raison.

Bianca viendra peut-être me voir, cet après-midi, avec son mari et ses enfants. Je compte lui demander ce qu’elle en pense. Si, par hasard, elle rencontre chez moi le romancier critique, j’espère que celui-ci la reverra aussitôt petite fille, batifolant (comme il dit, le misérable!) au crépuscule, sur les bords du bassin, et qu’il demeurera confondu... mais encore, sa confusion, voudra-t-il l’avouer?

VIII

Maman se porte mieux; elle va m’apprendre (je l’en priais depuis longtemps) à monter à cheval. Grande nouvelle qui me transporte d’aise... Monter à cheval, cela veut dire galoper tout de suite à travers champs, franchir les ruisseaux, les buissons et les murs, poursuivre, être poursuivi (l’un et l’autre ont leur charme), s’arrêter enfin à bout de forces dans une auberge du bord de la route où l’on pansera ma bête, toute blanche d’écume... Voilà! Hélas! je dus bientôt rabattre de ce rêve chromolithographique.

Monter à cheval, c’est une toute autre histoire: c’est d’abord prendre sur le jeudi une heure que l’on passe au manège, une heure où l’on tourne en rond; c’est aussi avoir très mal aux fesses, c’est enfin, et je m’en étonne fort, voir maman sous un nouveau jour.

Elle se charge de tout. Le maître du manège ne joue qu’un rôle secondaire. Elle veut m’enseigner elle-même et s’y emploie tout de suite avec cette méthode, ce souci du détail, cette précision un peu méticuleuse qui la singularisent. Il faut donc apprendre... apprendre comme au lycée, se donner du mal, prêter attention, répéter sans trêve des exercices éreintants et stupides. Ah! ces voltes, ces demi-voltes renversées! elles m’ennuient autant que des déclinaisons latines! De plus, je ne trouve pas dans les yeux de maman la moindre sympathie quand, par hasard, je lui présente piteusement mes doléances. Elle me répond, sur un petit ton sec qui m’interdit, m’étonne et coupe court à de nouvelles plaintes:

«Ce n’est pas en une heure que l’on fait un bon cavalier. Si tu veux cesser, libre à toi... mais ce sera fini.»

En somme, l’équitation ne me dit rien qui vaille; néanmoins, je tiens à persévérer: il me semble que j’aurais honte... Ainsi réalisé, mon rêve a perdu ses belles couleurs, mon rêve m’assomme... cependant...

Les premières sorties sur lesquelles je comptais pour reprendre confiance ne donnèrent pas grand chose. Maman s’obstinait à me faire piler du poivre, sans étriers, allure éprouvante qui met vite de mauvaise humeur. Quel plaisir y prenait-elle?... Et je pilais du poivre. Pourtant il vint un jour où je me rassérénai.

Durant ces longues séances de manège, j’avais du moins appris de façon vague, par habitude, par des critiques et des louanges surprises, à distinguer un bon d’un mauvais cavalier. Or, certain matin de printemps où nous galopions tous les deux sur le champ de courses, je remarquai que maman était une écuyère insigne, élégante en son amazone sombre, intrépide, sûre d’elle-même, sûre de son cheval qui passait pour rétif et l’avait prouvé, enfin, pleine d’aisance. Elle franchissait l’obstacle avec une audace facile qui m’émouvait. Je l’admirais, je l’enviais et le désir me vint d’être pour elle un compagnon honorable, au cours de nos randonnées. Dès lors, je goûtai mieux cet exercice nouveau, je m’y intéressai et j’avoue que je me sentis rougir de plaisir quand, six mois plus tard, comme j’aidais maman à mettre pied à terre, elle me dit:

«Ottavio, tu finiras par monter à cheval très convenablement.»

A cet instant, le roi n’était pas mon cousin.

Ce furent vraiment d’admirables promenades que nous fîmes ensemble, durant les années suivantes. Le dimanche matin, parfois au tout petit matin, nous quittions la maison. Mon père, que les suites d’une blessure à la jambe reçue en 70 empêchaient de se joindre à nous (il s’en désolait d’ailleurs), assistait toujours à notre départ. Il présentait l’étrier à maman, jugeait de l’état des bêtes, offrait quelques conseils sur le chemin à suivre, puis nous donnait congé. L’octroi vite dépassé, bientôt c’était la campagne, la route blanche, le profil familier des collines, parfois le bord de mer étincelant, les villages perchés haut, ou tapis sous un boqueteau de verdure, ou mollement couchés auprès d’une anse bleue, les oliviers aux gestes bizarres, les pins poussiéreux, et, pour mieux dire, la belle aventure, la vie libre, les heures de relâche où l’on se sent si loin du lycée, des versions latines et de la géométrie élémentaire! Délices pleinement ressenties, dont je garde l’impression toute vivante encore, comme l’on retient le souvenir des vagues par un peu de sel qui reste aux lèvres, comme celui des thyms et des lavandes par leurs aromes persistants.

Ce que Pamphile m’avait appris de la nature ne dépassait qu’à l’aide de mes rêves les murs d’un grand jardin; ce que maman sut si bien m’enseigner quand nous chevauchions de conserve en Provence, c’était la joie de découvrir le vaste monde.

Durant les vacances, nos excursions s’étendaient beaucoup: nous allions en chemin de fer prendre nos chevaux à quelque petite gare et partions de là pour des contrées inconnues... Ce fut ainsi que je me mis à chérir ce pays qui était le mien depuis ma première enfance, que je parvins à le comprendre, à en sentir la langueur et l’austérité, les aspects rudes et les traits de douceur, à fréquenter ses habitants, si différents de ceux de la ville, à me nourrir de lui, à m’attacher à lui passionnément.

Mais, par un phénomène inverse, de ce pays qui s’emparait de moi si fort, je m’éloignais aussi, du fait de ces mêmes promenades. Il me venait, à chevaucher sur les routes bordées de poteaux télégraphiques et jalonnées de bornes, un désir obscur d’autre chose. Découvrir ne fût-ce que l’étroite région qui vous vit naître donne envie de découvrir davantage, d’aller ailleurs, où vous passerez sans noter ni salut ni sourire, où vous serez un étranger perdu. Certains récits de mon père qui avait beaucoup voyagé, certaines lectures enfantines m’ouvraient les yeux sur de nouvelles possibilités. Les excursions en Afrique centrale que je faisais, couché sous un pin, après une longue partie de croquet avec Bianca, se représentaient sous une forme nouvelle, plus réaliste, non point présente et imaginée, mais future, bien que prochaine, et qui demandait à être mise au point.

Voulant me rendre en un lieu défini, je ne m’envolais plus du haut d’un platane: ce stade était franchi. Dorénavant, il convenait de prendre d’abord un billet de chemin de fer, de s’embarquer ensuite, d’organiser le voyage comme, avant une promenade, il fallait que les chevaux fussent bien sellés, les étriers fixés à juste longueur et mes houseaux boutonnés. Le seul fait de trotter auprès de maman, de lui rendre parfois quelques menus services, de jouer du mieux que je pouvais mon rôle de compagnon, accentuait cette idée récente et l’assurait. Je n’étais plus l’enfant que l’on mène en promenade, à qui l’on fait prendre l’air: je me sentais une part de responsabilité très honorable et qui m’inspirait un certain orgueil. Quand un ami de mes parents était des nôtres, mon plaisir s’en trouvait diminué, presque gâté, mais il n’y avait que maman et moi ce jour faste et dramatique où le cheval de maman s’emballa soudain sur un terrain difficile. Par un coup de chance, je pus, galopant auprès, arrêter la bête en prenant les rênes à temps. L’exploit, dûment cité au retour, me valut de mon père un compliment qu’il me fit avec le plus grand sérieux. La vie a de ces heures qui valent la peine d’être vécues et ensuite savourées. Lisant, quelques jours plus tard, la légende d’un héros écuyer (s’agissait-il de saint Georges, de Persée ou de Bellérophon?), je me rappelle que ce haut fait me parut de ma compétence et que je l’appréciai à sa valeur.

Ainsi se forma chez moi le goût de l’aventure lointaine, de la belle aventure que tout concourt à glorifier: un soleil plus éclatant, des fleurs et des feuillages inconnus, une foule étrangère où l’on se trouve seul, une mer aux mille expressions mouvantes que l’on peut contempler des jours et des semaines sans ennui, et de même ce fut par ces modestes promenades bourgeoises, à rayon restreint, que je commençai d’aimer mon pays.

Pour accroître, pour préciser deux sentiments encore flottants et mal définis, l’influence de mon père se manifesta, à sa manière. Dès que je rentrais, il m’appelait auprès de lui: «Qu’as-tu vu? demandait-il. Raconte...» et je devais dire quels chemins nous avions suivis, quels paysages nous avions admirés, sans oublier les moindres incidents de la course. Singulière inquisition qui forçait mon âme distraite à se recueillir. Plus tard, je prenais ma revanche en demandant à mon tour quelque récit de vrais voyages, de vraies aventures... et parfois il se laissait faire; alors j’en rêvais toute la nuit.

IX

«Et ton ami Dalsant? tu ne l’amènes toujours pas?

--Non, Papa. Dalsant a l’air très timide... alors...»

Je sais parfaitement que Dalsant n’est en rien timide, qu’il fait preuve, au contraire, d’une tranquille assurance, sans éclats, et qu’il m’a prié, en réponse à des avances amicales, de le laisser en paix. Jamais je n’avouerai cela à mon père: j’en serais gêné. Tout comme un autre, on a son petit amour-propre. Dalsant n’a pas changé; il se montre très bon camarade, je l’apprécie chaque jour davantage: il ne ressemble à personne. Excellent élève, mais pas à la façon de mon voisin de droite, Jean Saltier, qui tombe, le nez dans ses livres et s’épouvante, dès que le professeur lève un doigt, Dalsant ne tire aucune gloire de ses mérites scolaires: il travaille et ne s’occupe pas des affaires d’autrui, aussi demande-t-il qu’on ne s’occupe pas des siennes. Il me l’a bien fait sentir. Il ne me tient pas rigueur de m’avoir remis à ma place; il cause, il plaisante même quelquefois, mais jamais il ne perd tout à fait cette allure si réservée qui m’intrigue. Ce qu’il m’a dit, je le tiens pour dit... je n’en pense pas moins que Dalsant serait un ami de choix. J’aimerais me sentir en confiance avec ce garçon lourd, d’allure paysanne, dont les yeux bleus regardent droit, sans insistance ni dérobade. Je voudrais m’enquérir de sa vie, lui parler de la mienne, de ceux qui me sont chers, afin qu’il partage un peu mes plaisirs et mes peines. Certes, je lui rendrais la pareille, mais il n’en est pas question.

Or, un matin d’hiver, à la rentrée des vacances du jour de l’an, sa place resta vide. Dalsant était malade. Saltier se préoccupa fort peu de cette absence et les autres de même. Pour ma part, j’en fus tout décontenancé. Dalsant me manquait, je m’inquiétais de Dalsant et le dis à mon père, aussitôt rentré.

«C’est bien simple: si ton camarade est souffrant, va prendre de ses nouvelles. As-tu son adresse?»

Oui, je savais à peu près où habitait Dalsant; je connaissais la petite rue donnant sur le quai où, un jour, il m’avait si brusquement faussé compagnie: «Adieu, je rentre chez moi». Je m’arrangerais pour trouver sa maison et, cet après-midi de jeudi étant libre, je tâcherais de le voir, sans plus tarder.

Voici la petite rue; je m’y engage et vais me documenter dans une épicerie.

«Mme Dalsant? La maison en face, au deuxième, à gauche.»

C’est donc là? Des logements d’ouvriers, dirait-on. Je gravis un escalier sombre et me trouve au second palier. Je sonne. Une personne en noir vient m’ouvrir. Oh! je reconnais tout de suite les yeux bleus de mon camarade, son regard direct.

«Que demandez-vous, Monsieur?

--Madame Dalsant, n’est-ce pas?... Voilà, Madame, votre fils Ludovic est au lycée avec moi et comme je ne l’ai pas vu, ce matin, j’ai pensé... On dit qu’il est malade. Si je pouvais avoir de ses nouvelles, ça me ferait plaisir, mais je ne veux pas vous déranger...»

Je m’embrouille et finis par me nommer.

«Ah! parfaitement: son voisin de droite... Entrez, Monsieur.»

Une pièce où il y a peu de choses, mais ce peu semble net, bien soigné... une pièce presque vide, en somme, où depuis les malons rouges jusqu’au crépi des murs, tout est surveillé de près, avec vigilance. Mme Dalsant m’a fait asseoir et j’apprends que son fils souffre d’un abcès à la gorge qui lui a gâté ses vacances. Il a encore besoin de repos, mais dans une semaine, peut-être, ou dix jours, il retournera au lycée.

«Oh! que je suis content, Madame! j’avais du chagrin de le savoir souffrant.

--Vous l’aimez tant que ça?...»

Nulle ironie: simplement une question posée.

«Madame, il est mon seul vrai camarade. Il me manque beaucoup.»

Dalsant est donc mon seul vrai camarade? Je ne m’en doutais pas avant de le dire. Maintenant, j’en suis persuadé.

Alors Mme Dalsant se rapproche et nous causons. Elle me parle à voix basse, car le malade repose dans la chambre voisine. Je lui réponds facilement: la glace est rompue. Mme Dalsant m’inspire de la sympathie et ce qu’elle dit de son fils me paraît beau. Elle se montre si fière de lui, de son travail, de ses succès!

«Je vous assure, Monsieur, que je ne regrette guère ma peine quand je vois le mal que Ludovic se donne.»

Non, je ne me trompe pas: ce qu’elle dit est beau.

Elle poursuit d’une voix sereine, très prenante; elle cause sur un ton familier avec ce grand gosse maigre qui semble être l’ami de son fils, et bientôt je commence à sentir la noble vaillance de cette femme vouée à une seule lourde tâche. Elle est veuve. De ses trois fils, l’aîné mourut alors qu’il donnait déjà tant d’espérances! Le second est à Paris où il prépare Polytechnique; il travaille beaucoup. Plus tard, Ludovic ira aussi à Paris, pour achever ses études. Elle subvient à tout cela; elle y suffit sans aide.

«C’est difficile, mais on y arrive...»

Quel sourire confiant! et, comme je lui reparle de Dalsant:

«Vous l’avez sans doute remarqué, dit-elle, si vous le connaissez un peu: il a un caractère très réservé, presque sauvage...

--Je m’en suis bien aperçu, Madame! il n’a jamais voulu venir chez moi, le dimanche, à la campagne.»

Le visage de Mme Dalsant, tout illuminé, se ferme soudain.

«Ce sont des affaires qui le regardent seul; je n’ai pas à lui donner de conseils.»

Puis elle adoucit sa phrase:

«Il vaut mieux le prendre comme il est, croyez-moi, et ne pas le brusquer, ce qui ne servirait de rien. Sauvage, oui, mais que voulez-vous! j’aime qu’il soit sauvage!»

Enfin, un mot pour moi:

«Il m’a parlé de vous et vous trouve gentil.»

Quelques instants plus tard, je pris congé.

«Puis-je revenir, Madame?

--Certainement. Vous me ferez plaisir.»

Je n’y manquai pas et rendis visite une fois encore à Mme Dalsant. Nous nous entendions le mieux du monde. Je retrouvais en elle quelques traits du caractère de maman: cette façon d’exprimer avec force un sentiment profond, cette volonté active qui m’était familière, ce respect enfin pour la liberté de son fils, respect dont se passaient si bien tant de mes camarades et qui les eût même gênés, le servage filial leur semblant une situation toute naturelle, commode et à tout prendre désirable, puisqu’elle permet le moindre effort. Un enfant averti note vite ces différences et en fait son profit.

Un matin, je revis Dalsant au lycée, la figure maigrie, mais à peu près lui-même.

«Merci, ça va, maintenant», répondit-il sèchement comme je lui demandais des nouvelles de sa santé.

A la sortie, ce fut lui qui me proposa de m’accompagner un bout de chemin. Il m’entreprit aussitôt:

«Alors, voilà, mon vieux... Tu es venu deux fois à la maison... Tu as causé avec maman... J’en suis très fâché. Tu aurais pu me demander la permission d’abord.

--Mais puisque tu étais malade!

--Non, maman a bien assez de travail comme ça, sans qu’on lui fasse perdre son temps avec des bavardages. Si tu voulais avoir de mes nouvelles, il était plus simple d’envoyer un «domestique». Je te prie de ne pas recommencer. Tu entends?»

J’avais entendu, mais je tenais à me défendre et, pour cela, je lui parlai de sa mère, de mes deux conversations avec elle, de ce qu’elle disait de lui, de l’émotion que j’en avais ressenti, de mes parents, de la santé de maman...

Dalsant ne répond que par monosyllabes ou par petits grognements, mais il faut que du sujet choisi j’aie bien parlé, car nous causons encore en arrivant devant chez moi... et justement voici papa qui rentre de son bureau, plus tôt que d’habitude. J’en profite:

«Mon ami Dalsant.»

Papa ouvre la porte; il nous fait passer devant lui.

«Entrez, Monsieur Dalsant.»

Dalsant est chez moi!...