Part 2
«Un jour, disait la vieille dame, tu expliqueras bien au petit que jamais je n’ai paru en scène avec une jupe aussi légère. Je veux qu’il le sache: ce tableau pourrait l’étonner à juste titre. D’autre part, lorsque l’empereur Nicolas de Russie me fit danser _le Dieu et la Bayadère_ à Pétersbourg, il chargea un chambellan de me transmettre, dès la chute du rideau, ses compliments sur la parfaite retenue que j’avais mise à interpréter cette œuvre qui, jusque là, passait pour indécente.»
Ma chère bonne-maman était en partie de souche luthérienne; je vous l’ai dit.
Je fus élevé par mes parents dans son atmosphère: ils me voyaient avec plaisir écouter ses récits, lui poser des questions absurdes ou naïves, l’accompagner dans ses promenades, m’imprégner d’elle en quelque sorte. Vieillesse admirable d’un corps robuste, sans tares, d’un esprit sensé, ouvert et charitable... Il naissait d’elle une ambiance exquise, faite de douceur, de philosophie, de tranquille gaîté: ceux qui l’approchèrent à cette époque, ceux surtout qui furent ses amis, en subirent le charme prenant. Mon père l’adorait, ma mère disait que son seul regard donnait de l’apaisement. Comment ne l’eussé-je pas aimée?
Elle conservait avec grand soin, dans un petit coffret en bois des îles, le plus singulier, le plus touchant souvenir de ses jours illustres: deux chaussons de soie noire qu’elle portait, ce soir de gala où, pour la dernière fois, elle parut devant le public. Dans sa loge, elle les signa l’un et l’autre, à l’encre, inscrivit, non sans quelque mélancolie, je pense, la date décisive et les coucha pour toujours au fond du coffret d’amaranthe... Pour toujours, non: pas tout à fait.
Mon père m’a conté qu’à l’époque où bonne-maman venait de se retirer en Provence, une jeune amie qui lui rendait visite s’étonna de l’élégance menue, de l’invraisemblable étroitesse de ces chaussons, qu’elle lui montrait, déclarant qu’ils n’étaient à la mesure d’aucun pied de femme. Bonne-maman tâchait de la convaincre et n’y parvenait pas: la dame s’obstinait à douter, pour des raisons de bon sens, supposait un défaut de mémoire, alléguait l’effet réducteur des années sur ce très peu d’étoffe cousu à ce très peu de cuir.
«Et cependant, j’ai dansé, portant ces mêmes chaussons.
--Non, chère Madame, ce n’est pas croyable!
--Je vais donc vous le prouver.»
D’une main preste, elle déboutonna ses bottines de jardin, se déchaussa, saisit le chausson de droite... oh! ce fut l’affaire d’un instant!
Déjà la personne incrédule s’extasie, lève les bras au ciel, se confond en excuses bavardes, quand se révèle à ses yeux un spectacle assez imprévu.--L’ancienne Sylphide s’est levée, elle avance son pied droit, se recueille, puis, d’un mouvement soudain, plein de grâce encore, fait, en pinçant la jupe trop longue, une pointe sur ce pied chaussé de noir: une pointe de très courte durée, une pointe presque insaisissable, une pointe à peine, si l’on peut dire, mais une pointe!
Et l’on n’apercevait, aussitôt après, dans le large fauteuil de satin bleu, que la vieille dame de tout à l’heure, un peu essoufflée, qui souriait avec malice.
Que n’étais-je là pour voir cette scène? que n’ai-je pu en recueillir directement le souvenir exquis?
Elle eut son commentaire, bien des années plus tard, à une époque où la danse de théâtre avait retrouvé tout son prestige, où les ballets faisaient, encore une fois salle comble, où l’on se laissait enchanter, comme jadis, sous le couvert de rythmes, de gestes nouveaux, de couleurs nouvelles.
Une admirable danseuse venait de dîner chez moi avec quelques amis et ne cessait de me faire parler de bonne-maman.--Au gré de ceux que sa grâce ravissait, elle aussi devait se retirer du théâtre trop tôt. Est-ce pour cela qu’elle me posait tant de questions, et si diverses? A certaines je ne pus répondre: questions de métier précises, détails de chorégraphie qui passaient de loin ma compétence.--Elle m’aidait alors et tâchait de me mettre sur la voie, puis souriait et s’indignait en même temps d’une ignorance à ce point grossière.
«Vous devriez tout savoir d’elle! tout!... Vous aimez mieux écrire des livres? Est-il possible!»
Une dentelle, un châle, un bijou, une paire de castagnettes d’ébène lui procuraient l’émotion la plus touchante, faite de sympathie, d’active curiosité. Je lui montrai enfin les deux petits chaussons de soie noire... Elle ne dit mot. Je les lui confiai quelques instants: elle les tenait dans ses mains ouvertes sans oser vraiment les prendre. Son expression respectueuse et grave était belle à voir. Un peu craintive, elle les couvait des yeux, comme l’on regarde de près un oiseau... Pensait-elle que les deux chaussons magiques fuiraient soudain, dressés sur leurs pointes et s’échapperaient entre ses doigts?
«Cher Monsieur, dit la jeune danseuse en me rendant les objets de son culte, je dois créer, lundi prochain, ce nouveau ballet dont je vous ai souvent parlé et que j’aurai tant de plaisir à danser enfin. J’y paraîtrai dans un costume que madame votre grand’mère aurait pu porter elle-même: très romantique. Je compte que vous viendrez me voir dès que je sortirai de scène, le rideau baissé... J’aurai peut-être à vous présenter une... requête et, comment dirai-je? à vous communiquer quelque chose.»
Etrangère, dans son français de conversation facile et courant, se glissait parfois un mot incertain.
Je ne manquai pas d’être exact au rendez-vous--Ce soir-là elle fut plus exquise que jamais, d’une grâce langoureuse, très romantique en effet, et ce n’était pas seulement dans sa jupe souple et gonflée que j’imaginais bonne-maman, mais bien dans tout son rôle.
La salle semblait prise de folie; on la rappelait à grands cris et le bruit des applaudissements me parvenait comme un tumulte, en ce coin des coulisses où je m’étais glissé.
Elle parut. Je lui baisai les mains, mais coupant court aux compliments dont j’accompagnais mon salut, elle demanda, à sa femme de chambre qui passait, un stylographe.
«Voilà, dit-elle, cher Monsieur: vous m’avez donné un trop grand bonheur, après dîner, chez vous. Il faut marquer la date. Voulez-vous poser à distance respectueuse des deux petits chaussons noirs, je veux dire pas trop près, (mais pas trop loin non plus!) ce gros vilain chausson rose?»
Elle se déchaussa du pied droit et inscrivit sur la soie une dédicace datée... La «communication» était faite.
Madame, si les hasards de la vie vous ramènent jamais en France, m’accorderez-vous l’honneur de dîner encore à cette table où vous fûtes déjà reçue? Vous y trouverez, j’espère, les mêmes amis qu’à votre premier passage et pourrez voir le chausson rose posé ni trop près ni trop loin des chaussons noirs, ainsi que vous m’en exprimiez le désir.
Enfant, je savais déjà que la gloire avait touché bonne-maman, qu’elle se différenciait de façon nette des autres êtres qui m’entouraient, non point par son âge seulement, mais par sa renommée, par cette atmosphère singulière qui régnait dans son voisinage et qui dépaysait en quelque sorte. Je ressentais l’influence chérie, je m’attachais à la subir, j’y trouvais d’incomparables délices.
Après-midi d’été parfaites où elle daignait me dire, tout en travaillant à un ouvrage de tapisserie:
«Ottavio, tu vas me rassortir ces trois brins de laine et, si tu veux, je te raconterai des histoires...
--Oh! oui, bonne-maman!»
Elle s’étonnait, paraît-il, que j’eusse un tel goût pour ses récits:
«Je dois ennuyer le petit avec mes vieux radotages.»
M’ennuyer!... je la suivais chaque fois vers des pays enchantés; elle éveillait en moi le goût du rêve, le goût des longs voyages et me montrait par ses phrases simples et cursives, mieux que n’eût fait nul autre narrateur, des spectacles dont mes yeux restaient éblouis.
«Ce soir-là, l’empereur d’Autriche donnait une grande fête en l’honneur du mariage d’une de ses filles...»
Assis à ses pieds, sur un coussin, je serrais entre mes doigts les écheveaux de laine, je cherchais le ton demandé, mais ne perdais cependant pas un mot du récit que faisait la voix un peu éteinte, toujours précise, qui me parlait des grands de la terre, de leurs amusements et des belles féeries où ils se complaisaient.
Mes parents s’en rendaient bien compte. A ce propos, maman fit même, un jour, à sa belle-mère de tendres reproches:
«Vous gardez vos souvenirs pour Ottavio! nous en voudrions notre part et y trouverions autant de joie que lui, mais vous refusez d’évoquer le passé, chaque fois que nous vous en prions...
--C’est, ma chérie, répondit la vieille dame, que, m’adressant au petit et à lui seul, je puis me rappeler le passé dans tout son éclat, avec ses plus belles couleurs et cette fraîcheur qu’il n’a eue peut-être qu’à l’instant même où je commençais à le vivre. Le reste: les ombres, les défauts, les vilains traits du monde où j’ai passé, ne regardent pas un enfant et ne l’intéresseraient guère. Il trouve tout simple de se promener dans un rêve perpétuel, de n’admirer que des merveilles: ses yeux sont purs. Vous faisant les mêmes récits, mes souvenirs se présenteraient d’autre façon et souvent j’en aurais de la peine, au lieu que, parlant à Ottavio, je suis la première à trouver que tout est beau, gracieux, éblouissant. A ces moments, ma mémoire ne me fournit rien d’autre... Il comprendra bien assez tôt que, vénéré par son peuple entier un grand homme peut être quand même un méchant homme, une femme très belle, adorée par tous, une femme méchante.--Lorsque, plus tard, il se souviendra de sa grand’mère, je ne veux pas que ce soit par moi qu’il ait appris la vanité des choses et qu’il ait su qu’un décor de théâtre examiné de trop près n’est certes pas un joli spectacle.»
Je fus très ému quand, un soir, à Paris, bien des années plus tard, ce propos de bonne-maman me fut répété. Les histoires qu’elle me contait à moi me tenaient dans le ravissement. Elle parlait d’une voix reposée, très douce à entendre, et parfois un sourire spirituel animait le vieux visage ridé. Je me sentais heureux de rester immobile, assis à ses pieds, tandis qu’elle travaillait à parfaire quelque motif de tapisserie sur un encombrant métier dont craquaient les vis et les jointures.
La voici qui me distrait par une anecdote familière où j’entre sans peine, comme chez moi, un jour que je me suis réfugié auprès d’elle, craignant une semonce de mes parents.
«Allons! ne te désole pas, Ottavio! C’est très mal d’avoir fait un tour au jardin quand tu aurais dû recopier ta dictée, mais je ne pense pas que ton père te gronde beaucoup. Moi aussi, jadis, je fus paresseuse... Mais oui! ta bonne-maman avec son bonnet et ses lunettes a été une petite fille, et quand il me fallait travailler, souvent je préférais autre chose.
«A l’époque où j’apprenais à danser, il arrivait parfois que l’on ne pût m’accompagner au cours. Mon père s’absentait fréquemment, ma mère donnait des leçons de harpe dont elle jouait à ravir ou faisait de la broderie qu’elle cherchait à vendre. Nous n’avions pas de domestique.
«Je partais donc seule et, j’ai honte de te l’avouer, Ottavio, quelquefois je n’allais pas bien loin! Je flânais avec mes petites camarades, j’admirais les magasins, les fleurs, les beaux uniformes des officiers de la garde... Cela se passait à Vienne, la capitale de l’Autriche. A mon retour, je faisais de gros mensonges, mais comment ne m’aurait-on pas crue? Danser, ça donne toujours très chaud: il faut changer de linge... J’avais donc soin de mouiller à la fontaine celui que je rapportais dans mon cabas. Alors maman m’offrait à boire une tasse de bouillon ou un verre de vin de Bordeaux, pour que je ne prisse pas froid... Non, Ottavio, tu ne dois pas rire: c’était très mal...»
Mais elle riait avec moi.
«Je mentais aussi d’autre façon.
«Quand des amis venaient passer la soirée chez nous, on ne manquait jamais de me faire danser, ce qui m’amusait beaucoup. Alors je composais des pas, des danses au gré de ma fantaisie et disais que mon professeur me les avait enseignés. Je ne sais vraiment trop ce que j’exécutais devant nos amis rassemblés, mais souvent je les voyais pleurer, ce qui me rendait toute fière. Je dansais aussi quand maman jouait de la harpe; l’inspiration me venait d’après le sentiment de la musique, comprends-tu, mon petit? et, plus tard, cela m’a beaucoup servi pour varier ma danse. N’empêche que, petite fille, je disais toujours que je répétais la leçon du professeur, afin d’arrêter la critique. Cela, Ottavio, était très vilain car, en somme, je manquais de courage...
«Et puis, un jour, ce fut le vent qui m’apprit à danser. Tu entends bien? le vent! Il soufflait fort. J’eus grand’peine à traverser la terrasse de notre maison. Il me jetait à gauche, il me jetait à droite; je crus tomber, j’étais furieuse et ne pouvais avancer, quand, tout à coup, je pensai que ces mouvements saccadés et brusques manquaient de grâce. J’essayai donc de m’arranger avec le vent, de m’allier à lui, de le tromper en l’occupant à souffler sur mon châle, de me faire pousser, tandis que j’esquissais une glissade, de tourbillonner moi-même, à ses côtés, comme s’il me servait de danseur, et soudain de le fuir en me mettant à l’abri du coin de la maison d’où je le narguais à mon aise.
«C’était l’idée d’une danse nouvelle. J’en fis, dix ans après, un pas qui fut célèbre, quelque temps, à l’Opéra de Paris et me valut les compliments de toute la cour. Il s’intitulait «Nymphe perdue dans le vent».
--Encore, bonne-maman! Encore!...
--Et, maintenant, va recopier ta dictée.»
III
Un jour, je rencontrai Pamphile.
Le bois de pins qui monte au flanc de la colline est un lieu choisi pour les courses, les jeux, les longues méditations et les rêves. Coupé d’abord d’une longue allée plus spécialement dévolue aux promenades quotidiennes de bonne-maman, il m’appartient au delà où commence proprement mon domaine. Je m’y sens libre et si quelque personne aimable, en visite chez mes parents, demande à me voir, «Ottavio est dans le bois» passe pour une réponse suffisante et coupe court à des recherches indiscrètes, d’ailleurs malaisées.
Un bois, un bois très grand, à la mesure d’un royaume, où l’on joue à se perdre, à se retrouver par des signes tracés à la craie sur le tronc des arbres et par les empreintes laissées dans le sable des sentiers, où l’on cherche l’abri d’un buisson noir pour se tapir, pour rester silencieux en écoutant chanter les oiseaux, tel est mon bois.
On a, en Provence, la fâcheuse habitude de massacrer les petits oiseaux. Rôtis, ils font un plat succulent et leur jus se mêle de façon délectable aux croûtons frottés de lard, mais je pense que mes parents n’en appréciaient pas l’excellence, car jamais un coup de feu ne retentit dans le bois de pins.
Un bois où des échappées s’ouvrent tout à coup, au détour du chemin, sur la mer, ses moirures et ses voiles; où des rochers blancs se révèlent parmi la broussaille basse; où des pentes couvertes de brindilles permettent de se lancer en traîneau et de couronner sa course d’une culbute; un bois magique, enfin, puisqu’il me sépare du monde, me donne le goût de la solitude et m’enchante de son prestige.--A ce bois il faut un «génie des bois». C’est pour cette raison que Pamphile vit le jour.
Bonne-maman m’avait-elle conté quelque légende où paraissait ce génie des bois? M’étais-je plu à contempler dans un livre l’image qui me le représenterait?... il se peut, mais je n’en garde pas le moindre souvenir. J’ai la conviction que Pamphile naquit de moi seul. Et j’ignore tout de même la raison qui me fit le baptiser ainsi. Il me semble incroyable que je me sois intéressé en ce temps ni plus tard au peintre grec du quatrième siècle avant notre ère qui fonda l’école de Sicyone (renseignement pris dans Larousse).
Je vais donc vous présenter Pamphile: un vieux petit bonhomme aux cheveux tout décolorés, au visage glabre, haut en couleur, aux yeux mobiles, malicieux, de teinte verte. Assis par terre, entouré d’un épais fourré, ombragé de grands pins, il est vêtu de rouge, coiffé d’un béret rouge, chaussé de bottes rouges, et la première fois que je crus le voir, il tenait entre ses doigts une très rouge tulipe.
Je fréquente Pamphile, je cause avec Pamphile, je me promène en sa compagnie, je lui parle de moi, il m’apprend de nouveau, il m’apprend mieux tout ce que j’ai entendu raconter par d’autres. Les contes que me fait bonne-maman, Pamphile m’aide à les vivre; les aventures que m’a décrites papa, grâce à Pamphile je m’y jette à corps perdu, j’en jouis jusqu’à l’essoufflement et même je m’en glorifierais si un scrupule, je ne sais quelle pudeur inavouée, ne me retenait aussitôt.
A l’ordinaire, je ne parle pas de Pamphile: je le garde pour moi. Lorsqu’un problème m’obsède, un de ces problèmes dont se tracassent les enfants, c’est à lui que je l’expose afin qu’il m’aide à le résoudre. J’ai pleuré près de Pamphile à cause d’une trop vive blessure d’amour-propre, d’un chagrin trop cuisant, et c’est à lui que j’ai demandé le courage qu’il me faudrait montrer, le lendemain, pour régler un différend avec quelqu’un de mes camarades.
Ainsi furent transposés, par les soins de Pamphile, les contes de Perrault, ceux de Mme de Beaumont, d’Andersen, les sujets de ballet de bonne-maman, le voyage d’Alice au pays des Merveilles et celui qu’elle fit dans le pays charmant qui se découvre derrière l’eau verticale des miroirs, de grands livres d’images déjà relégués au grenier, certains romans de Jules Verne et même la gazette de chaque jour, telle que je l’apprenais par les propos de table ou de veillée.
Pamphile m’apprit à connaître familièrement les faunes aux cornes pointues, les naïades qui savent se mélanger à l’onde, la nymphe qui naît et meurt dans sa fontaine, les hamadryades aux bras rameux, aux doigts feuillus, les sylphes habiles à la danse. C’est encore lui qui me fit voir de loin, car ils m’effrayaient un peu, les centaures, et le souvenir n’a pas faibli en moi de ce centaure à robe noire qui se grattait si rageusement le flanc contre l’écorce d’un platane et tenait dans sa poigne (pourquoi?) un bâton ferré. J’aperçus aussi les sirènes, je les devinai du haut de la colline et je crois vraiment que je dus même les entendre, mais la faute initiale en est à mon père qui m’avait résumé une bien belle histoire où certain roi subtil et malheureux cherchait à travers les mers la route difficile de son retour.
A cette époque, vous m’eussiez demandé si je croyais à l’existence de Pamphile que je m’en serais tiré par un haussement d’épaules ou une retraite dissimulée. Certes, je ne doutais pas que Pamphile appartînt au royaume de la Belle au Bois dormant, mais j’y appartenais moi-même tant que duraient mes courses vagabondes, mes chasses en Afrique équatoriale, mes voyages dans la lune, mes projets et mes rêveries. Pamphile existait donc pour le moins autant que vous, mais pas au même moment. Il reparaissait à l’instant où vous me laissiez en paix, où mes petits camarades rentraient chez eux, où les leçons que me donnaient mes parents étaient finies, où je me retrouvais seul dans le bois.
Pamphile m’a ouvert de ses mains un peu noueuses une porte qui, sans lui, serait restée fermée, et je revois avec plaisir son image ancienne, ses cheveux de teinte cendrée qui lui retombaient dans les yeux, son regard instable, son teint rubicond, son béret rouge. Il n’entrait jamais dans la maison; jamais je ne le vis au jardin ni dans ma chambre: il ne quittait pas ce bois enchanté où tout se transposait de façon si belle et singulière, où l’ombre et le reflet, l’apparence fugitive et le plus bel écho prenaient leur vraie importance, comme la voix confidentielle des brises et le visage vivant de la fleur.
Pendant quelques années, Pamphile décora de mille dessins inattendus, de mille arabesques, cette toile de fond de ma vie quotidienne. Il fut en quelque sorte le maître et l’ordonnateur de mon esprit d’enfant. Le souvenir que je garde de lui, singulier et divers, n’éveille ni reproches ni regrets chez l’homme que cet enfant est devenu: je l’aime encore.
Pamphile ne me quitta pas brusquement, il s’éloigna en souriant, sans me faire de peine, ayant joué son rôle. J’habitai moins la campagne, d’autres influences se marquèrent en moi, et puis, un jour, lorsque je me pris sérieusement à lire, à me passionner de lectures, à tenir jusqu’à l’aube ma lampe allumée, afin de lire encore malgré de sévères défenses, Pamphile disparut pour de bon. Au cours de mes promenades solitaires, l’arbre me parut être un arbre, la source, une source, rien de plus, la mer, une plaine d’azur et de reflets, mais je ne distinguai plus ni la main faite de feuilles, ni l’épaule nacrée, ondoyante et nue, enfin le bruit lointain des vagues ne m’apporta qu’un chant liquide où je ne découvrais la voix de la sirène qu’en me rappelant de beaux vers.
IV
Aujourd’hui, toute la maison paraît inquiète; on y marche à pas feutrés et rapides. Quelques murmures, un ordre donné, reçu, des portes ouvertes avec précaution, refermées aussitôt, sans bruit... Cette activité silencieuse me fait peur. Dans un couloir, j’ai rencontré la femme de chambre: elle semblait gênée.
Mes parents m’ont dit de rester au jardin, sans trop m’éloigner, pourtant. Je ne sais, dès lors, de quelle façon employer mon loisir. Oppressé comme avant un orage, rien ne m’intéresse. J’erre inutilement, je tourne autour de la maison. Quand je me suis penché sur la fenêtre de l’office, c’est à peine si Rose m’a dit bonjour. Le jardinier ne me fait pas un meilleur accueil: il s’occupe de ses framboisiers et ne répond que par monosyllabes. On me dédaigne à l’écurie. Alors je m’en vais, je tourne, je tourne comme un chien autour de cette maison hostile qui ne s’ouvre plus à moi.
Oui, je sais que bonne-maman est malade; j’en ai du chagrin; cependant, l’hiver dernier, elle souffrit d’un catarrhe et resta couchée près d’une semaine. A cette heure mon anxiété est toute différente: au juste, je me sens perdu.
Détresse d’enfant, peine dont la raison demeure obscure, qui se rapproche plus de l’effroi que de la douleur. J’aime mieux que Bianca ne soit pas venue; d’ailleurs il n’en a pas été question. J’ai besoin de solitude et je souffre d’être seul. Nos jeux eussent manqué d’entrain. Une lourde paresse m’accable et, phénomène insolite, je m’ennuie.
Je m’assieds enfin à ce coin de la terrasse d’où l’on découvre la mer, mais ce n’est pas la mer que je regarde: je regarde à mes pieds un tas de cailloux, j’y prends des pierres, une à une, et tâche de composer des dessins sur le sable. Cela fait passer le temps.
Le soir tombe. L’heure que j’aime est venue, où l’on reconnaît mal les choses, où l’on s’imagine qu’elles sont autres, où l’on achève sa journée en un délicieux mystère si fertile en surprises, mais cette heure je ne la reconnais pas. J’ai froid; j’ai froid d’être seul; j’ai froid en moi-même. Ce mur, là-bas, est trop clair, ce bouquet d’arbres trop noir et le grand trou violet où la mer s’endort est trop profond.--Ah! si la honte ne m’en empêchait, je pleurerais volontiers pour me réchauffer le cœur!
«Ottavio!»
C’est maman qui m’appelle du perron. Je cours la rejoindre au plus vite et la trouve toute changée. Jamais je ne l’ai vue ainsi. Elle pince les lèvres comme l’on fait lorsqu’on a mal; sa voix aussi est différente: très calme, très unie et cependant étrangère. J’en suis bouleversé, sans savoir pourquoi.
«Ottavio, me dit-elle, je remonte au premier étage. Va rejoindre ton père dans son bureau.»
Et puis elle me sourit d’un sourire difficile, très tendre, certes, mais difficile; je ne trouve pas d’autre mot. Ce sourire contraint, je puis encore me le représenter aujourd’hui.
Papa m’embrasse et me caresse les joues. Son visage ni sa voix ne semblent changés.
«Assieds-toi, mon petit, écoute-moi bien: je vais te parler très sérieusement, comme à un grand garçon.»
Il tousse et respire un peu fort.