Part 9
--Je veux dire lady Susan... et les autres.
--Nous recevoir?... Mais oui, naturellement!
--Pas s’ils savaient... à moins qu’ils ne fissent semblant de ne pas savoir.
Il eut un geste d’impatience.
--Nous ne reviendrons pas ici, et les autres n’ont pas besoin de savoir... personne n’a besoin de savoir.
Elle soupira.
--Alors, ce n’est qu’une autre forme de tromperie, et plus misérable encore. Ne le voyez-vous donc pas?
--Je vois que nous ne devons pas de comptes à lady Susan ni à ses pareilles!
--Alors, pourquoi avez-vous honte de ce que nous faisons ici?
--Parce que j’en ai assez de faire comme si vous étiez ma femme quand vous ne l’êtes pas... quand vous ne voulez pas l’être.
Elle le regarda tristement:
--Si j’étais votre femme, il vous faudrait continuer... Il vous faudrait faire comme si je n’avais jamais été... autre chose. Et nos amis seraient forcés de faire comme s’ils vous croyaient.
Gannett arracha le gland du canapé, le jeta violemment par terre.
--Vous êtes impossible, gémit-il.
--Ce n’est pas moi... c’est de vivre ensemble qui est impossible pour nous. Je veux seulement vous montrer que le mariage n’y ferait rien.
--Qu’est-ce qui pourrait y faire quelque chose, alors?
Elle releva la tête:
--Que je vous quitte.
--Que vous me quittiez?
Il restait là, sur le canapé, immobile, regardant le gland qui gisait à l’autre bout de la pièce. Enfin, poussé par quelque instinct de lui rendre la douleur qu’elle lui infligeait, il dit lentement:
--Et où iriez-vous, si vous me quittiez?
--Oh! s’écria-t-elle.
Aussitôt il fut à son côté:
--Lydia!... Lydia!... vous savez bien que ce n’est pas là ce que je voulais dire! Mais vous m’avez mis hors de moi. Je ne sais plus ce que je dis. Ne pouvez-vous donc cesser de vous torturer ainsi vous-même? C’est nous détruire tous les deux.
--C’est pourquoi il faut que je vous quitte.
--Comme vous dites cela facilement! (Il abaissa les mains de Lydia et la contraignit de le regarder en face.) Vous êtes très scrupuleuse pour vous... et pour les autres. Mais avez-vous pensé à moi? Vous n’avez pas le droit de me quitter, à moins que vous n’ayez cessé de m’aimer...
--C’est parce que je vous aime...
--Alors j’ai le droit d’être écouté. Si vous m’aimez, vous ne pouvez pas me quitter.
Les yeux de Lydia le défièrent:
--Pourquoi pas?
Il lâcha ses mains et se leva.
--Vous le pourriez? dit-il tristement.
Il était tard, la lueur de la lampe vacilla et s’éteignit. Lydia se mit debout avec un frisson et se dirigea vers sa chambre.
V
Au petit jour, un bruit qui se faisait dans la chambre de Lydia réveilla Gannett d’un sommeil inquiet. Il se mit sur son séant, il écouta: elle remuait doucement, comme si elle eût craint de le déranger. Il l’entendit repousser une des persiennes, qui grinça; puis il y eut un moment de silence: il pensa qu’elle attendait de savoir si le bruit l’avait réveillé.
Bientôt elle recommença de remuer. Elle avait eu, sans doute, une nuit d’insomnie, et s’habillait pour aller respirer au jardin. Gannett se leva aussi; mais, par un indéfinissable instinct, ses mouvements étaient aussi prudents que ceux de Lydia. Il se glissa vers la fenêtre, à pas de loup, et regarda par les lames de la persienne.
Il avait plu pendant la nuit; l’aube était grise et triste. Les montagnes, de l’autre côté du lac, emmitouflées de nuages, se réfléchissaient à sa surface comme dans un miroir terni. Dans le jardin, les oiseaux commençaient à secouer les gouttes de rosée qui pendaient aux branches des lauriers-tins immobiles.
Gannett se sentit pris d’une immense pitié. L’apparente indépendance intellectuelle de Lydia l’avait aveuglé, lui, pour un temps, sur le caractère féminin de son esprit. Il n’avait jamais songé qu’elle pût, tout comme les autres femmes, pleurer et chercher un appui: ses intuitions étaient d’une telle lucidité qu’on les prenait pour le résultat d’un raisonnement. Il voyait maintenant la cruauté qu’il avait commise en la détachant des conditions normales de la vie; il constatait la profondeur avec laquelle Lydia avait pénétré jusqu’à la véritable cause de leur souffrance. Leur vie était impossible, comme elle avait dit; et son pire châtiment, c’était qu’elle avait rendu toute autre vie impossible pour eux. Même si son amour, à lui, avait diminué, il était lié à Lydia maintenant par tous les liens de la pitié et du remords; et elle, la pauvre enfant, était forcée de revenir à lui comme Latude à son cachot...
Un nouveau bruit le fit tressaillir: c’était la porte de Lydia qui se fermait avec précaution. Il s’approcha de la sienne, sur la pointe des pieds; il entendit les pas de Lydia s’éloigner dans le couloir. Alors il retourna à sa fenêtre et regarda dehors.
Une ou deux minutes après, il la vit descendre les marches du porche et entrer dans le jardin. Il ne pouvait distinguer sa figure, mais il y avait dans son extérieur quelque chose qui le frappa. Elle portait un long manteau de voyage sous les plis duquel il reconnut le relief d’un sac ou d’un paquet. Il poussa un grand soupir et continua de l’observer.
Elle descendit rapidement l’allée de lauriers-tins qui menait à la grille; puis elle s’arrêta un moment et parcourut des yeux la petite place ombragée. Sous les arbres, les bancs de pierre étaient vides; elle parut puiser du courage dans la solitude qui l’entourait, car elle traversa la petite place, vers l’embarcadère du vapeur, et fit une pause devant le guichet, au bout du quai. Maintenant elle prenait son billet. Gannett se retourna pour regarder l’heure à la pendule: le bateau serait là dans cinq minutes. Il n’avait que le temps de sauter dans ses habits et de la rejoindre...
Il ne bougea pas; une force obscure le retint. Si, dans le tumulte de ses sentiments, une pensée surnageait, c’était qu’il devait la laisser aller si tel était son désir, à elle. La veille au soir, il avait parlé de ses droits, à lui:--de quels droits?... En fin de compte, ils étaient, lui et elle, deux êtres séparés, qui n’étaient pas fondus en un seul par le miracle de corvées, d’obligations, d’abnégations communes, mais se trouvaient liés ensemble dans une noyade de passion, où ils résistaient tout à la fois et se cramponnaient l’un à l’autre, en coulant...
Après avoir pris son billet, Lydia était restée là un moment, les yeux errant à travers le lac; puis il la vit s’asseoir sur un des bancs près de l’embarcadère. Lui et elle, à cette minute, guettaient le même son: le sifflet du vapeur qui doublerait le promontoire voisin. Gannett se retourna pour regarder encore la pendule: c’était l’heure du bateau maintenant.
Où irait-elle? Que serait sa vie après qu’elle l’aurait quitté? Elle n’avait pas de proches parents, elle avait peu d’amis. De l’argent, elle en avait assez; mais elle demandait tant de choses à la vie, et si complexes et tellement immatérielles! Il se la figura marchant nu-pieds à travers un désert pierreux. Personne ne la comprendrait, personne ne la plaindrait... et lui qui la comprenait et qui la plaignait, il était impuissant à lui venir en aide...
Il vit qu’elle s’était levée de son banc et qu’elle s’était avancée vers le bord du lac. Elle resta là, regardant du côté d’où devait venir le vapeur; puis elle retourna au guichet, sans doute pour demander la cause du retard. Ensuite elle revint vers le banc et s’y assit, la tête penchée. A quoi pensait-elle?
Le sifflet retentit soudain: Lydia tressaillit, et Gannett fit un mouvement involontaire vers la porte. Puis il revint à son poste et continua de l’observer: elle restait là, immobile, les yeux fixés sur la traînée de fumée qui précédait l’apparition du bateau. Enfin le petit bâtiment contourna la pointe,--un cadavre blanc sur l’eau couleur de plomb--: une minute après, haletant, il faisait machine en arrière contre le quai.
Les quelques voyageurs qui l’attendaient--deux ou trois paysans et un prêtre--étaient groupés auprès du guichet. Lydia demeurait à part, sous les arbres.
Le vapeur était maintenant à quai; on jeta la passerelle, et les paysans montèrent avec leurs paniers de légumes, suivis du prêtre. Cependant Lydia ne bougeait toujours pas. Une cloche tinta, plaintivement; puis ce fut un rugissement de vapeur; quelqu’un, apparemment, avait crié à la voyageuse qu’elle serait en retard: elle s’élança, comme pour répondre à un appel. Elle s’avança d’un pas indécis; puis, au bord du quai, elle s’arrêta. Gannett vit un matelot lui faire signe; la cloche sonna encore et Lydia mit le pied sur la passerelle.
A mi-chemin de la courte pente qui menait au pont, elle s’arrêta de nouveau, puis se retourna et revint en courant au bord. On retira la passerelle, la cloche cessa de tinter et le bateau se remit en marche. Lydia, lentement, revenait vers le jardin...
En approchant de l’hôtel, elle leva furtivement les yeux: Gannett disparut de la fenêtre. Il s’assit auprès de la table: un indicateur était là, sous sa main, et, machinalement, sans savoir ce qu’il faisait, il se mit à chercher les heures des trains pour Paris...
LA TRAGÉDIE DE LA MUSE
I
Plus tard Danyers se complut à se figurer qu’il avait reconnu Mrs Anerton du premier coup; mais cette imagination était naturellement absurde, n’ayant vu d’elle auparavant aucun portrait. Elle affectait de garder un anonymat strict, et refusait sa photographie même aux plus privilégiés. Il n’avait en outre jamais obtenu de Mrs Memorall, en qui il vénérait et cultivait l’amie de cette femme, qu’une phrase de vague impressionnisme: «Elle est comme ces anciennes estampes où les traits ont la valeur d’un coloris...»
Cependant, le jeune homme était presque certain d’avoir pensé à Mrs Anerton tandis qu’il déjeunait dans le restaurant désert de l’hôtel. Il s’était aussitôt dit à lui-même, ayant levé la tête à l’approche d’une dame qui s’était placée à une table près de la fenêtre: «Il se pourrait bien que ce fût elle...»
Dès ses années d’étudiant à Harvard[A],--il était encore assez jeune pour penser à ce temps comme à une époque infiniment éloignée,--Danyers avait rêvé de Mrs Anerton, la Silvia de l’immortel cycle de sonnets de Vincent Rendle, la Mrs A... de _la Vie et les Lettres_ du même Vincent Rendle. Ce nom avait pour tabernacle quelques-uns des plus nobles vers anglais du dix-neuvième siècle,--et de tous les siècles passés ou futurs, comme Danyers, avec un jugement mûri, continuait à le croire. La première lecture de certains poèmes de Rendle: l’_Antinoüs_, la _Pia Tolomei_, les _Sonnets à Silvia_, avait fait époque dans le développement de Danyers, et l’exquise harmonie, l’ampleur, la signification de ces vers semblaient croître à mesure qu’on apportait à leur interprétation plus d’expérience de la vie, une sensibilité plus affinée. Alors que, dans son adolescence, Danyers n’avait perçu que la parfaite et presque austère beauté de la forme, la subtile alternance des voyelles, l’élan et la plénitude de l’émotion lyrique, il vibrait maintenant au sens serré de chaque ligne, à l’allusion de chaque mot. Son imagination était sans cesse entraînée sur de nouvelles traces, sans cesse stimulée par le sentiment qu’au delà de ce qu’il avait découvert, d’autres régions, plus merveilleuses encore, attendaient qu’on les explorât. A l’époque de la mort du grand homme, Danyers, encore à l’Université, avait écrit sur la poésie de Rendle l’essai qui remporta le prix. Il avait coulé les poèmes éphémères de sa propre période de romantisme dans le moule que Rendle avait le premier donné au mètre anglais. Et quand apparurent, deux ans plus tard, _la Vie et les Lettres_, quand la Silvia des sonnets prit corps et devint Mrs A..., le jeune homme engloba dans son culte pour Rendle la femme qui avait inspiré, non seulement des vers aussi divins, mais encore une prose si facile, si tendre, incomparable. Danyers ne devait jamais oublier le jour où Mrs Memorall mentionna ses relations avec Mrs Anerton. Il fréquentait cette Mrs Memorall depuis un peu plus d’un an, et il l’avait, jusqu’alors, assez dédaigneusement classée parmi les coureuses de célébrités. Un après-midi, et tout en lui mettant un morceau de sucre dans son thé, elle lui dit, à brûle-pourpoint:
--Est-ce bien, cette fois? Vous êtes presque aussi difficile que Mary Anerton.
--Que Mary Anerton?...
--Oui, je ne peux jamais me rappeler comment elle aime son thé. C’est ou bien du citron avec du sucre, ou sans sucre, ou de la crème sans ni l’un ni l’autre, et de toute façon le thé ne doit être versé dans la tasse qu’en dernier lieu. Et si l’on ne s’est pas bien souvenu, il faut tout recommencer. Je suppose que Vincent Rendle prenait son thé comme cela et que c’est devenu un rite...
--Comment! vous _connaissez_ Mrs Anerton?...
--_Et ai-je vu une fois Shelley lui-même_[B]?... Miséricorde! Mais oui!... Elle et moi nous avons été à l’école ensemble. Vous savez qu’elle est Américaine? Nous avons passé presque un an dans un pensionnat des environs de Tours. Après quoi, elle retourna à New-York et je la perdis de vue jusqu’après son mariage. Elle et Anerton ont séjourné un hiver à Rome, pendant que mon mari y était attaché à notre Légation, et nous l’y voyions beaucoup, fit Mrs Memorall, avec un sourire de réminiscence. C’était le fameux hiver...
--L’hiver où ils se sont connus?...
--Précisément. Par malheur, j’ai quitté Rome peu avant que la rencontre n’eût lieu. N’est-ce pas de la guigne? J’aurais pu figurer dans _la Vie et les Lettres_. Vous savez qu’il mentionne même cette stupide Mme Vodki chez laquelle la présentation eut lieu...
--Et elle, l’avez-vous vue beaucoup par la suite?
--Pas du vivant de Rendle. Elle vivait presque exclusivement en Europe. Je la voyais bien de temps en temps, quand j’étais sur le continent, mais elle était si absorbée, si préoccupée, qu’on se sentait toujours de trop. En réalité, elle ne tenait qu’à ses amis à lui, et s’était peu à peu séparée de tous les siens à elle. Maintenant, c’est très différent. Elle est affreusement seule. Elle s’est remise à m’écrire quelquefois, et, l’année dernière, ayant su que j’allais en Europe, elle me demanda de la rejoindre à Venise. J’y ai passé une semaine avec elle.
--Et Rendle?
Mrs Memorall sourit et secoua la tête:
--On ne m’a jamais laissé jeter même un simple coup d’œil sur le dieu. Aucun de ses anciens amis à elle ne l’a jamais rencontré, sinon par hasard. Les mauvaises langues disent que c’est pour cela qu’elle l’a gardé si longtemps. Si quelqu’un arrivait pendant qu’il était là, aussitôt le dieu était mis à l’abri dans le cabinet d’Anerton, et le mari montait la garde jusqu’au départ du malencontreux visiteur. Anerton était d’ailleurs bien plus ridicule que sa femme. Mary était trop fine pour perdre la tête, ou du moins pour laisser voir qu’elle l’avait perdue, mais Anerton était incapable de cacher combien il était fier de cette conquête. J’ai vu Mary sur des épingles, quand il appelait Rendle «notre poète». Il fallait toujours au grand homme une certaine place à table, hors du courant d’air et pas trop loin du feu. Il lui fallait _sa_ boîte de cigares à laquelle personne n’avait le droit de toucher, _sa_ table à écrire dans le salon de Mary, et Anerton ne se lassait pas de raconter les idiosyncrasies de l’idole: Comment Rendle ne coupait jamais les bouts de ses cigares, quoique lui-même, Anerton, il lui eût donné un coupe-cigares en or, incrusté d’un saphir étoilé, comment la table du maître était toujours encombrée, comment la domestique avait l’ordre de toujours porter à sa maîtresse le panier à papier, avant de le vider, de peur qu’une strophe immortelle ne tombât dans les balayures.
--Les Anerton ne se sont donc jamais séparés?
--Se séparer? Dieu garde! Anerton n’aurait pas voulu quitter Rendle. Et d’ailleurs, il aimait beaucoup sa femme.
--Et elle?
--Elle avait compris qu’il était de ces époux prédestinés au ridicule, et elle n’essayait jamais de lutter là contre.
* * * * *
Danyers apprit encore par Mrs Memorall que Mrs Anerton, dont le mari était mort quelques années avant leur poète, partageait maintenant son existence entre Rome, où elle avait un petit appartement, et l’Angleterre, où elle allait parfois rendre visite à ceux de ses amis qui avaient connu Rendle. Après l’avoir perdu, elle s’était consacrée à la publication de quelques œuvres de jeunesse dont il lui avait laissé le soin. Une fois cette tâche accomplie, elle n’avait guère eu d’occupation bien définie. A leur dernière rencontre, Mrs Memorall l’avait trouvée désemparée et découragée.
--Rendle lui manque trop. Elle a une vie trop vide maintenant. Je le lui ai dit. Je lui ai dit qu’elle devrait se remarier...
--Elle! se remarier!
--Et pourquoi pas, je vous prie? Elle est encore une jeune femme,--ce que beaucoup de gens appelleraient jeune, interrompit Mrs Memorall, comme par parenthèse, et avec un regard vers le miroir. Pourquoi ne pas accepter l’inévitable et recommencer la vie? _Tous les chevaux du Roi et tous les hommes du Roi_[C] ne ramèneraient pas Rendle, et d’ailleurs elle ne l’a pas épousé, lui, quand elle le pouvait...
Danyers, voyant manier son idole si indélicatement, eut comme un léger frisson. Mrs Memorall ne comprenait-elle donc pas quelle faute d’orthographe c’eût été que ce mariage? Se figure-t-on Rendle «régularisant sa situation» avec Silvia, car c’est ainsi que le monde eût envisagé les choses? Comme une telle réparation eût vulgarisé leur passé! C’eût été restaurer un chef-d’œuvre. Et combien exquise et rare devait être la sensibilité d’une femme qui, au mépris des convenances, malgré sa propre inclination, peut-être, avait préféré arriver à la postérité comme Silvia plutôt que comme Mrs Vincent Rendle!
* * * * *
A dater de ce jour, Mrs Memorall devint intéressante aux yeux de Danyers. Elle était comme un tome de mémoires incohérents et sans table, dans lequel il se plongeait patiemment, avec l’espoir de trouver çà et là, enfouie sous des couches de poudreuses fadaises, une précieuse allusion à l’objet de ses pensées. Quelques mois plus tard, ayant publié son mince premier volume, où le juvénile essai sur Rendle, très retouché, figurait auprès d’une douzaine «d’appréciations» quelque peu soulignées, il en offrit un exemplaire à Mrs Memorall qui, à sa surprise, lui annonça, peu après, qu’elle avait envoyé le livre à Mrs Anerton.
* * * * *
Après un délai convenable, Mrs Anerton adressa ses remerciements à son amie. Danyers fut admis au privilège de lire les quelques lignes par lesquelles, et en termes qui trahissaient l’habitude de «reconnaître» des hommages semblables, elle parlait de «l’intuition et de la sensibilité» de l’auteur, et se disait «charmée de cette occasion...», etc. Il partit désappointé, sans bien se rendre compte de ce qu’il avait espéré.
* * * * *
Au printemps d’après, quand il alla en Europe, Mrs Memorall lui offrit des lettres d’introduction pour tout le monde, depuis l’archevêque de Cantorbéry jusqu’à Louise Michel, sans toutefois lui en donner pour Mrs Anerton. Danyers savait, par une conversation antérieure, que Silvia nourrissait des préventions contre les gens qui se présentaient avec des lettres. Il savait aussi qu’elle voyageait l’été. Elle ne devait guère retourner à Rome avant l’expiration de son congé à lui. L’espoir de la rencontrer n’était donc pas compris dans son itinéraire.
* * * * *
La dame, dont l’entrée interrompit son solitaire repas dans le restaurant désert de l’_Hôtel Villa d’Este_, s’était assise. Son profil se découpait sur la vitre, et son front bombé, son nez aquilin et délicat, sa lèvre un peu dédaigneuse, rappelaient vaguement la silhouette de Marie-Antoinette. Dans la toilette et les mouvements de cette femme, jusque dans la courbe des poignets, tandis qu’elle se versait son café, Danyers crut distinguer un je ne sais quoi qui excluait à la fois toute idée de banalité et d’excentricité. C’était évidemment une femme qui avait été très excédée et passionnément intéressée. Le garçon lui apporta un _Secolo_, et comme elle se penchait sur le journal, Danyers observa que les cheveux enroulés au-dessus de son front commençaient à grisonner. Mais sa taille était droite et svelte et elle avait le dos élancé d’une jeune fille.
La vague du touriste anglo-saxon n’avait pas encore déferlé vers les lacs. A l’exception d’une ou deux familles italiennes et d’un jeune homme bossu accompagné d’un abbé, Danyers et la dame étaient seuls dans les salles de marbre de la _Villa d’Este_.
Comme il rentrait d’une course matinale dans la montagne il la vit assise à une des petites tables au bord du lac. Elle écrivait, et auprès d’elle s’amoncelaient livres et journaux. Ce soir-là ils se rencontrèrent de nouveau dans le jardin. Il avait fait quelques pas au dehors pour fumer une dernière cigarette avant le dîner et il la trouva assise sous la voûte obscure des chênes-lièges, près des marches qui descendent à l’embarcadère. Elle était penchée sur la balustrade et regardait l’eau, et elle se retourna au bruit de son approche. Elle avait noué une écharpe de dentelle noire autour de sa tête, et ce fond sombre donnait à son visage amaigri un aspect malheureux. Plus tard, il se rappela que ses yeux, en rencontrant son regard à lui, exprimaient moins une douleur qu’un profond mécontentement.
A sa grande surprise, elle vint droit à lui et le retint d’un geste:
--Monsieur Lewis Danyers, je crois?...
Il s’inclina.
--Je suis Mrs Anerton. J’ai vu votre nom sur la liste des étrangers et je désire vous remercier d’un essai sur la poésie de M. Rendle, ou plutôt vous dire combien je l’ai apprécié. Le livre m’a été envoyé par Mrs Memorall l’hiver dernier...
Ses paroles avaient un son égal et monotone, comme si l’habitude d’un débit conventionnel eût enlevé à sa voix des accents plus spontanés, mais son sourire était charmant.
* * * * *
Ils s’assirent sur un banc de pierre sous les chênes verts et elle dit à Danyers tout le plaisir que lui avait procuré son essai. Elle trouvait que c’était le meilleur morceau du livre. Il y avait certainement mis plus de sa propre personnalité que dans le reste. N’avait-elle pas raison d’en conclure qu’il avait été très profondément influencé par l’art de M. Rendle? _Pour comprendre, il faut aimer_, et il semblait, à elle, qu’il avait parfois pénétré plus avant qu’aucun autre critique la pensée intime du poète. Il y avait naturellement certains problèmes auxquels il n’avait pas touché, certains aspects de cet esprit si complexe qu’il n’avait peut-être pas saisis...
--Mais aussi, vous êtes bien jeune, conclut-elle doucement, et l’on ne peut pas vous souhaiter encore l’expérience qu’impliquerait une compréhension plus complète.
II
Elle resta un mois à la _Villa d’Este_, et Danyers la vit tous les jours. Elle montrait un plaisir très franc à sa société, mais ce plaisir était si évidemment fondé sur leur commune vénération pour Rendle, que le jeune homme pouvait en jouir sans arrière-pensée de fatuité. Au début, il n’était pour la jeune femme qu’un grain d’encens de plus sur l’autel de sa Divinité; puis, insensiblement, une note plus personnelle s’introduisit dans leurs rapports. S’il continuait à lui plaire uniquement parce qu’il appréciait Rendle, elle le distinguait du moins d’une manière absolue dans le troupeau des autres admirateurs du poète.