Les metteurs en scène

Part 8

Chapter 83,975 wordsPublic domain

--Il y a, bien entendu, des exceptions. Elle a eu tout de suite de la sympathie pour vous et pour M. Gannett: ç’a été remarquable, oui vraiment... Oh! je ne veux pas dire que l’un ou l’autre... non, bien entendu! C’était parfaitement naturel: tout le monde vous a trouvés si charmants, si intéressants, dès le premier jour!... Nous savions, d’abord, que M. Gannett était un lettré, par les revues que vous receviez; mais vous comprenez ce que je veux dire: lady Susan... je ne veux pas dire, comme Mrs Ainger, qu’elle est hostile à tous les nouveaux venus, mais elle est tellement disposée à _ne pas_ les aimer que nous avons tous été surpris de la voir vous accueillir ainsi.

Miss Pinsent lança un coup d’œil significatif par la longue allée de lauriers-tins. De l’autre bout, un homme et une femme venaient vers Lydia et vers elle.

--Dans le cas de ce couple-ci, c’est tout différent, j’en conviens. Ces gens-là ont contre eux les apparences; mais, comme dit Mrs Ainger, on ne peut rien affirmer de positif.

--Elle est très belle, hasarda Lydia, en tournant les yeux vers la femme qui, sous le dôme d’une ombrelle éclatante, montrait la taille trop svelte et le teint invraisemblable d’une chromo de magazine illustré.

--C’est le pis de son affaire: elle est trop belle.

--Après tout, ce n’est pas sa faute.

--Il y a des femmes qui s’arrangent pour ne pas l’être! fit miss Pinsent d’un ton sceptique.

--Mais ne trouvez-vous pas lady Susan un peu injuste, étant donné que l’on ne sait rien d’exact sur eux?

--Mais, ma chère, c’est justement ce qu’il y a contre eux: c’est infiniment plus fâcheux que n’importe quel renseignement précis.

Lydia songea qu’en effet, dans le cas de la belle Mrs Linton, cela pourrait bien être vrai.

--Je me demande pourquoi ils sont venus ici, dit-elle d’un ton rêveur.

--Cela aussi est contre eux. C’est toujours mauvais signe quand des gens voyants viennent dans un endroit tranquille. Et ils ont amené des fourgons entiers de caisses: sa femme de chambre a dit à Mrs Ainger qu’ils avaient l’intention de rester un temps indéfini.

--Et lady Susan lui a vraiment tourné le dos dans le hall?

--Ma chère, elle a dit qu’elle le faisait pour le salut commun: à cela il n’y a pas de réplique! Mais ce pauvre Grossart est sens dessus dessous. Les Linton ont pris, vous le savez, l’appartement le plus cher, le salon en damas jaune qui est au-dessus de la voûte, et ils boivent du champagne à tous les repas.

Elles se turent tandis que passaient près d’elles M. et Mrs Linton, celle-ci avec un front orageux et le menton menaçant, celui-là jeune, blond, avec la tête basse de l’enfant qui résiste et que sa bonne tire derrière elle.

--Qu’est-ce que votre mari pense d’eux, ma chère? murmura miss Pinsent.

Lydia se baissa pour cueillir une violette dans la bordure.

--Il ne me l’a pas dit.

--Trouverait-il bon que vous leur adressiez la parole? Je sais combien les Américaines comme il faut sont difficiles. Je suis persuadée que votre façon d’agir aurait de l’importance, et même du poids, auprès de lady Susan.

--Chère miss Pinsent, vous me flattez!

Lydia se leva en ramassant son livre et son ombrelle.

--Enfin, si l’on vous demande votre opinion, si lady Susan vous la demande, il me semble que vous ferez bien de préparer votre réponse! lui jeta miss Pinsent comme elle s’éloignait.

III

Lady Susan ne modifia pas sa manière d’être. Elle ignora les Linton, et sa petite famille, comme disait miss Pinsent, suivit son exemple. Mrs Ainger elle-même convint que c’était obligatoire: si lady Susan devait aux autres de ne pas adresser la parole aux Linton, les autres devaient à lady Susan de la soutenir. On trouva généralement commode, à l’hôtel Bellosguardo, d’adopter ce raisonnement.

Quel que fût l’effet de cette action combinée sur les Linton, ce ne fut pas du moins de les chasser.

M. Grossart, après quelques jours d’incertitude, eut la joie de les voir installer dans son appartement de gala un décor de palmiers et de bibelots qui annonçait un long séjour; et ils continuèrent à faire une forte consommation de champagne. Mrs Linton promenait ses toilettes de Doucet à travers le jardin avec le même air de défi, et son mari, fumant d’innombrables cigarettes, se traînait, d’un air abattu, dans son sillage; mais ni l’un ni l’autre, après leur première rencontre avec lady Susan, n’avait tenté de faire des connaissances. Ils ignoraient simplement ceux qui les ignoraient. Miss Pinsent le faisait observer avec un peu de rancune: ils se comportaient exactement comme si l’hôtel eût été vide.

Lydia fut donc désagréablement surprise quand, un jour qu’elle était assise dans le jardin, elle découvrit que l’ombre soudain projetée sur son livre était celle de l’énigmatique Mrs Linton.

--J’ai à vous parler, dit celle-ci de la belle voix chaude, mais un peu brusque, qui s’accordait si bien avec sa toilette et son teint.

Lydia tressaillit. Elle, certainement, n’éprouvait pas le besoin de parler à Mrs Linton.

--Puis-je m’asseoir là? continua l’autre, fixant ses yeux peints sur le visage de Lydia, ou bien avez-vous peur d’être vue avec moi?

--Peur? (Lydia rougit.) Asseyez-vous, je vous en prie. Qu’avez-vous à me dire?

Mrs Linton, avec un sourire, approcha une chaise, et croisa l’une sur l’autre ses chevilles chaussées de bas à jour.

--Je désirerais savoir ce que mon mari a dit au vôtre hier soir.

Lydia devint pâle.

--Mon mari... au vôtre? reprit-elle avec hésitation.

--Ne savez-vous pas qu’ils se sont enfermés ensemble, pendant des heures, dans le fumoir, après que vous êtes remontée? Mon mari ne s’est couché qu’à deux heures, et même alors je n’ai pas pu tirer de lui un seul mot. Quand il veut être insupportable, il n’a pas son pareil. (Mrs Linton jeta sur Lydia l’éclair persuasif de son sourire.) Dites-moi, je vous en prie, ce qu’ils se sont raconté? Je sens que je peux avoir confiance en vous: vous avez l’air si aimable!... Ce que j’en fais, du reste, c’est pour son bien. Le pauvre garçon est si bêta!... j’ai peur qu’il ne se soit fourré dans quelque pétrin! Si seulement il voulait écouter sa bonne vieille femme!... Mais ils lui écrivent sans cesse et l’excitent contre moi. Et je n’ai personne autre à qui m’adresser. (Elle posa la main sur la main de Lydia, avec tout un cliquetis de bracelets.) Vous m’aiderez, n’est-ce pas?

Lydia se recula, intimidée par cette vivacité souriante.

--Je suis désolée, mais je crains de ne pas comprendre... Mon mari ne m’a pas parlé de... du vôtre.

Les noirs sourcils de Mrs Linton se froncèrent:

--Est-ce bien vrai?

Lydia se leva vivement.

--Oh! pardon, ce n’est pas ce que j’ai voulu dire... s’écria Mrs Linton. Il ne faut pas me ramasser comme ça... Ne voyez-vous pas que je suis toute bouleversée?

Lydia s’aperçut qu’en effet, au-dessous de ses yeux radoucis, sa jolie bouche tremblait.

--Je n’ai plus ma tête, gémit la belle créature en s’écroulant sur son siège.

--Je suis désolée, répéta Lydia, s’efforçant de prendre un ton aimable; mais comment puis-je vous aider?

Mrs Linton releva le front brusquement:

--En découvrant... allons, soyez bonne!...

--En découvrant quoi?

--Ce que Trevenna lui a dit.

--Trevenna? répéta Lydia, effarée.

Mrs Linton mit sa main sur sa bouche:

--Oh! Seigneur! voilà que j’ai lâché le nom! Que je suis bête! Mais je croyais que vous saviez; je croyais que tout le monde savait. (Elle essuya ses yeux et se redressa fièrement.) Ne saviez-vous pas que c’est lord Trevenna? Moi, je suis Mrs Cope.

Lydia reconnut les noms. Ils avaient figuré dans un enlèvement sensationnel qui avait ému le tout-Londres élégant six mois auparavant.

--Maintenant que vous voyez ce qu’il en est... vous comprenez, n’est-ce pas? continua Mrs Cope sur un ton suppliant. Oui, je savais bien que vous comprendriez; c’est pourquoi je suis venue à vous... Je suppose que lui, il a eu le même sentiment à l’égard de votre mari: il n’a parlé à personne autre, ici. (Son visage redevint anxieux.) Il est horriblement timide, en général: il dit qu’il souffre de notre situation... comme si ce n’était pas à moi d’en souffrir!... Mais quand il est en veine de bavardage on ne peut pas savoir ce qu’il racontera. Je sens qu’il a ruminé quelque chose, ces jours-ci, et il faut que je découvre quoi... il le faut, dans son intérêt. Je lui dis toujours que je ne pense qu’à son intérêt; si seulement il avait confiance en moi!... Mais il a été si drôle, ces jours-ci!... vous m’aiderez, n’est-ce pas, ma chère?

Lydia, qui était restée debout, se détourna, mal à son aise:

--Si vous prétendez que je découvre ce que lord Trevenna a dit à mon mari, je crains fort que ce ne soit impossible.

--Pourquoi impossible?

--Parce que je présume qu’il l’aura dit en confidence.

Mrs Cope la regarda, incrédule:

--Eh bien! qu’est-ce que cela fait? Votre mari a l’air si gentil!... il est clair pour tout le monde qu’il est très épris de vous. Qu’est-ce qui vous empêche de lui tirer les vers du nez?

Lydia rougit jusqu’aux oreilles.

--Je ne suis pas une espionne! s’écria-t-elle.

Mrs Cope sursauta:

--Une espionne! une espionne!... comment osez-vous employer un mot pareil?... Mais non, ce n’est pas ce que je voulais dire! Ne vous fâchez pas, je suis si malheureuse! (Elle essaya d’inflexions plus douces.) Appelez-vous une espionne la femme qui en aide une autre? J’ai tant besoin d’aide! Je suis au bout de mon rouleau avec Trevenna. C’est un tel enfant!... vous savez, il n’a que vingt-deux ans. (Elle baissa ses paupières soulignées.) Il est plus jeune que moi, pensez donc! de quelques mois seulement. Je lui répète qu’il devrait m’écouter comme si j’étais sa mère: n’est-ce pas vrai? Mais il ne veut pas, il ne veut pas! Il a toute sa famille sur le dos, voyez-vous: oh! je vois bien leur jeu! Ils tâchent de nous séparer avant que j’aie obtenu mon divorce: voilà où ils veulent en venir. Au début, il ne voulait pas les écouter: il me jetait leurs lettres pour que je les lise; mais maintenant il les lit lui-même, et j’ai idée qu’il y répond: il est toujours enfermé dans sa chambre, à écrire. Si je connaissais seulement son plan, je pourrais l’arrêter court: c’est un tel nigaud! Mais il est aussi très dissimulé: il y a des moments où je ne le comprends plus... Mais je sais qu’il a tout dit à votre mari: je l’ai vu hier soir, au premier coup d’œil. Et il faut que je découvre... il faut que vous m’aidiez. Je n’ai personne autre à qui m’adresser!

Elle saisit la main de Lydia et la pressa frénétiquement:

--Dites que vous m’aiderez, vous et votre mari, dites-le!

Lydia tâcha de se dégager.

--Ce que vous demandez est impossible; vous devez bien le voir. Personne ne peut s’immiscer dans cette affaire-là.

L’étreinte de Mrs Cope se resserra encore:

--Vous ne voulez pas? Vous ne voulez pas?

--Certainement non. Lâchez-moi, je vous prie.

Mrs Cope la lâcha, en éclatant de rire.

--Oh! vous pouvez aller, parbleu! je ne vous retiendrai pas de force!... Irez-vous de ce pas dire à lady Susan Condit que nous faisons la paire, vous et moi?... ou bien voulez-vous que je me charge de l’éclairer?

Lydia restait immobile, au milieu de l’allée, ne voyant plus son adversaire qu’à travers une brume d’épouvante. Mrs Cope riait toujours:

--Vous savez, ma chère, je ne suis pas méchante; mais vous en exigez un peu plus qu’il ne faut en demander!... C’est impossible, vous dites que c’est impossible?... Il faut que je vous lâche, oui!... Vous êtes trop comme il faut pour vous mêler de mes affaires, n’est-ce pas? Mais, petite bête, la première fois que je vous ai vue, j’ai compris que vous et moi nous étions toutes les deux à fourrer dans le même sac: voilà pourquoi je me suis adressée à vous.

Elle s’approcha de Lydia et son sourire se dilata comme une lampe à travers le brouillard.

--Vous avez le choix, vous savez: je joue toujours franc jeu. Si vous le dites vous-même, je promets de me taire... Eh bien! qu’est-ce que vous décidez?

Lydia, machinalement, avait commencé de s’éloigner, pour échapper à cette furieuse rafale de paroles. Mais, à cette sommation, elle se retourna et vint se rasseoir:

--Allez, dit-elle simplement, je reste ici.

IV

Elle demeura là longtemps, comme hypnotisée, à contempler, non le présent de Mrs Cope, mais son propre passé. Gannett, de bonne heure, ce matin-là, était parti pour une longue promenade. Il avait pris l’habitude de vagabonder ainsi dans la montagne avec divers compagnons d’hôtels; mais eût-il été à sa portée, Lydia ne serait pas allée le trouver maintenant: elle avait trop à faire avec elle-même, d’abord. Elle reconnaissait avec surprise à quel point, dans ces derniers mois, elle avait perdu l’habitude de l’examen de conscience. Depuis leur arrivée à l’hôtel Bellosguardo, elle et Gannett s’étaient tacitement évités eux-mêmes comme ils s’évitaient l’un l’autre.

Elle fut rappelée à elle-même par le sifflet du bateau de trois heures qui approchait du débarcadère à deux pas de la grille.--Trois heures! Gannett serait bientôt de retour: il lui avait dit de l’attendre avant quatre heures. Elle se leva brusquement, se détourna de l’hôtel, de cette façade inquisitive. Elle n’avait pas encore le courage de voir Gannett, de rentrer. Elle se glissa dans une des allées couvertes, puis s’engagea dans un sentier qui menait à la montagne...

* * * * *

Il faisait nuit quand elle ouvrit la porte de leur salon. Gannett était assis sur le rebord de la fenêtre, fumant une cigarette. La cigarette, maintenant, était sa grande ressource: il n’avait pas écrit une ligne durant les deux mois qu’ils venaient de passer à l’hôtel Bellosguardo. Sous ce rapport, ce n’était décidément pas le milieu rêvé!

A l’entrée de Lydia, il se leva:

--Où étiez-vous donc? Je commençais à m’inquiéter.

Elle s’assit sur une chaise, près de la porte.

--Dans la montagne, dit-elle sur un ton de lassitude.

--Seule?

--Oui.

Il jeta sa cigarette: la voix avait sonné de telle sorte qu’il éprouvait le besoin de voir la figure.

--Allumons-nous? suggéra-t-il.

Comme Lydia ne répondait pas, il souleva le globe de la lampe et mit une allumette contre la mèche. Puis il la regarda:

--Qu’y a-t-il? Vous semblez éreintée.

Elle s’assit et parcourut d’un œil vague le petit salon où la pâle lueur de la lampe permettait à peine de deviner les lignes du mobilier, le bureau couvert de livres et de papiers, les gerbes de jasmin et de roses thé qui se fanaient sur la cheminée. «Comme tout cela est devenu cher et familier!» pensa-t-elle.

--Lydia, qu’y a-t-il? répéta Gannett.

Elle s’éloigna de lui, tâta les épingles de son chapeau, et s’écarta pour poser sur la table chapeau et ombrelle. Tout à coup elle dit:

--Cette femme m’a parlé.

--Cette femme?... Quelle femme?

--Mrs Linton... ou plutôt Mrs Cope.

Gannett eut un geste d’ennui, mais elle vit clairement qu’il ne saisissait pas toute l’importance de ses paroles.

--Diable! Elle vous a dit?...

--Elle m’a tout dit!

Gannett la regarda anxieusement:

--Quelle impudence! Je suis navré, ma chérie, que vous ayez été exposée à pareille chose.

--Exposée!

Lydia se mit à rire.

Le front de Gannett se rembrunit et ils détournèrent les yeux l’un de l’autre.

--Savez-vous pourquoi elle m’a tout raconté? Pour la meilleure des raisons. Parce qu’à première vue elle a deviné que nous étions toutes les deux à fourrer dans le même sac.

--Lydia!

--Il était donc tout naturel que, dans son embarras, elle eût recours à moi.

--Quel embarras?

--Elle a lieu de croire, paraît-il, que la famille de lord Trevenna cherche à le faire rompre avant qu’elle ait obtenu son divorce...

--Alors?

--Elle s’est imaginée qu’il vous avait consulté hier soir sur le meilleur moyen de se débarrasser d’elle.

Gannett se leva, furieux:

--Eh bien! en quoi toute cette sale affaire vous regarde-t-elle? Pourquoi cette femme est-elle allée vous trouver?

--Vous ne le voyez pas? C’est pourtant bien simple: je devais vous soutirer le secret de lord Trevenna.

--Pour l’obliger, elle?

--Oui; ou bien, si je ne voulais pas l’obliger, pour me préserver, moi.

--Pour vous préserver, vous? Et de qui?

--D’elle, qui pourrait dire à tout le monde, dans l’hôtel, que nous sommes toutes les deux à fourrer dans le même sac.

--Elle vous en a menacée?

--Elle m’a laissé le choix de le dire moi-même ou de le laisser dire par elle.

--La gueuse!

Il y eut un long silence. Lydia s’était assise sur le canapé, hors du cercle de la lampe; Gannett s’appuyait contre la fenêtre.

--Quand cela s’est-il passé? Je veux dire: à quelle heure?

Elle lui jeta un regard vague:

--Je ne sais pas... après le déjeuner, je crois. Oui, je me rappelle, c’était vers trois heures.

Gannett revint au milieu de la pièce, et, comme il approchait de la lumière, Lydia vit que son front s’était éclairci.

--Pourquoi me demandez-vous cela? dit-elle.

--Parce qu’au moment où je suis rentré, vers trois heures et demie, on distribuait le courrier, et Mrs Cope attendait, comme d’habitude, pour fondre sur ses lettres: vous savez qu’elle guette toujours le facteur. Comme elle était tout près de moi, je n’ai pu m’empêcher de voir une dépêche qu’on lui remettait. Elle la déchira, jeta un coup d’œil sur le contenu, et fila en coup de vent pour remonter chez elle, tandis que le gérant lui criait qu’elle avait oublié toutes ses autres lettres. Je ne crois pas qu’elle ait un moment repensé à vous après que cette dépêche fut dans ses mains.

--Pourquoi?

--Parce qu’elle était trop affairée. J’étais à la fenêtre, vous guettant, lorsque le bateau de cinq heures est parti; et devinez qui j’ai vu monter à bord, avec armes et bagages, domestique, femme de chambre, sacs de voyage et caniche? Mrs Cope et Trevenna! Juste une heure et demie pour tout emballer!... Et il fallait la voir quand ils sont partis! Elle était radieuse, serrant la main à tout le monde, agitant son mouchoir du haut du pont, distribuant des saluts et des sourires comme une impératrice... Si jamais femme a reçu à point nommé ce qu’elle désirait, c’est bien celle-là. Je parie qu’avant une semaine elle sera lady Trevenna.

--Vous croyez qu’elle a son divorce?

--J’en suis sûr. Et elle doit en avoir reçu précisément la nouvelle après sa conversation avec vous.

Lydia garda le silence.

A la fin, elle dit avec une espèce de gêne:

--Elle était furieuse quand elle m’a quittée. Il ne fallait pas beaucoup de temps pour parler à lady Susan Condit.

--Elle n’a pas parlé à lady Susan Condit.

--Comment le savez-vous?

--Parce qu’en descendant, il y a une demi-heure, j’ai rencontré lady Susan...

Il se tut, avec un demi-sourire.

--Eh bien?...

--Et elle s’est arrêtée pour me demander si je pensais que vous consentiriez à être patronnesse d’un concert de charité qu’elle organise.

Malgré eux, ils éclatèrent de rire. Le rire de Lydia finit par des sanglots et elle tomba sur un fauteuil, la figure cachée dans ses mains. Gannett se pencha sur elle et s’efforça de dégager son visage.

--La vilaine femme! dit-il. J’aurais dû vous prévenir de vous tenir à distance; je ne me pardonne pas d’y avoir manqué!... Il m’avait parlé sous le sceau du secret; et je n’aurais jamais imaginé... Enfin, tout cela est fini.

Lydia leva la tête:

--Pas pour moi; ce n’est que le commencement.

--Que voulez-vous dire?

Elle l’écarta doucement et se dirigea vers la fenêtre. Là, tournée vers l’obscurité du lac, elle continua:

--C’est que, voyez-vous, cela pourrait arriver encore, à tout moment.

--Quoi?

--Cela... ce risque d’être découverts. Et nous pourrions difficilement compter, une autre fois, sur une aussi heureuse combinaison de hasards.

Il s’assit en gémissant.

Elle, obstinément tournée vers la nuit, reprit alors:

--Je désire que vous alliez tout dire à lady Susan... et aux autres...

Gannett, qui marchait vers elle, s’arrêta:

--Pourquoi? dit-il, avec moins de surprise dans la voix qu’elle ne s’y attendait.

--Parce que je me suis conduite bassement, abominablement, depuis que nous sommes ici, laissant croire à ces gens que nous étions mariés... mentant, pour ainsi dire, chaque fois que je respirais...

--Oui, c’est ce que j’ai senti aussi! s’écria Gannett avec une énergie soudaine.

Ces mots secouèrent Lydia comme une tempête: il lui sembla que toutes ses pensées tombaient autour d’elle en ruines.

--Vous aussi, vous avez senti cela?

--Oui, certes! répondit-il, d’une voix basse et véhémente. Me croyez-vous donc mieux fait que vous pour le rôle de lâche que nous jouons?

Il retomba sur le bras d’un fauteuil et tous deux se regardèrent comme des aveugles qui tout à coup voient clair.

--Mais cependant vous vous êtes plu ici? dit-elle avec hésitation.

--Oh! oui, je me suis plu, ici. (Il se mit à marcher avec impatience.) Vous aussi, n’est-ce pas?

--Oui,--s’écria-t-elle,--c’est ce qu’il y a de pis... c’est ce que je ne puis supporter. Je croyais rester pour vous... parce que vous pensiez pouvoir écrire ici, et peut-être, au début, était-ce vraiment la raison. Mais ensuite, c’est pour moi que j’ai voulu rester ici: je m’y suis plu. (Elle éclata de rire.) Oh! voyez-vous l’amère dérision de la chose? Ces gens, les prototypes mêmes des gens assommants dont vous m’aviez éloignée, avec les mêmes œillères, la même moralité qui consiste à ne pas marcher sur les gazons, les mêmes petites vertus circonspectes et les mêmes petits vices poltrons, eh bien! je me suis cramponnée à eux, j’en ai fait mes délices, j’ai fait de mon mieux pour leur plaire. J’ai flagorné Lady Susan, j’ai potiné avec miss Pinsent, j’ai été bégueule avec Mrs Ainger. La respectabilité! C’était la chose du monde qui, j’en étais persuadée, m’était la plus indifférente... et voilà qu’elle m’est devenue si précieuse que je l’ai volée parce que je ne pouvais plus l’avoir autrement!

Elle traversa la pièce, revint près de Gannett et se mit à rire de nouveau:

--Moi qui me croyais si ennemie du convenu! On dirait que je suis née un porte-cartes à la main. Il fallait me voir avec cette pauvre femme dans le jardin. Elle est venue, la malheureuse, me demander aide parce que, d’après elle, ayant «péché», comme ils disent, je devais avoir quelque pitié de celles qui ont succombé aux mêmes tentations. Eh bien, non! Elle ne me connaissait pas. Lady Susan aurait été plus compatissante, parce que Lady Susan n’aurait pas eu peur. J’ai détesté cette femme; je n’ai eu qu’une seule idée: ne pas être vue avec elle. Je l’aurais tuée, pour avoir deviné mon secret! La seule chose qui m’importait, à ce moment, c’était ma position auprès de Lady Susan.

Gannett ne disait rien.

--Et vous?... vous l’avez senti aussi!--continua-t-elle d’un ton amer.--Vous avez été tout aussi heureux que moi de vous trouver avec ces gens-là; vous avez laissé le chapelain vous parler pendant des heures religion et morale. Lorsqu’on vous a prié de faire la quête au temple, je vous guettais: vous aviez envie d’accepter.

Elle vint tout contre lui, appuya la main sur son bras:

--Savez-vous que je commence à voir à quoi sert le mariage? A tenir les gens à l’écart l’un de l’autre. Je me dis quelquefois que deux êtres qui s’aiment ne peuvent être sauvés de la folie que par tout ce qui vient se mettre entre eux, enfants, devoirs, visites, corvées, relations, tout ce qui protège l’un contre l’autre les gens mariés. Nous avons vécu dans une intimité trop étroite: voilà notre péché. Nous avons vu nos âmes à nu.

Elle retomba sur le canapé, la tête dans ses mains.

Gannett restait debout devant elle, perplexe: il lui semblait qu’elle était entraînée par quelque implacable courant, tandis qu’il demeurait inutile sur la rive.

Enfin il parla:

--Lydia, ne me dites pas que je suis stupide... mais ne voyez-vous pas vous-même que cela ne peut continuer ainsi?

--Oui, je le vois bien, fit-elle sans lever la tête.

Le visage de Gannett s’éclaira.

--Alors nous partirons demain.

--Nous partirons?... pour aller où?

--A Paris, nous marier.

Elle resta longtemps sans répondre; puis elle dit lentement:

--Consentirait-on à nous recevoir ici, si nous étions mariés?

--Nous recevoir ici?