Les metteurs en scène

Part 7

Chapter 73,749 wordsPublic domain

L’existence, chez les Tillotson, dans leur spacieuse maison de la Cinquième Avenue,--avec Mrs Tillotson mère commandant les abords par ses fenêtres du second étage,--l’existence avait été réduite à une série d’actes purement automatiques. Le moral de l’intérieur Tillotson était aussi soigneusement protégé, aussi pourvu de paravents et de rideaux que la maison elle-même: Mrs Tillotson mère craignait tout autant les idées que les courants d’air. Ces gens prudents aimaient une température égale; pour eux, faire quelque chose d’inattendu était aussi absurde que de sortir sous la pluie. Un des principaux avantages de la richesse était de supprimer les éventualités imprévues: avec une fermeté ordinaire et un peu de bon sens, on pouvait être sûr de faire exactement la même chose tous les jours, à la même heure. Ces doctrines, révérencieusement sucées avec le lait de sa mère, Tillotson, le fils modèle qui n’avait jamais donné à ses parents une heure de souci, les exposait complaisamment à sa femme, et citait comme preuves de l’importance qu’il y attachait la régularité avec laquelle il mettait ses caoutchoucs les jours de pluie, sa ponctualité aux repas et ses précautions compliquées contre les cambrioleurs et les maladies contagieuses. Lydia, élevée dans une ville de province et entrant dans le monde de New-York par le portail de la maison Tillotson, avait accepté machinalement cette manière d’envisager les choses comme inséparable du banc qu’on avait dans les premiers rangs au temple, et de la loge qu’on avait à l’Opéra. Tous les gens qui venaient chez eux évoluaient dans ce même cercle étroit de préjugés. C’était la société où, après dîner, les femmes comparent les prix exorbitants que leur coûte l’éducation de leurs enfants, et conviennent que, malgré les nouveaux droits sur les toilettes importées de France, au bout du compte il est meilleur marché de tout prendre chez Worth,--tandis que les maris, en fumant leurs cigares, se lamentent sur la corruption municipale et décident que, pour faire des réformes, il faut des hommes qui n’aient pas d’intérêts personnels en jeu.

Cette façon de considérer la vie était devenue pour Lydia une chose toute naturelle, de même que le majestueux landau de sa belle-mère lui semblait le seul moyen de locomotion possible et que le sermon d’un pasteur à la mode, chaque dimanche, était l’inévitable expiation à subir pour s’être ennuyée pendant les six jours de la semaine. Avant qu’elle eût fait la connaissance de Gannett, sa vie lui avait paru simplement monotone; mais, depuis lors, elle ressemblait, cette vie, à une de ces tristes gravures de Cruikshank où tout le monde est laid et se livre à des occupations vulgaires ou stupides.

Il était naturel que Tillotson fût le premier à pâtir de cette optique nouvelle. Le voisinage de Gannett avait rendu Tillotson ridicule; une part de ce ridicule retombait sur sa femme. Qu’elle y parût indifférente, et Gannett soupçonnerait chez elle un manque de sensibilité dont elle devait, coûte que coûte, se justifier à ses yeux.

Mais cela, elle ne le comprit que plus tard. Sur le moment, elle s’imagina tout simplement avoir atteint les limites de l’endurance. Dans la magnifique liberté que semblait lui conférer le seul acte de quitter Tillotson, la petite question de divorcer ou de ne pas divorcer ne comptait pas. Mais quand elle s’aperçut qu’elle n’avait quitté son mari que pour vivre avec Gannett, elle vit clairement le sens de tout ce qui touchait à leurs relations. Son mari, en la rejetant, l’avait pour ainsi dire poussée dans les bras de Gannett: c’était ainsi que le monde envisageait la chose. Le degré d’empressement avec lequel Gannett la recevrait allait devenir le sujet d’intéressantes controverses autour des tables à thé et dans les cercles. Elle savait ce qu’on dirait d’elle: elle l’avait entendu si souvent à propos d’autres! Ce souvenir la consterna. Les hommes parieraient probablement que Gannett ferait «ce qu’il était convenable de faire»; mais les sourires des femmes indiqueraient à quel point cette fidélité forcée leur paraîtrait sans valeur; et, après tout, elles auraient raison. Lydia s’était placée dans une situation où Gannett lui «devait» quelque chose, ou, en galant homme, il était tenu de «réparer». L’idée d’accepter une telle compensation ne lui avait jamais traversé l’esprit; la prétendue réhabilitation que serait un tel mariage, voilà, pour elle, la seule véritable honte. Ce qu’elle redoutait surtout, c’était d’avoir à s’expliquer avec Gannett, d’avoir à combattre ses arguments, à calculer, malgré elle, l’exacte mesure d’insistance par laquelle il chercherait à les lui imposer. Elle ne savait pas ce qui lui faisait plus horreur: qu’il insistât trop ou trop peu. Dans un cas pareil le sens des proportions même le plus fin pouvait se trouver en défaut: combien facilement il pouvait commettre l’erreur de prendre sa résistance, à elle, pour une épreuve de sa sincérité, à lui! De quelque côté qu’elle se tournât, elle se heurtait à l’ironie des circonstances: elle avait le sentiment exaspéré de s’être prise au piège de quelque mauvaise plaisanterie.

Au fond de toutes ces préoccupations il y avait la crainte de ce que Gannett pouvait penser. Tôt ou tard, naturellement, il faudrait qu’il parlât; mais qu’il pût penser, un moment, que ses paroles auraient le moindre effet, Lydia, en attendant, trouvait cela simplement insupportable. Sa sensibilité, à ce propos, s’aggravait d’une autre crainte à peine consciente jusque-là: celle d’entraver involontairement la liberté de Gannett. Le regarder comme l’instrument de sa libération, résister en elle-même à toute velléité de mainmise conjugale sur son avenir, à lui,--elle avait jugé que tel était le seul moyen de maintenir la dignité de leurs relations. Ses idées n’avaient pas changé, mais elle se sentait de plus en plus incapable de fixer son esprit sur le point essentiel: la rupture avec Gannett. Sans doute, il était facile de l’admettre, tant qu’elle en reculait assez l’échéance; mais par le fait même qu’elle l’ajournait ainsi mentalement, est-ce qu’elle n’empiétait pas un peu sur l’avenir de Gannett? Il faudrait qu’elle eût le courage de discerner le moment où, par un mot ou un regard, leur association volontaire se transformerait en un esclavage d’autant plus dur qu’il ne serait fondé sur aucune de ces obligations communes qui assurent l’équilibre du mariage le plus défectueux.

* * * * *

Lorsque à la station suivante un facteur ouvrit la portière, Lydia se recula pour faire place à l’intrus qu’elle espérait; mais personne ne monta, et le train continua de rouler paresseusement à travers les blés printaniers et les taillis en bourgeons. Elle commençait à espérer que Gannett parlerait avant le prochain arrêt: elle le guettait furtivement, songeant à revenir s’asseoir en face de lui. Mais la manière dont Gannett s’absorbait dans sa lecture était vraiment trop voulue: Lydia ne bougea pas. Elle ne l’avait jamais vu lire avec un air si évident de repousser toute interruption. A quoi pouvait-il bien penser? Pourquoi avait-il peur de parler? Ou bien redoutait-il la réponse qu’elle lui ferait?

Le train s’arrêta pour laisser passer un express: Gannett posa son livre et regarda par la fenêtre. Tout à coup il se tourna vers Lydia en souriant:

--Voici une charmante vieille villa, fit-il.

Ce ton aisé fut un soulagement pour elle: elle répondit à son sourire, en changeant de place pour se mettre auprès de lui.

Au delà du talus, par la brèche ouverte dans un mur couvert de mousse, elle aperçut la villa, avec ses balustrades effritées, ses fontaines endormies et le satyre de pierre achevant la perspective du tapis vert.

--Vous plairiez-vous là? demanda-t-il, au moment où le train se remettait en marche.

--Là?

--Dans un endroit de ce genre, enfin... Il y a au moins deux siècles de solitude sous ces ifs. Cela ne vous plairait pas?

--Je... je ne sais pas, balbutia-t-elle.

Elle comprenait maintenant qu’il voulait parler.

Il alluma une autre cigarette.

--Il faudra bien pourtant nous établir quelque part! dit-il en se penchant sur l’allumette.

Lydia répondit, en s’efforçant à l’insouciance:

--Je n’en vois pas la nécessité! Pourquoi ne pas vivre un peu partout, comme nous l’avons fait jusqu’ici?

--Mais nous ne pouvons pas voyager toujours, n’est-ce pas?

--Oh! «toujours» est un bien grand mot! répliqua-t-elle en ramassant la revue qu’il avait jetée de côté.

--Je veux dire: tout le reste de notre vie! fit-il en se rapprochant.

Mais Lydia, par un léger mouvement, esquiva la main qu’il étendait vers la sienne.

--Pourquoi donc faire des plans? Ne trouvez-vous pas, comme moi, plus agréable de se laisser aller au fil de l’eau?

Il la regarda avec hésitation.

--Agréable, oui, pour un temps, c’est certain; mais ne faudra-t-il pas que je me remette au travail, un de ces jours? Vous savez que je n’ai pas écrit une ligne depuis... tous ces temps-ci, corrigea-t-il vivement.

Elle tourna vers lui un visage rayonnant de sympathie et de remords:

--Oh! si c’est là ce que vous voulez dire, si vous désirez écrire, il faut, bien entendu, que nous nous arrêtions quelque part. Comme je suis sotte de n’y avoir pas pensé plus tôt! Où irons-nous? Où pensez-vous pouvoir le mieux travailler? Il ne faut plus perdre de temps.

Il hésita encore.

--J’avais pensé à une villa dans ces parages; personne ne nous ennuierait. On s’arrangerait une vie calme et paisible. Cela vous irait-il?

--Mais oui... (Elle se tut et regarda d’un autre côté.) Cependant je croyais... ne m’avez-vous pas dit, une fois, que votre meilleur travail, vous l’aviez fait au milieu de la foule, dans les grandes villes?... Pourquoi nous enfermer dans un désert?

Gannett ne répondit pas tout de suite. A la fin, tout en évitant son regard aussi soigneusement qu’elle évitait le sien:

--Ce ne serait peut-être plus la même chose, à présent, fit-il; je ne peux rien dire, naturellement, avant d’avoir essayé. Un écrivain ne devrait pas être dépendant de son «milieu»; c’est une erreur de se laisser aller à de telles complaisances envers soi-même, et je pensais que, pour les premiers temps au moins, vous préféreriez être...

Elle le regarda en face:

--Etre quoi?

--Eh bien, mais... être tranquille. Je veux dire...

--Que voulez-vous dire par «les premiers temps»? interrompit-elle.

Il se tut de nouveau. Puis:

--Je veux dire après notre mariage.

Elle eut un haut-le-corps et se tourna vers la fenêtre:

--Merci, répliqua-t-elle sèchement.

--Lydia! s’écria-t-il, décontenancé.

Et Lydia eut jusqu’au plus profond de son être la sensation qu’il avait commis l’inconcevable, l’impardonnable erreur d’anticiper son consentement.

Le train continuait son vacarme tandis que Gannett prenait une troisième cigarette. Lydia se taisait toujours.

--Je ne vous ai pas fâchée? risqua-t-il enfin, sur le ton hésitant d’un homme qui cherche sa voie.

Elle secoua la tête avec un soupir:

--Je croyais que vous compreniez, gémit-elle.

Leurs yeux se rencontrèrent, et elle revint se blottir auprès de lui.

--Voulez-vous savoir comment ne pas me fâcher?... En tenant pour acquis, une fois pour toutes, que vous m’avez dit ce que vous aviez à me dire sur cette odieuse question; que j’ai fait de même, et qu’ainsi nous nous retrouvons juste au point où nous en étions, ce matin, avant que... que cet exécrable papier vînt tout gâter entre nous!

--Tout gâter entre nous? Que diable voulez-vous dire? N’êtes-vous pas heureuse d’être libre?

--J’étais libre avant.

--Pas de m’épouser.

--Mais je ne veux pas vous épouser! s’écria-t-elle.

Elle le vit pâlir.

--Pardonnez mon manque de perspicacité, dit-il lentement. J’avoue que je ne vois pas où vous voulez en venir. En avez-vous assez? Ou bien ai-je été simplement un... un prétexte à votre départ? Peut-être aviez-vous peur de voyager seule? Est-ce cela? Et maintenant vous voulez me lâcher? (Sa voix était devenue rauque.) Vous me devez une réponse franche, vous savez. Pas de pitié, je vous en prie!

Les yeux de Lydia se remplirent de larmes tandis qu’elle s’inclinait vers lui:

--Ne voyez-vous pas, dit-elle, que c’est parce que je vous aime?... parce que je vous aime tant!... Oh! Ralph! ne comprenez-vous donc pas combien cela m’humilierait? Tâchez de vous mettre à ma place. Voyez quelle misère, de devenir votre femme dans de pareilles conditions! Si je vous avais connu quand j’étais jeune fille... c’eût été un vrai mariage! Mais maintenant... cette fraude vulgaire à l’égard de la société... d’une société que nous méprisions et dont nous nous moquions... pour rentrer subrepticement dans une situation que nous avons volontairement quittée... ne voyez-vous pas que c’est un compromis indigne de nous? Ni vous ni moi ne croyons à l’abstraite «sainteté» du mariage; nous savons tous les deux que point n’est besoin d’une cérémonie pour consacrer notre mutuel amour: quel serait donc notre raison de nous marier, sinon la crainte secrète de chacun que l’autre n’échappe, ou bien le secret désir de regagner tout doucement, oh! tout doucement, l’estime des gens dont nous avons toujours haï et bafoué la moralité conventionnelle? Le seul fait que ces gens-là pourraient, après un intervalle convenable, venir dîner avec nous... oui, ces femmes qui pérorent sur l’indissolubilité du mariage et qui me laisseraient aujourd’hui mourir dans le ruisseau parce que je vis «dans le péché»... est-ce que cela ne vous dégoûte pas plus que de les voir nous tourner le dos maintenant?

Elle s’arrêta. Gannett gardait un silence perplexe.

--Vous jugez les choses trop théoriquement, dit-il enfin d’une voix lente. La vie n’est faite que de compromis.

--La vie d’où nous nous sommes évadés... oui! Si nous avions consenti à les accepter, ces compromis (elle rougit), nous aurions pu continuer de nous rencontrer aux dîners de Mrs Tillotson.

Il sourit légèrement:

--Je ne pensais pas que nous étions partis pour fonder un nouveau système de morale. Je croyais que c’était parce que nous nous aimions.

--La vie est complexe, oui, sûrement, et n’est-ce pas le fait même de la voir ainsi qui nous sépare des gens qui la voient tout d’une pièce? S’ils ont raison, eux, si le mariage en lui-même est sacré, et s’il faut que l’individu soit toujours sacrifié à la famille, alors il ne peut y avoir de vrai mariage entre vous et moi, puisque notre vie commune est une protestation contre le sacrifice de l’individu à la famille.

Elle s’interrompit en riant:

--Vous allez dire maintenant que je vous fais une conférence de sociologie. Chacun agit, bien entendu, comme il peut, tiraillé par toute espèce de fils invisibles; mais au moins rien ne nous force à faire semblant, pour des avantages mondains, de souscrire à un credo qui méconnaît la complexité des motifs humains, classe les gens par des signes arbitraires, et met à la portée de tous l’honneur de figurer sur la liste de Mrs Tillotson. Il peut être nécessaire que le monde soit régi par des conventions; mais si nous y croyions, pourquoi nous en sommes-nous affranchis? Et si nous n’y croyons pas, est-il honnête de profiter de la protection qu’elles assurent?

Gannett hésita.

--On peut y croire ou n’y pas croire, dit-il; mais, tant qu’elles gouvernent le monde, ce n’est qu’en profitant de leur protection que l’on peut trouver un _modus vivendi_.

--Est-ce que les gens hors la loi ont besoin de _modus vivendi_?

Il la regarda, découragé. Il n’y a, en effet, rien de plus déconcertant pour un homme que le procédé mental d’une femme qui raisonne ses émotions.

Lydia crut avoir marqué un point et poursuivit passionnément son avantage:

--Vous comprenez, n’est-ce pas? vous voyez à quel point une telle idée m’humilie? Si nous sommes ensemble aujourd’hui, c’est parce que nous l’avons voulu: ne cherchons pas plus loin!

Elle lui prit les mains:

--_Promettez-moi_ que vous ne me parlerez jamais plus de cela; promettez-moi que vous n’y _penserez_ même plus! implora-t-elle, en accentuant les mots avec émotion.

A travers tout ce qui suivit,--les protestations, les arguments de Gannett, et sa soumission finale, mais sans conviction,--Lydia eut le sentiment qu’il ne discernait qu’à moitié tout ce qui, pour elle, avait rendu ce moment si pénible. Ils avaient atteint ce point mémorable dans toutes les histoires de cœur où, pour la première fois, l’homme paraît inintelligent et la femme déraisonnable. A la réflexion, ce fut l’empressement un peu maladroit de Gannett qui consola Lydia de son manque de finesse. Après tout, n’eût-ce pas été pire, incalculablement pire, s’il s’était montré trop prompt à la comprendre?

II

Quand, à la tombée de la nuit, le train les déposa enfin au bord d’un des lacs, Lydia fut bien aise de n’avoir pas, comme d’habitude, à passer d’une solitude dans une autre. Leur perpétuel voyage, depuis un an, avait ressemblé à une fuite de proscrits: à travers la Sicile, la Dalmatie, la Transylvanie et l’Italie méridionale, ils avaient tacitement persisté à éviter leur prochain. L’isolement, d’abord, avait donné une saveur plus profonde à leur bonheur, comme la nuit donne plus d’intensité au parfum de certaines fleurs; mais, dans la nouvelle phase où ils entraient, le plus vif désir de Lydia était qu’ils ne fussent plus exposés de cette façon anormale à l’action mutuelle de leurs pensées.

Elle frémit pourtant lorsque la masse illuminée de l’élégant hôtel anglo-américain dressa sur la rive, devant le bateau qui avançait, tout ce qu’il représentait d’ordre social,--liste des voyageurs, services religieux, et douce inquisition de la table d’hôte. Le fait seul que dans quelques minutes, elle figurerait sur le registre de l’hôtel sous le nom de Mrs Gannett semblait affaiblir le ressort de sa résistance.

Ils avaient eu l’intention de ne passer là qu’une seule nuit, en route pour un village perché parmi les glaciers du mont Rose; mais, dès son premier pas dans la lumière éclatante de la salle à manger, Lydia éprouva le soulagement d’être perdue dans une foule, de ne plus être, pour un moment du moins, le point de mire de Gannett; et sur le visage de celui-ci elle saisit le reflet de son propre sentiment.

Après le dîner, lorsqu’elle remonta chez elle, Gannett entra par hasard dans le fumoir; une ou deux heures plus tard, assise dans l’obscurité de la fenêtre, elle entendit en bas le son de sa voix et le vit arpenter la terrasse avec un autre fumeur à son côté. Quand il remonta, il lui dit qu’il avait causé avec le chapelain de l’hôtel,--un très brave homme.

--Quel monde en miniature que ces hôtels! La plupart des gens vivent là tout l’été, puis ils émigrent en Italie ou sur la Riviera. Les Anglais sont les seuls qui sachent mener avec dignité ce genre de vie. Ces vieilles dames à voix douce, drapées dans leurs châles du Shetland, emportent dans leurs valises, pour ainsi dire, l’Empire britannique. _Civis Romanus sum_. Ce serait une curieuse étude... il y aurait peut-être là de bons éléments pour moi.

Il se tenait debout devant elle, avec ce regard vif et préoccupé du romancier sur la piste d’un sujet. Et ce fut pour elle un nouveau soulagement, mêlé de quelque chagrin, de constater que, pour la première fois depuis qu’ils étaient ensemble, il s’apercevait à peine de sa présence.

--Pensez-vous pouvoir écrire ici?

--Ici? Je n’en sais rien, dit-il en baissant les yeux. Après être resté si longtemps loin de tout, les premières impressions sont nécessairement très fortes. Je vois déjà une douzaine de filons à suivre...

Il s’arrêta, un peu embarrassé.

--Alors il faut les suivre. Nous resterons, dit-elle avec une résolution subite.

--Rester ici?

Il la regarda, tout étonné; puis il marcha vers la fenêtre et ses yeux plongèrent dans la nuit paisible du jardin.

--Pourquoi pas? fit-elle, sur un ton d’irritation voilée.

--Cet endroit est plein de vieilles filles qui potinent avec le chapelain. Seriez-vous à votre aise?... Naturellement, ce serait autre chose, si...

Elle flamba:

--Que voulez-vous que cela me fasse? Cela ne les regarde pas.

--Non, bien entendu; mais vous n’arriverez pas à le leur faire admettre!

--Elles peuvent penser ce qu’elles voudront.

Gannett la regarda, hésitant:

--C’est à vous de décider.

--Nous resterons, dit-elle vivement.

Gannett, avant qu’ils se fussent rencontrés, s’était fait un nom comme auteur de nouvelles et d’un roman qui avait eu l’honneur d’être largement discuté. Les critiques avaient déclaré qu’il «promettait» beaucoup, et Lydia s’accusait maintenant d’avoir trop longtemps interrompu l’accomplissement de ces promesses. Au début,--et n’y avait-il pas là une particulière ironie?--il lui avait maintes fois juré que ses facultés latentes n’atteindraient leur plein développement qu’auprès d’elle; et cette assurance avait presque donné à la conduite de Lydia la dignité d’une vocation. Il y avait eu des moments où elle s’était sentie incapable d’assumer devant la postérité la responsabilité de borner sa carrière. Et cependant il n’avait pas écrit une ligne depuis qu’ils étaient ensemble: son premier désir d’écrire avait jailli au contact repris avec le monde. S’était-il donc trompé? Le choix le plus intelligent a-t-il des effets plus désastreux que les aveugles combinaisons du hasard? Ou bien y avait-il, pour elle, une réponse encore plus humiliante à ses perplexités? Cette soudaine impulsion d’activité coïncidait trop exactement avec le désir qu’elle-même éprouvait de se soustraire à l’observation de Gannett: elle se demandait s’il ne recherchait pas, lui aussi, un refuge contre d’intolérables problèmes.

--Il faut vous mettre au travail demain! s’écria-t-elle.

Et elle dissimula le tremblement de sa voix dans un rire, en ajoutant:

--Je me demande s’il y a de l’encre dans l’encrier?

* * * * *

Sans compter le reste, à l’hôtel Bellosguardo, comme disait la vieille miss Pinsent, on avait «un certain ton». C’est à lady Susan Condit qu’on devait cet inestimable bienfait: dans l’opinion de miss Pinsent il venait même avant les terrains de tennis et le chapelain attaché à l’établissement. La visite annuelle de lady Susan faisait de l’hôtel ce qu’il était. Miss Pinsent aurait été la dernière personne à déprécier un tel privilège:

--C’est si important, ma chère, disait-elle à Lydia, qu’il y ait quelqu’un pour donner le ton à la petite famille que nous formons ici. Et personne n’est plus à même de le donner que lady Susan, fille d’un grand seigneur, et douée d’un caractère si résolu! Tenez, la chère Mrs Ainger, qui devrait remplir ce rôle en l’absence de lady Susan, refuse absolument de se déclarer. (Miss Pinsent eut un reniflement de dérision.) C’est la nièce d’un évêque, ma chère: eh bien! je l’ai vue, de mes yeux vue, céder sa place à table à je ne sais quels Américains du Sud, pour leur faire plaisir, et devant nous tous... Un tel manque de dignité! Lady Susan lui a dit son fait, du reste.

Miss Pinsent jeta un coup d’œil sur le lac et rajusta ses frisons dorés.

--Mais je ne nie pas, bien entendu, continua-t-elle, que l’attitude de lady Susan ne soit parfois difficile à imiter pour nous autres. M. Grossart, notre excellent propriétaire, en souffre de temps en temps: il nous l’a dit en confidence, à Mrs Ainger et à moi. Il est naturel, après tout, que le pauvre homme veuille remplir son hôtel, n’est-ce pas? Et lady Susan est tellement difficile pour les nouveaux venus! On pourrait même dire qu’elle les condamne d’avance, par principe. Et cependant elle a eu des avertissements: elle a failli commettre une effroyable erreur avec la duchesse de Levens, qui se teignait les cheveux, jurait et fumait.

Miss Pinsent reprit son tricot en soupirant: