Les metteurs en scène

Part 6

Chapter 63,728 wordsPublic domain

L’obstination avec laquelle ces objets s’imposaient à elle devint intolérable. Au fond d’elle-même: un abîme béant; autour d’elle: la même apparence calme et familière. Elle sentit qu’il lui faudrait s’éloigner pour ressaisir ses pensées; mais une fois dans sa chambre, elle s’assit sur la chaise longue et se laissa envahir par une espèce de torpeur. Puis, graduellement, sa vision s’éclaircit. Il s’était passé beaucoup de choses dans l’intervalle. Il y avait eu en Julia un vrai conflit d’émotions, d’arguments, d’idées s’entre-choquant, d’impulsions violentes qui s’émoussaient d’elles-mêmes. Elle avait bien essayé de rallier, d’organiser ses forces désordonnées;--qu’elle pût seulement dompter ses révoltes intérieures et elle entreverrait sans doute la délivrance! Sa vie ne pouvait être ainsi brisée pour un caprice, une lubie; la loi elle-même serait pour elle, la défendrait. La loi? Mais quel droit y avait-elle? N’était-elle pas fatalement prisonnière d’une loi dont elle avait été le propre auteur? Ne devenait-elle pas aujourd’hui la victime prédestinée du code qu’elle avait inventé? Mais non, tout ceci n’était qu’une fantasmagorie grotesque, intolérable, une folle erreur dont elle ne pouvait être rendue responsable! La loi qu’elle avait méprisée existait toujours et pouvait encore être invoquée... Invoquée? Dans quel dessein? Pouvait-elle lui demander d’enchaîner Westall à elle? N’avait-il pas été permis à Julia de se rendre libre quand elle avait réclamé sa liberté?... Montrerait-elle moins de magnanimité qu’elle n’en avait exigé? Ce mot de magnanimité la cingla de son ironie. On ne prend pas une attitude quand on lutte pour la vie... Et Julia prévoyait déjà que pour garder son mari elle consentirait aux pires compromis, cédant sur tout pour conserver son bonheur passé. Ah! mais c’était plus difficile qu’elle ne le pensait! La loi ne pouvait plus lui servir. Sa propre apostasie deviendrait inutile! Julia était la victime des théories qu’elle reniait. Elle se sentait déjà prise dans l’engrenage d’une machine gigantesque qu’elle aurait fabriquée elle-même...

L’après-midi elle sortit et marcha vite, sans but, redoutant de rencontrer des visages connus. La journée était radieuse, le ciel bleu d’acier: c’était une de ces journées américaines toutes vibrantes de lumière, par lesquelles on aime à se sentir vivre. Mais les rues lui parurent vides, affreuses; et sous ce ciel éclatant tout lui sembla prendre des proportions exagérées. Elle héla un _hansom_ qui passait devant elle et donna au cocher l’adresse de Mrs Van Sideren. Elle ne s’expliquait pas bien ce qui lui avait inspiré cet acte, mais elle se sentait tout à coup décidée à parler, à avertir la jeune fille. Il était trop tard pour se sauver elle-même, mais il était encore temps de parler à Una.

Le _hansom_ roula vers la Cinquième Avenue, tandis qu’assise, les yeux fixes, elle cherchait à éviter les regards des gens qu’elle connaissait. Arrivée chez les Van Sideren, elle sauta de la voiture et sonna; la clarté s’était faite dans son cerveau à mesure qu’elle agissait, et elle se sentait maintenant calme et maîtresse d’elle-même; elle savait exactement ce qu’elle allait dire!

Ces dames étaient sorties toutes deux... la _parlour-maid_ étendit la main pour recevoir la carte de Julia. Mais elle balbutia quelques mots vagues, tourna le dos à la porte et s’attarda un instant sur le trottoir. Puis elle se rappela qu’elle n’avait pas payé le cocher et, tirant un dollar de son porte-monnaie, elle le lui tendit. Le cocher porta la main à son chapeau et repartit, la laissant seule dans la rue déserte. Elle erra vers l’ouest, vers des rues peu fréquentées où elle n’aurait aucune chance de rencontrer des gens de connaissance, sans aucun but et n’en voulant pas avoir. Un moment, elle se trouva perdue dans la foule qui, l’après-midi, se presse dans Broadway; elle passa vite devant les boutiques, les étalages voyants, les affiches de théâtre, ne regardant même pas les physionomies banales des gens qui la croisaient.

Elle se rappela soudain qu’elle n’avait pas déjeuné. Dans une rue aux maisons délabrées, elle vit sur une fenêtre de sous-sol l’enseigne: «Restaurant de Dames» et à l’étalage une tarte à côté d’un plat de _dough-nuts_ desséchés.

Elle entra dans la salle, où une jeune fille à la bouche insignifiante et aux yeux hardis se hâta de lui débarrasser une table près de la fenêtre.

Cette table était recouverte d’une nappe rouge et blanche, sur laquelle on avait placé, près de la salière remplie de sel grisâtre, un verre grossier d’où sortait une branche de céleri.

Julia se commanda du thé et l’attendit longtemps. Elle était heureuse de se sentir loin du brouhaha des rues, dans cette salle vide. Seules, deux ou trois jeunes filles aux visages pâles et impertinents flânaient dans le fond et bavardaient à voix basse, tout en lui jetant parfois un coup d’œil. Enfin on lui servit le thé dans une théière de métal désargenté. Elle s’en versa une tasse qu’elle but hâtivement. Le thé était noir et amer, mais il agit sur elle comme un réconfortant; et bientôt Julia s’exalta jusqu’à en avoir le vertige. Mais ce ne fut que pour retomber ensuite dans l’abattement le plus complet.

Elle but une seconde tasse de thé, plus noir et plus amer encore, et de nouveau la lucidité lui revint; elle se sentit aussi énergique, aussi décidée que sur le seuil de la maison Van Sideren; mais elle n’avait aucune envie d’y retourner, voyant bien l’inutilité d’une telle tentative et l’humiliation à laquelle elle s’exposait...

Et maintenant elle ne savait plus à quoi se résoudre. La courte journée d’hiver touchait à sa fin... elle ne pouvait, sans attirer l’attention, s’attarder davantage dans le restaurant.

Elle paya donc son thé et sortit. Les réverbères étaient déjà allumés, et çà et là, du soubassement d’une boutique, jaillissait une lueur oblongue qui se reflétait sur le pavé. Ainsi vue à la nuit, la rue avait un aspect sinistre, et Julia se hâta de revenir vers la Cinquième Avenue. Elle n’était pas habituée à être dehors seule à cette heure-là.

Au coin de la Cinquième Avenue, elle s’arrêta pour regarder passer les voitures. A la fin, un sergent de ville l’aperçut et lui fit signe qu’il la ferait traverser. Elle n’avait pas eu l’intention de traverser, mais elle obéit automatiquement et se trouva tout à coup au coin opposé. Là, elle s’arrêta encore un instant; mais, s’imaginant que le sergent de ville la regardait, elle se décida à tourner dans la rue la plus proche... et elle marcha ensuite longtemps et sans but...

La nuit était tombée et elle apercevait parfois à travers les vitres des voitures qui passaient un coin de gilet blanc qui se détachait dans l’obscurité, ou le reflet d’une sortie de bal pailletée.

Tout à coup elle se trouva dans une rue connue et s’arrêta brusquement, ayant tourné le coin sans remarquer où cela la menait. A quelques mètres devant elle, se trouvait la maison dans laquelle elle avait vécu autrefois... la maison de son premier mari. Les volets en étaient fermés, et une faible lueur seulement indiquait les vitres de l’imposte au-dessus de la porte. Et tandis qu’elle était là debout, immobile, elle entendit un pas et vit passer à côté d’elle un homme qui se dirigeait vers la maison. Il avançait lentement, avec la démarche alourdie d’un homme entre deux âges, la tête un peu enfoncée entre les épaules, le pli rouge de sa nuque bien marqué au-dessus du col de fourrure de son pardessus. Il traversa la rue, monta les marches, tira de sa poche un passe-partout et entra...

La rue était déserte; Julia s’attarda un instant au coin, les yeux fixés sur la façade de la maison. Une faiblesse physique l’envahissait de nouveau, mais la vigueur factice que lui avaient donnée ses deux tasses de thé rendait encore ses idées d’une lucidité extraordinaire. Tout à coup, elle entendit un bruit de pas qui se rapprochait, et aussitôt elle traversa la rue et monta les marches de la maison. Le mouvement impulsif qui l’avait menée ici se prolongea jusque dans le geste par lequel elle pressa le bouton électrique,--puis elle se sentit subitement faible et tremblante, et saisit la balustrade pour se soutenir. La porte s’ouvrit et un jeune valet de pied avec une figure fraîche et inexpérimentée se présenta. Julia vit aussitôt qu’il la laisserait entrer.

--J’ai vu passer M. Arment tout à l’heure, dit-elle. Voulez-vous lui demander de me recevoir un instant?

Le valet de pied hésita.

--Je crois que M. Arment est monté s’habiller pour le dîner, madame.

Julia s’avança dans le vestibule.

--Je suis sûre qu’il me recevra... Je ne le retiendrai pas longtemps.

Elle parlait avec calme, en prenant ce ton auquel un domestique stylé ne se méprend pas. Le valet de pied avait déjà la main sur la porte du salon.

--Je le lui dirai, madame. Qui aurai-je l’honneur d’annoncer?

Julia trembla. Elle n’y avait pas pensé.

--Dites simplement: «une dame», répondit-elle.

Le valet de pied hésita de nouveau et elle se crut perdue; mais au même instant la porte du salon s’ouvrit et John Arment parut. Il se retira brusquement en la voyant, sa figure colorée devenue toute pâle d’émotion; puis le sang lui remonta au visage, faisant enfler les veines de ses tempes et rougissant les lobes de ses oreilles épaisses.

Il y avait longtemps que Julia ne l’avait pas vu et elle fut frappée de son changement. Devenu encore plus vulgaire, il était complètement envahi par la graisse. Mais elle ne s’en aperçut que petit à petit, car son unique préoccupation était, maintenant qu’elle le tenait en face d’elle, de ne pas le laisser échapper avant qu’il ne l’eût entendue. Toutes les facultés de son être semblaient concentrées sur cette unique idée.

--Il faut que je vous parle, dit-elle, en s’avançant vers lui, tandis qu’il reculait.

Arment hésita, rouge et balbutiant. Julia jeta un coup d’œil sur le domestique et son regard agit sur Arment comme un avertissement. L’horreur instinctive d’une scène domina chez lui tout autre sentiment, et il dit avec lenteur:

--Voulez-vous venir par ici?

Il la suivit dans le salon et ferma la porte. Julia, en avançant, se rendit vaguement compte que la pièce n’avait pas été changée. Le temps n’avait rien diminué de l’horreur qu’elle lui avait inspirée. La «contadina» souriait toujours sur la cheminée, et l’esclave grecque obstruait le seuil du salon du fond. Tout était vivant de souvenirs: elle les retrouvait dans chaque pli des rideaux de satin jaune, dans chaque coin du mobilier de palissandre. Mais tandis que quelque obscur intermédiaire lui transmettait ces impressions, tous les efforts de sa volonté se concentraient dans le seul acte de dominer Arment. La crainte qu’il ne refusât de l’écouter montait comme une fièvre à son cerveau. Elle sentait son but même lui échapper; et dans son désir aveugle, intense, les mots et les arguments se heurtaient confusément.

Un instant, la parole lui manqua, et elle s’imagina être rebutée avant de pouvoir parler; mais comme elle cherchait ses mots, Arment lui poussa une chaise et dit tranquillement:

--Vous n’êtes pas bien?

Le son de sa voix rendit à Julia un peu d’aplomb. Cette voix n’était ni douce, ni sévère: c’était la voix d’un homme qui suspendait son jugement, en attendant des explications ultérieures. Elle s’appuya contre le dossier de la chaise et soupira profondément.

--Faut-il envoyer chercher un remède? continua-t-il, avec une politesse froide et embarrassée.

Julia leva la main pour l’implorer:

--Non... non... merci. Je vais très bien.

Il s’arrêta à mi-chemin de la sonnette et se retourna vers elle.

--Alors?

Elle reprit:

--Il y a une chose qu’il faut que je vous dise.

Arment continua à la scruter.

--J’aurais pensé, répondit-il, que toute communication de vous à moi aurait pu être faite par nos hommes d’affaires.

--Nos hommes d’affaires! (Elle rit nerveusement.) Je ne pense pas qu’ils puissent être pour moi d’aucun secours.

La figure d’Arment prit l’expression de quelqu’un qui est décidé à ne pas se laisser attendrir.

--S’il est question de secours, bien entendu...

Elle se rappela avoir vu cette même expression sur son visage quand quelque miséreux venait frapper à sa porte avec un livre de quête. S’imaginait-il par hasard qu’elle venait mendier un peu de sympathie comme on vient mendier une aumône? Cette pensée la fit encore sourire. Elle vit le regard d’Arment devenir de plus en plus perplexe. Toutes les transformations qui se faisaient sur son visage étaient lentes, et elle se rappela subitement comme cela l’avait divertie autrefois de changer d’un mot cette pénible mise en scène. Elle se rendit compte pour la première fois qu’elle avait été cruelle.

--Oui, il s’agit de secourir, dit-elle sur un ton plus doux, et vous pouvez le faire en m’écoutant... J’ai une chose à vous dire...

Arment ne cédait pas encore.

--Ne serait-il pas plus facile d’écrire? suggéra-t-il.

Elle secoua la tête:

--Il n’y a pas le temps d’écrire... et ce ne sera pas long.

Elle leva la tête et leurs yeux se rencontrèrent.

--Mon mari m’a quittée, dit-elle.

--Westall? balbutia-t-il en rougissant encore.

--Oui... Ce matin... exactement comme je vous ai laissé, parce qu’il était fatigué de moi.

Ces mots, prononcés à voix basse, semblèrent porter jusqu’au fond de la pièce. Arment regarda du côté de l’antichambre, puis son regard embarrassé se fixa de nouveau sur Julia.

--J’en suis très fâché, dit-il gauchement.

--Merci, murmura-t-elle.

--Mais je ne saisis pas...

--Non... mais vous saisirez... dans un instant. Ne voulez-vous pas m’écouter? Je vous en prie!

Instinctivement elle avait changé de position, se plaçant entre la porte et lui.

--Cela s’est passé ce matin, continua-t-elle, s’exprimant en phrases courtes, haletantes. Je ne soupçonnais rien... Je croyais que nous étions... parfaitement heureux... Tout à coup, il m’a dit qu’il était fatigué de moi... il me préfère une jeune fille... Il est allé la rejoindre...

Comme elle parlait, une angoisse latente l’envahit, la dominant à l’exclusion de toute autre émotion. Ses yeux brûlaient, sa gorge se gonflait et deux larmes douloureuses coulèrent sur ses joues.

La contrainte d’Arment augmentait visiblement.

--C’est... c’est très malheureux, dit-il. Mais il me semble que la loi...

--La loi? répondit-elle ironiquement. Quand il demande sa liberté?

--Vous n’êtes pas forcée de la lui rendre, répondit Arment.

--Vous non plus, vous n’étiez pas forcé de me rendre la mienne, et pourtant vous l’avez fait.

Il eut un geste de protestation.

--Vous avez vu que la loi ne pouvait vous servir, n’est-ce pas? continua-t-elle. C’est ce que moi je vois aussi maintenant. La loi représente des droits matériels: son effet ne s’étend pas au delà. Si nous ne reconnaissons pas une loi intérieure... si nous ne reconnaissons pas les obligations que crée l’amour...--et le fait d’être aimé tout autant que d’aimer--nous entassons fatalement des ruines autour de nous... N’est-ce pas?

Elle releva la tête avec le regard plaintif d’un enfant égaré.

--C’est ce que je vois aujourd’hui... ce que je voulais vous dire. Il me quitte parce qu’il est fatigué de _moi_... mais _moi_, je n’étais pas fatiguée de lui; et je ne comprends pas pourquoi il l’est. C’est ce qu’il y a de plus affreux... ne pas comprendre. Je n’en avais pas saisi l’horreur. Mais j’y ai pensé toute la journée, et il m’est revenu à la mémoire des choses que je n’avais pas remarquées... quand vous et moi...

Elle se rapprocha de lui et le fixa avec ce regard qui cherche à pénétrer plus profondément que les paroles:

--Je vois maintenant que _vous_ non plus, vous n’avez pas compris... n’est-ce pas?

De leur regard jaillit tout à coup la lumière; le voile qui les séparait sembla se lever; les lèvres d’Arment tremblèrent.

--Non, dit-il, je n’ai pas compris.

Elle poussa presque un cri de triomphe:

--Je le savais, je le savais bien! Vous étiez étonné... vous avez essayé de me le dire... mais aucun mot n’est venu... vous avez vu votre vie brisée... tout ce qui vous entourait en ruines... et vous ne pouviez ni parler, ni bouger!

Elle se laissa tomber sur la chaise contre laquelle elle s’était appuyée.

--Maintenant, je sais... oui, je sais, répétait-elle.

--Je suis désolé pour vous, entendit-elle balbutier à Arment.

Elle lui jeta un coup d’œil triste.

--Je ne suis pas venue pour cela. Je ne vous demande pas d’être désolé. Je suis venue vous demander de me pardonner... de n’avoir pas compris que _vous_ ne me compreniez pas... C’est tout ce que j’avais à vous dire.

Elle se leva avec le vague sentiment que c’était fini et elle tendit la main vers la porte.

Arment restait là, immobile. Elle se retourna vers lui, s’efforçant à sourire.

--Vous me pardonnez? dit-elle.

--Il n’y a rien à pardonner...

--Alors vous me donnerez une poignée de main avant que je ne vous quitte?

La main qu’Arment mit dans la sienne était une main inerte, sans volonté.

--Au revoir! dit-elle. Je comprends maintenant.

Elle passa dans le vestibule. Arment fit un pas en avant; mais, juste au même moment, le valet de pied, qui connaissait son service, s’avança. Julia entendit Arment qui se retirait.

Le valet de pied ouvrit la porte toute grande, et elle se trouva dehors dans la nuit...

LENDEMAIN

I

Au départ de Bologne, leur compartiment était complet; mais à la première station après Milan leur dernier compagnon les quitta;--c’était un voyageur modeste et courtois, qui avait tiré un déjeuner frugal d’un sac en tapisserie, et les avait salués en se levant du coussin jonché de miettes.

L’œil de Lydia suivit avec regret son paletot luisant jusqu’à ce qu’il eût disparu dans la foule des cochers de fiacre qui se tenaient aux abords de la gare; puis elle regarda Gannett et saisit le même regret dans ses yeux. Tous les deux, ils étaient fâchés d’être seuls.

--_Partenza!_ criait l’employé.

Le train vibrait sous la secousse des portières fermées brusquement; un garçon de buffet courut le long du quai avec un plateau de sandwichs desséchés; un porteur en retard jeta dans une voiture de troisième classe un paquet de châles et de cartons; l’employé répéta un _Partenza!_ très bref, d’où l’on pouvait conclure que le premier appel avait été purement de parade,--et le train roula hors de la gare.

La direction de la voie avait changé: un rayon de soleil, par-dessus les poussiéreux coussins de velours rouge, atteignit le coin de Lydia. Gannett n’y prit point garde. Il s’était replongé dans sa _Revue de Paris_, et Lydia dut se lever pour baisser le store. Sur le vaste horizon de leur existence inoccupée, de tels incidents se dessinaient nettement.

Après avoir baissé le store, Lydia se rassit, laissant toute la longueur du compartiment entre elle et Gannett. A la fin, il s’aperçut qu’elle n’était plus en face de lui et leva la tête.

--J’ai fui le soleil, expliqua-t-elle.

Il la regarda curieusement: à travers le store, le soleil frappait encore son visage.

--Très bien, dit-il tranquillement.

Et, tirant de sa poche un étui à cigarettes, il reprit:

--Vous permettez?...

Ce fut pour elle un repos, un relâche à la tension de son esprit, cette idée qu’après tout, il pouvait fumer!... Mais ce relâche ne fut que d’un moment. Elle n’avait pas grande expérience des fumeurs,--son mari ayant réprouvé l’usage du tabac,--mais elle croyait savoir que dans certains cas les hommes fumaient pour s’étourdir...

Gannett, après une ou deux bouffées, reprit sa lecture.

C’était bien ce qu’elle avait prévu: il craignait de parler tout autant qu’elle. C’était une des misères de leur situation qu’ils ne fussent jamais assez occupés pour que cela nécessitât ou même excusât l’ajournement des discussions pénibles. S’ils évitaient un sujet, c’était évidemment parce que le sujet était désagréable. Ils avaient des loisirs illimités, et toute une accumulation d’énergie mentale à consacrer à la première question qui se présentait; pour eux, tout ce qui était nouveau faisait prime. Lydia avait parfois comme des pressentiments qu’ils en arriveraient à une période de disette où il ne resterait plus rien de quoi parler, et elle s’était plus d’une fois surprise à distiller goutte à goutte ce que, dans la prodigalité de leurs premières confidences, elle aurait débité d’une haleine. Leur silence pouvait donc s’expliquer par le fait qu’ils n’avaient rien à se dire; mais un autre désavantage de leur position, c’était les occasions multiples qui s’offraient à eux de classer les moindres nuances. Lydia avait appris à distinguer entre les silences réels et les silences factices; et à cet instant, sous celui de Gannett, elle découvrait un bourdonnement de paroles auquel ses propres pensées répondaient non moins impétueusement.

Pouvait-il en être autrement, avec cette chose entre eux?... Lydia leva les yeux vers le filet au-dessus d’elle: oui, _la chose_ était là, dans son sac de voyage, symboliquement suspendue sur leurs deux têtes. Il y pensait, à ce moment, tout comme elle; ils y avaient pensé, à l’unisson, depuis qu’ils étaient montés dans le train. Tant que le compartiment avait contenu d’autres voyageurs, ceux-ci avaient mis entre elle et lui comme un écran; maintenant qu’ils étaient seuls, Lydia savait exactement ce qui se passait dans l’esprit de Gannett; elle l’entendait se demander ce qu’il devait lui dire...

* * * * *

C’était le matin même à Bologne, lorsqu’ils se préparaient à quitter l’hôtel, que _la chose_ était parvenue à Lydia sous l’aspect innocent d’une enveloppe banale, avec le reste de leur courrier. En décachetant la lettre, elle avait continué à rire avec Gannett de quelque ineptie du guide local:--ils en étaient réduits, depuis quelque temps, à tirer le meilleur parti possible des incidents humoristiques du voyage.--Même lorsqu’elle eut déplié la feuille, elle s’imagina que c’était un papier d’affaires insignifiant qu’on lui envoyait à signer; ses yeux parcoururent distraitement les «attendu» tourbillonnants du préambule, jusqu’à ce mot qui l’arrêta: «divorce». Oui, il était bien là, ce mot, dressant une barrière infranchissable entre le nom de son mari et le sien.

Elle y avait été préparée, bien entendu, comme les gens bien portants sont préparés à la mort: ils savent qu’elle doit venir, sans s’attendre le moins du monde à ce qu’elle vienne. Elle avait su dès le début que Tillotson comptait demander le divorce contre elle; mais que lui importait? Rien ne lui importait, dans ces premiers jours de suprême délivrance, hormis le fait qu’elle était libre; et pas tant--elle commençait à s’en apercevoir--le fait d’être ainsi délivrée de Tillotson que celui d’appartenir maintenant à Gannett. Cette découverte l’avait choquée dans l’estime qu’elle avait d’elle-même. Elle aurait mieux aimé croire que Tillotson incarnait à lui seul toutes les raisons qu’elle avait eues de le quitter; et ces raisons lui avaient paru assez puissantes pour n’avoir pas besoin de renfort. Et pourtant elle ne l’avait quitté qu’après avoir rencontré Gannett. C’était son amour pour Gannett qui avait fait de la vie avec Tillotson une si pauvre et médiocre affaire. Si, dès le principe, elle n’avait pas regardé son mariage comme un plein abandon de ses droits sur la vie, elle l’avait tout au moins accepté, pour un certain nombre d’années, comme une compensation provisoire; elle en avait pris son parti.