Part 5
Le regard de Julia erra vaguement dans ce salon, témoin de leur intimité, de leurs confidences, et où le moindre détail lui était familier. La lumière des lampes tamisée par les abat-jour, les tentures aux tons effacés, les pâles fleurs de printemps, éparses çà et là dans les verres de Venise et les coupes de vieux Sèvres, évoquaient en elle par contraste, et sans qu’elle pût s’en expliquer la raison, le souvenir de la pièce où elle avait passé tant de soirées au début de son premier mariage. Dans celle-ci c’était une débauche de meubles de palissandre et de fauteuils capitonnés. Au-dessus de la cheminée, un tableau représentant une paysanne romaine, et entre les portes qui ouvraient à deux battants sur le salon du fond, une statue d’esclave grecque. C’était une pièce dans laquelle Julia s’était toujours sentie de passage, comme un voyageur dans une gare de chemin de fer, et voici que subitement, dans ce cadre même qui répondait si bien à ses plus profondes affinités, dans ce cher salon pour lequel elle avait quitté l’autre, elle se sentit tout aussi dépaysée et étrangère. Les étoffes, les fleurs, les tons adoucis des vieilles porcelaines, semblaient ne représenter qu’un raffinement superficiel et absolument en dehors des choses réelles et profondes de la vie.
Tout à coup, elle entendit son mari répéter sa question.
--Je ne crois pas pouvoir expliquer, dit-elle, troublée.
Westall avança son fauteuil vers la cheminée de manière à faire face à Julia; et, à la lueur de la lampe, son fin visage semblait empreint de la même grâce factice que les bibelots qui l’entouraient.
--C’est donc que vous ne croyez plus à nos idées? dit-il.
--A nos idées?
--Les idées que je cherche à propager, les idées dont vous et moi sommes censés être les champions... (Il hésita un instant.) Les idées sur lesquelles a été fondé notre mariage, ajouta-t-il.
Le sang afflua au visage de Julia. Donc il y avait une raison; oui, elle en était sûre maintenant. Dans ces dix années de mariage, combien de fois avait-il songé aux idées sur lesquelles reposait leur union? Un homme creuse-t-il le soubassement de sa maison pour s’assurer que les fondations sont solides? Elles existent, ces fondations, bien entendu, et c’est sur elles qu’est construite la maison; mais on habite au-dessus et non dans le souterrain. C’était elle, à vrai dire, qui dans les débuts avait parfois insisté pour étudier la situation, récapitulant les raisons qui justifiaient sa propre conduite et proclamant parfois son attachement à la religion d’indépendance personnelle; mais elle avait depuis longtemps cessé de sentir le besoin d’un point de vue aussi abstrait: elle avait accepté le fait de son mariage aussi franchement et aussi naturellement que si elle avait cru à la nécessité de cet acte traditionnel.
--Naturellement, j’ai toujours foi en nos idées, s’écria-t-elle.
--Alors, je vous le répète, je ne comprends plus. Notre opinion sur le mariage devait, selon vous, être hautement proclamée. Avez-vous changé d’avis à ce sujet?
Elle hésita:
--Cela dépend des circonstances... du public auquel on s’adresse. Dans le milieu des Van Sideren, peu importe que la doctrine soit vraie ou fausse; c’est la nouveauté qui attire.
--Et cependant c’est dans ce milieu-là que nous nous sommes rencontrés, vous et moi, et que nous avons appris l’un de l’autre la vérité.
--C’était tout différent.
--Dans quel sens?
--D’abord je n’étais pas une jeune fille. Il est tout à fait inconvenant que des jeunes personnes soient présentes à... ces moments-là, et entendent discuter de telles questions.
--Vous considériez pourtant comme une des plus grandes injustices sociales que précisément ces questions-là ne fussent jamais discutées devant des jeunes filles; mais nous nous écartons du sujet, car je ne me souviens pas en avoir vu une seule dans mon auditoire, aujourd’hui...
--Excepté Una Van Sideren!
Il se retourna légèrement et repoussa un peu la lampe près de laquelle s’appuyait son coude.
--Oh! miss Van Sideren--naturellement.
--Pourquoi naturellement?
--La fille de la maison? Vous auriez voulu qu’on l’envoyât faire une promenade avec sa gouvernante?
--Si j’avais une fille, je n’autoriserais pas de semblables choses chez moi!
Westall caressa sa moustache en souriant un peu et se pencha en arrière.
--Je m’imagine, dit-il, que miss Van Sideren est parfaitement capable de se garder.
--Aucune jeune fille ne sait se garder, ou, lorsqu’elle le sait, il est trop tard...
--Et cependant vous lui refusez délibérément le meilleur moyen de savoir se défendre.
--Qu’appelez-vous le meilleur moyen de savoir se défendre?
--Quelques notions préliminaires sur la nature humaine dans ce qui a rapport aux liens du mariage.
Elle eut un geste d’impatience.
--Aimeriez-vous à épouser une jeune fille de ce genre?
--Oui, beaucoup, si elle me convenait sur d’autres points.
Julia reprit l’argument sous une autre face.
--Vous vous trompez étrangement en supposant que de telles conversations n’ont pas d’influence sur les jeunes filles. Una était dans un état d’exaltation absurde...
Elle s’arrêta, se demandant pourquoi elle avait parlé.
Westall rouvrit une revue qu’il avait mise de côté au début de leur discussion.
--Ce que vous me dites là est extrêmement flatteur pour mon talent oratoire, mais je crains que vous n’exagériez son effet. Je vous assure que miss Van Sideren n’a pas besoin que l’on pense pour elle. Je la crois très capable de penser toute seule.
--Vous me semblez connaître bien à fond sa mentalité, laissa imprudemment échapper sa femme.
Westall leva tranquillement les yeux:
--Je le voudrais bien, répondit-il; elle m’intéresse.
II
S’il y a une distinction morale à être incompris du vulgaire, cette distinction fut refusée à Julia Westall lorsqu’elle quitta son premier mari. Tout le monde se montra prêt à l’excuser et même à la défendre. Le monde dont elle faisait l’ornement fut d’avis que John Arment était «impossible», et les maîtresses de maison poussèrent un soupir de satisfaction à la pensée qu’elles ne seraient plus condamnées à l’inviter à dîner.
Le divorce n’avait été motivé par aucun scandale: aucune des parties n’avait accusé l’autre de griefs sérieux. De fait, les Arment avaient été forcés de porter leur cause dans un Etat qui reconnaissait la désertion comme un cas de divorce, et qui en interprétait les conditions d’une manière si large qu’aucune union ne résistait à l’examen. Même en se remariant, Mrs Arment ne semblait pas avoir porté la moindre atteinte à la morale traditionnelle. On savait qu’elle n’avait rencontré son second mari qu’après avoir été séparée du premier, et elle avait de plus échangé un homme riche contre un homme pauvre.
Bien que Clément Westall fût en passe de faire son chemin comme avocat, sa fortune ne croissait pas aussi rapidement que sa réputation. Il était à prévoir que les Westall seraient toujours condamnés à une existence plutôt modeste et à prendre des fiacres pour dîner en ville. Quelle meilleure preuve aurait-on pu donner du parfait désintéressement de Mrs Arment?
Le raisonnement par lequel ses amis justifiaient sa conduite était peut-être plus simple et moins complexe que le sien propre, mais toutes les explications aboutissaient à la même conclusion: John Arment était «impossible». Et s’il était, au point de vue mondain, classé parmi les gens ennuyeux, combien plus profondément devait-il l’être pour elle!
Pour s’excuser de son mariage par une plaisanterie, elle avait dit un jour qu’au moins en l’épousant elle avait été débarrassée de son voisinage forcé dans les dîners...
Elle ne se rendait pas compte à ce moment-là du prix auquel elle payait cette immunité.
John Arment était «impossible», parce qu’autour de lui tout devait descendre à son niveau. Par un inconscient procédé d’élimination, il avait exclu du monde ce dont il ne sentait pas personnellement le besoin. Il était devenu pour ainsi dire une atmosphère dans laquelle ne survivaient que ses propres exigences. Ceci aurait pu impliquer un égoïsme voulu, mais il n’y avait rien de tel chez Arment, être aussi instinctif qu’un animal ou un enfant, et cette inconscience presque enfantine empêchait qu’on ne se fît toujours sur lui une opinion juste. N’était-il pas tout simplement retardé dans son développement intellectuel? Il avait, en tout cas, cette finesse inattendue qui fait dire d’un homme un peu court que ce n’est pourtant pas un imbécile, et c’était précisément cette qualité qui portait le plus sur les nerfs de sa femme.
Même pour le naturaliste, il est ennuyeux de voir ses déductions troublées par quelque déviation de forme ou de fonction; combien plus pour la femme dont l’opinion qu’elle a d’elle-même est si inévitablement liée au jugement qu’elle porte sur son mari!
La finesse d’Arment n’impliquait en effet aucune faculté intellectuelle latente, mais plutôt des virtualités de sentir, de souffrir même, d’une manière aveugle et rudimentaire, auxquelles Julia préférait ne pas songer.
Elle était absolument pénétrée des raisons qui lui faisaient abandonner son mari, et pas un instant elle ne pensa que ces raisons pouvaient bien ne pas être aussi compréhensibles pour lui que pour elle. Et pourtant, lorsqu’elle réfléchissait au passé, elle revoyait toujours le regard, plein d’une perplexité qu’il eût été incapable d’exprimer, par lequel il avait acquiescé à ses justifications. Mais, il faut l’avouer, ces moments étaient rares. Son mariage avait été trop malheureux pour être examiné à un point de vue philosophique.
Et son infortune, bien que causée par un ensemble de raisons complexes, était aussi réelle que si les raisons en eussent été simples. L’âme est plus facile à meurtrir que la chair, et Julia était blessée dans toutes les fibres de son être moral. La nullité écrasante de son mari l’anéantissait de plus en plus, obscurcissant son horizon, raréfiant son atmosphère; ses rêves, morts faute d’aliment, ressemblaient à un amas de corps en décomposition parmi lesquels on l’aurait emprisonnée! Elle se sentait victime d’un guet-apens vieux comme le monde, et dans lequel son corps et son âme seraient tombés pour être impitoyablement asservis. Si le mariage était réellement la rançon d’une dette contractée dans l’ignorance, et si cette rançon devait durer autant que la vie, alors le mariage était un crime contre la nature humaine.
Quant à elle, jamais elle ne participerait au maintien d’une erreur dont elle avait été la victime, cette erreur qui contraint un homme et une femme aux relations les plus intimes jusqu’à la fin de leur vie, bien qu’ils se sentent, l’un et l’autre, comprimés comme l’arbre croissant dans le cercle de fer qui soutenait l’arbrisseau.
C’était dans le premier élan de son indignation qu’elle avait rencontré Clément Westall. Elle s’était bien vite aperçue qu’elle l’intéressait et s’était débattue contre les conséquences de cette découverte, craignant de se laisser prendre de nouveau dans les lacs des relations convenues. Pour éviter ce danger, elle avait exposé ses opinions à Westall avec une précipitation presque indiscrète, et avait vu avec surprise qu’il les partageait. La franchise d’un prétendant qui, tout en faisant sa cour, avouait ne pas croire au mariage, était pour elle un attrait de plus. Quant à Westall, les pires audaces de Julia ne le surprenaient pas, tant il avait réfléchi à tout ce qu’elle sentait; tous deux en étaient donc arrivés aux mêmes conclusions. En effet, comme disait Westall, la croissance n’étant pas égale pour tous, tel joug trop large pour l’un devient vite trop étroit pour l’autre. Le divorce n’a pas d’autre but que de réajuster les relations personnelles, et dès que l’on aura reconnu que ces relations doivent forcément être transitoires, elles gagneront en dignité aussi bien qu’en harmonie. On n’aura plus besoin de recourir à ces ignobles connivences, à ces perpétuels sacrifices de sensibilité personnelle et de fierté morale sur lesquels on étaie les mariages boiteux. Chaque partenaire du contrat mettra son point d’honneur à être le plus parfait modèle de développement individuel, sous peine de perdre le respect et l’affection de l’autre. La nature inférieure, ne pouvant plus abaisser vers elle celle qui lui est supérieure, sera forcée de s’élever, à moins de rester isolée à son niveau inférieur. La seule condition nécessaire pour rendre un mariage harmonieux est donc de reconnaître franchement cette vérité, et d’exiger des parties contractantes le solennel engagement d’être fidèles à leur promesse, et de se séparer dès que l’accord le plus complet aura cessé d’exister. C’est un adultère d’un nouveau genre que d’être infidèle à soi-même.
Or Westall venait de rappeler à Julia que leur mariage avait été contracté sur cette base, la cérémonie en elle-même n’ayant été qu’une concession sans importance à des préjugés sociaux. Maintenant que le divorce existait, le mariage n’était plus une impasse, et l’engagement que l’on prenait n’amoindrissait en aucune façon le respect de soi-même.
La nature de leur attachement plaçait Westall et Julia tellement au-dessus de semblables éventualités qu’il leur était facile d’en discuter librement. Ils avaient même à tel point le sentiment de leur parfaite sécurité que Julia avait pris l’habitude d’insister tendrement sur la promesse que lui avait faite Westall de réclamer son dégagement quand il cesserait de l’aimer. L’échange de ces vœux semblait les rendre, dans un sens, les champions de la nouvelle loi, les pionniers dans le pays encore inexploré de la liberté individuelle: ils sentaient qu’ils avaient en quelque sorte atteint la félicité sans avoir passé par le martyre.
A cet instant où elle se remémorait son passé, Julia voyait nettement que telle avait été son attitude théorique vis-à-vis du mariage. C’était inconsciemment, insidieusement, que ses dix ans de bonheur avec Westall avaient produit une autre conception de ces liens, et comme un retour au vieil instinct de possession et de dépendance passionnée qui, aujourd’hui, la faisait bondir à la seule pensée de changement.
Changement? Renouvellement? Etaient-ce bien les mots qu’ils avaient employés dans leur absurde jargon? C’eût été bien plutôt destruction, extermination qu’il eût fallu nommer le fait de rompre les myriades de liens qui relient un être à un autre. Un autre? Mais non! Lui et elle ne faisaient qu’un, dans ce sens mystique qui seul peut donner au mariage sa raison d’être. La nouvelle loi n’était pas faite pour eux, mais pour les êtres séparés, condamnés à une union dérisoire. L’évangile qu’elle s’était crue appelée à propager n’avait aucun rapport avec son propre cas...
Un peu honteuse de son exaltation croissante, inexplicable, elle fit appeler un médecin et lui demanda un calmant pour les nerfs.
Elle s’empressa de le prendre... mais il ne calma pas ses appréhensions. Elle ne savait pas au juste ce qu’elle redoutait, et cela rendait son anxiété de plus en plus envahissante.
Son mari n’avait plus fait allusion à ses conférences du dimanche. Moins nerveux et plus maître de lui que d’habitude, il se montrait particulièrement bon et attentif; mais ses égards avaient une nuance de timidité qui suscitait en Julia de nouvelles terreurs. Elle avait beau se dire que c’était sans doute à cause de la visite du médecin et de la potion calmante que son mari montrait tant de déférence pour ses moindres fantaisies, mais cette explication devenait une source de nouvelles appréhensions.
La semaine passa lentement, sans rien d’anormal. Le samedi, le courrier du matin apporta un mot de Mrs Van Sideren. La chère Julia serait-elle assez aimable pour prier M. Westall de venir le lendemain une demi-heure plus tôt, parce qu’il devait y avoir de la musique après sa «conférence»? Westall partait justement pour son étude au moment où sa femme venait de lire ce billet. Elle ouvrit la porte du salon et le rappela pour lui transmettre le message. Westall jeta un coup d’œil sur la lettre et la rendit à sa femme:
--Quel ennui! Il me faudra abréger mon jeu de paume. Enfin je suppose qu’il est impossible de faire autrement. Voulez-vous répondre que c’est entendu?
Julia hésita un instant, sa main se crispant sur le dossier de la chaise contre lequel elle s’appuyait.
--Vous avez l’intention de continuer ces conférences? demanda-t-elle.
--Moi? pourquoi pas? répondit-il.
Cette fois, il sembla à sa femme que sa surprise n’était pas tout à fait sincère, et cette constatation lui donna la force de parler.
--Vous aviez dit que vous les aviez commencées dans l’intention de m’être agréable...
--Eh bien?
--Je vous ai dit la semaine dernière qu’elles ne me plaisaient pas.
--La semaine dernière. Oh! (Il sembla faire un effort de mémoire.) J’ai cru que vous étiez nerveuse, alors; n’avez-vous pas, dès le lendemain, fait venir le médecin?
--Ce n’était pas le médecin dont j’avais besoin; c’était de votre assurance...
--Mon assurance?
Elle sentit tout à coup le sol lui manquer, et s’effondra dans le fauteuil, la gorge serrée. Les mots qu’elle voulait prononcer, les idées qu’elle cherchait à exprimer, lui échappaient comme des fétus de paille qu’un torrent eût entraînés.
--Clément, s’écria-t-elle, ne vous suffit-il pas de savoir que je déteste la chose?
Il fit un pas en arrière pour fermer la porte, puis il s’approcha d’elle et s’assit.
--Que détestez-vous donc tellement? demanda-t-il avec douceur.
Elle faisait un effort désespéré pour rallier les raisonnements qu’elle avait préparés.
--Je ne puis supporter de vous entendre parler comme si... comme si... notre mariage était de l’autre espèce, de la fausse espèce. Quand je vous ai entendu, l’autre jour, proclamer devant tous ces gens curieux et bavards que les maris et les femmes ont le droit de se quitter quand ils sont las l’un de l’autre ou quand ils ont vu une autre personne leur plaisant...
Westall demeurait immobile, les yeux fixés sur une rosace du tapis.
--Alors vous avez changé d’opinion? dit-il. Vous ne croyez plus que des maris et des femmes ont le droit de se séparer dans ces conditions?
--Dans ces conditions? balbutia-t-elle. Oui, je le crois encore; mais comment pouvons-nous juger pour les autres? Que pouvons-nous savoir des circonstances?
Il l’interrompit:
--Notre _credo_ n’a-t-il pas pour article fondamental que les circonstances pouvant résulter d’un tel mariage n’entraveront pas la complète affirmation de la liberté individuelle? (Il s’arrêta un instant.) Je croyais que c’était cette raison qui vous avait fait quitter Arment, ajouta-t-il.
Elle rougit jusqu’à la racine des cheveux. Cela ne ressemblait guère à Westall de renforcer l’argument par une allusion personnelle...
--J’avais mes raisons, dit-elle simplement.
--Eh bien! pourquoi vous refusez-vous aujourd’hui à reconnaître leur validité?
--Je ne refuse pas... non... je dis seulement qu’on ne peut pas juger pour les autres.
Il fit un geste d’impatience.
--C’est un casse-tête. Vous voulez dire, je pense, que, la doctrine ayant servi vos vues, vous la répudiez maintenant.
--Soit! s’écria-t-elle, en rougissant de nouveau, admettons que oui. Que vous importe?
Westall se leva. Il était excessivement pâle et avait, vis-à-vis de sa femme, la réserve un peu gênée d’un étranger.
--Il m’importe à moi, dit-il à mi-voix, étant donné que je ne la répudie pas.
--Eh bien?
--Et aussi parce que j’avais eu l’intention de l’invoquer...
Il s’arrêta un instant pour reprendre haleine, tandis qu’elle se taisait, presque assourdie par les battements de son cœur.
Il continua:
...Comme une complète justification du parti que je vais prendre.
Julia demeurait immobile:
--Quel est ce parti? demanda-t-elle.
Il raffermit sa voix:
--J’ai l’intention de réclamer l’exécution de votre promesse.
A cet instant, un voile passa sur les yeux de Julia, et autour d’elle les objets se confondirent; puis elle retrouva subitement une netteté de vision telle que tous les détails qui l’environnaient lui infligeaient chacun un genre de torture particulier, depuis le tic tac de la pendule et le rayon de soleil sur le mur, jusqu’au bras du fauteuil auquel elle se cramponnait.
--Ma promesse? bégaya-t-elle.
--Votre part dans la convention mutuelle que nous avons faite de nous rendre la liberté dès que l’un des deux la désirerait.
Elle redevint silencieuse. Lui, attendit un instant, changea nerveusement de position, puis ajouta avec un peu d’irritabilité:
--Je pense que vous reconnaissez avoir pris cet engagement?
Ces paroles lui portèrent le coup fatal. Elle releva fièrement la tête:
--Oui, je reconnais avoir pris cet engagement.
--Et vous ne comptez pas le répudier?
Une bûche tomba sur le devant du foyer: il la repoussa machinalement du pied.
--Non, répondit Julia lentement, je ne compte pas le répudier.
Il se fit un silence pendant lequel Westall resta près du feu, le coude sur le manteau de la cheminée. Sous sa main se trouvait une petite coupe de jade qu’il lui avait donnée à un de leurs anniversaires de mariage. Elle se demanda vaguement s’il l’avait remarquée...
--Alors, vous avez l’intention de me quitter? dit-elle enfin.
Par un geste involontaire, il sembla vouloir se défendre contre une accusation aussi directe.
--Pour épouser quelqu’un d’autre? poursuivit-elle.
Et cette fois encore Westall protesta du regard et du geste. Julia se leva et alla se placer devant lui.
--Pourquoi craignez-vous de me le dire? Serait-ce Una Van Sideren?
Il garda le silence.
--Je vous souhaite bonne chance, dit-elle simplement.
III
Julia leva les yeux et se trouva seule. Elle ne se rappelait ni quand ni comment son mari avait quitté le salon, ni depuis combien de temps elle y était. Le feu couvait encore dans le foyer, mais le rayon de soleil avait disparu du mur. La première pensée qu’elle put ressaisir fut qu’elle n’avait pas manqué à sa parole, qu’elle avait rempli leur engagement à la lettre. Elle ne s’était pas récriée, n’avait pas récriminé sur le passé et n’avait tenté ni de temporiser, ni de reculer le dénouement; elle avait courageusement marché au-devant de l’ennemi.
Mais maintenant qu’elle se trouvait seule, elle eût voulu en finir... Elle regardait autour d’elle, cherchant à réaliser le présent. Son identité semblait lui échapper comme dans une syncope physique. «Ceci est mon salon,--ceci est ma maison,» disait une voix en elle. Son salon? sa maison? Elle entendait presque les murs lui répondre ironiquement.
Elle se leva, lasse jusque dans la moelle des os. Le silence de la pièce l’impressionna. Elle se rappela alors comme un vague écho avoir longtemps auparavant entendu la grande porte se fermer. Son mari devait avoir quitté la maison, alors... Son «mari»? Elle ne savait plus comment exprimer sa pensée. Les phrases les plus simples étaient pleines d’amertume! Elle retomba exténuée sur sa chaise. La pendule sonna dix heures. Il n’était que dix heures! Tout à coup elle se souvint qu’elle n’avait pas commandé le dîner... ou bien dînaient-ils dehors ce soir-là?... Dîner? dîner dehors? La vieille phraséologie la poursuivait donc? Il lui fallait pourtant penser à elle comme elle penserait à quelqu’un d’autre, à quelqu’un qui n’aurait plus aucun lien avec la routine familière du passé et dont il faudrait étudier peu à peu les besoins et les habitudes, tel un animal inconnu.
La pendule sonna de nouveau; il était onze heures cette fois. Julia se leva et se dirigea vers la porte pour aller dans sa chambre. «Sa» chambre? Une fois de plus ce mot lui parut une dérision. Elle ouvrit pourtant la porte, traversa l’antichambre et monta l’escalier. Elle remarqua en passant les cannes et les parapluies de Westall, puis une paire de ses gants oubliée sur la table. C’était bien toujours le même tapis qui couvrait les marches de l’escalier; c’était la même vieille gravure française dans son étroit cadre noir qui lui faisait face sur le palier.