Part 2
Le lendemain même de sa dernière conversation avec Le Fanois, la jeune fille était partie pour Londres, où elle devait rendre visite à des amis. Malgré les supplications de Mrs Smithers, son absence se prolongea bien au delà de la date fixée pour son retour. Elle écrivit qu’elle était fortement grippée, puis elle prétexta une lente convalescence qui lui faisait redouter les fatigues du voyage.
Elle ne se décida à revenir que sur un télégramme lui annonçant que Catherine Smithers était tombée gravement malade, et elle n’était de retour que depuis quelques heures lorsque Le Fanois se présenta.
Dès qu’elle parut, il fut frappé par la pâleur extrême de ses traits maigres et défaits, sur lesquels l’inquiétude qu’elle ressentait pour son amie se confondait avec les traces de son indisposition récente.
--C’est donc bien grave? demanda le jeune homme, après avoir échangé une poignée de main avec elle.
--Je le crains, hélas! La pneumonie a gagné l’autre poumon, et la pauvre petite a une grosse fièvre.
Ils continuèrent à causer à voix basse de la maladie de Catherine. La pneumonie s’était déclarée la veille seulement, à la suite d’un rhume mal soigné. Mrs Smithers, affolée, ne quittait pas le chevet de sa fille. Quatre médecins et trois gardes entouraient la malade de leurs soins, et la mère, au désespoir, parlait d’appeler un spécialiste de New-York. Pour le moment, les symptômes étaient bien graves; cependant, les médecins se déclaraient dans l’impossibilité de se prononcer avant vingt-quatre heures sur l’issue de la maladie.
--La pauvre petite vous demande, mais on craint de l’agiter, et Mrs Smithers m’a priée de lui transmettre quelques mots de votre part.
Le Fanois avait les larmes aux yeux.
--La pauvre enfant! Dites-lui, dites-lui bien que je...
Il hésita et parut subitement gêné par le regard tranquille de miss Lambart.
L’ombre d’un sourire moqueur effleura les lèvres pâlies de la jeune fille.
--Je saurai ce qu’il faut lui dire, reprit-elle avec une légère nuance d’amertume.
Le Fanois la regarda; puis il prit sa main, qu’il baisa.
--Je vous en prie, dit-il.
Et elle le quitta.
Deux jours plus tard, la pauvre fiancée mourut. Sa mère, qui, jusqu’au dernier moment, s’était figurée qu’elle pourrait la sauver à coups d’argent, resta profondément ébranlée par ce désastre qui, pour la première fois, semblait lui démontrer l’impuissance de ses millions. Elle répétait sans cesse à Blanche et à Le Fanois: «Mais qu’est-ce que j’aurais pu dépenser en plus?» Et elle se reprochait de ne pas avoir fait venir le spécialiste de New-York, oubliant que la mort était survenue avant qu’il eût pu arriver. Néanmoins, elle se consola un peu quand elle apprit que toute la haute société parisienne, émue par la mort tragique de la jeune fille, avait tenu à assister aux obsèques; et elle fit chercher une centaine d’exemplaires du _Paris Herald_, qu’elle expédia à ses amis d’Amérique.
Le Fanois et miss Lambart ne se revirent pas après les funérailles. La jeune fille, reprise par sa grippe, et très attristée par la mort de Catherine, avait dû s’aliter; et le lendemain même Mrs Smithers pria Le Fanois de l’accompagner à Cannes, où elle parlait d’aller cacher son deuil, bien que la saison mondaine y battît son plein. Le jeune homme ne pouvait guère résister à la prière de celle qui avait dû être sa belle-mère, et miss Lambart resta seule dans le somptueux hôtel où elle s’était installée en arrivant de Londres.
Des semaines s’écoulèrent. Mrs Smithers n’écrivait point, et Blanche, sachant que l’orthographe avait pour elle des difficultés insurmontables, finit par demander de ses nouvelles à Le Fanois. La réponse de celui-ci se fit attendre toute une semaine: puis il écrivit de Barcelone, où il était allé en automobile avec Mrs Smithers, qui cherchait à se distraire par un petit voyage en Espagne.
Quelques jours plus tard, Blanche reçut de Saint-Sébastien deux mots griffonnés à la hâte par Mrs Smithers, qui annonçait son prochain retour, et priait la jeune fille de lui faire préparer par les couturiers de la rue de la Paix un choix de toilettes «convenables». Dans un post-scriptum elle lui demandait d’aller prendre chez le bijoutier son sautoir de perles noires, «seule parure qu’elle pût songer à porter». Miss Lambart exécuta ces commissions et retourna s’installer chez elle la veille de l’arrivée de Mrs Smithers.
Le lendemain, à l’heure du thé, elle attendit la visite de Le Fanois, qu’elle avait prié de passer chez elle. Quand le jeune homme se présenta, plus pâle et plus mince que de coutume dans ses vêtements de deuil, elle alla au-devant de lui avec un sourire où une pointe d’attendrissement se mêlait à sa tristesse. Le Fanois fut frappé par le regard doux et lumineux de ses grands yeux gris. On eût dit que, pour la première fois de sa vie, elle osait soulever le masque d’ironie qui voilait habituellement ses jolis traits.
Elle mit la main dans la sienne et le regarda longuement.
--Comme il me tarde de causer avec vous! J’ai tant de choses à vous dire, dit-elle d’une voix douce et caressante.
Et elle lui fit signe de prendre un fauteuil tout près du sien.
Il s’assit silencieusement, et pendant un instant tous deux se turent; puis, d’un ton ému, elle se mit à parler de Catherine.
Le visage de Le Fanois s’assombrit, et il eut un geste presque irrité.
--Mais qu’avez-vous donc? dit-elle, étonnée.
Il balbutia:
--J’ai que... que l’amour de cette enfant me pèse, que j’ai honte de ne pas avoir pu le lui rendre comme je l’aurais voulu, comme elle le méritait. N’en parlons plus, je vous en prie.
Miss Lambart répondit en souriant:
--Elle ne s’en est jamais doutée; elle vous croyait sincèrement amoureux.
Il rougit.
--Vous ne voyez donc pas que j’ai honte de cela aussi?
Elle le regardait toujours avec son sourire attendri.
--Parlons de Mrs Smithers, alors. Je ne l’ai vue qu’un instant ce matin. Elle était tellement prise par ses fournisseurs que je me suis sauvée.
Le Fanois baissa les yeux.
--Elle va mieux, elle cherche à se créer des occupations, dit-il négligemment.
--En effet; et je crois qu’elle y réussira. Elle m’a parlé d’un déjeuner intime qu’elle compte offrir la semaine prochaine à un grand-duc de passage à Paris. Ne commencez-vous pas à être de mon avis? reprit-elle, comme Le Fanois se taisait. Ne croyez-vous pas que Mrs Smithers fera un beau mariage?
--Mais... vraiment... il me semble que ce n’est guère le moment d’y songer.
--Vous croyez? Eh bien, je ne partage pas votre opinion. Il me semble, au contraire, que cette pauvre femme a besoin de se distraire. Elle aimait sincèrement sa fille, mais elle ne sait pas vivre avec sa douleur. Et puis le deuil lui va si bien; ses toilettes noires l’amincissent. Et depuis qu’elle a cessé de teindre ses cheveux, elle a rajeuni de dix ans. Est-ce vous qui lui avez donné cet excellent conseil?
Le Fanois fronça les sourcils avec un petit rire agacé.
--Vraiment, chère amie, si vous croyez que je m’occupe à ce point-là de la toilette de Mrs Smithers!
Miss Lambart sourit.
--Si cela vous ennuie de causer de Mrs Smithers, voulez-vous que nous parlions un peu de moi?
Tout de suite il parut plus à l’aise.
--De vous? Vous savez bien que c’est un sujet dont je ne me lasse jamais.
Elle était assise devant lui, svelte et fine dans sa robe sombre, qui faisait ressortir la transparence pâle de son teint, avivait la rougeur des lèvres, mettait des lueurs dorées sur ses cheveux trop blonds. Le Fanois se dit que jamais elle n’avait été plus jolie, plus séduisante; cependant, comme il sentait son regard grave se poser doucement sur le sien, il détourna les yeux.
--Oui, reprit-elle, je voudrais vous parler de moi. J’ai une nouvelle,--une grosse nouvelle,--à vous annoncer.
Il leva vivement la tête.
--Vous vous mariez?
--Peut-être; c’est possible; je n’en sais rien!
Elle le fixait toujours avec son regard calme et doux, qui semblait éclairé par un rayonnement intérieur.
--Vous m’avez demandé, tantôt, de ne pas vous parler de l’amour de cette pauvre enfant que nous pleurons. Je dois cependant vous dire qu’elle était si heureuse en se croyant aimée de vous, qu’elle a voulu qu’un peu de son bonheur rejaillît sur les autres. Elle savait, la pauvre chérie, que c’était moi qui avais plaidé votre cause auprès de sa mère, que j’avais lutté vaillamment, loyalement pour elle, et le jour même où elle est tombée malade elle m’a appelée chez elle pour m’exprimer sa reconnaissance.
Le Fanois avait reculé son fauteuil. Il se souleva à demi avec un mouvement irréfléchi; puis il se ravisa et se rassit.
--Continuez, dit-il à voix basse.
--Elle était tellement émue, la pauvre chère petite, qu’elle avait de la peine à trouver ses paroles; mais je devinais bien ce qu’elle voulait me dire, et je l’embrassai, en la priant de se taire et de se calmer. Alors elle me répondit qu’il lui serait impossible de jouir de son propre bonheur sans faire ce qu’elle pouvait pour assurer le mien. Elle me savait presque sans ressources, et ne supportait pas l’idée que je continuasse à vivre aux dépens des autres. Elle avait appris qu’en France une jeune fille ne peut guère se marier sans dot, et elle me pria d’accepter une donation qu’elle glissa dans ma main avec ses pauvres doigts brûlés de fièvre. Sa mine m’inquiétait déjà, et j’acceptai son cadeau avec un baiser, mais sans même jeter un coup d’œil sur le papier. Le lendemain la pneumonie se déclara, et trois jours après, elle était morte. J’avais serré le papier dans mon écritoire, et ce n’est que le jour après l’enterrement que je le regardai.
Elle s’arrêta un instant; puis elle glissa sa main sous les dentelles de son corsage, et en retira une feuille pliée qu’elle remit à Le Fanois.
--Tenez, dit-elle d’une voix tremblante.
Machinalement le jeune homme déplia la feuille, et y jeta un coup d’œil étonné.
--Un million... un million... balbutia-t-il.
--Ma foi, oui. La richesse de ces gens est invraisemblable. Ils vous font des donations d’un million comme ils régleraient la note du boulanger.
Elle se tut et leurs yeux se rencontrèrent.
--C’est comme dans les contes de fée, n’est-ce pas? dit-elle avec un petit rire nerveux.
Le Fanois s’était levé, et lui avait remis le papier d’une main qui tremblait légèrement.
De nouveau, il y eut un silence entre eux. Il était allé s’accouder à la cheminée, tandis que la jeune fille demeurait assise, les mains croisées sur les genoux, la tête légèrement inclinée. Ce fut Le Fanois qui parla le premier.
--Comme je suis heureux pour vous! Vous n’en doutez pas, n’est-ce pas? dit-il d’une voix émue, mais sans se rapprocher de Blanche.
Celle-ci leva lentement la tête et le regarda en rougissant.
--Et votre promesse; l’avez-vous oubliée? demanda-t-elle brusquement.
--Ma promesse?
Les joues de Le Fanois s’inondèrent de sang.
Elle continuait à l’envisager avec ses yeux profonds et tendres, qui semblaient chercher à deviner ce qui se passait en lui. Puis, comme il se taisait toujours, et restait appuyé contre la cheminée, sans faire mine de s’approcher d’elle, elle pâlit subitement et se leva.
--Je vois que vous l’avez oubliée en effet; tant pis! dit-elle en s’efforçant de prendre un ton enjoué, que démentaient ses pauvres yeux subitement voilés de larmes.
Le Fanois, au son de sa voix, se retourna brusquement, et s’avançant vers elle, lui saisit les poignets d’un geste violent et passionné.
--Non, non, je ne l’ai pas oubliée, je ne l’ai pas oubliée! s’écria-t-il, en l’attirant vers lui.
Elle eut un petit cri d’effarement joyeux; puis, au moment où elle allait céder à son étreinte, elle le regarda de nouveau et se jeta en arrière en le repoussant de toute la force de ses bras raidis.
--Mais qu’avez-vous, qu’avez-vous donc? dit-elle d’un ton d’épouvante.
Le Fanois lui tenait toujours les poignets serrés entre ses doigts crispés, et ils restèrent ainsi, un instant, les yeux dans les yeux.
--Jean, qu’avez-vous? Parlez, je vous en supplie! répéta-t-elle, haletante.
Il lâcha brusquement ses mains, et se détourna d’elle avec un geste désespéré.
--J’ai... que j’épouse la mère, dit-il en ricanant.
LES DEUX AUTRES
I
Debout devant la cheminée, Waythorn attendait que sa femme descendît pour passer à la salle à manger. C’était leur première soirée sous son propre toit, et son frémissement intérieur, indice d’une agitation juvénile, l’étonnait lui-même. Il n’était assurément pas vieux,--à peine avait-il plus de trente-cinq ans,--mais il s’était cru arrivé à l’âge où les passions se calment. Cependant, il sentait comme un regain de jeunesse se mêler à la satisfaction tranquille que suscitaient en lui l’atmosphère de son salon fleuri et l’attente du dîner en tête à tête avec sa femme.
La maladie de Lily Haskett, fille d’un premier mariage de Mrs Waythorn, avait brusquement rappelé les nouveaux mariés au cours de leur voyage de noces. D’après le désir exprimé par Waythorn, l’enfant avait été installée chez lui le jour même où il épousait sa mère; et aussitôt, le médecin leur annonçait qu’elle était atteinte de la typhoïde, une typhoïde légère, assurait-on, sans aucun symptôme inquiétant. Lily, dans toute la force de la santé et de ses douze ans, triompherait aisément d’une maladie qui promettait d’être bénigne. La garde émit le même avis, et parla sur un ton si rassurant que, le premier moment de frayeur passé, Alice Waythorn en avait pris son parti avec le plus grand sang-froid. Elle aimait tendrement Lily; son affection pour sa fille avait été un de ses plus grands charmes aux yeux de Waythorn; mais son système nerveux parfaitement équilibré, et dont avait hérité l’enfant, défendait à cette femme essentiellement raisonnable de perdre son temps en craintes vagues et chimériques. Aussi Waythorn s’attendait-il à la voir entrer dans le salon, un peu en retard sans doute pour avoir voulu jeter un dernier coup d’œil sur sa fille, mais aussi placide et parée que si ses lèvres se fussent posées sur un front d’enfant bien portant. Sa sérénité constante lui était un repos; elle compensait la nervosité de sa nature, à lui, quelque peu impressionnable; et tandis qu’il se la représentait penchée sur le lit de Lily, il pensait au baume que devait être sa présence auprès d’un malade; sa démarche seule ramènerait à la santé.
La vie de Waythorn avait été terne, plutôt par l’effet de son tempérament que par celui des circonstances, et il s’était laissé attirer vers Alice par sa gaieté imperturbable, qui entretenait la fraîcheur de sa jeunesse et de son entrain à un âge où les énergies féminines prennent le plus souvent un caractère différent, soit que les femmes perdent de leur activité, soit qu’elles deviennent plus agitées.
Il savait ce que l’on disait d’elle; car, malgré son excellente situation mondaine, la délation, quoique faible et timide, ne l’avait pas épargnée plus que d’autres. Lorsqu’elle avait fait son apparition dans le monde de New-York, il y avait quelque neuf ou dix ans, patronnée par Gus Varick, qui devait devenir son second mari et qui l’avait découverte on ne savait trop où,--à Pittsburg ou à Utica,--la société, tout en acceptant la jolie Mrs Haskett, s’était réservé le droit de désavouer au besoin sa propre sanction. Pourtant, les renseignements qu’on obtint sur elle établirent nettement sa parenté avec une famille parfaitement bien posée, et prouvèrent que son premier divorce était la conséquence inévitable d’un mariage imprudemment conclu à dix-sept ans; et comme on ne savait rien de Mr Haskett, il était facile de le charger de tous les péchés d’Israël.
Le mariage d’Alice Haskett avec Gus Varick lui ouvrit les portes d’une société dont elle souhaitait ardemment faire partie, et pendant plusieurs années les Varick furent le ménage en vogue de la capitale. Malheureusement, l’union fut courte et orageuse, et cette fois le mari eut ses partisans, quoique ses défenseurs convinssent eux-mêmes qu’il n’était pas fait pour le mariage.
Les tribunaux de New-York n’accordant le divorce qu’en cas d’adultère, un divorce y est, pour celui qui l’obtient, comme un brevet de vertu, et Mrs Varick, grâce au demi-veuvage de sa seconde séparation, fut admise à confier ses dernières infortunes conjugales aux oreilles les plus prudes de la ville. Mais lorsqu’on apprit son remariage avec Waythorn il se produisit un revirement momentané. Ses meilleurs amis eussent préféré la voir se confiner dans ce rôle de femme offensée qui lui était aussi séant que des voiles de crêpe à une veuve blonde et rose. Il est vrai qu’un temps suffisant s’était écoulé, et que personne n’osa ou n’eut même l’idée d’insinuer que Waythorn avait supplanté son prédécesseur. Mais on hochait la tête en parlant de lui, et un de ses amis,--un envieux sans doute,--à qui il déclarait avoir pris cette décision en toute connaissance de cause et les yeux ouverts, lui répondit sur un ton narquois:
--Oui, les yeux ouverts et les oreilles bouchées!
Waythorn pouvait sourire devant ces allusions qu’il avait escomptées d’avance. Il savait que la société n’est pas encore faite aux conséquences du divorce, et que, jusqu’au moment où l’usage les aura fait admettre, toute femme qui use de la liberté que lui accorde la loi doit justifier socialement de ses actes par sa propre manière d’être. A ce point de vue, Waythorn avait une confiance complète dans l’habileté de sa femme. Son opinion fut pleinement confirmée, et avant même la célébration du mariage, le cercle d’Alice Varick s’était ouvertement rallié pour la défendre contre la malveillance générale. Elle montra en tout son calme habituel, surmontant les obstacles sans paraître même les voir, et Waythorn, étonné de son sang-froid, songeait avec surprise à toutes ces mesquineries de la vie auxquelles il avait attaché tant d’importance. Il éprouvait maintenant le sentiment de s’être réfugié dans le port du salut, en unissant sa nature moins vivante à celle de sa femme, plus riche et plus ardente, et il se laissait aller à une réelle satisfaction en pensant que, tout à l’heure, sa tâche auprès de Lily accomplie, elle ne rougirait pas de témoigner franchement du plaisir que lui causeraient un bon dîner et sa première soirée dans l’hôtel de son mari.
Mais au moment où elle vint le retrouver, la charmante physionomie de Mrs Waythorn n’exprimait certes pas l’attente de ces joies nouvelles; et bien qu’elle eût mis la robe d’intérieur qui lui allait le mieux, elle ne montrait pas le sourire qui aurait dû l’accompagner. Waythorn ne l’avait jamais vue aussi préoccupée.
--Qu’y a-t-il? demanda-t-il. Lily serait-elle moins bien?
--Non; je sors de sa chambre et je l’ai laissée endormie.
Puis, après une seconde d’hésitation:
--Il m’arrive un ennui, ajouta Mrs Waythorn.
Il avait pris ses mains, et les tenant serrées dans les siennes, il sentit que les doigts de sa femme froissaient un papier.
--Cette lettre? demanda-t-il.
--Oui. Mr Haskett a écrit, ou du moins son avocat.
Waythorn, fort gêné, se sentit rougir. Il lâcha les mains d’Alice:
--A propos de quoi?
--A propos de Lily, qu’il veut voir. Vous savez, le tribunal...
--Oui, oui, interrompit Waythorn, nerveux.
On ne savait rien de Haskett à New-York. On le supposait vaguement resté dans cette obscurité dont sa femme avait été tirée, et Waythorn seul savait qu’il avait abandonné ses affaires à Utica pour s’installer à New-York et se rapprocher ainsi de sa fille. Pendant le temps de sa cour, Waythorn avait bien souvent rencontré à la porte la petite Lily, rose et souriante, partant pour «aller voir papa».
--Je suis désolée, murmura Mrs Waythorn.
Il se ressaisit:
--Que demande-t-il?
--Il veut la voir. Vous savez qu’elle va chez lui une fois par semaine.
--Eh bien! il ne suppose pas qu’elle puisse y aller en ce moment, je pense?
--Non; il a appris qu’elle est malade, et il compte venir ici.
--_Ici?_...
Mrs Waythorn rougit devant le regard de son mari. Ils détournèrent les yeux tous les deux.
--Je crains qu’il n’en ait le droit... Vous verrez...
Et elle lui tendit la lettre.
Waythorn fit un geste de refus. Il regardait vaguement dans le salon doucement éclairé qui, un moment auparavant, lui promettait une intimité si tendre.
--Je suis désolée, répéta Mrs Waythorn. Si Lily avait été transportable...
--Il ne peut en être question, répliqua-t-il avec impatience.
--J’en ai peur.
Ses lèvres se mirent à trembler, et Waythorn sentit qu’il avait été trop sec.
--Il faut qu’il vienne, bien entendu, dit-il. Quel jour?
--Je crains... demain...
--Très bien. Envoyez un mot demain matin.
Le maître d’hôtel annonça le dîner. Waythorn se retourna.
--Venez, vous devez être fatiguée. C’est fort désagréable, mais tâchez d’oublier cela, lui dit-il, en attirant la main de sa femme sous son bras.
--Vous êtes si bon, mon ami; oui, je tâcherai, murmura-t-elle.
Sa physionomie s’éclaira, et lorsqu’elle s’assit à table et regarda son mari par-dessus les fleurs, il vit sur ses lèvres un délicieux sourire.
--Comme tout est joli ici! soupira-t-elle, avec une voix qui trahissait un sentiment de bien-être.
Waythorn s’adressa au maître d’hôtel.
--Le Champagne tout de suite, dit-il. Mrs Waythorn est fatiguée.
Un instant après, leurs yeux se rencontrèrent au-dessus des coupes mousseuses; et il comprit à la limpidité du regard d’Alice qu’elle avait obéi à son désir et avait déjà oublié.
II
Le lendemain matin, Waythorn sortit plus tôt que de coutume. Haskett ne viendrait probablement que dans l’après-midi, mais un sentiment d’appréhension lui fit quitter la maison, et il se proposa de rester dehors toute la journée, peut-être même de dîner à son club. Comme il fermait la porte, il pensa qu’avant qu’il la rouvrît, elle aurait donné accès à un autre homme qui avait autant de droits que lui à la franchir, et cette idée lui causa une véritable répugnance physique.
Il prit le chemin de fer aérien à l’heure des employés et se trouva comprimé au milieu de la cohue humaine. En passant à la Huitième Avenue, l’homme en face de lui descendit; un autre monta à sa place, et Waythorn, levant la tête, reconnut Gus Varick. Ils étaient si près l’un de l’autre que Waythorn ne pouvait pas ne pas voir un léger signe de reconnaissance sur le visage de Varick, dont le genre de vie, plus bohème à présent, avait bouffi les traits autrefois si réguliers. Et après tout... pourquoi ne se seraient-ils pas salués? Ils avaient toujours été en bons termes, et Varick était divorcé avant que Waythorn eût remarqué et courtisé sa femme. Tous deux échangèrent un mot banal sur le désagrément de ces trains perpétuellement bondés, et lorsqu’il se trouva une banquette vide à côté d’eux l’horreur instinctive de la foule grossière poussa Waythorn à s’y asseoir avec Varick.
Ce dernier eut un soupir de soulagement.
--Sapristi! je me croyais vraiment passé à l’état de sardine!
Et il s’appuya en arrière, en regardant Waythorn avec insouciance.
--Je regrette que Sellers soit de nouveau malade, dit-il.
--Sellers?
Waythorn sursauta en entendant le nom de son associé sur les lèvres de Varick.
Celui-ci parut étonné.
--Vous ne le saviez pas pris par une crise de goutte? demanda-t-il.
--Non, j’étais absent, je ne suis revenu qu’hier soir.
Et Waythorn se sentit rougir en pressentant le sourire ironique de Varick.
--Ah! oui, c’est vrai; et Sellers a été pris il y a deux jours. Je crains qu’il ne soit fortement pincé. Et c’est très gênant pour moi en ce moment, car il m’assistait dans une affaire assez importante.
--Ah!
Waythorn se demanda depuis quand Varick s’occupait d’«affaires importantes». Jusqu’à présent, il ne s’était guère mêlé que de spéculations trop insignifiantes pour nécessiter l’intervention de la maison Sellers-Waythorn.
Il se dit que Varick parlait peut-être au hasard, afin de diminuer la contrainte que lui causait un voisinage gênant. Cette contrainte pesait de plus en plus sur Waythorn, et lorsque à Cortlandt Street il aperçut un visage connu et se rendit compte du ridicule de sa situation à côté de Varick, il se leva en marmottant une excuse.