Les metteurs en scène

Part 17

Chapter 173,930 wordsPublic domain

Mais de toutes ces séductions, il n’en est pas, j’imagine, qui puisse dépasser l’extase où me mit la première caresse de l’eau. Pour faire durer l’ivresse, je m’y laissai glisser tout doucement, me retenant des mains à la margelle du bassin, et souriant de voir mon corps, à mesure que je le laissais enfoncer, rompre la surface sombre et luisante, brisant en cent éclats le reflet des étoiles. Et l’eau, mon père, semblait me désirer autant que je la désirais moi-même. Les frissons montaient tout autour de moi, d’abord en caresses furtives, puis d’une longue étreinte qui m’enveloppa et m’aspira; à la fin, c’étaient des baisers à mes lèvres. Elle ne jouait pas en joyeuse camarade comme l’eau des torrents de mon enfance; c’était une amante secrète pleine de pitié pour mes souffrances, qui les pansait avec des mains silencieuses.

Dès l’abord, elle m’apparut comme une complice, me promettant à voix basse le secret en échange de mon amour. Et j’y retournai, mon père, et j’y retournai. Chaque jour je vivais dans cette seule pensée; chaque nuit j’y retournais avec une soif nouvelle...

Mais, à la fin, la vieille tourière mourut, et une jeune sœur converse prit sa place. Elle avait le sommeil léger, et l’oreille fine. Je savais quel danger je courais en allant jusqu’à sa cellule. Je connaissais le danger, mais quand tombait la nuit, je sentais l’eau m’attirer. La première nuit, je tins bon. La seconde nuit, je gagnai la porte de la tourière. Elle ne fit pas un mouvement lorsque j’entrai, mais se leva sans bruit et s’attacha à mes pas. La nuit suivante, elle avertit l’abbesse, et toutes deux me surprirent au bord du bassin.

Je fus châtiée de terrible manière: jeûnes, discipline, cachot, défense de boire; car l’abbesse demeurait stupéfaite de mon endurcissement dans le péché, et était décidée à faire un exemple. Durant un mois, je souffris les tourments de l’enfer; lorsqu’une nuit, les corsaires sarrasins envahirent notre moutier. Soudain, les ténèbres s’emplirent de feu et de sang. Mais, tandis que les autres nonnes couraient çà et là, s’attachaient aux vêtements de la mère abbesse, ou hurlaient de peur sur les marches de l’autel, je me glissai, inaperçue, par une poterne, et gagnai les hauteurs.

Le lendemain, les troupes impériales fondirent sur les infidèles, en pleine débauche, les exterminèrent et incendièrent leurs vaisseaux sur le rivage. L’abbesse et les religieuses furent délivrées, les murs du couvent rebâtis, et la paix rendue à la sainte demeure. Je sus tout cela par une bergère des collines, qui, m’ayant découverte dans ma cachette, m’apporta du miel et de l’eau. Dans son innocence, elle proposa de me ramener au monastère, mais, pendant son sommeil, je mis bas bure et scapulaire, et, lui dérobant son manteau, je pris la fuite. Depuis lors, j’ai erré, solitaire, sur la terre; vivant dans les bois et les lieux déserts, tourmentée souvent par la faim, par le froid, parfois par la peur. Pourtant je supporte toutes les adversités avec résignation, et sais faire face à tous dangers, pourvu qu’il me soit permis de dormir sous le ciel libre et de laver la poussière de mon corps dans la fraîcheur des eaux.

V

L’ermite, comme bien l’on pense, fut étrangement troublé par cette histoire, non moins qu’effaré de ce qu’un pareil cas se trouvât sur son chemin. Son premier mouvement fut de chasser la femme, car il n’ignorait pas tout ce qu’il y a de détestable dans la passion pour l’eau, ni comment saint Jérôme, saint Augustin et autres saints docteurs enseignent que quiconque entend purifier son âme ne saurait être distrait par le vain souci de la propreté corporelle.

Toutefois, se souvenant du désir qu’il avait eu de revoir ses laudes, il n’osa pas juger trop sévèrement la faute de sa sœur.

De plus, il était ému par le récit de la femme sauvage, de ses souffrances, de la plèbe sans foi ni loi parmi laquelle elle s’était trouvée jetée, égyptiaques, jongleurs, bandits, sorciers même, car ceux-ci sont maîtres ès incantations païennes de l’Orient, et pratiquent encore leurs rites au sein des simples tribus montagnardes. Et pourtant, elle ne voulait pas qu’il ne pensât que mal de cette gent vagabonde, des mains de laquelle elle avait plus d’une fois reçu le vivre et le réconfort, tandis que son pire péril (ainsi qu’il l’apprit à sa honte) lui était venu de moines errants, qui sont la plaie et l’opprobre de la chrétienté. Ils vont traînant leur paresse et leur débauche de couvent en couvent, laissant sur leur passage un relent de rapine, de beuverie ou de pis encore. A une ou deux reprises, la femme sauvage avait failli tomber entre leurs mains, et ne s’était tirée d’affaire que grâce à sa présence d’esprit et à son habitude de la forêt. Une fois, assura-t-elle à l’ermite, elle avait trouvé gîte chez un faune et sa femelle, qui l’avaient nourrie et hébergée dans leur caverne, où elle avait couché sur un lit de feuillage, côte à côte avec leurs hirsutes petits. Et dans cette caverne elle avait vu un Terme, ou idole de bois, très dégradée et vétuste, devant laquelle les sylvains placèrent des guirlandes et le miel de l’abeille sauvage, lorsqu’ils crurent leur convive endormie.

Elle lui parla aussi d’un village de tisserands montagnards où elle avait passé plusieurs semaines, apprenant à participer à leurs travaux en échange de l’hospitalité reçue. Par ce hameau passaient des chemineaux, savetiers, charbonniers, chevriers, qui s’en venaient à minuit, et enseignaient d’étranges doctrines dans les chaumières. Ce qu’ils enseignaient, elle ne pouvait clairement expliquer, sauf que, d’après leur créance, chaque âme est en communication directe avec le Créateur, sans que besoin soit de prêtre ou d’intermédiaire d’aucune sorte. Et, de la bouche de certains de leurs disciples, elle avait ouï dire qu’il y a deux divinités, celle du bien et celle du mal, et que le dieu du mal est assis à Rome sur le trône pontifical. Mais, en dépit de ces ténébreuses doctrines, ces gens étaient doux et compatissants, pleins de bonté envers les pauvres et les chemineaux. Aussi fut-elle affligée lorsqu’un jour parut un moine dominicain, suivi d’une troupe de soldats, qui s’emparèrent de plusieurs des tisserands et les traînèrent en prison, tandis que les autres, avec leurs femmes et leurs enfants, gagnaient la forêt en plein hiver. Elle prit la fuite avec eux, redoutant d’être accusée de leur hérésie et pendant des mois ils se tinrent cachés en des lieux sauvages; les plus âgés et les moins robustes, lorsqu’ils tombaient malades par suite des privations et des intempéries, étaient pieusement soignés par leurs frères et mouraient dans la foi assurée du paradis.

La femme sauvage racontait toutes ces choses avec modestie et simplicité, comme ne s’y étant trouvée mêlée que par mésaventure. Elle dit encore à l’ermite que, chaque fois qu’elle venait à entendre le son des cloches d’église, elle ne manquait jamais de dire un _Ave_ ou un _Pater_, et que souvent, couchée dans les ténèbres de la forêt, elle avait fait taire ses terreurs en récitant ces versets de vêpres:

«Gardez-nous, mon Dieu, comme la prunelle de l’œil;

«Donnez-nous protection à l’ombre de vos ailes.»

La plaie de son pied guérissait lentement, et pendant qu’elle se cicatrisait, l’ermite allait chaque jour jusqu’à la grotte de la réfugiée, lui donnant des enseignements d’amour et de charité, et l’exhortant à retourner au cloître. Mais à ceci elle se refusait constamment, si bien que, de crainte qu’elle ne tentât de s’enfuir avant que son pied ne fût guéri et ne s’exposât ainsi à la faim ou aux mauvais traitements, il lui fit promesse de ne rien révéler de sa retraite, ni de prendre quelque mesure que ce fût pour la remettre au pouvoir de son ordre.

A la vérité, il en vint à douter qu’elle eût la moindre vocation pour la vie recluse. Cependant la candeur de son âme lui faisait croire qu’elle pouvait être ramenée au bien si elle se sentait assurée de la liberté. Aussi, après maint débat intérieur (sa promesse lui interdisant de prendre de quiconque avis à cet égard), il résolut de la laisser séjourner dans la caverne jusqu’à ce que quelque éclaircissement lui vînt. Et un jour qu’il lui rendait visite vers l’heure de none (car il avait contracté la pieuse habitude de réciter en sa compagnie l’office du soir), il la trouva donnant des soins à un petit pâtre qu’un vertige avait fait choir d’un rocher au-dessus de la grotte. Privé de sentiment et couvert de sang, il gisait à ses pieds. Et l’ermite vit avec émerveillement l’adresse qu’elle apportait à bander les blessures, et comment elle rendit ses esprits à l’enfant en lui donnant à boire d’une liqueur qu’elle-même avait distillée des simples de la montagne. Le blessé ouvrit les yeux et loua le Seigneur, comme rendu à la vie par l’intervention du ciel. Or, il était de notoriété publique que ce garçon était sujet à des vertiges, et plus d’une fois était tombé cependant qu’il gardait son troupeau.

Et l’ermite, sachant que les grands saints ou les impurs nécromants sont seuls capables de chasser les démons, en vint à craindre que la femme sauvage n’eût usé, à l’égard des esprits, d’exorcismes impies. Mais elle lui donna à comprendre que le mal du pâtre n’avait d’autre cause que l’ardeur du soleil et que de semblables étourdissements étant de fréquente occurrence dans les climats chauds d’où elle venait, elle avait appris, d’une femme experte en drogues, comment y remédier par une décoction du «carduus benedictus» faite dans la troisième nuit de la lune croissante, et sans aucune intervention magique. «Mais, ajouta-t-elle, tu n’auras pas à redouter que j’attire le scandale sur ta sainte retraite, car, grâce aux enseignements de cette même femme, ma propre blessure est à peu près guérie, et demain, au coucher du soleil, je partirai.»

L’ermite, à ces paroles, sentit un poids à son cœur, et il lui parut que, dans le même instant, le regard de l’étrangère s’attristait. Et voici que, soudain, ses doutes furent levés, et il connut quelles étaient les volontés de Dieu à l’égard de la femme sauvage. «Pourquoi, lui dit-il, fuir ces lieux où tu es à l’abri des dangers, et où tu peux prendre soin du salut de ton âme. Serait-ce que tes pieds sont las de ne plus cheminer, ou que ton esprit est assoiffé des propos du siècle?» Elle lui répondit qu’elle n’avait nul désir de voyager et nulle répulsion pour la solitude. «Mais, dit-elle, il me faut bien aller mendier mon pain, puisqu’en cette solitude il n’y a que toi qui me puisse nourrir. De plus, lorsqu’on saura que j’ai guéri le pâtre, les gens curieux et avides de médisance pourront me rechercher et me ramener de force au couvent.»

Alors l’ermite reprit: «Aux temps jadis, lorsque la foi de Notre-Seigneur Jésus-Christ fut prêchée pour la première fois, il y eut de saintes femmes qui s’en furent au désert et y vécurent dans la solitude, pour la plus grande gloire de Dieu et l’édification de leur sexe. Si ton esprit te porte à embrasser une existence à ce point austère, à te contenter de ce que produit le désert, à passer tes jours dans la prière et la veille, il n’est pas impossible que tu puisses faire ainsi réparation du grave péché dont tu t’es rendue coupable, et qu’il te soit permis de vivre et de mourir dans la paix de Notre-Seigneur.»

Ainsi parla-t-il, sachant que si elle le quittait pour retourner à la vie vagabonde, la faim et la peur la pourraient mener à de nouveaux péchés. Tandis qu’en une vie de pénitence et de réclusion peut-être ses yeux s’ouvriraient-ils à son iniquité.

Il la vit troublée par ses raisons et sur le point d’y céder, et d’embrasser une vie de sainteté. Mais soudain elle devint comme frappée de mutisme, les yeux abaissés sur la vallée qui s’ouvrait à leurs pieds. «Un ruisseau coule au fond de ce ravin, dit-elle enfin; m’interdiras-tu de m’y baigner au fort de l’été?--Ce n’est pas de moi, ma fille, mais de la loi de Dieu, que vient cette défense, répondit l’ermite, et vois comme le ciel t’accorde sa miraculeuse protection, car, en la chaude saison, à l’époque de ta frénésie, notre ruisseau est tari, et ta tentation te sera épargnée. Au demeurant, sur ces hauteurs, il n’est jamais de ces excès de chaleur qui affolent le corps, mais, en tous temps, avant l’aube comme à l’angélus, un souffle d’air vif qui rafraîchit à l’égal d’un bain.»

Et, après avoir longuement médité sur ces choses, après avoir reçu derechef l’engagement qu’elle ne serait pas trahie, la femme sauvage se décida à adopter la vie d’anachorète, et l’ermite tomba à genoux, adorant Dieu et se réjouissant à la pensée que, s’il sauvait l’âme de sa sœur, son propre temps d’épreuve serait abrégé.

VI

A partir de ce jour, durant deux années, l’ermite et la femme sauvage vécurent côte à côte, se réunissant pour prier aux grandes fêtes de l’année, mais le reste du temps demeurant séparés, occupés à de pieuses pratiques.

Tout d’abord, l’ermite, connaissant la faiblesse des femmes et leur peu de vocation pour la vie solitaire, avait craint de se voir distrait par le voisinage de la pénitente. Mais elle se tint fidèlement aux instructions qu’il lui donna, évitant de le voir en dehors des fêtes d’obligation, et, lorsqu’ils se trouvaient en présence l’un de l’autre, témoignant d’une attitude à ce point modeste et pieuse, que l’âme de l’ermite y acquit une ferveur nouvelle. Et peu à peu, il lui devint doux de penser que, tout proche de lui encore qu’invisible, un autre être accomplissait aux mêmes heures que lui les mêmes tâches, si bien qu’occupé à cultiver son jardin, à réciter le chapelet, à dire, debout sous les étoiles, l’office de minuit, il se sentait une compagnie dans ses travaux comme dans ses dévotions.

Cependant le bruit s’était répandu au loin qu’une femme, qui savait chasser les démons, avait établi sa demeure dans la falaise de l’ermite. Aussi beaucoup de malades vinrent-ils de la vallée la trouver, et s’en retournèrent-ils guéris par elle. Ces pauvres pèlerins lui apportèrent de l’huile et de la farine, et, de ses mains, elle se fit un jardin pareil à celui de l’ermite, où elle sema du blé et des lentilles. Mais jamais elle ne consentit à prendre une truite au ruisseau, ni à accepter en présent quelque sauvagine prise au piège, car elle disait qu’au cours de sa vie vagabonde les bêtes des bois l’avaient traitée comme une amie et qu’elle avait dormi en paix au milieu d’elles. Aussi ne pouvait-elle souffrir qu’on leur fît du mal.

La troisième année survint une peste; et la mort s’en fut par les cités, et pour y échapper, beaucoup de pauvres paysans s’enfuirent dans la montagne. L’ermite et sa pénitente prirent soin d’eux, et les remèdes de la femme sauvage furent à ce point efficaces que la renommée en parvint jusqu’à la ville, d’où une députation de bourgeois, porteurs de riches présents, la vint trouver, la suppliant de descendre et de venir réconforter leurs malades. L’ermite, la voyant partir pour une aussi périlleuse mission, l’eût voulu accompagner, mais elle lui représenta qu’il valait mieux demeurer pour donner des soins aux fugitifs. Et durant de longs jours son cœur se consuma à prier pour elle, et il tremblait, à l’arrivée de tout venant, qu’il ne portât la nouvelle de sa mort.

Pourtant, à la fin, elle reparut, épuisée, mais saine et sauve, chargée des bénédictions de la cité entière. Dès lors, son renom de sainteté s’étendit aussi loin que celui de l’ermite.

Voyant la constance dont elle faisait preuve dans la vie qu’elle avait choisie et les progrès qu’elle avait faits dans la voie de la perfection, l’ermite sentit qu’il devenait opportun de lui prêcher à nouveau le retour au couvent. Plus d’une fois il prit la résolution de lui en parler, et puis le cœur lui manqua. A la fin, il vint à penser qu’à différer ce devoir, il mettait en péril sa propre âme, et sur ce, au premier jour de fête, en la revoyant, il lui rappela qu’en dépit de ses œuvres pies, elle vivait toujours dans le péché et l’excommunication et que, maintenant qu’elle avait goûté de nouveau aux douceurs du bien, il était de son devoir de confesser sa faute et de se remettre aux mains de ses supérieurs.

Elle l’écouta d’un air soumis, mais lorsqu’il eut parlé, elle demeura silencieuse et ses larmes coulèrent; et à la regarder, il pleura aussi et ne dit plus rien. Et ayant dit leurs prières ensemble, ils s’en retournèrent chacun à sa grotte.

Ce ne fut qu’à la fin de l’hiver que la violence de la peste s’atténua. Le printemps et le commencement de l’été ne furent que de pluies et de chaleurs intenses. Lorsque l’ermite, à l’occasion de la Pentecôte, fut visiter la femme sauvage, elle lui parut si faible et si épuisée que, lorsqu’ils eurent récité le _Veni sancte_ et les psaumes propres, il la taxa d’excès dans la rigueur des pénitences. Mais elle répondit que sa faiblesse n’était point due à un abus de macérations; mais bien de ce qu’elle avait rapporté de ses fatigues auprès des malades une lassitude corporelle qu’aggravait encore l’intempérie de la saison. Les pluies pernicieuses continuaient, tombant surtout pendant la nuit, tandis que durant le jour de chaudes vapeurs s’élevaient du sol. La lassitude envahit l’ermite à son tour, et à grand’peine se traînait-il jusqu’à la source où il s’approvisionnait d’eau potable. Il prit l’habitude de s’y rendre avant le chant du coq, aussitôt après avoir récité matines, car à cette heure la pluie cessait pour l’ordinaire, et une faible brise se faisait sentir. A cause de cette pluvieuse saison, le ruisseau n’avait pas tari, et au lieu de remplir goutte à goutte sa gourde au mince filet de la source, l’ermite l’allait faire d’un seul coup à la rive même. Et une fois, comme il descendait la pente abrupte du ravin, il entendit le taillis s’agiter et vit remuer le feuillage comme si quelqu’un s’y mouvait. Le bruit cessa en même temps que le mouvement des feuilles, mais l’ermite eut le cœur saisi, car il lui avait semblé entrevoir dans la pénombre une apparence humaine, comme celle que revêtent les sylvains. Et la pensée que de pareils êtres pussent hanter le ravin lui faisait horreur.

Quelques jours s’écoulèrent, et de nouveau, en descendant au ruisseau, il vit une forme fugitive dans les buissons. Cette fois, une peur plus grande le saisit, et ce fut avec ferveur qu’il pria pour les âmes exposées à la tentation. Et lorsqu’il revit la femme sauvage à la fête des Sept Macchabées, qui tombe le premier jour d’août, il fut effrayé de son aspect délabré, et la supplia de cesser tout travail et de se confier à ses soins. Mais elle s’y refusa, doucement, lui demandant seulement de lui garder constamment une place dans ses prières.

Avant la fête de l’Assomption les pluies prirent fin, et la peste qui commençait à reparaître s’arrêta. Mais l’ardeur du soleil ne fit que croître, et la falaise de l’ermite devint une fournaise. Pareille chaleur avait été jusque-là chose inconnue dans la contrée; mais les gens ne murmuraient point, car la cessation de la pluie fut le salut de leurs récoltes et marqua la fin de la peste. Ces bienfaits, on les attribua pour une grande part aux prières et aux macérations des deux saints anachorètes. Aussi, à la veille de l’Assomption, envoya-t-on un messager à l’ermite pour lui faire savoir que, le lendemain, dès le point du jour, citadins et habitants de la vallée viendraient, conduits par leur évêque porteur de la bénédiction pontificale pour les deux solitaires, et qu’il se proposait de célébrer la messe de l’Assomption dans la caverne au flanc de la falaise. A cette nouvelle, l’ermite ne se connut plus d’allégresse, car il vit là un signe d’en haut, témoignant que ses prières avaient été écoutées, et qu’il avait conquis le salut pour la femme sauvage aussi bien que pour lui. Et toute la nuit il pria, afin que le lendemain elle confessât sa faute et pût recevoir en même temps que lui le très saint sacrement.

Avant l’aube, il récita les psaumes du propre nocturne, puis, ceignant son froc et chaussant ses sandales, il partit à la rencontre de l’évêque.

Comme il descendait, le jour se levait sur les monts, et il lui parut n’avoir jamais contemplé aurore si belle. Les profondeurs du ciel en étaient remplies de clarté, et cette clarté pénétrait jusqu’aux replis boisés de la vallée, de même que la grâce avait pénétré les replis les plus obscurs de son âme. La brise matinale était tombée, il n’entendait que le bruit de ses propres pas, et le murmure du ruisseau, dont le courant, bien qu’atténué, coulait encore parmi les rochers; mais comme il atteignait le fond du ravin, le son du plain-chant vint jusqu’à lui, et il sut que les pèlerins n’étaient pas loin. Son cœur bondit et ses pieds se hâtèrent mais pour s’arrêter soudain au bord du ruisseau, car, dans un retour où l’eau dormante avait encore quelque profondeur, il vit luire un corps de femme, et, sur la berge, gisaient la bure et les sandales de la femme sauvage!

La peur et la colère s’emparèrent du cœur de l’ermite, et il demeura comme frappé de mutisme, se couvrant les yeux, de honte. Cependant le chant des pèlerins s’enflait, plus clair, plus proche, et il cria furieusement à la femme sauvage d’avoir à sortir de l’eau et à se cacher.

Elle ne répondit pas, mais dans la pénombre il vit ses membres ondoyer avec l’ondoiement de l’eau, tandis que ses yeux étaient tournés vers lui comme en dérision. Rempli de rage, il enjamba les pierres, jusqu’à la berge, se pencha et saisit la femme par l’épaule. A ce moment, il l’eût étranglée de ses mains, tant le contact de sa chair le remplit d’horreur. Mais cependant qu’il l’accablait des plus cruelles injures, il vit qu’elle le fixait avec des yeux sans regard, et soudain il connut qu’elle était trépassée. Alors, au milieu de sa colère et de sa crainte, il se sentit atteint d’un grand coup. Car voici que tous ses labeurs avaient été vains, et qu’en dépit de ses efforts, celle qu’il avait aimée en Jésus-Christ était demeurée dans le péché.

Un instant, la pitié le prit; l’instant d’après, il comprit que des gens l’allaient découvrir, courbé sur le corps d’une femme nue, d’une femme qu’il leur avait donnée pour sainte! mais qu’à tous aujourd’hui il serait loisible de tenir pour l’instrument de sa perdition. Et voyant comme, à ce contact, tout le patient édifice de son salut avait été ruiné, et son âme exposée au plus mortel des périls, il sentit la terre tourner et ses yeux ne virent plus la lumière.

Déjà apparaissait la tête de la procession et le ravin retentissait des amples accords du _Salve Regina_. Quand l’ermite rouvrit les yeux, l’air étincelait des feux de mille cierges, faisant briller l’or des vêtements sacerdotaux, l’ostensoir éblouissant sous son dais. Et toute proche de lui, il vit la face de l’évêque.

L’ermite se releva sur les genoux. «Mon père devant Dieu, s’écria-t-il, voici que, pour mes péchés, je viens d’être visité par un démon.» Mais, tandis qu’il parlait, il s’aperçut que personne ne l’écoutait parmi les assistants, mais que l’évêque et tout le clergé étaient tombés à genoux au bord du ruisseau. Et, suivant leurs regards, l’ermite vit que les eaux troubles recouvraient comme d’un vêtement les membres de la femme sauvage, tandis qu’autour de sa tête flottait une lueur. Et jusqu’aux derniers rangs de la multitude une grande clameur s’éleva, car plus d’un se trouvait là, qu’avait guéri la femme sauvage et qui voyait, dans ce prodige, la main de Dieu. Mais voici qu’une nouvelle terreur s’empara de l’ermite: n’avait-il pas jeté une malédiction à une sainte expirante? Ne l’avait-il pas dénoncée à la face de tout un peuple? Et cette angoisse nouvelle, si proche de la première, ébranla à tel point son corps débile, que ses membres défaillirent et qu’il retomba derechef.