Les metteurs en scène

Part 16

Chapter 163,979 wordsPublic domain

L’ermite se sentait fort attiré par le récit de ces austérités, auxquelles, dans son humilité, il ne songeait pas à égaler les siennes, mais que pour le bien de son âme, il souhaitait de contempler et de louer. Aussi, un jour, chaussa-t-il ses sandales; il se tailla un bourdon dans l’aulnaie du ruisseau, et se mit en route pour aller visiter le saint de la Roche. On était à la douce saison où lèvent les semences, où les arbres se couvrent de bourgeons. L’ermite était soucieux à la pensée de laisser ses plantes sans eau, mais il ne pouvait songer à entreprendre le voyage en hiver, à cause des neiges, et d’autre part, en été, il pouvait craindre que son potager eût plus encore à pâtir de son absence. Il partit donc, priant Dieu que la pluie vînt à tomber pendant qu’il serait parti, et comptant être de retour au bout de cinq journées.

Les paysans dans les champs quittaient leur travail pour demander sa bénédiction, et nombre d’entre eux l’eussent même suivi, s’il ne leur eût dit le but de son pèlerinage auprès du saint de la Roche et son désir de l’accomplir seul, ainsi qu’il sied à un solitaire rendant visite à un de ses pareils. Ils respectèrent sa volonté et, poursuivant sa route, il pénétra dans la forêt. Dans la forêt, il marcha deux jours et dormit deux nuits. Il entendit hurler les loups et passer les renards dans les broussailles. Une fois, au crépuscule, un homme brun et velu le vint regarder au travers du feuillage, puis s’enfuit, le galop de ses sabots s’assourdissant dans sa course. Mais l’ermite ne redoutait ni les bêtes féroces, ni les malfaiteurs, ni même les faunes et les satyres qui demeurent encore aux mystérieuses profondeurs des forêts où la croix n’a pas été dressée. Car il se disait: «Si je meurs, n’est-ce pas pour la plus grande gloire de Dieu. Si je reste en vie, ne faut-il pas que ce soit aux mêmes fins?»

Seulement il éprouvait une secrète angoisse à la pensée qu’il pouvait mourir sans avoir revu ses laudes. Cependant, le troisième jour, il parvint sans mésaventure à une nouvelle vallée.

Il commença alors à gravir la montagne, traversant d’abord des bois de hêtres et de chênes, puis des pins et des genêts, enfin des crètes de roche rouge où une chétive croissance de lentisques et de bruyères couvrait seule la pierre pelée. Dès lors il pensa toucher au but, mais il lui fallut deux jours encore voyager dans une pareille région, le ciel semblant tout proche, et les pays verdoyants s’abaissant dans le lointain. Parfois, pendant des heures, il ne voyait que des pentes rougeâtres aux maigres buissons, et le ciel d’un bleu dur, si voisin qu’il semblait qu’on eût pu le toucher de la main. Puis, à un détour du chemin, les rochers s’écartaient et le regard plongeait dans un long défilé revêtu de pins par delà lequel la forêt s’étendait jusqu’à une plaine étincelante de cités et fermée par une autre chaîne de montagnes distante de bien des journées de marche. Aux yeux de certains, ceci eût été un redoutable spectacle, faisant souvenir le voyageur de son isolement et des périls qui foisonnent aux lieux déserts, et de l’impuissance humaine à leur encontre. Mais l’ermite était si bien fait à la solitude, et avait tant d’amour pour toutes choses créées que pour lui les rochers dénudés chantaient les louanges de leur créateur et que les vastes espaces rendaient témoignage à sa grandeur. De sorte que son serviteur continuait son voyage sans frayeur.

Mais un matin, après une longue escalade le long des pentes abruptes et malaisées, le voyageur fit halte à une courbe du chemin, car à ses pieds se déroulait non une plaine étincelante de cités, mais une immensité d’argent liquide atteignant jusqu’aux limites du monde. L’ermite connut que c’était la mer. La peur le saisit, car c’était un effrayant spectacle de voir la prodigieuse plaine s’agiter comme palpite une poitrine humaine. Et tandis qu’il la contemplait il lui sembla que le sol ondulait aussi sous ses pieds. Mais il se souvint aussitôt comment Notre-Seigneur avait marché sur les flots, comment même sainte Marie l’Egyptienne, une grande pécheresse, avait franchi à pied sec les eaux du Jourdain, pour recevoir le très saint sacrement des mains de Zozyme l’abbé. Et alors le cœur de l’ermite redevint calme, et il chantait en descendant la montagne: «La mer te louera, Seigneur!» Tout le jour il la vit et la perdit de vue tour à tour: mais vers le soir, il parvint à un étroit défilé dans la montagne et s’étendit pour dormir dans un bois de pins. Six jours s’étaient écoulés depuis son départ, et de nouveau il s’inquiétait au sujet de ses légumes, mais il se dit: «Qu’importe que périsse mon jardin, s’il m’est donné de voir un saint homme face à face et de louer Dieu en sa compagnie.» Et son abattement ne dura guère.

Il était sur pied avant l’aube, sous les étoiles pâlissantes, et quittant le bois où il avait dormi il commença à gravir la face d’une haute falaise dont il lui fallait saisir les aspérités avec les mains, tandis qu’à chaque pas qu’il gagnait, un rocher semblait se pencher au-devant de lui comme pour le repousser dans l’abîme. De la sorte, les pieds meurtris et saignants, il atteignit un haut plateau pierreux au moment même où le soleil s’enfonçait dans la mer: et, dans la lumière pourprée, il vit une roche creuse, et dans le creux, le saint se tenant assis. L’ermite tomba à genoux, en louant Dieu, puis s’étant relevé, courut au travers du plateau vers la roche. En approchant, il vit que le saint était un très vieil homme, vêtu d’une peau de chèvre et portant une longue barbe blanche. Il demeurait assis, immobile, les mains sur les genoux, et fixait sur le soleil couchant deux orbites sanguinolents. Près de lui était un jeune garçon, également vêtu de peaux, occupé à chasser les mouches de son visage, mais elles revenaient sans cesse se poser sur l’humeur qui coulait de ses yeux.

Il ne parut ni entendre ni voir l’arrivée de l’ermite, et se tint tout tranquille, jusqu’à ce que le jeune garçon lui dit: «Mon père, voici un pèlerin.» Alors le saint éleva la voix et demanda rudement qui était là et ce que voulait l’étranger. L’ermite répondit: «Mon père, le renom de vos saintes pratiques est venu jusqu’à moi, fort loin d’ici. Etant moi-même un solitaire, et bien que je ne puisse vous être comparé en piété, il m’a paru séant de passer les monts afin que nous nous trouvions réunis et puissions louer la solitude.» Le saint répliqua: «Imbécile, comment deux hommes pourraient-ils se réunir et louer la solitude, puisque, par le fait même, ils mettent fin à l’objet de leurs louanges!» A cela l’ermite fut cruellement interdit, car il avait médité en chemin, les termes de sa harangue, la récitant nombre de fois. Aujourd’hui elle lui apparaissait plus vaine que le pétillement du fagot sous la marmite. Toutefois il reprit courage et dit: «Il est vrai, mon père; mais deux pécheurs ne peuvent-ils s’asseoir côte à côte et louer le Seigneur, qui leur a enseigné les bienfaits de la solitude.» L’autre répondit: «Si tu avais vraiment appris à connaître les bienfaits de cette solitude, tu n’en ferais pas si bon marché en d’inutiles pérégrinations.» Et comme l’ermite ne savait que dire, il reprit encore: «Si deux pécheurs se rencontrent, ils ne sauraient mieux louer le Seigneur qu’en allant chacun son chemin en silence.» Après avoir prononcé ces paroles, il ferma la bouche et demeura immobile tandis que le jeune garçon chassait les mouches de ses orbites. Mais le cœur de l’ermite défaillit, car, pour la première fois il sentit la fatigue du chemin parcouru, et la grande distance qui le séparait de chez lui.

Il avait eu l’intention de consulter le saint au sujet de ses laudes et de savoir s’il était à propos de les détruire. Mais maintenant il ne trouvait plus le courage de rien dire, et tournant les talons, il commença à descendre la montagne.

Soudain il entendit courir après lui, le jeune garçon le rejoignait et lui mit dans la main un rayon de miel: «Tu es venu de loin et dois avoir faim», dit-il, et avant que l’ermite ait pu le remercier, il était retourné à sa tâche.

L’ermite descendit la montagne jusqu’à la forêt où il avait dormi précédemment, et y refit sa couche, mais il n’eut nulle envie de manger avant de s’endormir, car son cœur avait faim plus que son corps, et ses larmes rendaient amer le rayon de miel.

III

Le quatorzième jour, il parvint à sa propre vallée et aperçut les murs de sa cité natale profilés contre le ciel. Ses pieds étaient douloureux et son cœur pesant, car son long pèlerinage ne lui avait rapporté que lassitude et qu’humiliation. Par surcroît, pas une goutte de pluie n’était tombée, et il ne doutait pas que son jardin eût péri. Il gravit péniblement la falaise et atteignit sa caverne à l’angélus. Là, un prodige l’attendait. Car, bien que le sol environnant fût desséché et friable, son jardin reluisait d’humidité, et les plantes, fraîches et épanouies, avaient poussé d’un jet sans précédent. Chose plus surprenante encore, les vrilles de coloquinte avaient été guidées alentour de la porte, et s’agenouillant, il vit la terre binée entre les rangs de légumes germés, tandis que chaque feuille ruisselait comme après une averse. Il parut alors à l’ermite qu’il se trouvait en présence d’un miracle, mais, doutant de ses mérites, il se refusait à croire qu’il en pût être digne et entra dans sa demeure pour méditer sur l’événement. Et sur sa couche de roseaux il vit une jeune femme endormie, couverte d’un vêtement singulier, avec d’étranges amulettes autour du cou.

Ce spectacle remplit l’ermite de frayeur, car il se souvenait du nombre de cas où le démon, pour tenter les Pères du désert, avait pris la forme d’une femme. Il réfléchit pourtant que, n’éprouvant aucun plaisir à la vue de cette créature, brune comme cornouille et amaigrie par la marche, il ne courait guère de péril à la regarder. Il la prit d’abord pour une Egyptiaque errante, mais voyant sur son sein, parmi les amulettes païennes, un Agnus Dei, il en fut si surpris qu’il se pencha sur elle et la réveilla.

Elle sursauta, mais voyant la cuculle et le bourdon de l’ermite, et son visage incliné, elle demeura étendue et dit: «J’ai arrosé chaque jour ton jardin en échange des haricots et de l’huile que j’ai pris à ta provision.--Qui es-tu et d’où viens-tu? dit l’ermite.--Je suis une femme sauvage et je vis dans les bois.» Et comme il la pressait derechef de lui dire pourquoi elle avait cherché refuge dans sa caverne, elle lui apprit que le Midi, d’où elle venait, était envahi par des compagnies d’hommes d’armes et par des troupes de malfaiteurs, et qu’il y prévalait un désordre et un carnage fort grands. L’ermite reconnut ces nouvelles pour vraies, les ayant apprises au cours de son voyage de retour.

La femme sauvage lui raconta encore qu’elle avait été traquée à travers bois, comme une bête, par un gros d’hommes d’armes ivres--des lansquenets du Nord, à en juger d’après leurs habits et leur langage barbares. Enfin, mourante de faim et recrue de fatigue, elle avait atteint la caverne et y avait trouvé une cachette contre ceux qui la poursuivaient. «Je ne crains, dit-elle, ni les animaux féroces, ni les gens des bois, charbonniers, égyptiaques, ménestrels errants ou colporteurs. Les voleurs de grand chemin ne me touchent pas, car je suis pauvre, et ma peau est noire. Mais quant à ces hommes d’armes saouls de vin, ils sont plus à craindre que loups ou tigres.»

Et le cœur de l’ermite s’attendrit, car il pensa à sa petite sœur couchée, la gorge ouverte, sur les marches de l’autel, et aux scènes de sang et de pillage qui l’avaient fait fuir jusqu’au fond du désert. Aussi, dit-il à l’étrangère que, puisqu’il n’était pas bienséant qu’elle demeurât dans sa grotte, il manderait à une pieuse dame de la ville qu’elle voulût bien l’héberger et lui procurer de l’ouvrage. «Car, dit-il, je vois, grâce à la sainte image suspendue à ton cou, que tu n’es pas une malheureuse païenne, mais bien une enfant de Jésus-Christ, pour égarée que tu sois au désert.--Oui, répondit-elle, je suis chrétienne, et sais autant d’oraisons que toi-même, mais je ne remettrai jamais les pieds dans l’enceinte d’une ville, de peur qu’on ne me reprenne et me fasse rentrer au cloître.--Quoi! s’écria l’ermite, en sursautant, serais-tu une nonne parjure?» Et il fit le signe de la croix, songeant encore au démon. Elle sourit et reprit: «Il est vrai que je fus naguère une femme cloîtrée, mais jamais ne le serai-je plus de mon gré. Chasse-moi si telle est ta volonté, mais je ne pourrai aller bien loin, m’étant blessée au pied en gravissant la côte pour porter de l’eau dans ton jardin.» Et elle fit voir sa blessure. A cette vue, pour effrayé qu’il fût, l’ermite se sentit ému de pitié; il lava la plaie et la banda, et tout en faisant de la sorte, il pensait que, peut-être, son étrange visiteuse lui avait-elle été dépêchée non pour la perdition de son âme à lui, mais pour son salut à elle. Et dès cette heure, il eut à cœur de la sauver.

Mais comme il ne pouvait être convenable qu’elle restât davantage dans sa caverne, il la fit boire, lui donna une poignée de lentilles, l’aida à se lever, et lui mettant en main son bourdon, la guida jusqu’à une anfractuosité s’ouvrant, non loin de là, dans la falaise. Et cependant qu’ils cheminaient, les cloches du soir se firent entendre par delà la vallée: il se mit à réciter l’angélus, et elle s’associa à lui pieusement, les mains jointes, sans omettre une seule parole.

Toutefois, la pensée du crime qu’elle avait commis pesait à l’âme du saint homme, et le lendemain, lorsqu’il fut lui porter des provisions, il lui demanda comment il avait pu se faire qu’elle eût succombé à un péché aussi abominable. Et voici le récit qu’elle lui fit.

IV

Je suis née, dit-elle, dans le pays du Nord, où les hivers sont longs et froids, où la neige tombe parfois jusque dans les vallées et où elle couvre les montagnes pendant des mois entiers. Le château de mon père s’élève au milieu d’une haute forêt verte, où les vents, sans trêve, agitent les feuilles, et où une froide rivière descend des gorges glacées. Au midi s’étendait la vaste plaine, poudroyante de chaleur; mais au-dessus de nous étaient des défilés rocheux, où les aigles font leur nid et où hurle l’orage.

En hiver de grands feux emplissaient les âtres, et même au cœur de l’été un vent frais soufflait des défilés. Mais lorsque j’étais encore enfant, ma mère partit vers le Sud dans la suite de la grande Impératrice, et je fus emmenée avec elle. Nous voyageâmes bien des jours, à travers monts et plaines, nous vîmes Rome, où le Pape demeure dans un palais d’or, et mainte autre cité, et nous parvînmes enfin à la cour du grand Empereur. Là, deux ans ou plus, nous vécûmes dans le faste et les réjouissances, car c’était une cour merveilleuse remplie de mimes, de magiciens, de philosophes et de poètes.

Les dames de l’Impératrice passaient leurs journées en gaietés et en musique, vêtues de légères robes de soie, se promenant dans des jardins pleins de roses, et se baignant dans un frais bassin de marbre, tandis que les eunuques de l’Empereur gardaient l’approche des jardins. Ah! les bains dans le bassin de marbre, mon père! Il m’arrivait de rester éveillée des nuits entières de chaleur méridionale en songeant au bain à l’aurore sous les dernières étoiles. Car nous vivions dans un climat brûlant, et je soupirais après les grands bois verts et la fraîche rivière de la vallée paternelle.

Lorsque j’avais rafraîchi mon corps dans le bassin, je demeurais couchée tout le jour à l’ombre grêle des cyprès, rêvant au bain suivant.

Ma mère soupira après la fraîcheur tant qu’elle en mourut. Puis l’Impératrice me fit entrer dans un couvent et j’y fus oubliée. Le couvent se trouvait au flanc d’une colline jaune et nue, où les abeilles remplissaient le thym d’un chaud bourdonnement. Au-dessous s’étendait la mer, enflammée de mille et mille rayons de lumière, et sur nos têtes un ciel aveuglant, qui reflétait l’éclat du soleil, comme un immense bouclier d’acier. Le couvent était construit sur l’emplacement d’un ancien pavillon de plaisance, dont une sainte princesse avait fait don à notre ordre, et une partie de l’habitation était encore debout, avec sa cour et son jardin. Les religieuses avaient bâti tout le pourtour du jardin, mais en conservant les cyprès au milieu, et le long bassin de marbre où se baignaient naguère la princesse et ses dames. Le bassin cependant, comme bien tu penses, ne servait plus à cet usage, car l’ablution du corps est une faiblesse interdite aux vierges cloîtrées, et notre abbesse, qui avait renom d’austérité, se vantait, telle la sainte religieuse Sylvie, de ne toucher à l’eau que pour se laver l’extrémité des doigts au moment de recevoir le saint sacrement. En présence d’un semblable exemple, les nonnes étaient tenues de se conformer à cette pieuse règle, et nombre d’entre elles, élevées au couvent dès le jeune âge, professaient de l’horreur pour toute ablution, et n’éprouvaient nul désir de débarrasser leur corps de sa malpropreté. Mais pour moi, accoutumée au bain de chaque jour, je conservais dans mes veines la fraîcheur de l’eau et dépérissais lentement de sa privation; tel ton jardin pendant la sécheresse.

Ma cellule ne donnait pas sur le jardin, mais sur un abrupt sentier au flanc de la montagne, où tout le long du jour le soleil semblait frapper comme avec un fléau de feu. Et je voyais les paysans en sueur aller et venir, peinant derrière leurs mules altérées, tandis que les mendiants geignaient en grattant leurs ulcères.

Combien je détestais porter mes regards sur cet univers ardent. Je me détournais, le cœur soulevé de répulsion et étendue sur mon grabat, je regardais au plafond pendant des heures entières. Mais les mouches y couraient par centaines, et leur bouillante rumeur était pire que l’éblouissement auquel je cherchais à me soustraire. Parfois, aux heures où je savais ne pas être observée, j’arrachais la bure étouffante, je la suspendais aux barreaux de la fenêtre, pour ne plus voir le fuseau lumineux qui traversait ma cellule, et les grains de poussière qui y dansaient comme la graisse sur le feu. Mais alors l’obscurité m’étouffait, je cherchais mon souffle comme si j’eusse été au fond d’une fosse: tant qu’à la fin, d’un bond j’arrachais la robe suspendue, et me jetant au pied du crucifix, je conjurais le Seigneur de m’accorder le bienfait de la grâce, afin qu’il me fût permis d’échapper aux flammes éternelles de l’enfer, dont assurément cette chaleur me donnait l’avant-goût. Car ne pouvant supporter l’ardeur d’un jour d’été, de quel esprit envisager l’idée du feu qui ne meurt jamais?

L’anxiété d’échapper aux flammes de l’enfer fit que je m’attachai à un mode de vie plus dévot, et je me pris à réfléchir que, si ma détresse physique venait à être quelque peu soulagée, il me deviendrait possible de pratiquer avec plus de zèle les vigiles et les austérités.

Ayant enfin avoué à notre mère abbesse que l’air étouffant de ma cellule m’incitait à une fâcheuse propension pour le sommeil, j’obtins d’elle d’être logée dans la portion du bâtiment ayant vue sur le jardin.

Quelques jours durant, je m’y trouvai heureuse, car au lieu du flanc poudreux de la montagne, des manants en sueur et de leurs baudets, j’avais devant les yeux les cyprès noirs et les plants de légumes bourgeonnants. Mais bientôt il fallut reconnaître que mon sort ne s’était pas amélioré. Car, vers la mi-été, le jardin, ceint de bâtiments de toutes parts, devint aussi étouffant que ma cellule même. Toute verdure y flétrit et s’y dessécha, laissant à découvert des bandes de terrain nu et rougeâtre sur lesquelles l’ombre des cyprès tombait si étroite qu’elle ne suffisait pas à donner un peu de fraîcheur aux têtes lasses des religieuses. Et j’en vins à regretter mon ancienne cellule, où, de temps à autre, arrivait une brise marine, tiède et molle, mais vivante, du moins. De là aussi pouvais-je apercevoir la mer elle-même. Mais le pis n’est pas dit. Car, lorsque vint la canicule, voici que le soleil, à certaines heures, jetait à mon plafond le miroitement des eaux se jouant à la surface du bassin et la souffrance qui me vint de cela passe la parole. En vérité, c’était un martyre, de voir les eaux claires se jouer et onduler au-dessus de ma tête, sans apporter à mes membres brûlants le moindre soulagement.

J’étais pareille à une image de bronze couchée dans le fond d’une citerne. Mais la statue, du moins, si elle n’eût éprouvé nulle fraîcheur, n’eût souffert nul tourment, tandis que chacune de mes veines était comme la bouche du mauvais riche implorant une goutte d’eau. O mon père, comment te dire ce que j’ai souffert? Parfois, j’en arrivais, par terreur de ces reflets railleurs, à me cacher le visage contre ma couche au moment de leur apparition et d’y rester jusqu’à la fin du mirage. Et pourtant, aux jours où le ciel demeurait couvert, et que le reflet n’apparaissait pas, la chaleur était encore plus pénible à supporter.

Dans la journée, je n’osais guère m’aventurer au jardin, car les nonnes s’y promenaient, et une fois, par un torride midi, elles me virent penchée de telle sorte sur le bassin, qu’elles me saisirent, s’écriant que j’avais voulu attenter à mes jours. Le scandale vint jusqu’aux oreilles de la mère abbesse, qui me fit comparaître et me demanda de quel démon j’avais été possédée. Je fondis en larmes et lui dis mon irrésistible désir de baigner mon corps brûlant. Elle fut saisie de colère, et s’écria: «Ne sais-tu donc point que c’est péché, péché presque aussi grave que l’autre, et que les plus grands saints ont tous condamné! Car il peut arriver que, par excès de scrupule, par désespoir au sentiment de son indignité, une religieuse succombe à la tentation de chercher la mort. Tandis que cet appétit pour une des pires complaisances charnelles est à mettre au même degré que la concupiscence ou l’adultère.» Et elle ordonna que je dorme chaque nuit, pendant un mois, dans mon cilice, avec un voile sur le visage.

Eh bien, mon père, je crois que ce fut telle pénitence qui me conduisit au péché. Car nous étions à la canicule, et ceci passait ce que la chair peut endurer. Et la troisième nuit, après que la tourière eut fait sa ronde et que toute lumière fut éteinte, je me levai, jetai bas robe et voile, et je m’agenouillai défaillante à la fenêtre. Il n’y avait pas de lune, mais le ciel était rempli d’étoiles. A première vue, le jardin n’était qu’ombre, mais à mieux regarder, je perçus un scintillement léger entre les troncs des cyprès: je connus que c’était la lueur des étoiles reflétée dans le bassin. L’eau, l’eau était là, tout près de moi, séparée de moi seulement par quelques verrous...

La tourière avait le sommeil profond et je connaissais l’endroit où elle mettait ses clefs. Je m’y glissai, je pris les clefs, et, pieds nus, suivis le long corridor. Les verrous de la porte du cloître étaient durs et pesants, je les tirai à me rompre les poignets. Puis la clef tourna et cria dans la serrure. Je restai immobile, toute secouée de terreur. Les gonds, eux aussi, auraient-ils une voix? Mais rien ne bougeait. Je poussai l’huis et me glissai au dehors. Le jardin était plus privé d’air qu’une basse fosse, mais, du moins, pouvait-on y étendre les bras et puis, ô mon père, la beauté des étoiles! Des cailloux pointus me blessaient les pieds, mais en songeant à la joie de les rafraîchir dans le bassin, les déchirures me semblaient douces... Mon père, j’ai ouï parler des tentations qui assaillent les solitaires au désert, flattant la chair jusqu’à vaincre toute résistance.