Part 15
En le voyant là, les mains dans les poches de son veston de velours, ses cheveux blonds rejetés en arrière sur le front pâle, ses joues minces et légèrement hâlées creusées par le sourire qui soulevait les pointes d’une élégante moustache, je compris à quel degré il était empreint de la même qualité que ses portraits, celle de paraître plus beau qu’il ne l’était réellement. Sans s’apercevoir du regard presque craintif de sa femme, il fixa froidement les yeux sur son portrait.
--Mr Rickham a demandé à le voir, commença-t-elle, comme si elle eût voulu s’excuser.
Il haussa les épaules en souriant.
--Oh! il y a longtemps que Rickham m’a découvert, répondit-il négligemment.
Puis il passa son bras sous le mien.
--Venez voir le reste de la maison, ajouta-t-il.
Il me fit tout visiter avec une espèce de vanité bourgeoise: les salles de bain, les tuyaux acoustiques, les armoires, enfin toutes les complications et tous les multiples raffinements de l’installation moderne; et, chaque fois que j’exprimais mon admiration, il répétait avec une indifférence affectée, mais en bombant un peu la poitrine:
--Oui, je ne sais vraiment pas comment on peut vivre sans cela.
C’était certainement la fin qu’on eût pu prévoir pour lui. Seulement il était, malgré tout, si beau, si charmant, si séduisant, que j’étais tenté de lui crier: «Soyez donc mécontent de vos loisirs», comme autrefois j’avais eu envie de lui dire: «Soyez donc mécontent de vos œuvres!» Mais le cri s’arrêta sur mes lèvres.
--Voilà mon sanctuaire, continua-t-il, en me conduisant dans une pièce sombre et modeste, au bout du large corridor.
C’était un cabinet carré, sobrement meublé de fauteuils en cuir: pas de choses à «effet», pas de bric-à-brac, rien qui rappelât le cabinet de travail de l’homme célèbre, destiné à être reproduit dans les revues artistiques; et, ce qui me frappait surtout, aucune apparence d’atelier.
Cela paraissait prouver la rupture définitive de Jack avec sa vie d’autrefois.
--Vous ne vous occupez plus jamais de peinture? demandai-je en cherchant toujours des yeux une trace quelconque de son art.
--Jamais, dit-il sèchement.
--Ni d’aquarelles? ni d’eaux-fortes?
Son œil souriant s’assombrit et ses joues pâlirent un peu sous le hâle.
--Je n’y songe même pas, mon cher, pas plus que si je n’avais jamais manié un pinceau.
Et, à son ton, j’eus l’intuition qu’il ne pensait qu’à cela. Je m’éloignais un peu, instinctivement embarrassé par ma découverte inattendue, et mon regard tomba sur un petit tableau placé au-dessus de la cheminée, le seul objet ornant les sombres boiseries de la pièce.
--Sapristi! Un Stroud! m’écriai-je.
C’était l’esquisse d’un âne, d’un vieil âne usé, debout à la pluie, s’abritant sous un pan de mur.
Jack se tut, mais je sentis derrière moi sa respiration pressée.
--Quelle merveille! C’est fait avec deux traits, mais posé sur des bases immuables. Veinard! d’où avez-vous tiré ce chef-d’œuvre?
Il répondit lentement:
--Mrs Stroud me l’a donné.
--Ah! je ne savais même pas que vous connaissiez Stroud. Il était tellement farouche.
--Je ne l’ai connu qu’après... balbutia-t-il. Mrs Stroud me fit venir pour faire son portrait après sa mort.
--Après sa mort? Vous?
Je dus laisser percer par trop de surprise dans mon exclamation, car il répondit avec un léger ricanement:
--Ma foi, oui. Vous savez qu’elle est d’une naïveté désolante, cette pauvre femme; sa seule idée de faire faire le portrait de son mari par un peintre à la mode. Ah! le pauvre Stroud! Elle pensait que c’était le plus sûr moyen de faire connaître son talent, de forcer l’opinion du public!
--Etait-ce là son histoire?
--C’était son histoire. Elle avait foi en lui, ou, du moins, le croyait. Mais elle n’admettait pas de n’avoir pas tous les gens du monde avec elle. Elle était désespérée, les jours de vernissage, que l’on pût s’approcher librement de ses tableaux. Pauvre femme! Ce n’est qu’un être incomplet, qui a besoin de s’appuyer sur les autres. Stroud est le seul être complet que j’aie jamais connu.
--Que vous ayez jamais connu? Mais vous venez de dire...
Gisburn eut un étrange sourire.
--Oh! je l’ai connu et il m’a connu, mais après sa mort seulement.
Je baissai instinctivement la voix:
--Quand sa femme vous a envoyé chercher?
--Oui. Elle n’en avait pas compris l’ironie! Elle désirait qu’il fût justifié,--et par moi!
Il rit de nouveau, et jeta la tête en arrière pour contempler l’esquisse de l’âne.
--Il y a eu des jours où je ne pouvais pas regarder cette esquisse. Mais je me suis forcé à la placer ici, et maintenant elle m’a guéri. Oui, guéri. Voilà pourquoi je ne barbouille plus de couleurs, mon cher Rickham; ou plutôt c’est à cause de Stroud lui-même.
Pour la première fois, ma vague curiosité au sujet de mon ami se changea en un désir sérieux de le mieux comprendre.
--Racontez-moi donc comment c’est arrivé, lui dis-je.
Il continuait à regarder le petit tableau, en roulant entre ses doigts une cigarette qu’il avait oublié d’allumer. Tout à coup il se tourna vers moi:
--Oui, je vous le raconterai volontiers, parce que je vous ai toujours soupçonné de mépriser mes œuvres.
Je fis un geste de protestation qu’il arrêta avec un haussement d’épaules plein de bonne humeur.
--Oh! mon cher, je m’en fichais quand j’avais foi en moi-même; et maintenant c’est un lien de plus entre nous!
Il eut un sourire ironique et poussa en avant un fauteuil.
--Là, installez-vous confortablement. Voici les cigares que vous aimez.
Il les plaça à ma portée, et continua à arpenter la pièce, en s’arrêtant de temps à autre sous le tableau de l’âne.
--Comment c’est arrivé? Je vous le conterai en cinq minutes. Et cela n’a pas pris plus de temps!... Je me rappelle encore mon étonnement et ma joie en recevant la lettre de Mrs Stroud. Au fond de moi-même, j’avais, bien entendu, toujours senti qu’il n’avait pas son pareil, seulement j’avais suivi le courant, je m’étais fait l’écho des platitudes que l’on débitait sur lui dans le monde, et j’avais fini par croire que Stroud n’était qu’un «raté», un de ceux qui restent en arrière. Et sapristi! il est resté en arrière, mais c’est parce qu’il devait demeurer! Nous autres, nous avons dû nous laisser pousser en avant ou sombrer, mais Stroud était bien au-dessus du courant, il reposait sur des bases immuables, comme vous le disiez.
J’allai donc chez lui dans les meilleures dispositions. J’étais même attendri à la pensée émouvante qu’il aurait, après sa carrière manquée, la gloire posthume d’être peint par moi! J’avais l’intention de faire le portrait gratuitement: je le dis à Mrs Stroud lorsqu’elle commença à bégayer quelque chose sur son peu de fortune. Je me vois encore lui répondant dans un élan superbe que l’honneur était pour moi. Oh! j’étais généreux, mon cher Rickham! Je posais pour moi-même comme si j’avais été mon propre modèle.
On me conduisit auprès du lit mortuaire, et on m’y laissa. J’avais envoyé d’avance tous mes accessoires et il ne me restait plus qu’à placer le chevalet et à me mettre au travail.
Stroud n’était mort que vingt-quatre heures auparavant, de la rupture d’un anévrisme qui avait laissé le visage intact et sans trace de souffrance. Je l’avais rencontré une ou deux fois dans ma vie, et il m’avait paru plutôt insignifiant. Mais je vis maintenant qu’il était superbe. J’en fus heureux d’abord au point de vue esthétique, heureux d’avoir un tel «sujet» à traiter. Puis, comme je me mettais au travail, j’eus subitement l’étrange impression que Stroud était encore en vie! Je commençai à esquisser sa tête, et je sentis son regard qui s’appuyait sur moi... Alors je me demandai: «S’il m’observait vraiment, que dirait-il de ma manière de travailler?» Cette pensée était tellement obsédante que mes traits devinrent hésitants. J’étais de plus en plus nerveux et indécis...
Une fois, en levant la tête, je crus le voir sourire dans sa barbe grise, comme s’il eût possédé un secret qu’il s’amusait à me cacher. Ceci m’exaspéra encore davantage.
Son secret? Mais j’en avais, moi, un secret qui valait mille fois mieux que le sien! Je me mis à l’ouvrage avec rage, et j’essayai quelques-uns de mes coups d’audace; je les «ratai» tous. Je vis bien qu’il ne regardait pas ces «trompe-l’œil». Je ne pouvais détourner son attention; son œil demeurait fixé sur l’œuvre elle-même, dans ce qu’elle avait vraiment de difficile, et c’étaient ces difficultés que j’avais toujours éludées ou cachées par de jolies taches de couleur. Mais comme il mettait tous mes mensonges à nu!
Je relevai de nouveau la tête et j’aperçus, pour la première fois, cette esquisse de l’âne, qui était accrochée au mur près du lit. Mrs Stroud me dit après que c’était la dernière œuvre de son mari,--un souvenir fixé d’une main tremblante, à l’époque où il était allé dans le Devonshire pour se soigner d’une crise au cœur. Ce n’était qu’une note prise à la hâte, mais c’était aussi toute son histoire artistique. Chaque trait révélait des années de travail persistant, tenace, dédaigneux. Un homme qui aurait toujours navigué avec le courant n’eût jamais eu la force de remonter le fleuve ainsi.
Je me remis à mon travail, et je continuai à tâtonner et à patauger; puis je regardai l’âne de nouveau. Je vis que dès le premier trait de son esquisse Stroud avait su où il voulait en venir. Il avait possédé son sujet, il se l’était assimilé, il l’avait pour ainsi dire réincarné. Et moi? Je n’avais créé aucune de mes œuvres,--je les avais simplement adoptées!... Enfin sous le regard de cet œil qui m’observait, je me sentis incapable de tracer un trait de plus. Incapable? Mais je l’avais toujours été! «Je n’avais jamais rien su.» Seulement, avec mes modèles et mon public, un empâtement un peu voyant suffisait pour cacher la chose. Je les aveuglais à coups de couleur... Eh! je m’aperçus que le regard du mort traversait cette couleur menteuse, pénétrait jusqu’aux dessous les plus cachés de mon œuvre.
Quand on parle une langue étrangère, même avec facilité, on dit la moitié du temps, non pas ce que l’on veut, mais ce que l’on peut! Et c’est ainsi que je peignais; en présence de ce mort qui me regardait, ce qu’on appelait ma «technique» s’effondrait comme un château de cartes. Il ne se moquait pas de moi, vous comprenez, ce pauvre Stroud, seulement il était là à m’observer, et sur ses lèvres, à travers sa barbe grise, je crus lire la question: «Savez-vous bien où vous allez en arriver?»
Si j’avais pu peindre cette question sur son visage, le portrait eût été un chef-d’œuvre. Puisque j’en étais incapable, il ne me restait qu’à le reconnaître, et cette grâce me fut donnée. Mais à cette minute, mon cher Rickham, que n’aurais-je donné pour avoir Stroud devant moi et l’entendre dire: «Ce n’est pas trop tard, mon garçon, je vais vous montrer comment il faut vous y prendre...»? C’était trop tard, ce l’eût été même si Stroud avait été vivant. Je pliai bagage et descendis chez Mrs Stroud. Bien entendu, je ne lui racontai pas ce que je viens de vous confier, elle n’y aurait rien compris. Je lui déclarai simplement que j’étais trop ému pour entreprendre le portrait de son mari. Cette idée lui plut, c’était une sentimentale! C’est même à cause de cela qu’elle me donna l’esquisse de l’âne. Mais elle était très désappointée de ne pas avoir le portrait, elle tenait tant à ce que son mari fût peint par un artiste en vogue! Je crus un moment qu’elle ne me lâcherait jamais, et, ne sachant plus comment me dépêtrer d’elle, je lui suggérai de faire venir Grindle. Oui, c’est moi qui ai lancé Grindle. Je dis à Mrs Stroud qu’il était l’homme de l’avenir; elle le répéta à ses amies et cela devint vrai...
Le petit Grindle fit le portrait de Stroud sans broncher; et elle accrocha ce portrait parmi les chefs-d’œuvre de son mari...
Gisburn se laissa tomber dans un fauteuil près du mien, et, la tête rejetée en arrière, contempla l’esquisse de l’âne.
--J’aime à me figurer que Stroud lui-même me l’aurait donnée, s’il avait pu dire ce jour-là ce qu’il pensait.
Et, en réponse à la question que je lui fis presque machinalement:
--Recommencer à peindre! s’écria-t-il, quand la seule chose qui me rapproche de lui est que j’ai eu le courage d’y renoncer?
Il se leva et posa la main sur mon épaule en riant:
--Seulement, l’ironie de la chose, c’est que je peins encore, puisque Grindle le fait pour moi! La race des Stroud ne se renouvelle pas de sitôt,--mais le peintre moyen a toujours une postérité!
L’ERMITE ET LA FEMME SAUVAGE
I
L’ermite vivait dans une caverne, au creux d’une colline. Au bas de la colline, dans un ravin, coulait un ruisseau bordé de chênes et de saules. Et par delà la vallée, à une demi-journée de marche, une autre colline, haute et escarpée, portait, profilée contre le ciel, une petite cité, ceinte de murailles aux créneaux gibelins en queue d’aronde.
Lorsque l’ermite était enfant et vivait dans la cité, les créneaux étaient carrés et l’étendard d’un maître guelfe flottait sur le donjon.
Puis, un jour, dans le lointain, une mince colonne bleu d’acier parut: c’étaient des hommes d’armes qui chevauchèrent au travers de la vallée, serpentèrent au flanc de la colline, et enfoncèrent les poternes. Pierres et feu grégeois grêlèrent du haut des remparts; les rues retentirent du choc des boucliers; les épées se heurtèrent dans les passages et les escaliers, lances et fauchards dégouttèrent sur des chairs prostrées, et le lieu calme et familier fut mué en charnier. L’enfant s’enfuit plein d’horreur. Il avait vu son père partir pour ne plus reparaître, sa mère tomber morte d’un coup d’arquebuse dans l’instant où elle se penchait de la plateforme d’une tour, sa petite sœur égorgée sur les degrés de la chapelle; et il s’était échappé, courant pour sauver sa vie, par les ruelles glissantes de sang, franchissant des corps encore chauds et pantelants, à travers les jambes des soldats en ribote. Il avait passé les poternes, et, au delà des fermes incendiées, des récoltes foulées, des vergers dépouillés, gagné le calme abri des bois, où, trouvant enfin un sol dont la face ne fût pas mutilée par la main de l’homme, il s’y laissa tomber et y pressa son visage.
Il n’eut nul désir de s’en retourner. Son seul vœu fut de vivre caché, loin de la vie.
Au flanc de la colline il trouva une roche creuse et construisit au-dessus de l’ouverture un auvent de branchages assujettis par des sarments. Il se nourrit de noisettes et de racines, de truites que de ses mains il capturait sous les pierres du ruisseau.
De tout temps, ç’avait été un enfant tranquille, aimant à demeurer assis aux pieds de sa mère, regardant s’épanouir les fleurs sous l’aiguille, tandis que l’aumônier lisait l’_Histoire des Pères du désert_ dans un grand livre aux fermoirs d’argent. Il eût souhaité d’être élevé en clerc ou en érudit plutôt qu’en fils de chevalier; et ses instants les plus heureux étaient ceux où il servait la messe pour le chapelain, de grand matin, sentant son cœur s’envoler de plus en plus haut, telle une alouette, jusqu’à se perdre dans l’infini de l’espace et de la lumière.
Heureuses presque au même point avaient été les heures passées auprès du peintre étranger venu d’au delà des monts pour décorer la chapelle, et sous le pinceau duquel les visages célestes semblaient sortir de la muraille; comme s’il eût semé quelque graine enchantée qu’on eût vu germer sous le regard. A mesure qu’un nouveau visage nimbé d’or apparaissait, l’enfant sentait qu’il avait fait la conquête d’un nouvel ami, d’un ami qui viendrait, la nuit, se pencher sur lui, écartant de son oreiller les vilaines visions, les visions de monstres voraces qui sont aux porches des églises, des chauves-souris et des dragons à méchante figure, des reptiles énormes, des sangliers ailés et hirsutes, troupeau diabolique qui descend la nuit des façades et poursuit à travers la ville l’âme des petits enfants pêcheurs.
Avec les progrès de l’œuvre du peintre, les anges au brillant harnois foisonnaient autour du lit de l’enfant, en rangs si compacts qu’au travers de leurs ailes entre-croisées il n’y avait plus place pour que mufle ou griffe pût passer. Et lui avec un soupir se retournait sur l’oreiller qui semblait doux et tiède, à le croire gonflé du duvet de ces ailes tutélaires.
Tous ces souvenirs lui revenaient à la mémoire dans sa caverne à flanc de coteau. Le silence semblait l’investir de ses ailes, comme pour l’abriter contre la vie et le péché.
Jamais ne se sentait-il inquiet ni mécontent. Il goûtait les longues journées silencieuses et vides, pareilles l’une à l’autre comme les perles d’un collier. Il chérissait plus que tout la pensée que le temps ne lui ferait pas défaut pour sauver son âme.
De son âme grand souci lui était venu depuis le jour où un cortège de flagellants avait passé par la ville, faisant étalage de corps émaciés, striés par la discipline, exhortant le peuple à bannir les vains ornements, la bonne chère, le mariage et le lucre, les danses et les jeux, et de ne songer qu’au moyen de se garder des griffes du malin et des rouges brasiers de l’enfer.
Pendant de longs jours, l’image de ce brasier avait hanté l’imagination du petit garçon; tel, à l’horizon d’une plaine, le reflet d’une ville incendiée.
Il lui sembla que les pièges à éviter fussent sans nombre; qu’il y eût, innocentes en apparence, tant de choses coupables. Que pouvait y comprendre un enfant de son âge? Pas un instant n’osa-t-il penser à autre chose, et la scène de pillage et de massacre de laquelle il s’était échappé donnait une consistance réelle à la sanglante vision. Tel était l’enfer, mais mille et mille fois pire! Il savait aujourd’hui l’aspect de la chair tenaillée par le démon, il connaissait les hurlements des damnés, l’odeur des corps brûlés. Comment serait-il possible à un chrétien de soustraire un seul instant de ses jours et de ses nuits à la lutte sans trêve pour échapper à la colère divine?
Peu à peu ce sentiment d’horreur alla s’apaisant, ne laissant subsister qu’une satisfaction sereine au minutieux accomplissement des devoirs religieux.
Son esprit n’avait nulle complaisance naturelle à considérer le mal, et, dans la solitude bénie de sa vie nouvelle, ses pensées s’attachaient de plus en plus au charme de la sainteté. Son désir fut de devenir parfaitement bon et de vivre dans l’amour et la charité envers le prochain. Le plus sûr moyen de demeurer dans ces sentiments à son égard, ne serait-il pas de s’en tenir constamment éloigné?
Tout d’abord, la vie lui fut rude, car en hiver, il éprouva de grandes difficultés à pourvoir à sa nourriture. Il y avait des nuits où le ciel était pareil à une voûte de fer; un vent rauque secouait le bois de chênes dans la vallée, et une terreur gagnait le solitaire, pire que le pire des froids. Mais le temps vint où ses concitoyens et les paysans des vallées voisines connurent qu’il s’était retiré dans la solitude pour y mener une vie de dévotion, et de ce jour, ses peines prirent fin. Car des personnes pieuses lui apportèrent en présent de l’huile et des fruits secs; une bonne femme lui offrit des semences de son jardin; une autre lui tissa une robe de bure; d’autres encore l’eussent muni de toutes sortes de provisions et de hardes, s’il n’eût tout refusé, sauf l’indispensable. La femme des mains de laquelle il avait reçu les graines lui apprit à se faire un petit jardin sur le bord méridional de l’escarpement. Durant tout un été l’ermite transporta de la terre prise au bord du ruisseau; et durant l’été suivant, de l’eau pour entretenir la verdeur du jardinet.
Dès lors, la peur de la solitude s’en fut de lui, car il était occupé tout le jour au point d’avoir grand’peine, la nuit, à chasser le démon du sommeil, celui que saint Arsène l’abbé a signalé comme le plus grand ennemi du solitaire.
Il gardait en sa mémoire bonne provision de prières et de litanies auxquelles s’ajoutaient de longs passages de la sainte messe et d’autres offices. Et il comptait les heures du jour par ses divers actes de dévotion. Les dimanches et fêtes, lorsque le vent portait, il entendait les cloches de la ville natale qui lui permettaient de suivre le culte des fidèles, et de retenir les saisons de l’année liturgique. Si bien qu’à quérir l’eau de la rivière, à bêcher le jardin, à ramasser du bois pour son feu, à accomplir ses devoirs religieux, l’ermite ne connaissait pas un seul instant d’oisiveté. Les premiers temps, pendant les vigiles nocturnes, il avait eu très peur des étoiles, qui semblaient le surveiller d’un regard cruel, comme si elles percevaient la fragilité de son cœur et prenaient mesure de sa petitesse. Mais un jour, un clerc errant qu’il eut l’occasion d’héberger lui donna à entendre qu’au dire des plus savants docteurs en théologie, les étoiles étaient la demeure des esprits bienheureux; et cette idée fut à l’ermite un grand motif de consolation. Même par les nuits d’hiver, lorsque les aigles criaient parmi les pics et qu’on entendait le long hurlement des loups autour des bergeries de la vallée, il ne ressentait plus aucune peur, mais se figurait ces rumeurs comme l’expression des voix mauvaises du monde, il se réfugiait au plus profond de sa caverne. Parfois, pour se tenir en éveil, il composait des laudes en l’honneur de Notre-Seigneur et des saints, et elles lui parurent si plaisantes qu’il craignit de les oublier; si bien qu’après un long débat intérieur, il décida de demander à un prêtre qui venait parfois le visiter en ami de les vouloir bien consigner par écrit. Et le prêtre écrivit les laudes sur un beau parchemin que l’ermite avait séché et préparé de ses mains. Et lorsque l’ermite les vit écrites, elles lui semblèrent si belles qu’il redouta de commettre le péché d’orgueil en les regardant trop souvent. De sorte qu’il les plaça entre deux pierres plates, dans sa caverne, faisant vœu de ne les tirer de là qu’une fois l’an, à Pâques, lorsque Notre-Seigneur est ressuscité et qu’il est séant à un chrétien de se réjouir. Mais, hélas! lorsque Pâques se fit proche, il se vit dans l’attente de la sainte fête, moins à cause de la Résurrection de Notre-Seigneur qu’à cause de l’agrément qu’il allait prendre à relire ses chères laudes, tracées sur beau parchemin. Là-dessus, il fit vœu de ne plus y jeter les yeux que lorsqu’il serait à l’article de la mort.
Ainsi, pendant des années, vécut l’ermite pour la gloire de Dieu et dans la paix de son âme.
II
Il résolut un beau jour d’aller visiter le saint de la Roche, qui vivait sur l’autre versant des montagnes. Des voyageurs lui avaient parlé de ce solitaire et rapportaient comment il habitait, dans la sainteté et dans l’austérité, un lieu désert parmi les monts, où la neige demeurait tout l’hiver et que le soleil accablait en été.
Le saint, disait-on, avait fait vœu de se retirer loin du monde en un point où il n’y eût ni ombre ni eau, afin qu’il ne fût pas tenté d’en prendre à son aise, et, par là, de songer moins souvent à son Créateur. Mais partout où se portèrent ses pas, il trouvait un arbre étendant ses branches, ou bien une source jaillissante, si bien qu’il finit par gravir les hauteurs dénudées où rien ne pousse et où l’eau ne provient que de la fonte des neiges au printemps. Il découvrit un haut rocher dressé sur le sol, et y creusa une excavation de ses mains. Il y mit cinq années et usa ses doigts jusqu’à l’os. Il s’assit alors dans l’ouverture qui faisait face à l’occident, de sorte qu’en hiver il recevait peu de chaleur du soleil, tandis qu’en été il s’en trouvait dévoré. Depuis des années sans nombre, il était assis là, immobile.