Part 14
Le 23, Radetsky avait fui de Milan pour se tourner contre Venise qui se dressait en face de lui. Le 24, les premiers Piémontais avaient traversé le Ticino et Charles-Albert lui-même était parvenu à Paris le 29. Les cloches de Milan avaient porté le mot de Turin à Naples, de Gênes à Ancône, et tout le pays se déversait comme une marée sur la Lombardie. Les héros sortaient de ce sol ensanglanté comme le blé sort de terre après les pluies printanières; et chaque jour un nom nouveau était répété de bouche en bouche; mais ce n’était jamais le nom de celui dont nous attendions si impatiemment le retour, et pour lequel nos prières s’élevaient vers le ciel.
Les semaines passèrent; on parla des victoires de Pastrengo, de Goito, de Rivoli; nous sûmes que Radetsky était cerné et que nos troupes, arrivant de Rome, de Toscane et de la Vénétie, se refermaient sur lui. Puis des mois s’écoulèrent, et nous eûmes la nouvelle de la défaite de Custozza. Nous vîmes les forces dispersées de Charles-Albert repoussées du Mincio à l’Oglio, de l’Oglio à l’Adda. Nous suivîmes de loin la terrible retraite de Milan, et nous vîmes nos sauveurs balayés comme la poussière par un jour d’orage. Jamais nous n’eûmes un mot de Roberto.
Un ciel noir pesait sur la Lombardie, et nulle part il ne pesait plus lourdement que sur la vieille villa d’Iseo. En septembre Donna Marianna et la jeune comtesse prirent le deuil; le comte Andrea et Gemma suivirent leur exemple. En octobre, la comtesse accoucha d’une fille.
Faute d’un héritier mâle, le comte Andrea prit possession du palais Siviano, et les deux femmes restèrent à la villa. Je n’ai pas le courage de vous raconter ce qui suivit. Donna Marianna ne cessait de pleurer et de prier, et il se passa beaucoup de temps avant que l’enfant ne lui arrachât un sourire. Quant à la comtesse Faustina, elle restait impassible comme une des statues du jardin. On choisit dans le village une nourrice pour l’enfant. Je ne m’étonnai pas que le sein glacé de la mère ne pût le nourrir. Je passais une partie de mes journées à la villa, réconfortant de mon mieux Donna Marianna.
Pendant les longues soirées nous restions tous trois dans la grande salle mal éclairée, sous le portrait du vieux comte, et parfois, quand je regardais la comtesse Faustina assise sur le siège sculpté, à côté du fauteuil vide de son mari, un frisson glacial me passait sur tout le corps.
Enfin les forces me manquèrent, et un jour de printemps j’allai trouver mon évêque pour lui ouvrir mon cœur. C’était un saint vieillard et il m’écouta patiemment.
--Alors, vous aviez cru à l’innocence de cette femme, et pendant que vous cherchiez à la défendre, vous vous êtes trouvé tout à coup dehors, la porte de la chapelle fermée contre vous?
--Oui, monseigneur.
--Et si vous n’êtes pas revenu, c’est que vous êtes resté stupéfié par la révélation du comte?
--Oui, monseigneur.
Le saint évêque me dit:
--Si vous n’avez pas encouru l’interdit qu’un tel crime eût mérité, puisque réellement vous avez agi par contrainte, tout au moins avez-vous péché par un manque de courage et d’énergie. Rentrez, mon fils, je vous ferai connaître ma décision.
Trois mois plus tard je reçus l’ordre de quitter ma paroisse et de partir pour l’Amérique, où on réclamait un prêtre pour la mission italienne de New-York, et je m’embarquai à Gênes. Je ne savais pas plus ce qu’était l’Amérique que le paysan de la montagne. Je m’attendais à être attaqué par des sauvages vêtus de plumes en débarquant, et pendant les premiers mois qui suivirent mon arrivée je souhaitais au moins une fois par jour qu’un tel sort m’eût été réservé. Mais il est inutile de vous raconter tout ce que j’ai souffert dans ces premiers jours. L’Église, selon son habitude, m’avait traité avec miséricorde, et sa punition était douce...
J’étais depuis quatre ans à New-York et je m’étais résigné à mon sort, lorsqu’on vint un jour me chercher pour un professeur italien malade qui réclamait un prêtre.
Il y avait à cette époque-là beaucoup de réfugiés italiens à New-York, et, comme ils avaient pour la plupart une certaine éducation, ils gagnaient leur vie en donnant des leçons d’italien aux gens de la société. Le messager me conduisit dans une petite chambre pauvrement meublée, située au dernier étage d’une misérable pension. Sur la carte de visite clouée à la porte je lus le nom «De Roberti, professeur d’italien». A l’intérieur, un homme au visage hagard et aux cheveux gris s’agitait sur un lit étroit. Il tourna vers moi un œil vitreux, et je reconnus Roberto Siviano.
Je m’appuyai contre le chambranle de la porte sans pouvoir parler.
--Qu’y a-t-il donc? demanda le docteur, qui se penchait sur le lit.
Je lui dis en bégayant que le malade était un vieil ami.
--Il ne reconnaîtrait pas son plus vieux camarade en ce moment, dit le docteur. Il a le délire, mais la fièvre tombera au coucher du soleil.
Je m’assis au chevet du lit et je pris la main de Roberto dans la mienne.
--Est-ce qu’il va mourir? demandai-je.
--Je ne le crois pas, mais il a besoin de soins.
--Je le soignerai.
Le docteur fit un signe d’assentiment et sortit. Je restais assis dans la petite chambre, la main brûlante de Roberto dans la mienne. Peu à peu la fièvre tomba; les doigts agités se calmèrent et le rouge disparut de ses joues amaigries. Vers la fin de la journée il leva les yeux sur moi et me sourit.
--Egidio, dit-il tranquillement.
Je lui administrai les derniers sacrements, et les ayant reçus avec dévotion il s’endormit paisiblement. J’étais trop inquiet sur le sort de mon ami pour chercher à pénétrer le mystère qui l’entourait. Mon unique souci était de sauver sa vie. Nuit et jour je luttai contre la fièvre qui céda enfin. Le plus souvent il avait le délire, ou restait inconscient; mais il me reconnaissait de temps à autre et murmurait: «Egidio» avec un regard apaisé.
J’avais employé à le soigner une grande partie du temps consacré d’habitude à mes occupations paroissiales, et, lorsque tout danger fut conjuré, je dus retourner à mes ouailles. Je commençai alors seulement à me demander ce qui avait amené Roberto en Amérique, mais je n’osais pas chercher la réponse.
Enfin, le quatrième jour, je pris le temps de grimper jusqu’à sa chambre. Je le trouvai assis, soutenu par des oreillers, faible comme un enfant, mais calme et avec l’œil clair. Je m’élançai au-devant de lui, mais il m’arrêta:
--Monsieur le curé, dit-il, le docteur m’apprend que je dois la vie à vos soins, et j’ai à vous remercier de la bonté que vous avez montrée à un étranger sans ami.
--Un étranger? dis-je avec stupéfaction. Il me regarda tranquillement.
--Je ne crois pas que nous nous soyons jamais rencontrés, dit-il.
Un instant, je crus qu’il était repris de fièvre; mais un second coup d’œil me prouva qu’il était parfaitement maître de lui.
--Roberto! m’écriai-je en tremblant.
--Je vous demande pardon, dit-il froidement, mais mon nom est Roberti et non Roberto.
Je crus que le plancher allait me manquer et je dus m’appuyer contre le mur.
--Vous n’êtes pas le comte Roberto de Siviano, de Milan?
--Je suis Tommaso de Roberti, professeur d’italien, et je viens de Modène.
--Et vous ne m’avez jamais vu? poursuivis-je.
--Jamais, que je sache.
--N’avez-vous jamais demeuré à Siviano, sur le lac d’Iseo? dis-je en baissant la voix.
Il répondit tranquillement:
--Je ne connais pas cette partie de l’Italie.
Mon cœur se serra et je me tus.
--Vous m’avez confondu avec un ami, je suppose, ajouta-t-il.
--Oui, m’écriai-je, je vous ai confondu avec un ami.
Et je tombai à genoux près de son lit, en pleurant comme un enfant.
Tout à coup, je sentis une main qui se posait sur mon épaule:
--Egidio, dit-il d’une voix brisée. Regardez-moi.
Je levai les yeux et je retrouvai son ancien sourire. Nous nous serrâmes alors l’un contre l’autre sans dire un mot. Mais bientôt il se recula et me repoussa doucement.
--Asseyez-vous là-bas, Egidio. Je suis encore bien faible et je ne puis parler beaucoup.
--Attendons, Roberto. Dormez; nous causerons demain.
--Non; ce que j’ai à dire ne peut attendre. Il me regarda avec attention.
--Vous avez une paroisse à New-York?
Je fis un signe d’assentiment.
--Et mon travail me retient ici; j’ai des élèves; il est trop tard pour changer.
--Pour changer?
Il continua à me regarder avec calme.
--Il me serait difficile de trouver de l’occupation ailleurs.
--Mais pourquoi vous en iriez-vous? m’écriai-je.
--Il le faudra, répondit-il d’un ton décidé, si vous persistez à reconnaître en moi votre ancien ami, le comte Siviano.
--Roberto!
Il leva la main.
--Egidio, dit-il, je suis seul ici et sans ami. L’amitié, la sympathie de mon curé seraient pour moi une consolation dans cette ville étrangère; mais il ne faut pas que ce soit celle du curé de Siviano: vous comprenez?
--Roberto, m’écriai-je, c’est trop affreux de comprendre!
--Soyez homme, Egidio, dit-il avec un peu d’impatience. Vous avez le choix et il faut décider maintenant. Si vous consentez à ne faire aucune question, à ne nommer personne, à ne faire aucune allusion au passé, vivons comme des amis pour l’amour de Dieu! Sinon, dès que mes jambes pourront me porter, il me faudra repartir. Le monde est grand, heureusement.--Mais pourquoi nous séparer, après tout?
Je tombai à genoux à ses côtés.
--Il ne le faut pas, m’écriai-je. Faites de moi ce que vous voulez. Donnez-moi vos ordres et je vous obéirai. Sauf une fois, ne vous ai-je pas toujours obéi?
Je sentis sa main se refermer sur la mienne.
--Egidio, me dit-il avec reproche.
--Non, non, je me rappellerai. Je ne dirai rien.
--Vous ne penserez rien?
--Je ne penserai rien, ajoutai-je en faisant un dernier effort.
--Dieu vous bénisse! répondit-il.
Mon fils, pendant huit ans j’ai tenu parole. Nous nous vîmes tous les jours, nous mangeâmes, nous marchâmes, nous causâmes ensemble, nous vécûmes comme David et Jonathan, mais sans même jeter un coup d’œil sur le passé.
Comment s’était-il échappé de Milan? Comment avait-il atteint New-York? Je ne le sus jamais. En vrais Italiens, nous parlâmes souvent de la libération de l’Italie, mais jamais de la part qu’il avait pu prendre à cette œuvre. Une seule fois, il lui échappa une question: il me demanda pourquoi j’avais été envoyé en Amérique. Le sang me monta au visage et avant que j’aie eu le temps de répondre, il me fit signe de me taire.
--Je vois, dit-il, c’était l’expiation.
Pendant les premières années, il avait beaucoup à faire; je devinai vite la frugalité de sa vie, à quoi il employait le fruit de son travail. Dans toutes les parties du monde, les exilés italiens mettaient de l’argent de côté pour la grande cause. Roberto avait, à New-York, des amis politiques, et il allait quelquefois dans d’autres villes pour assister à des réunions et faire des discours. Son zèle était infatigable, et sans moi il serait parti souvent mourant de faim, plutôt que de ne pas donner à dîner à un compatriote. J’étais de cœur et d’âme avec lui, mais j’avais tout le poids de la paroisse sur les épaules, et peut-être aussi ma longue expérience des hommes m’avait-elle rendu un peu moins crédule que la charité chrétienne ne le veut; car j’aurais juré sans peine que certains des hommes qui s’attachaient à ses pas n’avaient jamais vu couler le sang autrichien, et auraient volontiers mangé dans la même gamelle que leurs ennemis. Heureusement mon ami ne connut jamais de tels doutes. Il avait autant de foi dans ses compatriotes que dans la cause, et, si quelques-uns de ses protégés dépensaient dans la guinguette voisine l’argent si péniblement gagné qu’il leur avait donné, jamais il ne le soupçonna.
Sa maladie le laissa très affaibli; peu à peu il perdit ses élèves, et les patriotes se refroidirent à mesure que se vidaient ses poches. Vers la fin je l’emmenai demeurer dans ma pauvre mansarde. Il perdait ses forces journellement, toussait beaucoup et passait la plus grande partie de son temps dans la maison. Ce durent être pour lui des jours bien cruels, mais il ne se plaignit pas et me reçut toujours avec une parole enjouée. Lorsque ses élèves l’eurent quitté, et que sa santé l’eût empêché de chercher du travail au dehors, il mit à sa porte une enseigne d’écrivain public, et gagna ainsi quelques sous en servant de secrétaire à mes pauvres paroissiens; mais il lui était pénible de prendre leur argent et la moitié du temps il faisait le travail pour rien. Je savais qu’il lui était très dur de vivre, comme il le disait, à la charge de quelqu’un, et je lui cherchais de l’occupation parmi mes amis les «negozianti», qui lui envoyaient des lettres à copier, des comptes à faire et autres travaux de ce genre; mais nous étions tous pauvres, et ce qu’il gagnait ne suffisait plus à ses modestes besoins.
Ainsi vécut cet homme juste, et c’est ainsi qu’il mourut dans mes bras après huit ans d’exil. Dieu, qui l’avait laissé vivre assez longtemps pour voir Solferino et Villafranca, ne fut jamais plus miséricordieux qu’en lui épargnant le spectacle de Monte-Rotondo et de Mantoue. Mais ce sont des choses dont je n’ai pas le droit de parler. Bien que l’Italie nouvelle n’ait pas réalisé notre rêve, il est écrit que Dieu connaît les siens, et il ne peut méconnaître les cœurs de ceux qui avaient rêvé de la façonner à son image.
Quant à mon ami, je ne doute pas qu’il ne repose en paix; sa vie juste et sa mort sainte plaideront peut-être en sa faveur!...
LE VERDICT
J’avais toujours pensé que Jack Gisburn était un génie peu au-dessus de la moyenne,--bien qu’un très brave garçon,--et je ne fus donc nullement surpris d’apprendre qu’à l’apogée de sa gloire il avait renoncé à la peinture, et qu’ayant épousé une riche veuve, il s’était établi avec elle dans une ville de la Côte d’azur (bien que j’eusse plutôt compris que ce fût à Rome ou à Florence).
L’apogée de sa gloire, c’est ainsi que s’exprimaient les femmes en parlant de Gisburn. Il me semble encore entendre Mrs Gideon Thwing--son dernier modèle de Chicago--déplorer son inexplicable abdication. «Bien entendu, cela donnera une plus-value énorme à mon portrait; mais ce n’est pas à cela que je pense, monsieur Rickham, me dit-elle. Je ne songe qu’à la perte que fait l’art.» Cette perte, Mrs Thwing n’était pas seule à la pleurer. La charmante Hermia Croft ne m’avait-elle pas, à la dernière exposition de la «Grafton Gallery», à Londres, arrêté devant les _Danseuses au clair de lune_ de Gisburn, pour me dire, les larmes aux yeux: «Jamais nous ne reverrons son pareil.»
Eh bien,--même à travers le prisme des larmes d’Hermia,--je me sentais capable de supporter le coup avec égalité d’âme. Pauvre Jack Gisburn! les femmes avaient fait sa réputation, c’étaient bien elles qui devaient le pleurer. Les hommes manifestèrent moins de regrets, et les gens du métier eurent à peine un murmure. Jalousie professionnelle? Peut-être bien. Dans ce cas, le petit Claud Nutley fit amende honorable en publiant dans le _Burlington_ une très belle «nécrologie» de Jack, un de ces articles à effet, remplis d’expressions techniques jetées au hasard, que j’ai entendu comparer aux tableaux de Gisburn. Mais la résolution du peintre étant évidemment irrévocable, la discussion se calma peu à peu, et, selon la prédiction de M. Thwing, la valeur des «Gisburn» augmenta rapidement.
Ce ne fut que trois ans plus tard, au cours d’une villégiature sur la Riviera, que je me demandai tout à coup pourquoi Gisburn avait renoncé à la peinture.
En y réfléchissant, le problème me parut même offrir de l’intérêt.
Accuser sa femme? C’était trop simple! Ses aimables modèles n’avaient même pas la consolation de dire que c’était Mrs Gisburn qui avait tué son ambition; car Mrs Gisburn--en tant que femme de Jack--n’avait existé qu’environ un an après la détermination du peintre. Il était, en effet, possible qu’il l’eût épousée par amour du confort et parce qu’il ne voulait pas continuer à peindre; mais il aurait été difficile de prouver qu’il avait renoncé à la peinture parce qu’il l’avait épousée.
Toutefois, si ce n’était pas elle qui avait tué son ambition, elle n’avait ni su le ramener à son chevalet ni mettre en valeur son talent. Lui remettre le pinceau en main, quelle vocation pour une femme! Mais Mrs Gisburn ne sembla pas le comprendre, et je trouvai piquant d’en rechercher le pourquoi.
La vie désœuvrée que l’on mène sur la Riviera se prête à de telles spéculations. Et un jour où j’allais à Monte-Carlo, ayant entrevu, à travers les pins, les terrasses à balustres de la villa de Jack, j’eus l’idée de me rendre chez lui le lendemain.
Je trouvai le ménage buvant le thé sous ses palmiers, et l’accueil de Mrs Gisburn fut si cordial que plus d’une fois, pendant les semaines suivantes, je m’en prévalus pour retourner la voir. Non pas que ce fût une femme «intéressante»; sur ce point, miss Croft pouvait être tranquille. C’est précisément parce qu’elle ne l’était pas (qu’on me pardonne ce paradoxe) que je m’y intéressais.
Jack, pendant toute sa vie, avait été entouré de femmes intéressantes: son art, nourri par elles, s’était épanoui dans la tiède atmosphère de leur adulation. Il me paraissait, par conséquent, d’autant plus curieux d’observer l’effet que produirait sur lui «l’influence écrasante de la médiocrité». (Je cite miss Croft.)
J’ai déjà dit que Mrs Gisburn était fort riche, et je m’aperçus tout de suite que son mari en éprouvait une satisfaction à la fois délicate et dédaigneuse. J’ai souvent eu l’occasion de constater que ceux qui affectent de mépriser l’argent en tirent les plaisirs les plus subtils; et l’élégant mépris de Jack pour la grosse fortune de sa femme lui permettait, sans déroger à son attitude d’indifférence, de contenter pleinement tous ses goûts artistiques. Il demeurait, j’en conviens, insensible au luxe banal; mais il achetait des bronzes de la Renaissance et des tableaux du dix-huitième siècle avec un discernement qui dénotait la plus large opulence. «La seule chose qui puisse faire pardonner la fortune, c’est de l’employer à mettre le beau en circulation», me dit Jack, un jour où nous nous trouvions assis dans sa jolie salle à manger, autour d’une table délicieusement ornée de vieux sèvres. Mrs Gisburn, regardant son mari d’un œil attendri, se crut obligée de m’expliquer cette parole en ajoutant: «Ce pauvre Jack a une sensibilité presque maladive pour toutes les formes de la beauté.»
Ce pauvre Jack, en effet! C’est ainsi que les femmes avaient toujours parlé de lui: il n’est que juste de le noter à sa décharge. Ce qui me frappa aujourd’hui c’est que, pour la première fois, cela parut le contrarier. Si souvent je l’avais vu trop visiblement ravi par de tels hommages--était-ce la note conjugale qui leur enlevait leur saveur? Non, car, chose étonnante, je m’aperçus que Jack était épris de sa femme, et assez épris même pour ne pas voir à quel point elle était absurde. C’était de son absurdité à lui qu’il rougissait maintenant, et du rôle ridicule dont elle persistait à l’affubler.
--Ma chère amie, on ne me dit plus de pareilles fadaises depuis que j’ai renoncé à la peinture; c’est bon pour Victor Grindle.
Ce fut son unique protestation. Puis il se leva de table pour aller savourer l’air sur la terrasse ensoleillée.
Je le suivis des yeux, frappé par ces derniers mots. Victor Grindle était, en effet, l’homme du moment, comme Jack lui-même avait été, pour ainsi dire, l’homme du jour. Le jeune artiste s’était, disait-on, formé chez mon ami, et je me demandais s’il n’y avait pas un peu de jalousie dans la mystérieuse abdication de ce dernier. Mais non, car ce n’était qu’après cet événement que les «Grindle» avaient commencé à orner les murs des salons Louis XV.
Je me retournai vers Mrs Gisburn, qui s’était attardée dans la salle à manger pour donner un morceau de sucre à son griffon.
--Pourquoi donc a-t-il renoncé à la peinture? lui demandai-je brusquement.
Ses sourcils se levèrent en un mouvement qui trahissait une naïve surprise.
--Oh! vous savez, ce n’est plus une nécessité pour lui, et je tiens à ce qu’il s’amuse un peu maintenant, dit-elle avec simplicité.
Mon œil parcourut la charmante pièce dans laquelle nous nous trouvions, ornée de boiseries blanches, de porcelaines chinoises où se reflétaient les tons des rideaux vert pâle, et de pastels Louis XV dans leurs vieux cadres dédorés.
--Et a-t-il même banni ses tableaux? Je n’en ai pas vu un seul dans la maison.
Mrs Gisburn eut un semblant de gêne qui contrastait avec la franchise habituelle de son attitude.
--C’est à cause de sa modestie ridicule. Il dit que ses tableaux ne sont pas dignes d’être accrochés au mur. Il les a tous renvoyés excepté un--mon portrait--et encore a-t-il fallu que je garde celui-là chez moi.
Sa modestie ridicule--la modestie de Jack à l’égard de ses œuvres? Ma curiosité allait croissant, et je dis d’un ton persuasif:
--Il faut absolument que je voie votre portrait.
Elle jeta un regard inquiet sur la terrasse où son mari, assis nonchalamment sous une guérite, fumait un cigare en tenant la tête de son lévrier entre ses genoux.
--Eh bien, venez pendant qu’il ne nous voit pas, dit-elle, avec un petit rire qui dissimulait mal sa gêne; et me conduisant entre les deux rangées de bustes romains qui ornaient le hall, elle me fit monter l’élégant escalier où, à chaque palier, des nymphes en terre cuite surgissaient entre des touffes d’azalées.
Dans le coin le plus obscur du boudoir de Mrs Gisburn, parmi une profusion de jolis bibelots, je vis dans l’inévitable cadre enguirlandé une de ces toiles ovales que je connaissais si bien. Rien que l’ornementation du cadre évoquait tout le passé de Gisburn.
Mrs Gisburn tira les rideaux de la fenêtre, déplaça une jardinière, poussa de côté un fauteuil et me dit:
--D’ici, vous le verrez à peu près. Je l’avais fait placer au-dessus de la cheminée, mais il n’a pas voulu l’y laisser.
Oui, je le voyais tout juste, et c’était la première fois qu’il me fallait écarquiller les yeux pour voir un portrait de Jack. En général, on le trouvait à la place d’honneur, soit suspendu au panneau central d’un élégant salon, soit sur un chevalet monumental, disposé de façon à recevoir toute la lumière que laissaient traverser de riches rideaux de vitrage en point de Venise. Je m’aperçus tout de suite qu’une place plus modeste seyait mieux au tableau; cependant, à mesure que mes yeux s’habituaient à la pénombre, toutes les qualités caractéristiques en ressortaient: les hésitations se cachant sous les audaces, et les traits de prestidigitation par lesquels, avec une adresse si consommée, Jack trouvait le moyen de détourner l’attention de l’ensemble du portrait sur quelques détails amusants. La physionomie de Mrs Gisburn, si insignifiante que pour ainsi dire elle formait le fond de son propre portrait, s’était prêtée d’une manière frappante au développement de ce faux talent. La tableau était un des plus «forts» de Jack, comme l’auraient dit ses admirateurs; il représentait, de sa part, une somme d’efforts musculaires et de mouvements violents qui rappelaient les efforts fantastiquement exagérés du clown qui soulève une plume. Le tableau, en somme, répondait exactement au désir qu’aurait la jolie mondaine d’être peinte «brutalement» pour se reposer du «joli portrait», en conservant cependant toutes les qualités de ce dernier.
--C’est sa dernière œuvre, vous savez, dit Mrs Gisburn avec une fierté naïve. La dernière sauf une, se reprit-elle, mais celle-ci ne compte pas, parce qu’il l’a détruite.
--Détruite?
J’allais lui demander une explication lorsque j’entendis derrière nous le pas de Jack.