Part 13
Le vice-roi, effrayé, se préparait à quitter Milan pour se retirer à Vérone, et Radetsky continuait à lancer ses hommes à travers les Alpes, jusqu’à ce qu’il y en eût cent mille massés entre le Piave et le Ticino. Et maintenant tous les yeux étaient tournés vers Turin. Ah! comme nous guettions sur les montagnes l’étendard bleu du Piémont! Charles-Albert nous paraissait acquis; tout son peuple était armé pour nous sauver, les rues retentissaient du cri: «Avanti, Savoia!» Cependant la Savoie demeurait silencieuse et hésitante. La tension des nerfs était telle que chaque jour rempli d’espoirs et de désappointements semblait long comme un siècle. Nous comptions les heures par les nouvelles qu’elles apportaient, et à chaque minute il se produisait une autre alerte.
Puis, tout à coup, on apprit que Vienne s’était soulevé. C’était au Nord que le soleil de la liberté luisait pour nous. Je n’oublierai jamais ce jour-là. Roberto me fit appeler de bonne heure et je le trouvai souriant et résolu comme un soldat à la veille du combat. Il avait fait tous ses préparatifs pour quitter Milan, et attendait une convocation. Chacun dans la maison sentait qu’on était à la veille d’un grand événement, et Donna Marianna, émue et agitée, avait demandé à son frère que tous ensemble s’agenouillassent à la table sainte le lendemain. Roberto et sa sœur s’étaient confessés la veille: la comtesse Faustina avait encore trouvé un prétexte pour n’en pas faire autant. Je ne l’avais pas vue chez le comte, mais en quittant la maison je la rencontrai dans l’allée de lauriers. Par cette matinée froide et humide elle avait mis un voile noir sur sa tête, et elle marchait d’un pas nonchalant. A mon approche, elle leva vivement la tête et me fit signe de la suivre dans un des bosquets de lauriers taillés qui bordaient l’allée.
--Don Egidio, dit-elle, vous avez appris la nouvelle?
--Je fis un signe d’assentiment.
--Le comte part demain pour Milan, continua-t-elle.
--Cela paraît probable, Excellence; on se battra demain,--je veux dire que nous sommes à la veille de la guerre. Nous sommes entre les mains de Dieu, Excellence.
--Entre les mains de Dieu? murmura-t-elle.
Ses yeux errèrent dans le vague, et nous demeurâmes tous deux silencieux; puis elle tira une bourse de sa poche.
--J’oubliais, s’écria-t-elle. Ceci est pour cette pauvre fille dont vous m’avez parlé l’autre jour... Comment s’appelait-elle donc--cette jeune fille qui fut séduite par un soldat autrichien à la foire de Peschiera?
--Ah! Vannina, dis-je; hélas! Excellence, elle est morte!
--Morte!
La comtesse devint pâle et laissa tomber sa bourse. Je la ramassai et la lui tendit, mais elle la replaça dans ma main.
--Gardez-la, murmura-t-elle, et dites des messes pour Vannina.
Puis elle se dirigea lentement vers la maison.
Je poursuivis mon chemin vers la grille; avant que je ne l’atteignisse, j’entendis de nouveau la voix de la comtesse:
--Don Egidio, appela-t-elle.
Et je me retournai.
--Vous venez dire la messe à la chapelle demain matin?
--Le comte l’a désiré, Excellence.
Elle hésita un instant.
--Je ne suis pas assez bien pour aller jusqu’au village cet après-midi, dit-elle enfin. Voulez-vous venir plus tard et me confesser ici?
--Volontiers, Excellence.
--Alors, venez au coucher du soleil.
Elle me regarda gravement.
--Il y a longtemps que je ne me suis confessée, ajouta-t-elle.
--Mon enfant, la porte du ciel est toujours prête à s’ouvrir.
Elle ne répondit pas et je continuai ma route. Je retournai à la villa un peu avant le coucher du soleil, dans l’espoir de causer avec Roberto. Comme Faustina, je sentais que nous étions à la veille d’avoir la guerre, et l’incertitude de l’avenir me rendait plus précieux chacun des instants que mon ami pouvait me consacrer. Je savais qu’il avait été occupé toute la journée, mais j’espérais le trouver prêt pour le départ et disposé à me donner une demi-heure. J’avais raison: le domestique qui me reçut me pria de le suivre dans l’appartement du comte. Roberto seul, le dos tourné à la porte, était assis devant une table couverte de cartes et de papiers. Il se leva et je vis que son visage était blême.
--Roberto! m’écriai-je, tout ému, en l’appelant de son nom de baptême, comme au temps de notre enfance.
Il me fit signe de m’asseoir.
--Egidio, dit-il tout à coup, ma femme vous a envoyé chercher pour la confesser?
--J’ai rencontré la comtesse en rentrant ce matin, répondis-je; elle a exprimé le désir de communier demain matin avec vous et Donna Marianna, et j’ai promis de revenir ce soir pour entendre sa confession.
Roberto se tut, regardant fixement devant lui, comme s’il eût été inconscient de ma réponse. Enfin il leva la tête.
--Vous êtes-vous aperçu, demanda-t-il, que ma femme est souffrante depuis quelque temps?
--On voit bien que la comtesse n’est pas dans son état normal. Elle paraît triste et nerveuse, et je pense qu’elle se tourmente au sujet de Votre Excellence.
Le comte se pencha vers moi et posa sa main amaigrie sur la mienne.
--Appelez-moi Roberto, dit-il.
Il y eut encore un silence; puis il reprit:
--Depuis que je vous ai vu ce matin, il s’est passé une chose terrible. Après votre départ j’ai envoyé chercher Andrea et Gemma, pour leur dire les nouvelles de Vienne et les prévenir que je serais sans doute appelé avant la nuit. Vous savez comme moi que nous touchons à une crise. On se battra avant vingt-quatre heures, ou je ne connais pas mon pays; et la guerre éclatera plus tôt que nous ne le croyons. Il était de mon devoir de mettre mes affaires entre les mains d’Andrea et de lui confier ma femme. Ne vous inquiétez pas, ajouta-t-il en souriant, un homme prudent ne part pas pour un long voyage sans mettre sa maison en ordre, et, si les choses prennent la tournure que je suppose, il peut se passer plusieurs mois avant que je revienne à Siviano. Mais ce n’est pas pour vous raconter tout ceci que je vous ai fait venir.
Il repoussa sa chaise et se mit à marcher de long en large, de son pas traînard.
--Mon Dieu! s’écria-t-il, comment m’exprimer? Quand Andrea m’eut écouté, je le vis échanger un coup d’œil avec sa femme, qui dit avec sa voix doucereuse:
«--Oui, Andrea, c’est votre devoir.
«--Votre devoir? demandai-je. Qu’est-ce qui est votre devoir?
Andrea passa la langue sur ses lèvres sèches et regarda de nouveau son épouse pour se donner du courage.
«--Votre femme a un amant, dit-il.
Gemma saisit mon bras au moment où je me jetais sur son mari. Il est dix fois plus fort que moi, mais vous vous souvenez comme je le forçais à vous demander grâce autrefois, lorsqu’il vous maltraitait.
«--Lâchez-moi, dis-je à sa femme. Il faut qu’il rétracte ses paroles.
Andrea se mit à pleurnicher.
«--Oh! mon pauvre frère, je donnerais ma vie pour pouvoir les rétracter.
«--Ce secret nous a fait mourir de chagrin, ajouta Gemma.
«--Ce secret? Le secret de quoi? Comment osez-vous?...
Gemma tomba à genoux comme une tragédienne.
«--Frappez-moi, tuez-moi, c’est moi qui suis la coupable. C’est chez moi qu’elle a rencontré celui...
«--Qui?
«--Frantz Welkenstern, mon cousin,» gémit-elle.
Je suppose que je restai devant eux frappé de stupeur, et ils répétèrent le nom plusieurs fois, comme s’ils n’étaient pas sûrs que je l’eusse entendu.--Pas entendu! s’écria-t-il tout à coup, s’effondrant sur une chaise et cachant sa figure dans ses mains. Entendrai-je maintenant jamais autre chose?
Il resta très longtemps assis, la tête dans les mains.
Puis, avec un grand effort, il reprit son récit d’une voix basse mais résolue, comme s’il se débattait contre un accès de folie. Il répéta en détail, avec un calme étrange, chacune des accusations de son frère: la rencontre dans le salon de la comtesse Gemma, l’innocente amitié des deux jeunes gens, les racontars sur de mystérieuses visites à une villa de la porte Ticinese, la manière dont le scandale associé à leur nom était allé en augmentant. Andrea prétendit qu’au début sa femme et lui avaient refusé d’écouter ces récits. Puis, lorsque les bruits eurent pris trop de consistance, ils avaient envoyé chercher Welkenstern, lui avaient adressé des remontrances et l’avaient, mais en vain, supplié de changer de régiment. Le jeune officier avait nié avec indignation et déclaré que quitter son poste à un tel moment équivaudrait à une désertion.
Roberto continua à détailler avec une pénible exactitude chaque incident de ce triste récit jusqu’à ce qu’il s’écriât:
--Et dire qu’il faut la quitter sans pouvoir étouffer ce mensonge!
Ce cri me soulagea d’un poids immense.
--Il ne faut pas la quitter! m’écriai-je.
Il secoua la tête.
--Je suis engagé.
--Ceci est votre premier devoir, repris-je.
--Ce serait le devoir de tout autre homme, mais ce ne peut être celui d’un Italien!
Je me tus: à cette époque-là, l’argument était sans réplique.
Enfin je lui dis:
--Il ne peut arriver aucun mal à la comtesse pendant votre absence. Donna Marianna et moi, nous veillerons sur elle. Et quand vous reviendrez...
Il me regarda gravement:
--Si je reviens.
--Roberto!
--Nous sommes des hommes, Egidio, nous savons tous deux ce qui va se passer. Milan est déjà cerné et on dit que Charles-Albert se met en marche. Cette année, en Italie, les pluies du printemps seront des pluies de sang!
--En votre absence, répondis-je, pas un souffle ne l’effleurera!
--Et si je ne reviens jamais pour la défendre? Andrea et Gemma ont pour elle une haine implacable, Egidio! Ils ne cessaient de répéter: «Il est de son âge, et la jeunesse appelle la jeunesse.» Elle est sur leur chemin, Egidio!
--Réfléchissez, mon fils. Ils ne l’aiment pas, peut-être, mais pourquoi la haïraient-ils à ce point? Elle ne vous a pas donné d’enfant.
--Pas d’enfant!
Il se tut.
--Mais si. Elle a été souffrante ces temps-ci, s’écria-t-il, frappé d’une idée soudaine.
--Roberto! Roberto! suppliai-je.
Il se leva et saisit mon bras.
--Egidio, vous avez foi en elle?
--Elle est pure comme le lis sur l’autel!
Roberto sembla réfléchir.
--Ses yeux sont des puits de vérité, et elle a été une vraie fille pour ma sœur. Egidio, reprit-il subitement, ai-je l’air d’un vieillard?
--Calmez-vous, Roberto, suppliai-je.
--Me calmer! Avec ce poison dans le sang! Un amant--et un amant autrichien!
--Je répondrais de son innocence sur ma vie! m’écriai-je, et qui la connaît mieux que moi? N’ai-je pas lu dans son âme comme dans une eau limpide?
--Et si ce que vous y avez lu n’était que le reflet de votre foi en elle?
--Mon fils, je suis prêtre, et le prêtre pénètre dans l’âme comme l’ange pénétra dans la prison de Pierre. Je vois la vérité dans son cœur comme je vois le Christ dans l’hostie.
--Non, non; elle est coupable! s’écria Roberto.
Je me redressai, terrifié.
--Roberto, taisez-vous.
Il me regarda avec un sourire incrédule.
--Pauvre simple homme de Dieu! dit-il.
--Je n’échangerais pas ma simplicité contre la vôtre, vous qui êtes dupe de la première insinuation de l’envie!
--L’envie--vous le croyez?
--Est-ce douteux?
--Vous en répondriez sur votre vie?
--Sur ma vie.
--Sur votre foi?
--Sur ma foi.
--Sur vos vœux de prêtre.
--Mes vœux?
Je m’arrêtai et le regardai.
Il s’était levé et avait posé sa main sur mon épaule.
--Vous voyez maintenant où j’en veux venir, dit-il avec calme. Il faut que tout à l’heure je prenne votre place.
--Ma place?
--Lorsque ma femme descendra. Vous me comprenez?
--Ah! vous êtes fou! m’écriai-je en m’éloignant de lui.
--Le suis-je vraiment? répliqua-t-il avec un étrange sang-froid. Réfléchissez donc; elle ne s’est pas confessée depuis notre retour de Milan...
--Mais sa mauvaise santé en est cause, interrompis-je.
--Et cependant aujourd’hui elle vous envoie chercher.
--Afin de pouvoir communier avec vous à la veille de votre départ.
--Si c’est là sa véritable raison, ses premiers mots la disculperont. Il faut que je les entende, ces mots!
--Vous êtes complètement fou, répétai-je.
--C’est étrange, dit-il lentement. Vous répondiez sur votre vie de l’innocence de ma femme, et cependant vous me refusez le seul moyen de le prouver.
--Je donnerais ma vie pour chacun de vous, mais ce que vous me demandez ne m’appartient pas.
--Le prêtre d’abord, l’homme ensuite, ricana-t-il.
--Oui, bien après.
Il me jeta un long regard de mépris.
--Nous autres, laïques, nous sommes prêts à donner jusqu’au dernier lambeau de chair; mais vous autres, prêtres, vous voulez garder votre soutane entière.
--Je vous le répète, ma soutane ne m’appartient pas.
--Eh! grand Dieu! s’écria-t-il, vous avez, ma foi, raison: elle m’appartient. Qui vous en a revêtu, si ce n’est mon père? Qui vous a aidé à la garder, si ce ne sont mes aumônes? Paysan! mendiant! Entendez pontifier sa sainteté!
--Oui, répliquai-je, j’étais en effet un paysan et un malheureux laïque lorsque votre père m’a recueilli, et s’il m’avait laissé ce que j’étais, j’aurais pu avoir une excuse de me prêter à n’importe quelle sale besogne que mes supérieurs auraient exigée de moi; mais il a fait de moi un prêtre, et m’a placé au-dessus de vous tous en me confiant le soin de vos âmes comme de la mienne.
Il s’assit, secoué par des sanglots.
--Ah! s’écria-t-il, m’auriez-vous répondu ainsi lorsque nous étions enfants et que je me mettais entre Andrea et vous?
--Si Dieu m’en avait donné la force.
--Vous appelez force vouloir sacrifier une femme pour assurer votre salut?
--Son âme est confiée à mes soins, non aux vôtres, mon fils. Elle est en sûreté avec moi.
--Elle? mais moi? Je vais au-devant de la mort et je laisse derrière moi une chose qui est pire que la mort!
Il se pencha et saisit mon bras.
--Ce n’est pas pour moi que je plaide, mais pour elle, pour elle, Egidio! Ne voyez-vous pas à quel enfer vous la condamnerez, si je ne reviens pas? Quelle arme a-t-elle contre cette haine toujours en éveil? Leurs mensonges s’attacheront à elle et lui suceront peu à peu la vie. Vous et Marianna êtes sans défense contre de tels ennemis.
--Laissez-la entre les mains de Dieu, mon fils!
--C’est facile à dire, mais, ah! l’abbé, si vous étiez homme! Que deviendrai-je si ce poison se répand en moi et si je vais me battre avec la pensée que chaque balle autrichienne peut être envoyée par la main de son amant? Et si je meurs pour rendre la liberté, non seulement à l’Italie, mais encore pour rendre la liberté à ma femme?
Je posai la main sur son épaule:
--Mon fils, je réponds d’elle. Remettez-vous-en à moi.
Il me fixa étrangement.
--Et si vous vous trompez?
--Je ne me trompe pas; j’en prends tous les saints à témoin.
--Et pourtant, vous me tendez un piège, dit-il; vous savez tout, et vous vous faites parjure pour m’épargner.
Ces mots pénétrèrent en moi comme un glaive. Effaré, je le fixai, et je vis que son regard avait la dureté de l’acier. Le mien ne put le soutenir.
--Vous savez tout, répétait-il, et c’est pour cela que vous n’osez pas me céder votre place.
--Dites plutôt que je n’ose pas faillir à mon devoir de prêtre.
Il n’écouta pas ma réponse.
--Est-ce le moment de discuter votre devoir de prêtre? Puisque vous avez confiance en elle, sauvez-la à tout prix!
Je me dis: «L’éternité ne me réserve rien de plus affreux que ceci.» Et cependant je demeurai ferme!
A ce moment, la porte s’ouvrit et nous vîmes paraître Donna Marianna.
--Faustina m’envoie demander si M. le curé est ici, dit-elle.
--Oui, il est ici. Priez-la d’aller à la chapelle, répondit avec calme Roberto, en fermant la porte sur elle afin qu’elle ne vît pas son visage.
Nous l’entendîmes traverser en trottinant la grande salle.
Roberto se tourna vers moi:
--Egidio!
Et à partir de ce moment, je ne fus plus qu’un fétu de paille entre ses mains.
La chapelle touchait à la pièce dans laquelle nous nous trouvions. Il ouvrit la porte et, dans le crépuscule, j’aperçus la petite lampe qui brillait devant l’image de la Vierge et, dans un des coins, le vieux confessionnal en bois sculpté. Mais je vis tout cela comme dans un rêve, car il n’y avait de réel pour moi que la main de fer qui s’abattit au même instant sur mon épaule.
--Vite, dit-il.
Et il me repoussa. Avant que j’aie eu le temps de me rendre compte de ce qui s’était passé, la porte-fenêtre s’était fermée à clef derrière moi et j’étais seul dehors. Le soleil s’était couché et je me sentis envahi par le froid du crépuscule printanier. De loin en loin, une fenêtre s’éclairait sur la longue façade de la villa; les statues mettaient des taches pâles dans l’ombre des bosquets. A travers les vitraux de la chapelle je vis briller la lampe rouge du sanctuaire, et je me mis à errer comme un fou dans le jardin.
Toute la nuit, sur mon lit, je me tordis de désespoir. Avant le jour, on me fit savoir que le comte avait reçu un dernier ordre de Milan et qu’il devait partir dans une heure. Je pris en courant le chemin trempé de rosée qui descend au lac. Tout me semblait nouveau, silencieux et étrange, et dans la pâleur de l’aube naissante les statues paraissaient des morts dans leur linceul.
Je trouvai la famille dans la grande salle sous le portrait du vieux comte: Andrea et Gemma, assis ensemble, avaient les traits tirés, mais paraissaient convenables et maîtres d’eux-mêmes, comme le seraient des parents qui s’attendent à hériter. Donna Marianna, un voile noir sur la tête et le visage abîmé par les larmes, alla s’effondrer près d’eux; Roberto me reçut avec calme, puis se tourna vers sa sœur.
--Allez chercher ma femme, dit-il.
Pendant son absence personne ne parla, et nous entendîmes distinctement le frais murmure de l’eau dans la fontaine du jardin, et le bruit des rats dans le mur. Andrea et sa femme regardèrent par la fenêtre, et Roberto s’assit dans le fauteuil sculpté de son père. Puis la porte s’ouvrit et livra passage à Faustina.
J’eus le cœur serré en la voyant. Ce n’était plus que l’ombre d’elle-même et elle nous regardait sans nous voir. Conduite à une chaise par Marianna, elle croisa les mains et fixa ses yeux mornes sur son mari. Je les observais alternativement, éclairés par cette lumière spectrale du jour naissant, et il me semblait que nous étions autant d’âmes dépouillées de notre enveloppe et réunies devant Dieu comme pour un suprême jugement. Quant à l’acte auquel j’avais été contraint par la force, j’en étais à peine conscient. J’éprouvais seulement un sentiment de peur qui m’étouffait à un tel point que j’avais la sensation physique d’un homme qui se noie.
Tout à coup Roberto rompit le silence; sa voix claire et ferme me donna un peu de courage pour secouer cette terreur envahissante. Il parla de l’accusation portée contre sa femme, des bruits calomnieux répandus sur elle à la veille de leur première séparation. Le devoir, dit-il, exigeait de lui qu’il allât se battre pour son pays et qu’il défendît l’honneur de sa femme. Pour être digne de mettre son épée au service de l’Italie, il fallait qu’avant de partir il détruisît cette odieuse calomnie. Le temps lui manquait pour faire une enquête prolongée; il lui fallait prendre le plus court chemin. Il me regarda et je me mis à trembler. Puis il se tourna vers Andrea et Gemma.
--Lorsque vous êtes venus me répéter ces bruits calomnieux, dit-il avec sang-froid, vous vous rappelez ce qui a été convenu entre nous: l’honneur de la famille devait être sauf si, après m’être substitué à Don Egidio pour entendre la confession de ma femme, cette confession me convainquait de son innocence. C’est bien ce que nous avions décidé, n’est-ce pas?
Andrea murmura quelques mots et Gemma frappa nerveusement la dalle avec son pied.
--Après votre départ, hier soir, continua Roberto, je confiai ce que vous m’aviez dit à Don Egidio, qui se porta garant de l’innocence de ma femme, mais refusa de se prêter à notre stratagème; je l’y contraignis par la force et je pris sa place dans le confessionnal.
Marianna éclata en sanglots et fit un grand signe de croix, tandis qu’une lueur étrange passait dans les yeux de Faustina.
Il y eut un silence; puis Roberto se leva et, traversant la pièce, alla prendre sa femme par la main.
--Votre place est à côté de moi, comtesse Siviano, dit-il.
Et il la fit asseoir sur la chaise qui se trouvait à côté de la sienne.
Gemma bondit sur ses pieds, mais son mari la força à se rasseoir.
--Jésus, Maria! gémit Donna Marianna.
Roberto porta la main de sa femme à ses lèvres.
--Vous me pardonnez, dit-il, d’avoir pris ce moyen pour vous défendre?
Et se tournant vers Andrea, il ajouta lentement:
--Je déclare ma femme innocente et mon honneur satisfait. Vous jurez de vous en rapporter à ma décision?
Je ne sus jamais ce qu’avait bégayé Andrea ni quelles paroles venimeuses Gemma avait marmottées entre ses dents serrées, car mes yeux demeurèrent fixés sur le visage de Faustina.
Elle s’était laissé conduire par Roberto comme une aveugle, et elle avait écouté son mari avec un visage impassible; mais lorsqu’il eut cessé de parler, le regard de Faustina perdit sa froide rigidité et elle s’appuya silencieusement contre lui. Il l’entoura de son bras, elle glissa à ses pieds, et Marianna accourut auprès d’elle pour la relever. A ce moment nous entendîmes sur le lac un bruit d’avirons et nous vîmes accoster une barque. Quatre forts rameurs du mont Isola venaient emmener le comte à Iseo, d’où il devait partir pour Milan. Son domestique, havresac au dos, frappa à la porte-fenêtre de la terrasse pour l’avertir.
--Il n’y a pas de temps à perdre, Excellence, s’écria-t-il.
Roberto se retourna et saisit ma main.
--Priez pour moi, dit-il à voix basse.
Et avec un geste d’adieu aux autres il quitta la salle et descendit vivement la terrasse.
Marianna, tenant Faustina dans ses bras, pleurait de joie.
--Regarde-moi, chérie, disait-elle. Songe qu’il reviendra bientôt, et voici déjà le soleil qui se lève!
Andrea et Gemma avaient disparu silencieusement, comme des revenants au chant du coq, et, au-dessus de Milan, l’aube se levait toute rouge.
Si le soleil se leva rouge ce jour-là, il se coucha couleur de sang. Ce fut le premier des cinq jours de Milan--«les cinq jours glorieux», comme on les appelle. Roberto atteignit la ville un peu avant qu’on ne fermât les portes. Ceci nous parvint de source certaine, mais ce fut à peu près tout. Nous sûmes vaguement qu’il était au Broletto, d’où il dut s’échapper lorsque les Autrichiens firent sauter la porte, et, plus tard, dans la Case Vidiser avec Casati, Cattaneo et ses collègues; mais après qu’on eut commencé d’élever les barricades, nous ne suivîmes ses traces que de loin en loin. Tantôt il avait été aperçu dans le gros de la mêlée, tantôt soignant les blessés sous les ordres de Bertani. On aurait supposé que sa place eût été plutôt dans le conseil, avec les chefs du parti, mais on était à une heure où chacun tenait à donner son sang, et où les hommes tels que Cernuschi, Dandolo, Anfossi, della Porta se battaient à côté d’étudiants, d’artisans, de paysans. Il est certain qu’on vit le comte le cinquième jour, car, parmi les volontaires qui se pressaient en foule derrière Manara, à l’assaut de la Porta-Tosa, se trouvait un serviteur du Palazzo Siviano, qui jura avoir vu son maître charger avec Manara au dernier assaut, et se précipiter, sabre au clair, contre les grilles; mais, au moment où celles-ci cédèrent devant la fougue impétueuse des nôtres, le comte était tombé et avait disparu, entraîné sans doute par le flot des paysans qui se réfugiaient dans la ville. Puis nous ne sûmes plus rien. Il y eut dans Milan un affreux carnage, et personne ne sut combien de nos amis se trouvaient parmi les corps mutilés par les sabres croates.
A la villa, nous attendîmes avec angoisse; les nouvelles nous parvenaient d’heure en heure.